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  • Monseigneur de Soultz

    De l’Alsace à Saint-Pétersbourg (1775 - 1812)
    Correspondance et Mémoires de la baronne Mary de Bode
    par Nicolas d'Ydewalle, son descendant à la 7ème génération

    L’an de grâce 1775, le baron Karl-August von Bode [illustration de droite], officier dans un régiment étranger au service Auguste de Bode1.jpgde Louis XVI, épouse à Londres Mary Kynnersley, descendante du duc de Gloucester, fils du roi Edouard III d’Angleterre. En 1787, après 30 années de vie militaire, Auguste de Bode vend sa charge de colonel et quitte l’armée. Il pense pouvoir vivre de ses rentes et jouir d’une vie de famille tranquille et paisible, mais c’est sans compter sur l’impulsion infatigable de son épouse qui lui fait acheter une saline en Alsace à Soultz-sous-Forêts. Peu de temps après, Auguste de Bode acquiert le fief du même nom et devient le nouveau Seigneur de Soultz. Mais huit mois après son investiture, la Révolution française éclate et le baron de Bode perd tous ses privilèges : il n’est plus que le citoyen Bode, cible désignée des tribunaux patriotiques !

    Mary Kynnersley 1.jpgLors de l’exode massif de 1793, la famille fuit l’Alsace et se réfugie au chapitre noble du couvent d’Altenberg, près de Wetzlar. C’est là qu’elle apprend que la tsarine Catherine II ouvre toutes grandes les portes de la Russie aux émigrés. Mary de Bode, armée seulement de son courage et de sa témérité, nantie de plusieurs lettres d’introduction des cours allemandes pour la Cour de Russie, part en reconnaissance jusqu’à Saint-Pétersbourg. Elle y est royalement accueillie par Catherine II, sa cour et sa coterie. La famille sera ensuite dotée de terres, propriétés et charges officielles. Au décès de Catherine II, Mary reste en bons termes avec Paul Ier, le tsar au cerveau malade. Après l’assassinat de ce dernier, elle sera la protégée de sa veuve, née Sophie-Dorothée de Wurtemberg. C’est ensuite la jeune Louise de Bade, devenue la tsarine Elisabeth Alexeïevna, épouse d’Alexandre Ier, qui étendra sa bienveillance sur la famille.

    Mary de Bode [illustration de gauche] meurt à Moscou en mai 1812, quelques semaines avant l’entrée des troupes de Napoléon en Russie. Après le Congrès de Vienne, son fils aîné Clément, né en Grande-Bretagne et donc de nationalité anglaise, ensuite le fils de celui-ci, tenteront désespérément de se faire indemniser de la perte du fief de Soultz-sous-Forêts, grâce aux substantiels dédommagements versés par la France vaincue. Ils perdent santé et fortune dans un procès qui durera plus de 45 ans et deviendra une Cause célèbre, unique dans les annales judiciaires britanniques. L’écœurement est total dans la presse britannique et l’opinion publique. On ira même jusqu’à accuser ouvertement, et non sans raison, le roi George IV d’Angleterre d’avoir fait effectuer d’importants travaux d’agrandissement à Buckingham Palace avec les fonds destinés à indemniser les Bode !…                                    

    Ouvrage disponible chez l'auteur Nicolas van Outryve d'Ydewalle

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    Comte-rendu dressé par Christian Laporte - Journal Le Soir, avril 2000

    Mary Kynnersley, descendante du duc de Gloucester, ne voulait pas s'encroûter aux côtés de son époux, le baron Karl August von Bode, lorsque celui-ci eut quitté l'armée en 1787. Elle lui fit acheter une saline en Alsace, à Soultz-sous-Forêts. Mais, à peine installés, les Bode furent victimes de la Révolution française. Mary, ayant appris que Catherine II ouvrait la Russie aux émigrés, partit à Saint-Pétersbourg. Elle y fut royalement accueillie par l'impératrice. Et la famille reçut des charges, des terres et des propriétés. Mary de Bode mourut à Moscou en 1812.

    Nicolas d'Ydewalle, son descendant, a merveilleusement exploité ses Mémoires avec sa connaissance de la société russe d'avant la révolution. De l'histoire qui se lit comme un roman !

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    Compte-rendu dressé par Marie Dumont - The Bulletin d'avril 2000

    Keepinq it in the family

    When I was 17, recalls Nicolas d'Ydewalle, my mother gave me an old book in English, saying, "this isbaron de bode,mary kynnersley,soultz-sous-forêts,auguste de bode,nassau-sarrebruck,deux-ponts,saline,charles withworth,chouvalov,zagriasky,cause célèbre,clément de bode,ropscha,zoritch,outryve d'ydewalle,olivier de trazegnies,l'eventail,the bulletin the memoirs of an English ancestor." D'Ydewalle flipped through the faded volume and forgot all about it. It was only 10 years ago that he grew interested in the woman in its pages, Mary de Bode, who narrowly escaped the guillotine during the French Revolution and sought refuge in the Russia of Catherine the Great. He has compiled her correspondence and diaries in a book, Monseigneur de Soultz : De l'Asace à Saint Pétersbourg.

    A businessman in his fifties, d'Ydewalle belongs to one of Europe's oldest families (his ties is emblazoned with its coat of arms). His father, chevalier Thierry d'Ydewalle, was a distant cousin of Princess Mathilde ; his mother, Princesse Hélène Obolensky, a descendent of the Viking Rurik, who founded a principality in Russia the seed of the future Russian state in the ninth century.

    Mary de Bode was a sixth generation ancestor on his mother's side. She was born Mary Kynnersley in Staffordshire, Britain, in 1747. A bright young aristocrat itching to see the world, she married in 1775 a penniless German officer, Auguste de Bode, who had sworn suicide if she refused him. Thirteen years and eight children later, straitened financial circumstances led the Bodes to buy a salt works in Soultz, north east France. Auguste de Bode took the name of his adopted domain. Shortly afterwards, the Bodes lost all their privileges and property in the French Revolution. They fled for Russia, where Catherine the Great welcomed fugitive aristocrats with open arms, offering them vast expanses of land.

    Mary de Bode's memoirs reflect the 18th century rise of correspondence as a literary genre. They also form a delightful historical document, mixing first hand accounts of the political upheavals of the time with everyday concerns the education of her children, her passion for botany and occasional efforts as a matchmaker.

    D'Ydewalle has mixed feelings about Bode. Despite his admiration for her courage and open mindedness, he sees her as cold and manipulative. She was an opportunist, he says. She rather tastelessly went out of her way to make good connections. Maybe he's a little harsh on his forbear her memoirs are fresh and touching. There are a few tragic moments, like the sudden death of one of her children, but her optimism and resilience dominate the book. Everything becomes interesting in the countryside, she wrote in her diary on her Crimean estate, especially when you're in the middle of nowhere.

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    Compte-rendu dressé par Olivier de Trazegnies - Magazine l'Eventail de mars 2000

    En dépit de son titre, cet ouvrage n'est pas une retranscription des mémoires d'une Anglaise cosmopolite, publiés à Londres vers 1900, mais une véritable biographie.

    La fin du XVIIIème siècle voit l'éclosion de nouveaux genres littéraires. Les romans épistolaires ont fait la gloire de Choderlos de Laclos et de Sénancour. Comment cette manière si féminine de décrire la réalité n'aurait-elle pas séduit les disciples de la marquise de Sévigné, arrivant en grand cortège, avec leurs vastes robes et leurs plumes d'oie, dans le Panthéon des Lettres ! L'ennui de la douceur de vivre puis le terrible divertissement de la Révolution française, qui portent en eux un grand brassage des conditions sociales, font apparaître témoignages, souvenirs, mémoires et correspondances dont s'enchantent des strates successives de lecteurs. A la suite de Germaine de Staël, d'Elisabeth Vigée Lebrun ou de Belle de Zuylen, la femme s'estime parfaitement libérée quand elle a conquis son audience et assuré sa présence dans les salons qui deviennent en Europe les temples gracieux de la culture. Heureuse époque où tout ce qui peut s'écrire est lu, où les émotions encore intactes se libèrent pour autant qu'on les sollicite ! Depuis près de deux siècles, la tradition veut que les lettres intimes soient en fait des chroniques qui se lisent en société et qui font concurrence aux gazettes. Tant qu'à faire, autant vivre à distance les aventures d'une personne du même monde que de se fier à des plumitifs dont les sources sont souvent douteuses et le ton passablement vulgaire.

    Ces auteurs innombrables qui apparaissent au tournant du siècle ne sont plus les duchesses et marquises d'autrefois. L'éducation s'est répandue au delà des cercles de la cour. Voltaire a montré qu'un fils de notaire pouvait dans son domaine parler d'égal à égal avec un roi. Et chaque personne, dont la vie a été mouvementée, se sent la mission d'édifier l'univers en répandant le récit de ses expériences. Comme l'Europe est essentiellement un théâtre où officient les princes, c'est dans les galeries dorées que palpitent les coeurs. Et si l'on sort parfois de ces décors olympiens, c'est pour se plonger au coeur de l'aventure, c'est-à-dire dans les rues, dans les émeutes ou dans les steppes, ce for (en italien, fuori=dehors) qui a aussi donné notre mot mystérieux de forêt. L'existence quotidienne est un monde terrifiant dont il est délicieux de griser le public des châteaux.

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    Montagnes russes sur les glaces de la Néva à Saint-Pétersbourg. La luge est considérée ici comme un spectacle très convenable. Les gens effectuent des glissades sur les montagnes de glace construites avec des pentes presque verticales. Nous avons été les admirer ; c'est un spectacle extraordinaire La foule est tellement nombreuse qu'on se croirait à une foire ou une course de chevaux.

    Mary Kynnersley of Loxley Park, baronne de Bode (1747-1812), est un exemple achevé de cette catégorie d'auteurs. Issue de la meilleure société britannique, mais sans fortune, elle est pleine d'entregent, elle pense, donne son avis sur toutes choses et impose aux siens un mariage d'amour, quelques années avant la phrase troublante de Saint-Just : le bonheur est une idée neuve en Europe. Loin d'éprouver les préjugés de l'aristocratie continentale à l'égard du travail, c'est avant la lettre une Margaret Thatcher doublée d'une Helena Rubinstein - autrement dit une femme de tête et un capitaine d'industrie - toujours résolue à sauter l'obstacle. Par délicatesse envers ses lecteurs, cette battante a des malheurs. La Révolution la ruine, manque d'anéantir sa famille et la jette sur les chemins de l'exil. De nombreuses maisons ducales s'engloutiront dans les misères de l'émigration et connaîtront l'existence du quart monde. La baronne de Bode, qui a des relations dans toutes les cours allemandes, joue de ce léger avantage comme de violons dépareillés dont on tire des lamentos sublimes et parvient à se faire recevoir par la lointaine Tsarine de Russie, Catherine II. Ses aventures dans les palais de Saint-Pétersbourg comme dans les plaines de Tartarie sont abordées avec la même énergie et le même optimisme. A force de se battre pour sa nichée, elle devient une personne importante à la cour de Paul ler et d'Alexandre ler. Elle meurt en 1812 sans savoir qu'elle a fondé sur les bords de la Neva une dynastie qui comptera parmi les plus riches et les mieux alliées de l'Empire.

    Le récit de ses aventures, écrit par Nicolas d'Ydewalle qui en descend par sa mère la princesse Hélène baron de bode,mary kynnersley,soultz-sous-forêts,auguste de bode,nassau-sarrebruck,deux-ponts,saline,charles withworth,chouvalov,zagriasky,cause célèbre,clément de bode,ropscha,zoritch,outryve d'ydewalleObolensky [illustration de gauche], se lit de bout en bout avec le même plaisir de la découverte. La tante de notre héroïne, Eléonore de Bode, avait épousé le septième marquis de Trazegnies. Cela nous vaut des descriptions insolites et charmantes de la vie noble dans les Pays-Bas autrichiens à la fin de l'Ancien Régime, tant au sein des nombreux châteaux de la famille qu'à la cour de l'évêque de Namur, Monseigneur de Lobkowicz. L'influence à Vienne de la marquise de Herzelles, grande amie de Joseph II, est le petit coup de pouce qui permet à Auguste de Bode d'acquérir l'immense seigneurie de Soultz en Alsace. Il s'y fait introniser, à la veille de la Révolution française, avec le faste d'un grand d'Espagne. Mais la gloire difficilement acquise est de courte durée. Quatre ans plus tard, les Bode se sauvent en Allemagne après avoir manqué à plusieurs reprises de connaître le sort de la princesse de Lamballe. La plume alerte de notre épistolière et l'érudition de Nicolas d'Ydewalle nous restituent les parfums et les remugles d'une époque en plein chambardement. Avant le passage définitif du côté de la Sémiramis du Nord, les Bode ont connu les derniers charmes de l'Ancien Régime dans les principautés allemandes et les délices d'une vie insouciante à l'ombre des grands-ducs, des princes et des landgraves. Cousine et amie de la duchesse de Cumberland, belle-soeur de George III d'Angleterre, Mary est évidemment introduite partout. Le récit des fêtes et des plaisirs d'un monde qui ne le cédait en rien à celui de l'aristocratie française permet un regard nostalgique sur une civilisation disparue. Ensuite la grande aventure russe, les steppes, les khans et les princesses exotiques marquent l'irruption dans cette société policée d'un imaginaire sis par-delà les frontières de la civilisation. Au sud de l'Ukraine, aux confins des états orthodoxes et musulmans du Caucase, la baronne pénètre en terra  incognita et affronte d'incroyables difficultés dans la gestion des immenses domaines que, d'un trait de plume - autocratique bien plus qu'épistolaire - l'empereur a concédés à sa famille. Pendant un court séjour de Mary à Saint-Pétersbourg, son mari meurt des fièvres au fond de cette Tartarie. D'autres auraient perdu courage, mais notre baronne lutte pour des enfants dont il faut assurer la subsistance, qu'il convient d'éduquer, de marier, de doter et de porter aux nues de la Renommée. Son succès posthume en est d'autant plus éclatant.

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    En passant sur un pont juste à la sortie du jardin de Madame de Zagriasky, on entrait dans la propriété du comte Stroganov, une famille absolument délicieuse. Nous faisions de grandes promenades dans les jardins de la villa, l'une des plus belles autour de Pétersbourg. Cette noble famille est très riche et tous les dimanches, le comte Stroganov donnait une tête.

    La société de l'époque est internationale. Les plus grands noms de France et d'Angleterre arpentent les parquets précieux de la capitale russe. Les tsars, les impératrices, les princes et les grandes duchesses accueillent chaleureusement madame de Bode qui voit se dérouler l'histoire sous ses yeux. Son amitié pour le dernier favori de Catherine II, Platon Zoubov, explique la manière discrète et passablement embarrassée dont elle aborde l'assassinat de Paul ler dans lequel le beau prince joua un rôle des plus ténébreux. A vrai dire tout Saint Pétersbourg souhaitait la disparition de l'empereur qui était devenu à demi-fou. Opinion que partageait même, dans son inconscient, la tsarine Maria Feodorovna ! Elle adorait son mari, avec qui elle avait connu tant d'années heureuses, mais savait parfaitement que son fils Alexandre était compromis dans cette sombre affaire. Loin de le maudire, elle se contenta d'afficher ostensiblement le portrait du tsar défunt chaque fois qu'elle le recevait. Est-ce par une ironie de l'histoire que le jeune lieutenant Serioja Soukhotine, descendant de Mary de Bode, fut un des assassins de Raspoutine au palais Youssoupov en 1916 ?

    Exploitant les écrits des mémorialistes contemporains et guidé par sa parfaite connaissance de la société russe d'avant la Révolution, Nicolas d'Ydewalle nous plonge dans une époque fascinante, celle d'une Europe sans frontières où les fastes les plus éblouissants sont perpétuellement menacés par la rumeur qui monte des foules en colère et par le fracas du canon. 

     

     

  • Epîtres autour de la marquise de Herzelles, née Christine de Trazegnies (1728-1793)

    Fille aînée de Philippe Ignace, marquis de Trazegnies, colonel d'un régiment de Dragons au service de l'empereur d'Autriche et de Marie Eléonore de Bode, jeune veuve fortunée et baronne de fraîche date, Christine voit le jour en Hongrie, en l'an de grâce 1728.
    Marquise d'Herzelles1.jpg
    A vingt et un printemps à peine, elle épouse à onze heures avant minuit dans la chapelle du château de Trazegnies le fringant mais presque septuagénaire Ambroise, marquis de Herzelles, superintendant et directeur général des Domaines et des Finances de Sa Majesté Impériale. Parmi ses quelques précédents états matrimoniaux, il est dit que le marquis avait été marié secrètement à une Marie Catherine d'Autriche, fille naturelle de don Juan d'Autriche, gouverneur et capitaine général à Bruxelles, lui même fils naturel du roi d'Espagne, Philippe IV.

    Veuve dix ans plus tard, Christine de Herzelles est devenue l'objet de toutes les attentions :  ... un modèle de vertu, elle était la plus belle dame de Bruxelles et elle s'est toujours conduite comme un ange, ce qui lui a attiré l'attachement des Majestés et de tout le monde. Elle embellit la Cour de Charles de Lorraine, gouverneur de nos provinces, qui note dans son journal : ordonné à Monsieur Sauvage de tacher de me peindre Madame derzelle. - Revêtue d'une écrasante robe de cour et d'un manteau d'hermine négligemment posé sur de rondes et gracieuses épaules, la marquise étincelle de perles et de diamants. Sur son sein se détache le bijou de la Croix Etoilée ... écrit avec une admiration non dissimulée son quatre fois arrière petit neveu actuel, le marquis Olivier de Trazegnies.

    Préceptrice à la Cour d'Autriche

    Autant de qualités parvinrent tout naturellement aux oreilles de l'impératrice Marie Thérèse à Vienne par la bouche de sa belle soeur, Anne Charlotte de Lorraine, qui nourrissait pour Christine de Herzellesmarie thérèse.jpg tendresse et amitié. Elle est choisie comme grande maîtresse de l'archiduchesse Elisabeth, fille de Marie Thérèse et soeur du futur Joseph II. Je vous prie de faire mes compliments au trésor que vous avés auprès de vous, car je peut bien dire, ma chère nièce, que c'en est un que vous possédés dans Mme d'Ersel. Recommandés luy de ma part de ménager sa santé ; elle le doit pour Sa Majesté, qui me mande les choses du monde les plus flateuse pour elle, écrit Anne-Charlotte de Lorraine à la petite Elisabeth.

    Christine remplit sa tâche à la satisfaction générale mais malheureusement le climat autrichien ne convient pas à sa santé ; elle revient aux Pays-Bas en 1763. Notre chère madame d'Herzelles est actuellement encore très attaquée d'une vomique à la poitrine, voilà trois semaines qu'elle crache avec beaucoup de douleur, cela l'accable extrêmement, d'autant plus qu'elle sortait d'une autre maladie de près d'un mois, fièvre, rhumatisme, érysipèle, en un mot elle a passé un hiver des plus affreux.

    Mais la jeune princesse Elisabeth, par courrier interposé, lui voue une tendre affection : Leurs Majestés sont contente de ma conduite, ce qui me fait une joie incroiable ; je n'ai point voulue manquer à vous le mander, sachant que vous vous intéressé si vivement à tous ce qui me regarde et n'aiant pas de plus grande sattisfaction que de leurs donner toute la consolation qu'ils mérittes par leurs soing et bontés matternelle et patternelle.

    Les années passent, Joseph II cherche la personne de confiance qui s'occupera de sa fille unique de 3 Maria Theresa Titi.jpgans qui s'appelle, elle aussi, Marie-Thérèse. A nouveau, c'est à Anne-Charlotte de Lorraine que revient la tâche d'obtenir le retour de la marquise à Vienne. Malgré ses troubles de santé, Christine accepte. Ravi, Joseph II écrit à sa tante pour la remercier : J'ay cru choisir une personne dont l'exemple et l'esprit agréable fera plus d'effet et sera plus agréable à copier que la prudence désagréable des matrones à moustaches de la cour. Enfin je suis trop heureux si je puis avoir Mme d'Herzelles que j'estime et respecte, et dont les loix, mais bien plus encore l'exemple, me paroissent bien plus doux à suivre que celles des autres. Tous ce que vous pouvez l'assurer, c'est qu'elle n'aura à faire avec personne qu'avec mon auguste mère : logé à coté de ma fille, elle sera toute séparé du reste du grabuge.

    Joseph II ne cesse de témoigner toute son admiration pour la préceptrice de sa fille : Adieu ma paresse, quand il s'agit de vous, madame ; je ne puis vous laisser ignorer les témoignages de satisfaction que S.M. l'Impératrice m'a donné de la visite qu'elle a faite à ma fille. Elle m'en marque son parfait contentement et, qui plus est, vous rend la justice due et dont je suis sans cella si imbue. J'ai dont raison, dis-je à moi-même, d'avoir, contre vent et marrée, lutté pour cette flamande, pendant que tout le corps efrayament respectable des Aya [gouvernantes] et Maria_Theresia_Daughter_of_Isabella_de_Parma.jpggrandes maitresses attendoit seulement que je gettasse le mouchoir et fasse choix d'une de leurs tons et façons.

    La jeune archiduchesse et sa gouvernante sont devenues les meilleures amies du monde : Je vous prie de m'accorder la grâce que je vous demande ; c'est votre amitié, ma chère Aja, que je vous demande, et je vous remercie du billet que vous m'avez écrit, et je vous serai toujours votre fidelle amie ...

    Mais il était écrit que cette période bénie aurait une fin prématurée. Le 23 janvier 1770, elle a sept ans, la petite Marie-Thérèse meurt dans les bras de Christine de Herzelles ... Déjà très éprouvé par le décès de son épouse, Marie-Elisabeth de Parme, le père est inconsolable : Madame, si la décence le permettoit, ce ne seroit que chés vous que j'épancherais toute l'afliction dont je puis vous dire que mon âme est pénétrée. J'ai cessé d'être père : c'est plus que je puis en porter. A tout moment, malgré ma résignation, je ne puis m'empêcher de penser et de dire : "Mon Dieu, rendés-moi ma fille, rendés-moi la!" J'entens sa voix, je la vois. Un cri de douleur : C'est la perte la plus grande qu'un père, un prince et un mortell a jamais faite, et vu ma situation présente et avenire, je puis m'apeller aussi le plus malheureux et le plus digne de pitié. Adieu, conservés-vous, je vous prie, pour un ami qui en vérité n'a que vous encore pour resource et pour objet.

    Correspondance entre Schönbrunn et Namur

    Christine de Herzelles quittera Vienne pour ne plus y revenir. Cinq ans plus tard, elle se retire au couvent de la Paix-Notre-Dame à Namur, chez les religieuses bénédictines : ma délicieuse demeure, que je troquerais pas pour un royaume ; c'est le lieu de mon repos et de mes délices et où il y a des logements pour les dames avec femme de chambre. Ma nièce, la marquise d'Herzelles et moi-même avons 12 fenêtres, les plus belles, raconte Charlotte de Bode à son cousin.

    couvent bénédictines.jpg

    L'impératrice Marie-Thérèse et Christine échangeront une longue correspondance qui ne se terminera qu'au décès de l'impératrice en 1780. On se confie avec une totale spontanéité sur les brouilles familiales, le désespoir de ne pas pouvoir arrêter les guerres, les famines et la peste.

    Moi qui ne chérit que ma chambre close, je ne sais les choses que quand elles sont passés, par hazard. Alors il n'est plus tems à y rémédier, et les tords restent sur vous, je vous avoue que ma retraite qui était une affaire de goût, le devient asteur une nécessité. Je dois survivre à toute ma famille ; je dois revenir à 50 ans d'une maladie mortelle pour voir périr l'ouvrage de 31 ans de règne et de fatigue et des soings, pour voir encore écrouler la monarchie, rendre tous mes sujets malheureux par la guerre, peste et famine.

    Amitié et affection se conjuguent : Marquise de Herzelles, je suis contente des mots que vous m'avés écrits en allemand, et je passe très volontiers sur quelques fautes en ortographe, vu votre docilité à vous prêter à ma prétension. - Vous voilà, ma chère amie, au fait de mon poullalier [ses enfants]. Ma santé paroît meilleur que l'année passée, et plains d'incommodité et de miserres, l'humeur abbatue, et la misère qui est de notre côté, le rend pas plus animée. Le temps est chaud, mais humide et triste : cela donne le splin. - Louons Dieu pour la paix. Vos Flamands vous diront que je suis très bien en santé : le dehors est trompeur ; je me sens absolument diminuer à grans pads. Je n'en suis pas fâchée.

    Joseph II, son fils, est une perpétuelle source de soucis : J'ose bien avancer que c'est le tems du changement total du coeur de mon fils qui depuis la maladie de sa fille at comencée à se séparer de moi et at continuée toujours de plus en plus si bien que nous voilà réduite, pour conserver seulement les dehors, de ne nous voir plus du tout qu'au dîner. Même les affaires se traitent d'un étage à l'autre sans se voir. Les anecdotes ne manquent pas : il m'at épouvantée à mourir d'une culbute qu'il at fait à cheval. Il n'y a rien à craindre, mais il s'est fait mal au croupion, donc il se ressentira longtemps. On s'indigne de l'inconduite de Louis de Rohan, évêque-ambassadeur de France, futur cardinal de l'Affaire du Collier : nous avonts un ambassadeur évêque ici de France, qui est pire que tous les petits maîtres. Il se promène habillé en matellots avec 20 femmes, et il auroit tous à sa suite s'il en vouloit. C'est honteux pour nous ...

    Qu'il est pénible de vieillir ...

    Je vis de trop déjà 12 ans, soupire l'impératrice Marie-Thérèse, que les choses de ce bas monde intéressent de moins en moins ... - Je ne trouve rien de si pénible que de vieillir. Je n'ay jamais connut l'envie, mais depuis un couple d'années, j'en porte à tout ceux qui finissent leurs carrières. - Je n'ais put vous écrire par le dernier courier, ayant eu tant à dépêcher, et mon bras droite me refuse souvent de m'en servir. Ce mal augmente toujours surtout asteur où quelque chose se dérange ; j'ai eut même deux mois de suite Pirrisipelle au visage et pleins d'autres incommodités et tout les jours moins d'haleine.

    On nous dit ici que vous est malade ; votre long silence me la fait craindre. Contez toujours que mon amitié et estime ne finiront qu'avec mes tristes jours. Effectivement, la santé de Christine ne cesse d'inquiéter ses proches : Ma nièce de Herzelles m'a totalement mise à bout. Depuis trois mois, elle a fait maladie sur maladie. La bile, le foie, un catharre, et de plus beaucoup de température. Mal partout, puis une très grande faiblesse, au point qu'à ce jour encore elle ne sait rien faire seule.

    Le 29 novembre 1780, l'impératrice Marie-Thérèse d'Autriche rend son âme à Dieu. Elle laisse des êtres inconsolables : Nous sommes ici dans la plus cruelle douleur de la mort de S.M. l'Impératrice qui a été enlevée bien subitement ; ma nièce dHerzelles est dans la plus grande affliction. Cette auguste souveraine la comblait de grâces et de bienfaits. - La mort de feu l'Impératrice est bien le coup le plus affreux qui puisse arriver à ses sujets, car une mère aussi tendre et bienfaisante qu'elle n'est plus à retrouver, ma nièce est incommodée depuis cette nouvelle, elle ne sait tarir ses larmes, tout est lugubre ici, le deuil, les cloches 3 fois par jour, tous les services d'église, tout rappelle à ce triste souvenir, grâce au Seigneur que cette immortelle princesse nous a laissé un fils, un successeur digne d'elle et qui a été jusqu'à son dernier soupir une héroïne de courage et de chrétienté.

    Le nouvel empereur

    Nos manuels d'histoire ne semblent pas avoir gardé en mémoire les commentaires élogieux à propos joseph II.1.jpgde Joseph II, notre nouvel empereur : La présence de cet auguste souverain, sa modestie, sa bonté, son affabilité, sa bienfaisance, mais surtout ce fond d'humanité qui est à la base de ses vertus remplit de joie toute la ville, le respect le devance, la vénération l'environne, sa vertu le couvre tout entier, tel est le cortège de ce grand héros. - L'empereur s'y est fait adorer, il est impossible de trouver un souverain, plus affable, plus populaire, plus juste, plus éclairé et plus instruit que lui, il reçoit tout le monde avec une bonté qui enlève les coeurs, on n'écrit et on ne parle que de ces rares qualités, je ne finirai si je devais vous dire la grandeur, l'étendue de ses mérites.  

    Ne chuchote-t-on pas dans certains ouvrages d'histoire que Joseph II, follement épris de Christine de Herzelles depuis de nombreuses années, serait venu trois fois de suite lui demander sa main ? Ma nièce d'Herzelles n'a pas manqué de faire bien des recommandations à S.M. l'Empereur, il lui a fait la grâce de la venir voir trois fois au couvent. D'anciennes lettres de l'empereur font allusion à notre heureux ménage et à des secrets inviolables. - En réponse à votre billiet, j'ai l'honneur de vous bien remercier, chère amie, de la discrétion que vous avés bien voulu avoir à nier ce que je désire tant qu'on ne sache point. - Je dois seulement vous avertir que S.M. l'Impératrice m'a faite les mesmes questions que vous dite du publique et qu'elle m'a tant tourmenté qu'à la fin je lui ai dû et cru bien faire de lui avouer le secret. ElleMarquise d'Herzelles2.jpg l'a très approuvé et m'a promis le secret le plus inviolable.
     
    Six semaines avant la fin brutale de Marie-Antoinette qu'elle avait bien connue à la Cour d'Autriche, Christine s'éteint le 5 septembre 1793 : Cette chère et chérie amie a succombé à une maladie la plus douloureuse après trois mois complets de souffrance, c'était un érysipèle inflammatoire qui est devenu général autant intérieur qu'extérieurement de façon qu'elle a fini par une dissolution générale. - Toujours douce et patiente, résignée à la volonté du Seigneur, elle a demandé elle-même les Saints Sacrements et a édifié tout ce qui l'approchait. Nous espérons que ces longues souffrances lui ont fait faire le purgatoire sur la terre et que la miséricorde de notre bon Dieu l'aura reçue dans la gloire.

    Que n'ont-elles pas souffert nos épistolières du temps jadis, car, comme s'en plaint amèrement Charlotte de Bode : Il faut de la patience pour me lire, je suis à peu près estropiée de rhumatisme du pouce droit de façon que ma plume n'a jamais d'égalité, je dois la lâcher comme elle veut !...

    Nicolas van Outryve d'Ydewalle

    © Baron Kervyn de Lettenhove, Bruxelles, 1867 : Lettres inédites de Marie-Thérèse et de Joseph II.
    © Famille de Radzitzky d'Ostrowick : Lettres des Bode, Trazegnies, Herzelles à leur cousin Radzitzky.  
    © Marquis de Trazegnies : La marquise de Herzelles, une amie de Marie Thérèse et de Joseph II.

  • Barthélemy Alatruye (+1450), aïeul de Marie Aronio de Romblay (1843-1926)

    De Marie Aronio de Romblay à son aïeul Barthélemy Alatruye,
    haut fonctionnaire à la Cour du duc de Bourgogne,
    ou comment se faire portraiturer par le Maître de Flémalle

    Barthélemy Alatruye ? Greffier dès 1410 de la chambre des comptes à Lille puis maître aux chambres des comptes de Bruxelles et de Lille pour devenir ensuite conseiller à la Cour de Philippe le Bon, duc de Bourgogne. Décédé vers 1450, il est l'ancêtre à la 14ème génération de Marie Aronio de Romblay, épouse de Charles van Outryve d'Ydewalle (1840-1876). Une ascendance côté maternel par La Fonteyne, Fontaine de Santes, Moucque, Ricourt et Alatruye.

    Cette notice généalogique aurait pu en rester au stade d'une simple anecdote. Pourtant, il est écrit que les portraits de Barthélemy Alatruye et celui de son épouse Marie de Pacy, morte à Bruxelles en 1452, sont exposés au Musée d'Art Ancien de Bruxelles dans une salle dédiée à Rogier van der Weyden ! Le père de Marie fut quant à lui bourgeois d'Arras, secrétaire du Roi et également maître des comptes du duc de Bourgogne.

    A tout hasard, si on interrogeait Internet ? Et c'est ici que l'histoire commence : panneaux de bois peints par le célèbre Maître de Flémalle qui selon certaines sources ne serait pas de Flémalle mais bien de Tournai en la personne de Robert Campin (1380-1430) dont on dit qu'il est l'initiateur avec Jan van Eyck de la peinture des Primitifs flamands.

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    Ce diptyque offre quelques petites curiosités. Dûment répertorié par l'Institut Royal du Patrimoine Artistique, il en existe un original au Musée des Beaux-Arts de Tournai alors qu'une copie de la fin du XVIème siècle est conservée au Musée de Bruxelles. Datée de 1425, la peinture aurait été effectuée sur un tableau préexistant, ce qui explique la présence, au bas de l'encadrement de réemploi, des intitulés Les armes de Jehan Barrat et Les armes de Jehenne Cambri, ces noms n'ayant aucun lien avec les titulaires en titre. Et à qui appartient la devise peinte sur les quatre côtés Bien Faire Vaint ? Comprise en langage courant par un on est gagnant à faire une bonne action, pourquoi ne pas s'approprier cette belle parole de sagesse ?   

    220px-Nicolas_Rolin.jpgL'identification du Maître de Flémalle reste un point assez controversé dans l'histoire des Primitifs flamands. Mentionné à plusieurs reprises dans les archives de la ville de Tournai, Robert Campin dirigeait un important atelier de peinture où il accueillait des apprentis dont Rogelet de la Pasture, natif de Tournai, le futur Rogier van der Weyden qui deviendra le peintre officiel de la ville de Bruxelles. Si les œuvres du Maître de Flémalle n'étaient pas signées, leur affinité picturale et leur ressemblance avec celles d'un van der Weyden, tout comme d'autres condisciples du même atelier, s'expliqueraient par une relation de maître à élève(s), d'où l'hypothèse que l'anonyme de Flémalle serait Robert Campin.

    Afin d'administrer au mieux son vaste territoire, Philippe le Bon entretenait une grosse bureaucratie, courtiers, conseillers ès lois et ès finances, soit une centaine de hauts fonctionnaires issus pour la plupart de la bonne bourgeoisie. Si notre Barthélemy Alatruye en faisait partie, le plus remarquable d'entre eux restera le fameux Nicolas Rolin [à gauche], chancelier à la cour de Bourgogne durant quarante ans et immortalisé par Rogier van der Weyden ainsi que Jan van Eyck dans La Vierge au chancelier Rolin.

    A l'instar de Nicolas Rolin et de son contemporain Barthélemy Alatruye, certains de ces notables se font peindre pour l'éternité, soit seuls soit en tant que donateurs sur des tableaux à motifs religieux. Et de retrouver notre Barthélemy Alatruye qui aurait commandé à Robert Campin une descente de Croix destinée à être placée au-dessus de l'autel de la chapelle familiale dans l'église de la Madeleine à Lille où la famille Alatruye possédait un caveau. On reconnaît la figure de Barthélemy Alatruye sous le faciès de Nicodème portant les jambes du Christ, personnage central d'une descente de Croix [à droite] peinte suivant un modèle [à gauche] dessiné au fusain, conservé au Cabinet des Estampes du Louvre.

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    Quant à avoir quelques précisions sur Jehan Barrat ainsi que son épouse Jehenne Cambri, les premiers personnages peints sur le diptyque Alatruye-Pacy, une rapide recherche indique que Barrat était conseiller de l'empereur et maistre de sa chambre des comptes à Lille.

    En somme, on reste en famille !   

    Nicolas van Outryve d'Ydewalle