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20/01/2012

L'Album du Comte du Nord

 Recueil de plans des "Châteaux, Parcs et Jardins de Chantilly", dressé à l'occasion de la visite en 1782
du grand-duc Paul de Russie et de son épouse au prince de Condé, sous le pseudonyme de Comte du Nord. Une réédition à l'identique selon l'original conservé au musée Condé du château de Chantilly.

Au XVIIIème siècle, les noms d'emprunt sont courants chez nos altesses royales en voyage. Même s'il ne trompait personne, le pseudonyme donnait un caractère privé à ces périples d'agrément doublés parfois de missions officieuses, échappant ainsi aux contraintes de l'étiquette.

La venue en France du futur tsar avait suscité la curiosité générale : comment se présenterait, comment s'exprimerait le fils de la Grande Catherine, impératrice de toutes les Russies ? Un ours, un barbare ou bien un prince éclairé, sensible aux esprits de lumières de son siècle ? Heureusement, aucun esclandre ni incident ne sera à déplorer. A un bal à la Cour de Versailles : Voyez donc mon sauvage, s'exclame Louis XVI, surpris par la sérénité de son hôte, rien ne l’étonne ! - C’est qu’il voit la même chose tous les dimanches chez sa mère …, lui est-il répondu !  

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Le grand-duc Paul, devenu le tsar Paul Ier de Russie, arborant la croix de grand-maître de l'Ordre de Malte, revendiqué en 1798 après la prise de Malte par les Français. Musée national du château de Versailles.



La tsarine Maria Féodorovna (1759-1830) par Giovanni Battista Lampi. Musée Condé - Chantilly.


Le 10 juin 1782, le prince de Condé accueille en son magnifique domaine de Chantilly le grand-duc Paul et son épouse la grande-duchesse Maria Féodorovna. Chantilly où, déjà sous les Valois, le roi s'invitait pour son bon plaisir. C'était le temps où madame de La Fayette narrait à la marquise de Sévigné : De tous les lieux que le soleil éclaire, il n'y en a point un pareil à celui-ci. - … Le plus beau lieu du monde, surenchérit la baronne d'Oberkirch, confidente alsacienne de la grande-duchesse, née Sophie-Dorothée de Wurtemberg, tapissé de mille écus de jonquilles, enchanteur, superbe. Les eaux, les bois, les jardins sont délicieux. Les naïades de ses fontaines ont un air de cour, appuyées sur leurs urnes, et les allées sablées de la forêt sont mille fois plus charmantes que celles d'un parterre.

Et madame d'Oberkirch de se répandre également en phrases élogieuses sur le châtelain du lieu : auréolé par ses victoires militaires, Louis-Joseph de Bourbon, prince de Condé, huitième du nom, homme de tact et d'esprit, d'une affabilité rare, d'une bravoure sans égale avec une prédilection pour le métier des armes mis au service de la gloire de la France.

A lire le compte-rendu détaillé qu'en fait notre baronne, le comte et la comtesse du Nord sont reçus avec faste et grandeur. Au déjeuner : Nous étions cent cinquante personnes et des domestiques trois fois aussi nombreux au moins. En sortant de table, on trouva les calèches attelées. M. le duc de Bourbon, M. le prince de Condé conduisirent eux-mêmes les dames à travers mille surprises, sous les voûtes de verdure, ornées de banderoles, de rubans et de chiffres de Leurs Altesses Impériales. L'après-midi, visite des écuries, du manège et des chenils, puis des cascades et des potagers. Le soir, comédie, souper, illuminations, feux d'artifice, suivis d'un bal jusque tard dans la nuit.

On se coucha quand on voulut ; toutes les chambres étaient préparées sans presse et sans confusion, la liberté la plus entière régnait dans cette maison, héritage d'une si grande race. On se fût cru pour cela chez un particulier. Les mesures étaient si bien prises que le matin on n'entendit point de bruit qui pût troubler le repos des hôtes ; tout se fit comme par enchantement et tout fût prêt.

Emerveillée par une telle organisation, la comtesse du Nord en fit la remarque au matin : Ah ! Madame, lui signale une de ses demoiselles d'honneur, depuis longtemps on parle en France de l'hospitalité des Condé, elle a laissé des souvenirs ineffaçables dans l'histoire !

La seconde journée est consacrée à la visite du cabinet d'histoire naturelle et de la galerie des batailles du Grand Condé, de la salle d'armes et du jeu de paume. Dîner suivi d'une promenade en calèche ou d'une chasse aux étangs pour les amateurs, souper servi au cœur du jardin anglais illuminé de lampions. L'enchantement se poursuit le 12 avec une chasse au cerf dont l'hallali a lieu dans les eaux du Grand Canal, face au château, spectacle très apprécié par toute la société présente.

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L'Hallali au cerf dans le parc de Chantilly, offert au comte et à la comtesse du Nord (12 juin 1782).
Copie du tableau de Jean-Baptiste Le Paon, Musée Condé - Chantilly.

Puis vient le moment de se quitter. Adieux empreints de sincère tristesse, promesses ardentes de se revoir : Si votre Altesse Impériale le permet et que le roi ne s'y oppose pas, je pourrai un jour aller lui rendre à Saint-Pétersbourg la visite qu'elle a bien voulu me faire. Condé ne se doutait pas qu'il retrouverait effectivement son hôte en Russie quinze ans plus tard mais en de toutes autres circonstances, en tant que réfugié de la Révolution française à la tête des débris de l'armée des Emigrés !

Si les adieux sont émouvants, la manière est princière : Je changerais ce que je possède contre votre beau Chantilly, Monsieur - Oh ! Monsieur, vous y perdriez trop - Non, car ce serait devenir Condé ou Bourbon ! Et bientôt le mot courut à Paris : Le roi a reçu Monsieur le Comte du Nord en ami, M. le duc d'Orléans l'a reçu en bourgeois, et M. le prince de Condé en souverain !

En commémoration du passage en son château du comte du Nord, le prince de Condé lui adressera un album d'images : 32 planches aux desseins à la plume finement rehaussés d'aquarelles, représentant Chantilly en plans et en élévations. Château et jardins, pavillons et écuries, le tout d'une précision telle que l'on pourra identifier deux siècles plus tard une paire de chenets de bronze conservée aujourd'hui au musée du Louvre.   

Le grand-duc se montre très sensible à cet envoi : Monsieur, tout ce qui vient de la part de Votrechantilly,de condé,grand-duc paul,baronne d'oberkirch,sophie dorothée de wurtemberg,album du comte du nord Altesse Sérénissime a un prix particulier à mes yeux, mande-t-il avec délicatesse, il me retrace bien vivement tout l'agrément du séjour que nous fîmes chez vous. Votre Altesse Sérénissime voudra bien recevoir ici les assurances réitérées de mon attachement sincère pour elle et me croire à jamais, Monsieur, de Votre Altesse Sérénissime, le très humble et très obéissant serviteur. Paul."

Envoyé au grand-duc Paul en 1784, l'Album du Comte du Nord sera conservé parmi les collections impériales jusqu'à la liquidation de la bibliothèque des tsars par les Soviets. L'Institut de France, propriétaire actuel du domaine de Chantilly, acquiert en 1930 cet ouvrage unique, relié en maroquin rouge aux armes de la Russie, l'aigle bicéphale.

Nicolas van Outryve d'Ydewalle

© Album du Comte du Nord,  Editions Monelle Hayot   F - 60130 Saint-Rémy-en-l'Eau
par Jean-Pierre Babelon, membre de l'Institut.

17/01/2012

Le président George W. Bush, un cousin parmi d'autres …

Révolu le temps de "l'oncle d'Amérique" parti chercher fortune outre Atlantique :
place au 43e président des Etats-Unis, lointain cousin au cinquante-quatrième degré et quelques !

Qu'y a-t-il de commun entre une salle d'attente de dentiste et la généalogie, me direz-vous ? Pas grand chose si ce n'est un choix de publications déposées sur la table à l'attention des patients en attente george-bush.jpgfébrile de la fraise salvatrice. Loin de toute prétention intellectuelle, c'est l'occasion ou jamais de feuilleter à bon compte diverses revues glamour sur papier glacé et … d'en apprendre des choses.

Surpriiise !, titre sur deux pages couleurs un numéro du magazine Gala à propos du président US qui eut quelques difficultés à rester, sinon à redevenir le grand ami de la France depuis sa guerre en Irak. Damned !, jure la chroniqueuse mondaine de Gala, son ancêtre était français : à en croire les experts, le moins francophile de tous les présidents américains est bien le descendant direct d'un chevalier frenchy sans peur et sans reproche.

Jusque là rien de très exceptionnel, le pedigree de plusieurs présidents des Etats-Unis depuis Georges Washington faisant habituellement l'objet d'une grande vénération parmi les généalogistes anglo-saxons, dès lors que les ancêtres d'iceux s'avèrent être (entre autres) des descendants des compagnons de Guillaume-le-Conquérant, si pas du Conquérant himself qui envahit l'Angleterre en 1066, lors de la bataille de Hastings. Comme chacun sait, ou le plus souvent ne sait pas, une majorité de la High Society d'aujourd'hui de Sa très gracieuse Majesté britannique tire son origine dans ses racines franco-normandes. D'ailleurs, ne parlait-on pas encore un français mâtiné de normand à la cour d'Angleterre au XIVe siècle ?  

En français bien de chez nous, on appelle ça être rattrapé par son passé, continue Gala. Messire Bush, 43e président des Etats-Unis, descendrait en droite ligne du valeureux tournoyeur Guillaume le Maréchal [William Marshal pour les puristes] et des nobles seigneurs d'Orbec et Bienfaite, du nom de deux patelins proches de la ville de Rouen. Auteur d'une mini-croisade antifrenchy en l'an de grâce 2003 (début du conflit irakien), Georges Dubbeliou serait donc un Normand qui s'ignore !

C'est ici que l'anecdote historique rejoint notre propre patrimoine généalogique : éloignée de quelques vingt-quatre générations, Marie Aronio de Romblay (1843-1926), épouse de Charles d'Ydewalle, n'est autre que l'arrière-arrière-arrière … p'tite-fillote du preux chevalier en question. Par quel lien ? Les Zouche de La Lande dont Anne-Alexandrine, arrière-arrière-grand-mère de Marie Aronio. Une lignée ininterrompue sur plus de trente générations : cités en Bretagne au XIe siècle, les Zouche émigrent en Angleterre au siècle suivant et deviennent Lords of Haringworth. En 1623, une branche revient en France où elle est titrée Seigneur de La Lande par Louis XIV.

La vie de Guillaume Marshal (1144-1219) est largement décrite dans plusieurs documents d'époqueh_knight_marshal_2.jpg comme L'historie de Guillaume le Maréchal, commanditée par son fils aîné peu après sa mort. Inutile de rappeler qu'il était courant de tirer son nom patronymique soit du lieu de naissance ou du fief et même de sa fonction : étant de père en fils Master Marshal in the King's Household [maître intendant de la Maison du Roi], ils prirent tout naturellement le nom de Maréchal ou de Marshal.

Guillaume Marshal servira fidèlement trois rois d'Angleterre, Henry II, Richard Cœur de Lion et John Lackland, étant par ailleurs nommé par ses pairs régent du futur Henry III, petit prince âgé de neuf ans en 1216. Grand ferrailleur devant l'Eternel, il est ce qu'on appellerait de nos jours instructeur au combat, menant ses princiers élèves et futurs rois à moult victoires lors des nombreux tournois organisés en Normandie et ailleurs, lui octroyant ainsi le statut inégalé de chevalier invaincu durant treize années consécutives ! Richard Cœur de Lion va même jusqu'à le considérer comme son frère et son égal en chevalerie, lui octroyant en récompense la jeune et (très) riche Isabelle de Clare comme épouse. Guillaume s'en ira également guerroyer en Terre Sainte pour le compte du roi de Jérusalem et des Chevaliers Templiers, ramenant dans ses bagages quelques techniques architecturales qu'il mettra à profit lors de la construction de son château de Pembroke.

magazine gala,guillaume-le-conquérant,william marshal,aronio de romblay,charles d'ydewalle,zouche,de clare,macmurrough,george bushGuillaume est tout à la fois chevalier, vassal, ambassadeur, justicier public, conseiller et ami des rois. Sa vie est entièrement gouvernée par son serment de fidélité à son suzerain ainsi que par son sens inné de l'honneur, faisant de lui un homme puissant, respecté, sage et loyal, doté également d'une santé de fer et d'une grande force physique. Fait chevalier en 1167 à l'âge de vingt et un ans, Guillaume s'était taillé une réputation de "winner" qui lui avait permis de devenir conseiller militaire des souverains britanniques Richard Ier, Jean et Henri III, raconte Gala. Trente générations plus tard [à vérifier !], son arrière-arrière … petit-fils, parti guerroyer contre l'Axe du Mal aux côtés de son allié d'outre-Manche, pense sûrement que son aïeul aurait été drôlement fier de lui. Mais ça, c'est pas dit ! Si mister Bush se retrouve maintenant les deux pieds dans le bocage [normand], c'est aussi en raison de l'union contractée par Guillaume le Maréchal en août 1189 avec une certaine Isabelle de Clare. La blondinette est la fille unique de feu Richard de Clare [illustration de gauche], issu de l'un des clans illustres partis de Normandie pour envahir l'Angleterre aux côtés de Guillaume-le-Conquérant. Le papounet - vingt-cinq générations le séparent de sa descendante Marie Aronio - est apparenté en ligne directe par sa mère, Isabelle de Beaumont, aux rois de France Henri Ier et Robert le Pieux. Ce qui fait donc l'hôte de la Maison Blanche un rejeton des premiers Capétiens !

Cerise sur le gâteau, la mère d'Isabelle affiche elle aussi un pedigree royal : Eve MacMurrough, fille duDermotMacMurrough2.jpg fougueux Dermot [illustration de droite], pour l'état civil Diarmat MacDonnchada MacMurchada, roi du territoire de Leinster en Irlande, belliqueux personnage soupçonné par les historiens d'avoir trahi ses compatriotes à des fins d'enrichissement personnel ...

La dot de la promise n'est pas négligeable : Guillaume Marshal devient par mariage l'un des plus gros propriétaires terriens au royaume des Plantagenets, avec droit de nommer ses propres fonctionnaires publics, cours de justice et sheriffs. Ses nombreux châteaux et fiefs, tant en Normandie qu'en Angleterre, permettraient à Georges Bush, précise Gala [tout en omettant l'existence de dizaines d'autres descendants actuels], de se trouver aujourd'hui dans la peau d'un grand propriétaire terrien, héritier du fief normand de Longueville. En cherchant bien, il pourrait aussi faire valoir ses droits sur une partie nord de la Grande-Bretagne. Et ça, c'est quand même autre chose qu'une collection de puits de pétrole au Texas …

Epilogue : On ignore toutefois quelle a été sa réaction lorsqu'il a découvert l'identité de ses glorieux ancêtres français, s'interroge Gala à propos de notre nouveau cousin des Amériques. A notre avis, il a dû tomber de l'armoire. Normande, of course !

Nicolas van Outryve d'Ydewalle

Monseigneur de Soultz

De l’Alsace à Saint-Pétersbourg (1775 - 1812)
Correspondance et Mémoires de la baronne Mary de Bode
par Nicolas d'Ydewalle, son descendant à la 7ème génération

L’an de grâce 1775, le baron Karl-August von Bode [illustration de droite], officier dans un régiment étranger au service Auguste de Bode1.jpgde Louis XVI, épouse à Londres Mary Kynnersley, descendante du duc de Gloucester, fils du roi Edouard III d’Angleterre. En 1787, après 30 années de vie militaire, Auguste de Bode vend sa charge de colonel et quitte l’armée. Il pense pouvoir vivre de ses rentes et jouir d’une vie de famille tranquille et paisible, mais c’est sans compter sur l’impulsion infatigable de son épouse qui lui fait acheter une saline en Alsace à Soultz-sous-Forêts. Peu de temps après, Auguste de Bode acquiert le fief du même nom et devient le nouveau Seigneur de Soultz. Mais huit mois après son investiture, la Révolution française éclate et le baron de Bode perd tous ses privilèges : il n’est plus que le citoyen Bode, cible désignée des tribunaux patriotiques !

Mary Kynnersley 1.jpgLors de l’exode massif de 1793, la famille fuit l’Alsace et se réfugie au chapitre noble du couvent d’Altenberg, près de Wetzlar. C’est là qu’elle apprend que la tsarine Catherine II ouvre toutes grandes les portes de la Russie aux émigrés. Mary de Bode, armée seulement de son courage et de sa témérité, nantie de plusieurs lettres d’introduction des cours allemandes pour la Cour de Russie, part en reconnaissance jusqu’à Saint-Pétersbourg. Elle y est royalement accueillie par Catherine II, sa cour et sa coterie. La famille sera ensuite dotée de terres, propriétés et charges officielles. Au décès de Catherine II, Mary reste en bons termes avec Paul Ier, le tsar au cerveau malade. Après l’assassinat de ce dernier, elle sera la protégée de sa veuve, née Sophie-Dorothée de Wurtemberg. C’est ensuite la jeune Louise de Bade, devenue la tsarine Elisabeth Alexeïevna, épouse d’Alexandre Ier, qui étendra sa bienveillance sur la famille.

Mary de Bode [illustration de gauche] meurt à Moscou en mai 1812, quelques semaines avant l’entrée des troupes de Napoléon en Russie. Après le Congrès de Vienne, son fils aîné Clément, né en Grande-Bretagne et donc de nationalité anglaise, ensuite le fils de celui-ci, tenteront désespérément de se faire indemniser de la perte du fief de Soultz-sous-Forêts, grâce aux substantiels dédommagements versés par la France vaincue. Ils perdent santé et fortune dans un procès qui durera plus de 45 ans et deviendra une Cause célèbre, unique dans les annales judiciaires britanniques. L’écœurement est total dans la presse britannique et l’opinion publique. On ira même jusqu’à accuser ouvertement, et non sans raison, le roi George IV d’Angleterre d’avoir fait effectuer d’importants travaux d’agrandissement à Buckingham Palace avec les fonds destinés à indemniser les Bode !…                                    

Ouvrage disponible chez l'auteur Nicolas van Outryve d'Ydewalle

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Comte-rendu dressé par Christian Laporte - Journal Le Soir, avril 2000

Mary Kynnersley, descendante du duc de Gloucester, ne voulait pas s'encroûter aux côtés de son époux, le baron Karl August von Bode, lorsque celui-ci eut quitté l'armée en 1787. Elle lui fit acheter une saline en Alsace, à Soultz-sous-Forêts. Mais, à peine installés, les Bode furent victimes de la Révolution française. Mary, ayant appris que Catherine II ouvrait la Russie aux émigrés, partit à Saint-Pétersbourg. Elle y fut royalement accueillie par l'impératrice. Et la famille reçut des charges, des terres et des propriétés. Mary de Bode mourut à Moscou en 1812.

Nicolas d'Ydewalle, son descendant, a merveilleusement exploité ses Mémoires avec sa connaissance de la société russe d'avant la révolution. De l'histoire qui se lit comme un roman !

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Compte-rendu dressé par Marie Dumont - The Bulletin d'avril 2000

Keepinq it in the family

When I was 17, recalls Nicolas d'Ydewalle, my mother gave me an old book in English, saying, "this isbaron de bode,mary kynnersley,soultz-sous-forêts,auguste de bode,nassau-sarrebruck,deux-ponts,saline,charles withworth,chouvalov,zagriasky,cause célèbre,clément de bode,ropscha,zoritch,outryve d'ydewalle,olivier de trazegnies,l'eventail,the bulletin the memoirs of an English ancestor." D'Ydewalle flipped through the faded volume and forgot all about it. It was only 10 years ago that he grew interested in the woman in its pages, Mary de Bode, who narrowly escaped the guillotine during the French Revolution and sought refuge in the Russia of Catherine the Great. He has compiled her correspondence and diaries in a book, Monseigneur de Soultz : De l'Asace à Saint Pétersbourg.

A businessman in his fifties, d'Ydewalle belongs to one of Europe's oldest families (his ties is emblazoned with its coat of arms). His father, chevalier Thierry d'Ydewalle, was a distant cousin of Princess Mathilde ; his mother, Princesse Hélène Obolensky, a descendent of the Viking Rurik, who founded a principality in Russia the seed of the future Russian state in the ninth century.

Mary de Bode was a sixth generation ancestor on his mother's side. She was born Mary Kynnersley in Staffordshire, Britain, in 1747. A bright young aristocrat itching to see the world, she married in 1775 a penniless German officer, Auguste de Bode, who had sworn suicide if she refused him. Thirteen years and eight children later, straitened financial circumstances led the Bodes to buy a salt works in Soultz, north east France. Auguste de Bode took the name of his adopted domain. Shortly afterwards, the Bodes lost all their privileges and property in the French Revolution. They fled for Russia, where Catherine the Great welcomed fugitive aristocrats with open arms, offering them vast expanses of land.

Mary de Bode's memoirs reflect the 18th century rise of correspondence as a literary genre. They also form a delightful historical document, mixing first hand accounts of the political upheavals of the time with everyday concerns the education of her children, her passion for botany and occasional efforts as a matchmaker.

D'Ydewalle has mixed feelings about Bode. Despite his admiration for her courage and open mindedness, he sees her as cold and manipulative. She was an opportunist, he says. She rather tastelessly went out of her way to make good connections. Maybe he's a little harsh on his forbear her memoirs are fresh and touching. There are a few tragic moments, like the sudden death of one of her children, but her optimism and resilience dominate the book. Everything becomes interesting in the countryside, she wrote in her diary on her Crimean estate, especially when you're in the middle of nowhere.

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Compte-rendu dressé par Olivier de Trazegnies - Magazine l'Eventail de mars 2000

En dépit de son titre, cet ouvrage n'est pas une retranscription des mémoires d'une Anglaise cosmopolite, publiés à Londres vers 1900, mais une véritable biographie.

La fin du XVIIIème siècle voit l'éclosion de nouveaux genres littéraires. Les romans épistolaires ont fait la gloire de Choderlos de Laclos et de Sénancour. Comment cette manière si féminine de décrire la réalité n'aurait-elle pas séduit les disciples de la marquise de Sévigné, arrivant en grand cortège, avec leurs vastes robes et leurs plumes d'oie, dans le Panthéon des Lettres ! L'ennui de la douceur de vivre puis le terrible divertissement de la Révolution française, qui portent en eux un grand brassage des conditions sociales, font apparaître témoignages, souvenirs, mémoires et correspondances dont s'enchantent des strates successives de lecteurs. A la suite de Germaine de Staël, d'Elisabeth Vigée Lebrun ou de Belle de Zuylen, la femme s'estime parfaitement libérée quand elle a conquis son audience et assuré sa présence dans les salons qui deviennent en Europe les temples gracieux de la culture. Heureuse époque où tout ce qui peut s'écrire est lu, où les émotions encore intactes se libèrent pour autant qu'on les sollicite ! Depuis près de deux siècles, la tradition veut que les lettres intimes soient en fait des chroniques qui se lisent en société et qui font concurrence aux gazettes. Tant qu'à faire, autant vivre à distance les aventures d'une personne du même monde que de se fier à des plumitifs dont les sources sont souvent douteuses et le ton passablement vulgaire.

Ces auteurs innombrables qui apparaissent au tournant du siècle ne sont plus les duchesses et marquises d'autrefois. L'éducation s'est répandue au delà des cercles de la cour. Voltaire a montré qu'un fils de notaire pouvait dans son domaine parler d'égal à égal avec un roi. Et chaque personne, dont la vie a été mouvementée, se sent la mission d'édifier l'univers en répandant le récit de ses expériences. Comme l'Europe est essentiellement un théâtre où officient les princes, c'est dans les galeries dorées que palpitent les coeurs. Et si l'on sort parfois de ces décors olympiens, c'est pour se plonger au coeur de l'aventure, c'est-à-dire dans les rues, dans les émeutes ou dans les steppes, ce for (en italien, fuori=dehors) qui a aussi donné notre mot mystérieux de forêt. L'existence quotidienne est un monde terrifiant dont il est délicieux de griser le public des châteaux.

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Montagnes russes sur les glaces de la Néva à Saint-Pétersbourg. La luge est considérée ici comme un spectacle très convenable. Les gens effectuent des glissades sur les montagnes de glace construites avec des pentes presque verticales. Nous avons été les admirer ; c'est un spectacle extraordinaire La foule est tellement nombreuse qu'on se croirait à une foire ou une course de chevaux.

Mary Kynnersley of Loxley Park, baronne de Bode (1747-1812), est un exemple achevé de cette catégorie d'auteurs. Issue de la meilleure société britannique, mais sans fortune, elle est pleine d'entregent, elle pense, donne son avis sur toutes choses et impose aux siens un mariage d'amour, quelques années avant la phrase troublante de Saint-Just : le bonheur est une idée neuve en Europe. Loin d'éprouver les préjugés de l'aristocratie continentale à l'égard du travail, c'est avant la lettre une Margaret Thatcher doublée d'une Helena Rubinstein - autrement dit une femme de tête et un capitaine d'industrie - toujours résolue à sauter l'obstacle. Par délicatesse envers ses lecteurs, cette battante a des malheurs. La Révolution la ruine, manque d'anéantir sa famille et la jette sur les chemins de l'exil. De nombreuses maisons ducales s'engloutiront dans les misères de l'émigration et connaîtront l'existence du quart monde. La baronne de Bode, qui a des relations dans toutes les cours allemandes, joue de ce léger avantage comme de violons dépareillés dont on tire des lamentos sublimes et parvient à se faire recevoir par la lointaine Tsarine de Russie, Catherine II. Ses aventures dans les palais de Saint-Pétersbourg comme dans les plaines de Tartarie sont abordées avec la même énergie et le même optimisme. A force de se battre pour sa nichée, elle devient une personne importante à la cour de Paul ler et d'Alexandre ler. Elle meurt en 1812 sans savoir qu'elle a fondé sur les bords de la Neva une dynastie qui comptera parmi les plus riches et les mieux alliées de l'Empire.

Le récit de ses aventures, écrit par Nicolas d'Ydewalle qui en descend par sa mère la princesse Hélène baron de bode,mary kynnersley,soultz-sous-forêts,auguste de bode,nassau-sarrebruck,deux-ponts,saline,charles withworth,chouvalov,zagriasky,cause célèbre,clément de bode,ropscha,zoritch,outryve d'ydewalleObolensky [illustration de gauche], se lit de bout en bout avec le même plaisir de la découverte. La tante de notre héroïne, Eléonore de Bode, avait épousé le septième marquis de Trazegnies. Cela nous vaut des descriptions insolites et charmantes de la vie noble dans les Pays-Bas autrichiens à la fin de l'Ancien Régime, tant au sein des nombreux châteaux de la famille qu'à la cour de l'évêque de Namur, Monseigneur de Lobkowicz. L'influence à Vienne de la marquise de Herzelles, grande amie de Joseph II, est le petit coup de pouce qui permet à Auguste de Bode d'acquérir l'immense seigneurie de Soultz en Alsace. Il s'y fait introniser, à la veille de la Révolution française, avec le faste d'un grand d'Espagne. Mais la gloire difficilement acquise est de courte durée. Quatre ans plus tard, les Bode se sauvent en Allemagne après avoir manqué à plusieurs reprises de connaître le sort de la princesse de Lamballe. La plume alerte de notre épistolière et l'érudition de Nicolas d'Ydewalle nous restituent les parfums et les remugles d'une époque en plein chambardement. Avant le passage définitif du côté de la Sémiramis du Nord, les Bode ont connu les derniers charmes de l'Ancien Régime dans les principautés allemandes et les délices d'une vie insouciante à l'ombre des grands-ducs, des princes et des landgraves. Cousine et amie de la duchesse de Cumberland, belle-soeur de George III d'Angleterre, Mary est évidemment introduite partout. Le récit des fêtes et des plaisirs d'un monde qui ne le cédait en rien à celui de l'aristocratie française permet un regard nostalgique sur une civilisation disparue. Ensuite la grande aventure russe, les steppes, les khans et les princesses exotiques marquent l'irruption dans cette société policée d'un imaginaire sis par-delà les frontières de la civilisation. Au sud de l'Ukraine, aux confins des états orthodoxes et musulmans du Caucase, la baronne pénètre en terra  incognita et affronte d'incroyables difficultés dans la gestion des immenses domaines que, d'un trait de plume - autocratique bien plus qu'épistolaire - l'empereur a concédés à sa famille. Pendant un court séjour de Mary à Saint-Pétersbourg, son mari meurt des fièvres au fond de cette Tartarie. D'autres auraient perdu courage, mais notre baronne lutte pour des enfants dont il faut assurer la subsistance, qu'il convient d'éduquer, de marier, de doter et de porter aux nues de la Renommée. Son succès posthume en est d'autant plus éclatant.

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En passant sur un pont juste à la sortie du jardin de Madame de Zagriasky, on entrait dans la propriété du comte Stroganov, une famille absolument délicieuse. Nous faisions de grandes promenades dans les jardins de la villa, l'une des plus belles autour de Pétersbourg. Cette noble famille est très riche et tous les dimanches, le comte Stroganov donnait une tête.

La société de l'époque est internationale. Les plus grands noms de France et d'Angleterre arpentent les parquets précieux de la capitale russe. Les tsars, les impératrices, les princes et les grandes duchesses accueillent chaleureusement madame de Bode qui voit se dérouler l'histoire sous ses yeux. Son amitié pour le dernier favori de Catherine II, Platon Zoubov, explique la manière discrète et passablement embarrassée dont elle aborde l'assassinat de Paul ler dans lequel le beau prince joua un rôle des plus ténébreux. A vrai dire tout Saint Pétersbourg souhaitait la disparition de l'empereur qui était devenu à demi-fou. Opinion que partageait même, dans son inconscient, la tsarine Maria Feodorovna ! Elle adorait son mari, avec qui elle avait connu tant d'années heureuses, mais savait parfaitement que son fils Alexandre était compromis dans cette sombre affaire. Loin de le maudire, elle se contenta d'afficher ostensiblement le portrait du tsar défunt chaque fois qu'elle le recevait. Est-ce par une ironie de l'histoire que le jeune lieutenant Serioja Soukhotine, descendant de Mary de Bode, fut un des assassins de Raspoutine au palais Youssoupov en 1916 ?

Exploitant les écrits des mémorialistes contemporains et guidé par sa parfaite connaissance de la société russe d'avant la Révolution, Nicolas d'Ydewalle nous plonge dans une époque fascinante, celle d'une Europe sans frontières où les fastes les plus éblouissants sont perpétuellement menacés par la rumeur qui monte des foules en colère et par le fracas du canon.