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25/01/2012

Guillaume de Bilquin, un aïeul bien dans ses papiers

Chronique autour des faits et gestes de sire Guillaume de Bilquin (1656-1710), maître de forges,
bailli des forêts d'Entre-Sambre-et-Meuse, châtelain de Marchienne-au-Pont et seigneur de Bioul,
ancêtre commun des lignées Cartier, Moreau, Montpellier et autres familles alliées.

Notre récit débute en l'an de grâce 1646 lorsqu'un dénommé Antoine Bilquin [ci-contre], bourgeois de Dinant, Antoine Bilquin1.jpgconvole en justes noces avec une demoiselle Anne Moreau, originaire de Fontaine-l'Evêque. L'origine de cette union ? Des relations d'affaires - le négoce du fer - entre le gendre et le beau-père. Dix ans plus tard, le jeune ménage se fixe à Marchienne-au-Pont où la chance sourit à Antoine Bilquin : les usines dites de Zone, comprenant une forge et une fenderie [laminoir], sont à vendre. Entreprise de concert avec son beau-frère André Moreau, cette affaire va s'avérer excellente et sera à la base de la fortune familiale.

L'histoire ne nous apprend-t-elle pas que c'est dans l'Entre-Sambre-et-Meuse ainsi que dans les comtés du Hainaut et de Namur que l'on trouve les premières forges, source de richesse et de considération pour nombre de familles ? Si les nobles pouvaient l'exercer sans déroger, les maîtres de forges bourgeois obtenaient plus facilement concession de noblesse grâce à leurs mérites professionnels, comme le témoignent ces lettres patentes accordées par l'empereur d'Autriche : … que le remontrant nous aurait rendu divers bons services en la fonte et au fournissement de plusieurs pièces de canons, balles, mousquets, bombes, grenades, pour l'usage de nos armées …

Malheureusement, après quinze années de mariage et huit enfants, Anne Moreau meurt en donnant naissance à un neuvième. Elle n'a que 34 ans. Se consolant comme il peut, Antoine Bilquin travaille d'arrache pied, ne s'accordant aucune distraction. De simple marchand de fer, il devient un important maître de forges. Standing oblige, il installe ses pénates dans la plus belle demeure de Marchienne-au-Pont sur la place de l'Eglise. Puis, il est nommé bailli et contrôleur des Bois et Forêts de S.A.E. [Son Altesse Electorale] le prince-évêque de Liège au quartier d'Entre-Sambre-et-Meuse.

Antoine Bilquin s'enrichit, acquiert des terres et des rentes et soulage la misère de ses contemporains. Pieux et généreux, il soutient de ses bienfaits le couvent des Récollets de Fontaine-l'Evêque et celui des Sépulchrines de la Miséricorde de Marchienne-au-Pont où l'une de ses filles, sœur Sébastienne de Saint-Gabriel, est chanoinesse régulière. Antoine Bilquin décède le 20 décembre 1685 à neuf heures du soir, après une longue maladie supportée avec beaucoup de courage. Qu'il repose en paix, relate dans le registre paroissial de Marchienne-au-Pont son curé qui l'appréciait beaucoup.

Bilquin - Baillencourt.jpg

Guillaume de Bilquin (1656-1710) et son épouse Marie-Agnès de Baillencourt (1654-1725),
ancêtres de l'auteur de ces lignes

Quelques six ans auparavant, en l'église Notre-Dame de Nivelles, son fils Guillaume s'était uni pour lede bilquin,de bioul,de cartier,de moreau,de montpellier,de baillencourt,de courcol,château de marchienne au pont,vaxelaire,de proper,marguerite yourcenar,cartier de marchienne meilleur et pour le pire à damoiselle Marie-Agnès de Baillencourt, dit Courtcol, fille d'un receveur des domaines de Nivelles, issu d'une branche cadette de l'illustre maison de Baillencourt, arrivée vers 1522 d'Artois en Belgique à la suite de Jehan de Baillencourt, échanson de Charles-Quint. Cette lignée belge semble avoir rapidement retrouvé une partie de son lustre ancien : le mariage n'est-il pas béni par un oncle de Marie-Agnès, qui n'est autre que monseigneur François de Baillencourt, évêque de Bruges [ci-contre], alors que deux des propres frères d'icelle officient comme chanoines à la cathédrale de Bruges ?

Quelques générations plus tôt, un Jean de Baillencourt, échanson de la reine Eléonore d'Espagne et panetier [chargé de la garde et de la distribution du pain à la cour] de l'empereur Charles-Quint, épouse Anne d'Ittre, un vieux nom de la féodalité brabançonne. De cette union naît Jeanne qui convolera avec Guillaume de Rifflart, ancêtre de la future lignée des marquis d'Ittre, devenue par après de Trazegnies d'Ittre.  

A en croire la chronique, la noblesse des Baillencourt dériverait d'un fait d'armes datant du 18 août 220px-Battle_of_Mons-en-Pévele.jpg1304 lors de la bataille de Mons en Pévèle [illustration] dans le Nord de la France, où les Flamands du comte de Flandre furent méchamment défaits par les troupes françaises commandées par Philippe le Bel. La journée est torride, nos Flamands ont soif et cherchent à s'emparer du seul point d'eau disponible. Pris par surprise, Philippe le Bel et ses chevaliers refluent en désordre. Il s'en faut de peu que le roi ne soit fait prisonnier. Fort heureusement, un dénommé Baillencourt, petit de taille, arrive à le dégager. Le roi le récompense en l'anoblissant par son surnom Courtcol, patronyme élégamment porté aujourd'hui par de lointains cousins français Courcol de Baillencourt !

Ne dérogeant point à la règle qu'en matière de généalogie une partie de notre humanité européenne se doit de descendre d'Hugues Capet, une Baillencourt s'alliera à un Beauffort, lui-même issu d'illustres hobereaux féodaux dont Hugues II de Ponthieu, époux de Gisèle de France, fille puînée du souverain capétien, lié quant à lui à Guillaume-le-Conquérant, Charlemagne et bien d'autres, tel un Duncan Ier, roi d'Ecosse, que Shakespeare fera assassiner par Macbeth, un autre roi d'Ecosse.  

Mais revenons à nos affaires. Unique héritier de son père, Guillaume de Bilquin - ses frères et sœurs n'étant déjà plus de ce monde - lui succède dans sa charge de bailli et contrôleur des Bois et Forêts d'Entre-Sambre-et-Meuse. Tout naturellement, il prend la tête des usines de Zone qui seront la pièce maîtresse de sa fortune industrielle. Entre-temps, il a racheté et restauré la grosse forge du Monceau, restée inactive depuis l'époque où son grand-père Guillaume Moreau en avait cessé l'exploitation, seize ans auparavant.

Ne s'arrêtant pas en si bon chemin, il reprend à sa charge l'exploitation et la production de la forge et du fourneau de Bouffioux dont le propriétaire, greffier à Châtelet, est endetté jusqu'au cou. Puis, c'est l'acquisition du fourneau de Feroulle, suivi de la prise en main du fourneau de Gerpinnes. Et en achetant le bois de Marcinelle, suivi par le bois des Marlières à Mont-sur-Marchienne, il devient propriétaire terrien.

L'industrie métallurgique de nos contrées du Sud travaille intensément pour couvrir les énormes besoins militaires de la France. Infatigable travailleur comme son père Antoine ainsi que son grand-père Guillaume Moreau, Guillaume de Bilquin bénéficie d'une longue période de prospérité. Sa réussite fait de lui un gentilhomme fastueux.

Cerise sur le gâteau : en janvier 1695, il devient châtelain en acquérant le castel de Marchienne-au-Pont. Lorsque s'érige le château au début du XVIIième siècle, Marchienne-au-Pont n'est qu'un village au bord d'une rivière, tirant sa prospérité et son nom d'un pont qui sera longtemps l'unique lien entre l'abbaye d'Aulne et Châtelet, avant la création de Charleroi en 1666. Après avoir longtemps été occupé et détérioré par une garnison française, l'édifice doit être presque entièrement reconstruit.

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Il lui reste quinze ans à vivre et à prospérer. A cours d'argent, le prince-évêque de Liège est heureux de lui céder pour la somme 6.000 florins les seigneuries hautaines de Marchienne-au-Pont et Mont-sur-Marchienne. D'homme de qualité, voilà notre sieur Bilquin devenu seigneur hautain. Mais jamais il ne pourra accéder à la noblesse officielle car les circonstances qui auront privilégié sa fortune, le défavoriseront. Liégeois, il ne pouvait être anobli que par l'empereur. Mais il réside en zone ennemie, sous l'obédience de Joseph-Clément de Bavière, vassal rebelle et exilé en France !

Tout cela ne l'empêche pas de vivre noblement. Par acte du 22 juin 1708, il acquiert la seigneurie de Bioul [illustration ci-dessous], une des terres les plus aristocratiques du comté de Namur. Ici aussi, le château est en fort mauvais état. Il entreprend de le restaurer mais sans en voir la fin, puisqu'il meurt deux ans plus tard.

vknk_bioul1.jpg

L'histoire de la seigneurie de Bioul mérite par ailleurs un petit détour. Cités au XIième siècle, les premiers maîtres du lieu sont les seigneurs d'Orbais qui règnent également à Corroy-le-Château et Sombreffe. Passé par mariage aux seigneurs de Jauche, le patrimoine de Bioul se voit hypothéqué, vendu puis cédé en 1522 aux Brandebourg. Cent cinquante ans plus tard, l'une des héritières, la baronne de Soye, le vend à Guillaume de Bilquin. Celui-ci l'attribue par héritage à sa fille et à son gendre Guillaume-Nicolas de Moreau qui termine le gros du travail de restauration. Une aussi excellente fortune mène d'ailleurs ce dernier au siège mayoral de Charleroi ainsi qu'au titre de chevalier, accordé par l'empereur Charles VI d'Autriche. Survient la Révolution française, exit la fortune des Moreau qui revendent Bioul à René Moretus, descendant de l'illustre Plantin, bien dans ses papiers lui aussi. De son épouse Marie de Theux, le nouveau propriétaire a cinq enfants dont le dernier, Jésuite, reprend le château et les terres. Trop occupé à fonder la bibliothèque de Notre Dame de la Paix à Namur que pour résider dans ses tours, il revend la seigneurie de Bioul à François Vaxelaire en 1906. Les descendants Vaxelaire l'occupent toujours.

de bilquin,de bioul,de cartier,de moreau,de montpellier,de baillencourt,de courcol,château de marchienne au pont,vaxelaire,de proper,marguerite yourcenar,cartier de marchienneGuillaume de Bilquin décède à Bioul le 25 juin 1710 à l'âge de 53 ans. Il est enterré dans le chœur de l'église où sa dalle funéraire se voit encore. Son épouse Marie-Agnès - elle meurt en 1725 - recueille l'entièreté de l'usufruit de la fortune, tout en se déchargeant sur ses gendres d'une bonne partie de la gestion journalière des usines. Mais elle a fort à faire pour maintenir la paix entre les pièces rapportées, douées de fortes personnalités. Si l'un est envahissant, se prévalant de sa qualité de mari de la fille aînée, l'autre, époux de la cadette, se montre tatillon parce qu'il s'estime lésé, alors que les deux autres ne demandent qu'à vivre en paix. L'héritage n'est pas vraiment négligeable : la part de chaque héritière s'élève à 4.000 florins de rente, nettement supérieurs aux 568 florins de rente dont avait hérité leur père de son grand-père, Guillaume Moreau.

Des sept enfants de Guillaume et Marie-Agnès de Bilquin, quatre filles seulement seront parvenues à l'âge adulte. Marie-Josèphe, épouse de Guillaume-Nicolas de Moreau, son oncle à la mode de Bretagne, bailli et mayeur de la ville de Charleroi, maître de forges à Rouillon-Annevoie et Yvoir en 1700. Elle reçoit la terre et la seigneurie de Bioul ainsi que celle de Hommelbrouck à Oostkamp, héritage d'un de ses oncles chanoines Baillencourt.

Marie-Thérèse se marie en 1708 avec François-Guillaume de Propper, chevalier du Saint Empire, conseiller d'Etat et directeur de la Chambre des Comptes de S.A.E. de Cologne. A en croire la relation du curé de Marchienne, absent à la cérémonie, ce fut un beau mariage bien qu'il fut faict durant le tems que je fus pour mes incommodités prendre les bains au lieu de Chaudfontaine.

Héritant des usines de Zone, Jeanne-Françoise de Bilquin épouse en 1714 dans la chapelle du châteaude bilquin,de bioul,de cartier,de moreau,de montpellier,de baillencourt,de courcol,château de marchienne au pont,vaxelaire,de proper,marguerite yourcenar,cartier de marchienne de Marchienne Jean de Montpellier, seigneur d'Yvoir et d'Annevoie, maître de forges à Yvoir et Sclaigneux, mayeur de la cour des Férons du comté de Namur et seigneur foncier d'Annevoie. Leurs enfants seront anoblis en 1743.

Marie-Agnès [ci-contre] - elle disposera du château de Marchienne-au-Pont - devient en 1717 la femme de Jean-Louis de Cartier, fils d'un bourgmestre de Liège et trésorier général du de bilquin,de bioul,de cartier,de moreau,de montpellier,de baillencourt,de courcol,château de marchienne au pont,vaxelaire,de proper,marguerite yourcenar,cartier de marchienneprince-évêque, à son tour bourgmestre de Liège. L'auteur de ces lignes déclare son attachement généalogique et filial à cette neuf fois arrière-grand-mère via les Reynegom de Buzet, de Vrière et van Outryve d'Ydewalle de la branche dite de Beernem.  

Clôturons notre récit par quelques mots sur l'évolution du château de Marchienne-au-Pont. Dans son ouvrage Souvenirs pieux, Marguerite Yourcenar, alias de Crayencour, parle de son ascendance maternelle Cartier de Marchienne, propriétaire depuis plusieurs générations d'un manoir de style Renaissance flamande, situé au cœur de Marchienne-au-Pont. Et de raconter l'étrange lubie de son oncle Emile de Cartier de Marchienne [illustration], ambassadeur en Chine au début du siècle dernier : faire ambassadeur de Cartier.jpgreconstruire la Légation belge, située en plein cœur de Pékin, quasi à l'identique du château familial de Marchienne-au-Pont. Une entreprise gigantesque, des plans dressés à Marchienne, des matériaux arrivant à Pékin par colis numérotés de briques, tuiles, ardoises, pavements et lambris. Aujourd'hui, le bâtiment existe toujours et se situe à deux pas de la célèbre place Tian An Men !

La famille de Cartier vend la propriété à la ville de Marchienne-au-Pont en 1938. Subissant le sort habituellement réservé aux demeures acquises par un organisme public, le château sera longtemps laissé à l'abandon. Restauré depuis peu, il se visite à l'occasion des Journées du Patrimoine. Fortifié au nord par une muraille dominant la Sambre, le logis se compose de deux ailes perpendiculaires, d'une tour d'angle et d'une chapelle, ceinturant la cour d'honneur dont le porche d'entrée est frappé aux armes Bilquin-Baillencourt.
                                    
Nicolas van Outryve d'Ydewalle

© Edmond de Moreau d'Andoy : Historique de la famille de Moreau
© Gaspard Maigret de Priches : Nos familles de Maîtres de Forges (1446-1860)
© Professeur Philippe Jacqmin : Cercle d'Archéologie de Marchienne-au-Pont
© Marquis de Trazegnies : Archives du Fonds de Corroy-le-Château (familles éteintes)

Elisabeth Vigée - Le Brun, peintre et mémorialiste parmi les salons de Moscou et de Saint-Pétersbourg

Portraitiste et amie fidèle de Marie-Antoinette, fuyant les tourments de la Révolution française,
peignant et dépeignant la bonne société des capitales européennes,
elle est reçue à bras ouverts à la Cour de Catherine II et par les grandes familles russes.
Souvenirs et portraits d’une société d’autrefois.

"Tu seras peintre, mon enfant, ou jamais il n’en sera", s’exclame avec enthousiasme le père de la petite Elisabeth, huit printemps à peine. Crayonnant sans cesse et partout depuis l’âge de six ans, remplissant vlbflor4.jpgses cahiers d’écolière de petites têtes de face et de profil, traçant au charbon des figures et des paysages sur les murs des dortoirs, elle entame sa carrière à quinze ans et fait son premier portrait de Marie-Antoinette à vingt-quatre ans.

Quelques dix ans plus tard, "l’affreuse année 1789 était commencée et la Terreur s’emparait déjà de tous les esprits sages", écrit-elle dans ses Mémoires, contrainte de fuir son pays parce qu’elle est l’amie de l’Autrichienne et de sa clique d’aristos.

Chemins d’exil et séjours au sein d’une société cosmopolite où l’art de plaire se conjugue encore avec la douceur de vivre … "Peu de jours après mon arrivée à Vienne, je fis connaissance avec le baron et la baronne de Strogonoff qui me prièrent tous deux de faire leurs portraits. La baronne se faisait aimer par sa douceur et par son extrême bienveillance ; quant à son mari, il possédait un charme supérieur pour animer la société ; il faisait les délices de Vienne en donnant des soupers, des spectacles et des fêtes, où chacun se pressait de se faire inviter."

Au 15ème siècle, les Stroganoff sont de richissimes marchands, propriétaires de terres immenses. En 1446, un grand-duc de Moscou est fait prisonnier par les Tatares qui réclament une rançon de 200.000 roubles. Les caisses de l’Etat sont vides : c’est la famille Stroganoff qui verse la rançon ! Yvan-le-Terrible charge ensuite les Stroganoff de faire la conquête de la Sibérie et de la coloniser. Admis dans l’aristocratie sous Pierre-le-Grand, ils sont les plus gros propriétaires terriens de l’Empire.
 
"A Vienne, je suis allée à plusieurs bals, particulièrement à ceux que donnait l’ambassadeur de Russie, le comte de Rasowmoffski, qu’on pouvait appeler des fêtes charmantes. On y dansait la valse avec une telle fureur, que je ne pouvais concevoir comment toutes ces personnes, en tournant de la sorte, nestroganov,razoumovsky,catherine ii,orloff,dolgorouky,galitzine,obolensky,gagarine,scherbatov,schakovskoï,stanislas-auguste poniatowski,caroline murat s’étourdissaient pas au point de tomber."
 
Les Razoumovsky ou l’histoire d’une prodigieuse ascension. Alexis, fils du paysan Grégory Razoum, est chantre à la chapelle impériale ; il est bel homme et sa voix ne l’est pas moins. L’impératrice Elisabeth Pétrovna, fille de Pierre-le-Grand, a de l’oreille et du goût ; un mariage secret donne plusieurs enfants, le père est fait maréchal et la famille est dotée de 120.000 serfs ! Son neveu, André Razoumovsky, ambassadeur à la Cour d’Autriche [ci-contre], prince sérénissime, sera ministre plénipotentiaire au Congrès de Vienne et Beethoven lui dédiera sa Symphonie Pastorale.

"Je ne pensais donc nullement à quitter l’Autriche, lorsque l’ambassadeur de Russie et plusieurs de ses compatriotes me pressèrent vivement d’aller à Saint-Pétersbourg où l’on m’assurait que l’impératrice me verrait arriver avec un extrême plaisir."  

L’accueil que lui réserve Catherine II est chaleureux. "L’aspect de cette femme si célèbre me faisait une telle impression, qu’il m’était impossible de songer à autre chose qu’à la contempler. Le génie paraissait siéger sur son front large et très élevé. Elle me dit aussitôt avec un son de voix plein de douceur, un peu gras pourtant : Je suis charmée, Madame, de vous recevoir ici ; votre réputation vous avait devancée. J’aime beaucoup les arts, et surtout la peinture. Je ne suis pas connaisseur, mais amateur."
 
Aussitôt invitée à se rendre dans les "meilleures et les plus agréables maisons", notre portraitiste retrouve à Saint-Pétersbourg plusieurs de ses anciennes connaissances, comme le baron Stroganoff, il est maintenant titré comte, grand amateur d’art et propriétaire d’une superbe collection de tableaux. Tous les dimanches, il donne une grande réception dans "une charmante cazin à l’italienne", propriété de campagne sur une île bordant la capitale.

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La princesse Anne Sergueïevna Troubetskoï (1765-1824) et son mari,
le comte Grigori Alexandrovitch Stroganov (1770-1857), ancêtres de l'auteur de ces lignes

"J’avais remarqué qu’à Saint-Pétersbourg la haute société ne formait, pour ainsi dire, qu’une famille, tous les nobles étaient cousins les uns des autres ; à Moscou, où la population est beaucoup plus nombreuse, la société devient presque un public. Par exemple, il peut tenir 6.000 personnes dans la salle de bal où se réunissent les premières familles. Une foule de seigneurs, possédant des fortunes colossales, se plaisent à tenir table ouverte, au point qu’un étranger connu, ou bien recommandé, n’a jamais besoin d’avoir recours au restaurateur. Il trouve partout un dîner, un souper, il n’a que l’embarras du choix.

"Le fameux comte Orloff vint me voir, l’un des assassins de Pierre III. C’était un homme colossal, et je me rappelle qu’il portait au doigt un diamant remarquable par son énorme grosseur." Mariée à Pierre de Holstein-Gottorp, Catherine n’empêchera pas l’élimination de son odieux mari par les frères Orloff, ce qui fera dire aux Russes : Le trône de Russie n’est ni héréditaire, ni électif, il est occupatif !… Le jour de l’avènement de la nouvelle tsarine, les cinq frères sont titrés comte et l’un deux, Grigori, devient titulaire de la fonction enviée de favori de l’impératrice, donnant ainsi naissance à la lignée des comtes Bobrinsky dont la descendance est aujourd’hui loin d’être éteinte.

"Tous les soirs j’allais dans le monde ; je me plaisais dans ces réunions journalières, où je retrouvais toute l’urbanité, toute la grâce d’un cercle français ; car, pour me servir de l’expression de la princesse Dolgorouki, il semble que le bon goût ait sauté à pieds joints de Paris à Saint-Pétersbourg. Deux maisons extrêmement recherchées étaient celles de la princesse Galitzin et de la princesse Dolgorouki ; il existait même entre ces deux dames, relativement à leurs soirées, une sorte de rivalité. La première, moins belle que la princesse Dolgorouki, était plus jolie. Elle avait infiniment d’esprit, mais elle était fantasque à l’excès."

Du surnom de Golitsa, gantelet, issus du grand-duc Guédimine de Lituanie qui régna sur la Pologne et la Hongrie au XIIIème siècle, les princes Galitzine sont indissociables de l’histoire de l’empire, ayant donné un nombre considérable d’hommes d’Etat prestigieux. "Je ne saurais dire combien il y avait à Moscou, à l’époque où je m’y trouvais, de princes, et surtout de princesses Galitzin", ajoute Elisabeth Vigée - Le Brun, alors que les descendants actuels se retrouvent disséminés aux quatre coins de la planète et que certains font parfois la une des revues mondaines sur papier glacé !

Les soupers de la princesse Dolgorouki étaient charmants ; elle y réunissait le corps diplomatique, les étrangers les plus marquants, et chacun s’empressait de s’y rendre, tant la maîtresse de maison était aimable. Aucune femme, je crois, n’avait plus de dignité dans sa personne et dans ses manières ; elle désira que je fisse son portrait et j’eus le plaisir de la satisfaire entièrement. Le portrait fini, elle m’envoya une fort belle voiture et mit à mon bras un bracelet, fait d’une tresse de cheveux, sur laquelle des diamants sont arrangés de manière qu’on y lit Ornez celle qui orne son siècle."

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La princesse Eudocia Ivanovna Galitzine en "Flore" (1799)
et la princesse Catherine Feodorovna Dolgorouky (1796), huiles sur toiles

Lignée princière rurikide au même titre que les Obolensky, Gagarine, Scherbatov et autres Schakovskoy, Katarzyna_Dolgorukaja.jpgles Dolgorouki remontent au viking Rurik, fondateur en 862 de l’empire russe et dont l’arrière-petit-fils, Saint Vladimir, grand-duc de Kiev, introduisit un siècle plus tard le christianisme en Russie. L’histoire se souvient également des amours secrètes, elles firent scandale à la Cour, d’une gracieuse Catherine Dolgorouki [ci-contre] dont Romy Schneider fut l’interprète à l’écran. Maîtresse puis épouse du tsar Alexandre II, titrée princesse Yourievski avec qualification d’Altesse Impériale.
 
Et notre portraitiste de conclure. "Ce dernier mot me conduit à parler d’un homme que j’ai vu fréquemment, pour lequel j’avais beaucoup d’amitié, et qui, après avoir porté la couronne, vivait alors à Saint-Pétersbourg en simple particulier" : Stanislas-Auguste Poniatowski, un des premiers favoris de Catherine II, devenu roi de Pologne par la grâce de celle-ci.  

"Il s’était fait une société agréable, composée en grande partie de Français, auxquels il joignait quelques autres étrangers qu’il avait distingués. Il eut l’extrême bonté de me rechercher, de m’inviter àkingAgust.jpg ses réunions intimes, et il m’appelait sa bonne amie", confesse Elisabeth Vigée - Le Brun. "Son beau visage exprimait la douceur et la bienveillance. Le son de sa voix était pénétrant et sa marche avait infiniment de dignité sans aucune affectation. Il causait avec un charme tout particulier, possédant à un haut degré l’amour et la connaissance des lettres. Je manquais rarement les petits soupers du roi de Pologne."

Stanislas-Auguste Poniatowski succombe en 1798 d’une attaque d’apoplexie à Saint-Pétersbourg où il est enterré en grande cérémonie. Près d’un siècle et demi plus tard, un matin de juillet 1938, les douaniers d’une petite gare frontalière polonaise aperçoivent un cercueil de plomb entreposé dans un wagon, remisé sur une voie de garage. Curieux, ils ouvrent le cercueil et, stupéfaits, voient apparaître un squelette couvert de pourpre, couronne en tête, sceptre en main : c’est l’ex-roi Stanislas-Auguste Poniatowski que les Soviétiques renvoient dans son pays en vertu d’un traité de restitution de trophées de guerre !…

carolineb.jpgRayée de la liste des émigrés, Elisabeth Vigée - Le Brun retrouve la France en 1802 mais garde une profonde nostalgie des jours heureux passés en Russie. "Ni ces souverains, ni toutes les personnes qui m’ont marqué un intérêt si flatteur pendant mon séjour, n’ont jamais su avec quel chagrin je m’éloignais de Saint-Pétersbourg. Lorsque je passai les frontières de la Russie, je fondis en larmes ; je voulais retourner sur mes pas, je me jurai de venir retrouver ceux qui m’avaient comblée si longtemps de marques de bienveillance et d’amitié."

A Paris, le seul portrait que lui commande la famille Bonaparte est celui de Caroline Murat [ci-contre], la sœur de Napoléon. Mais cette altesse nouvelle manière se montrera si désagréable que notre portraitiste aura ce cri du cœur : "J’ai peint de véritables princesses qui ne m’ont jamais tourmentée et ne m’ont jamais fait attendre !"

Exit la France de l’Ancien Régime ...

Nicolas van Outryve d’Ydewalle

D'Anne-Jacqueline-Pétronille de l'Espée à Marie-Hélène de Rothschild

Ou comment établir un lien entre l'épouse d'Emmanuel van Outryve d'Ydewalle (1745-1827),
fille d'Anne van Zuylen de Nyevelt et sa cousine, Marie-Hélène de Zuylen, épouse de Guy de Rothschild.

Il est écrit que la famille van Zuylen, citée comme "l'une des plus puissantes, chevaleresques et illustres maisons des Pays-Bas", offre une filiation parfaitement établie depuis le XIème siècle alors même que de nombreux historiens lui attribuent une origine plus ancienne : elle serait issue de la famille romaine des Colonna. Dès le Xème siècle, des seigneurs de Zuylen orbitent autour des princes-évêques d'Utrecht. Se distinguant aux croisades, dans les tournois et dans les guerres, jouissant du droit de battre monnaie, ils seront de tous temps revêtus des premières charges de l'Etat, de l'Eglise et de l'Armée.

emmanuel van outryve d'ydewalle,van zuylen van nyevelt,de colonna,tour et tassis,franc de bruges,contre bonne fortune,de nicolaï,guy de rotschild

Anne-Jacqueline-Pétronille de l'Espée (1762-1827) et son mari,
le chevalier Emmanuel van Outryve d'Ydewalle (1745-1827),
ancêtres de l'auteur de ces lignes

En 1659, pour rester fidèle à la religion catholique romaine, notre aïeul Pierre-André van Zuylen de Nyevelt, arrière-grand-père maternel d'Anne-Jacqueline-Pétronille de l'Espée, quitte sa province d'Utrecht pour venir se fixer en Belgique où il sera capitaine au service de Sa Majesté Très Catholique. Attaché par la suite à la cour du prince Eugène-Alexandre de la Tour et Tassis, grand-maître héréditaire des postes impériales et royales, il est nommé à la direction générale des Postes de la ville et du Franc de Bruges en reconnaissance de ses bons et loyaux services. Son fils Jacques-Rodolphe sera à son tour directeur-général des Postes ainsi que premier échevin de Bruges et député aux Etats de Flandre.

Laissons maintenant la plume à Guy de Rothschild, auteur en 1983 d'une savoureuse chronique sur emmanuel van outryve d'ydewalle,van zuylen van nyevelt,de colonna,tour et tassis,franc de bruges,contre bonne fortune,de nicolaï,guy de rotschildlui-même et les siens, intitulée Contre bonne fortune … : "C'était un soir de la fin août [vers 1955], une soirée de gala qui marquait l'apogée de la saison de Deauville. Le gala des Courses soulignait mon entrée dans ce monde particulier. L'écurie Rothschild, dont j'avais pris les rênes à la mort de mon père, avait redémarré sur les sabots ... Une soirée presque semblable aux autres. Comment imaginer que cette nuit allait bouleverser ma vie ?

La salle des Ambassadeurs était comble. Tout ce que Deauville réunissait comme amateurs de chevaux s'était donné rendez-vous pour cette réunion de prestige dont les bénéfices seraient versés au profit de l'Association des Jockeys. Les deux attractions de la soirée étaient la prestation d'une vedette de music-hall et le tirage de la tombola à la fin du dîner. Les gagnants venaient sur scène recevoir leur lot : bijou, voiture, montre et ... deux caisses de Château-Lafite que j'offrais moi-même. Or, voilà que ce lot venait d'être gagné par un jeune couple que je connaissais à peine ou plutôt que j'avais croisé deux ou trois fois sur les champs de courses à Longchamp ou à Chantilly."

Mariés en 1950, le comte François de Nicolay et son épouse, née Marie-Hélène van Zuylen de Nyevelt, sont éleveurs de chevaux dans la Sarthe.

"… Cette jeune femme blonde dont l'allure m'avait frappé. Et je l'avais regardée ! A la fin de la soirée, les lots attribués, je crus poli de féliciter la jeune femme qui venait de recevoir son Lafite. Enfin ! Il était temps ! me lança-t-elle, comme je m'apprêtais à lui dévider mon compliment. L'agressivité évidente, le regard froid qu'elle posa sur moi ne laissaient aucune place au doute : elle n'éprouvait visiblement pas la même émotion que moi. Qu'avais-je bien pu faire ?
    
emmanuel van outryve d'ydewalle,van zuylen van nyevelt,de colonna,tour et tassis,franc de bruges,contre bonne fortune,de nicolaï,guy de rotschildLa providence voulut que la soirée se terminât au Brummel, la boîte de nuit du casino. La jeune femme [illustration] accepta mon invitation à danser ; je sus le fin mot de l'affaire. Elle n'avait pas beaucoup apprécié mon regard, posé sur elle d'une manière trop insistante pour relever de la meilleure éducation. Et son il était temps voulait tout simplement signifier qu'en lieu et place de mon appréciation effrontée les bonnes manières eussent exigé de commencer par de simples présentations. Elle exprimait les choses comme elle les pensait, sans détour ni la moindre fioriture. Cette franchise ne fit qu'ajouter à la séduction qui se dégageait d'elle.

Il faut croire que je réussis à effacer la mauvaise impression que j'avais laissée puisque, le dernier dimanche d'août, après le Grand Prix de Deauville, nous nous trouvâmes à nouveau réunis. Je ne songeais plus cette fois à la regarder, déjà trop occupé à écouter la petite musique qui jouait en moi. J'appris qu'elle passait le mois de septembre en Hollande. Je mis à profit cette séparation forcée pour en savoir plus. Elle était la fille du baron et de la baronne de Zuylen de Nyevelt, un couple que j'avais rencontré dans quelques soirées parisiennes. Un couple qui avait une histoire. Une vieille histoire qui remontait à un siècle : la famille Zuylen et la mienne s'étaient croisées et cette rencontre avait déjà provoqué des étincelles. Une alliance à parfum de scandale, un vieux conflit que perpétuait la tradition familiale. Il y avait un contentieux entre les Zuylen et les Rothschild, je n'en savais pas plus.

Bientôt j'eus démêlé les fils embrouillés des alliances et renoué les maillons de ces généalogies qui nous faisaient parents. Car le grand-père de Marie-Hélène, Etienne de Zuylen, avait épousé une jeuneemmanuel van outryve d'ydewalle,van zuylen van nyevelt,de colonna,tour et tassis,franc de bruges,contre bonne fortune,de nicolaï,guy de rotschild fille Rothshild, Hélène [illustration], fille de Salomon de Rothschild, jeune frère de mon grand-père. Drame dans les deux familles ! Chez les Rothschild, jamais on n'avait épousé une catholique. Hélène fut ignorée, rejetée, oubliée. Sa mère désormais ne quitta plus ses habits de deuil, comme pour symboliser sa honte aux yeux du monde et bien montrer que sa fille n'existait plus pour elle.

Chez les Zuylen, on avait été profondément meurtri d'être traité de la sorte. On remontait aux Colonna, vieille famille italienne émigrée en Hollande à la suite d'un différend avec le pape. Et voilà que les Rothschild, qui n'avaient qu'un siècle derrière eux, se permettaient de faire la fine bouche ! La rupture, chez eux aussi, était consommée. Quatre-vingts ans avaient passé. La brouille était entrée dans l'histoire : les Zuylen n'aimaient pas les Rothschild, qui préféraient les ignorer.

emmanuel van outryve d'ydewalle,van zuylen van nyevelt,de colonna,tour et tassis,franc de bruges,contre bonne fortune,de nicolaï,guy de rotschildEgmont de Zuylen était diplomate au service du roi des Belges, en poste au Caire quand il rencontra la très belle Marguerite Nametalla dont il tomba follement amoureux. Bien que fiancé à une princesse, il préféra au sang royal celui de l'Egypte, et rompit ses engagements pour épouser sa dame de coeur des bords du Nil. Nouveau drame, une génération après. Le couple partit pour l'Amérique où Marie-Hélène naquit."

Divorcée de François de Nicolay en 1956, Marie-Hélène van Zuylen de Nyevelt (1927-1996) épouse un an plus tard son cousin Guy de Rothschild (1909-2007). "Fille des sables du désert et des brumes hollandaises", telle qu'il la dépeint, l'histoire de cette lointaine cousine d'Anne-Jacqueline-Pétronille de l'Espée ne valait-elle pas la peine d'être contée ?

Nicolas van Outryve d'Ydewalle

© Guy de Rothschild, Contre bonne fortune ..., Pierre Belfond, 1983.