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15/01/2012

Pour le Roi et la Patrie

 "A mon père et à son père qui est mort dans ses bras à Neuengamme …",
écrit la comtesse Marie-Pierre d'Udekem d'Acoz en confiant sa plume d'historienne
aux Editions Racine à l'occasion d'une étude extrêmement fouillée et inédite
sur l'histoire de la noblesse belge dans la Résistance durant la dernière guerre.

 Pourquoi la noblesse dans la Résistance ?

Se trouverait-il quelqu'un pour critiquer le principe d'une étude sur les magistrats, les Juifs, les policiers ou les francs-maçons dans la Résistance ? Véritable who's who de la bonne société en guerre clandestine, cette histoire des faits et gestes de la noblesse belge au sein des Services de Renseignements et d'Action ainsi que de l'Armée secrète représente une nomenclature détaillée où d'aucuns retrouveront qui un père ou un grand-père, qui des oncles ou tantes, lointains cousins ou châtelains des environs ...

Tradition oblige, l'imaginaire de l'aristocrate reste imprégné de ses origines chevaleresques ! Il se de Merode, Roi Léopold, Armée secrète, Léon Degrelle, Clarence, Comète, Marie-Pierre d'Udekem, de Selys Longchamps, de Radiguès, d'UrselNicolas d'Ydewalle, doit de s'engager sur le champ de bataille : c'est l'impôt du sang, l'individu n'étant que le maillon d'une chaîne, une cellule liée à d'autres par une parenté, un nom, une lignée d'ancêtres. Qui ne connaît ces antiques généalogies de famille égrenant, parfois depuis les Croisades, un long martyrologe d'ancêtres tombés au champ d'honneur, au service du Prince ?

Ce qui nous distingue, c'est que nous sommes des familles et non des individus, précisait en son temps le prince Félix de Merode, premier président de l'ANRB. Si nous perdions la noble ambition de faire durer nos noms, si nous n'étions pas capables de consentir des sacrifices dans ce but, si nous n'arrivions pas à inculquer cet état d'esprit à nos enfants, à charge pour eux de transmettre ce flambeau de génération en génération, nous ne serions plus dignes de faire partie de l'élite. Nous devons être de ceux qui sacrifient tout "fors l'honneur" à la durée et à la permanence familiales. Belles paroles d'autrefois ...

Le rexisme d'avant-guerre, un terrain de prédilection pour de futurs résistants ?

Dans l'entre-deux-guerres, ne voit-on pas s'effondrer comme des châteaux de cartes pas moins de 22 gouvernements ? C'est donc dans un climat de morosité générale que Léon Degrelle aura trouvé la voie pour ses ambitions. Opposés à une déchristianisation de la société, une laïcisation née du libéralisme athée, de nombreux aristocrates adhèrent au rexisme. De plus, la noblesse craint par-dessus tout de voir se réaliser en Belgique une Union de la gauche tout comme le Front populaire en France, tandis qu'elle considère le communisme comme le mal absolu puisqu'il est à l'origine des malheurs de la noblesse russe.

Mais l'absence de tout programme après la victoire électorale de Rex en 1936, ainsi qu'une violence verbale qualifiée d'enflure, d'outrance et de bluff, créeront rapidement le vide dans ses rangs. Il n'empêche qu'à la veille de la guerre, le Roi est et reste le gardien de nos institutions contre certains politiciens, souvent socialistes ou communistes qui, en affaiblissant le parti catholique - défenseur du trône et de l'autel - portent atteinte à l'unité du pays.
 
En 1940, la proportion de nobles dans l'armée belge est très importante. Largement représentés dans les régiments d'élite comme la Cavalerie blindée et les Chasseurs ardennais, les aristocrates y font plus que leur devoir : 32 tués durant la campagne des Dix-huit jours, soit huit fois plus de pertes par rapport à l'ensemble des Belges décédés dans les mêmes conditions.

Au moment de la capitulation, le refus du Roi Léopold de collaborer avec l'occupant allemand sera déterminant, contrairement à l'attitude du maréchal Pétain, ouvertement collaborateur et dont la devise honneur-famille-patrie aura sans doute agréablement résonné aux oreilles de la noblesse française. Résultat : la résistance en France se composera en majeure partie de communistes !

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 Arrêtée en 1942, la comtesse Jean d'Ursel accouche en prison à Dusseldorf. Rapatriée en Belgique avec son bébé puis déportée à nouveau, elle meurt à Ravensbrück à l'âge de vingt-six ans. 

Jean de Radiguès de Chennevière à la prison de Wolfenbüttel. Dessin au crayon rouge réalisé par son compagnon de captivité Georges Michotte.

Sur base de longues recherches dans trois fonds d'archives auprès du Ministère de la Santé publique, de la Sûreté de l'Etat ainsi que de l'Union des Fraternelles de l'Armée secrète, l'auteur recense quelques 1.013 aristocrates ayant exercé des activités de résistance, dont 259 dans un réseau de Renseignements et d'Action, 543 dans le cadre de l'Armée secrète et 109 partis poursuivre la lutte avec les Alliés, dans la RAF notamment. Si les 18.716 Belges reconnus membres d'un SRA représentent 0,2 % de la population, les nobles dans le même cas totalisent 2,2 % du groupe, soit dix fois plus, la proportion dans l'Armée secrète atteignant pratiquement le même chiffre.

Au travers de plus de 50.000 fiches consultées, il se peut que des noms aient été omis, certaines activités de résistance n'ayant pas laissé de traces écrites. Bien que l'ouvrage en détaille le plus grand nombre avec minutie, ce compte-rendu s'interdit d'en évoquer l'un ou l'autre, car en citer certains serait trahir tous les autres.
    
Comment débute l'action clandestine ?
    
La Belgique est envahie, il faut cacher et réexpédier en Angleterre des soldats britanniques, surpris par l'avance des troupes allemandes. Des réseaux d'aide aux fugitifs voient le jour ; des Belges quittent le territoire national pour continuer la lutte à l'étranger. Puis on fait parvenir à Londres des informations sur l'occupant. Ensuite vient le temps des parachutages d'armes et de matériel.

Certains réseaux de Renseignements et d'Action tels que Clarence, Les Amis de Charles, Comète-Marathon, etc., tiennent le haut du pavé de par le nombre de leurs membres issus de la noblesse. Le recrutement ne pose pas de problème puisque la confiance règne dans un milieu où tout le monde se connaît. Mais paradoxalement, être connu sera parfois jugé dangereux par les Britanniques, chargés à Londres de vérifier l'authenticité des évadés belges ! Le fait d'appartenir à la noblesse ne multipliait-il pas le risque d'être facilement reconnu en Belgique durant le travail de renseignement ?

Honneurs aux dames, moins soupçonnées par l'occupant nazi dont la vision nationale-socialiste - l'homme devient soldat, la femme devient mère - a de la peine à imaginer la femme en combattante, négligeant famille et enfants. Parfaites pour le travail de dactylographie et de transport de courrier, de nombreuses femmes feront leur devoir, certaines jusqu'au sacrifice de leur vie.

Le 6 décembre 1941, l'annonce du mariage du Roi plonge beaucoup d'aristocrates dans un profond désarroi : Une seule force restait debout, pure et sublime. Une seule force vient de crouler … voilà donc le Roi marié ! Il y a des centaines d'officiers du Roi prisonniers en Allemagne, dont tout l'idéal reposait sur cet homme qui vient de les abandonner … Mais de nombreux nobles réagissent : Peut-être vaut-il mieux dans le temps présent se taire, se serrer malgré tout et tenir. Le Roi reste le Roi.

L'épopée de l'Armée secrète trace des chemins parallèles à ceux de la Résistance. Bien des Belges refusent la défaite et l'occupation. La guerre n'est pas terminée, l'occupant reste l'ennemi à combattre. En juin 1940, un appel est lancé aux officiers des différentes unités démobilisées afin qu'ils tentent de rassembler les camarades qui ont combattu. Cette future armée de l'ombre ne sera épargnée ni par les arrestations et les interrogatoires, ni par la torture et la mort dans les camps nazis.

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20 janvier 1943, Bruxelles est en joie. Le grand bâtiment qui abrite, avenue Louise, les services policiers de la bestiale Gestapo, a été mitraillé ce matin par un avion anglais vraisemblablement piloté par un aviateur belge connaissant bien la ville. L'intrépide pilote de la RAF est le baron Jean de Selys Longchamps. Il s'écrasera sept mois plus tard.

Châteaux et dépendances, ceinturés de bois et de vastes étendues isolées, se prêteront parfaitement au parachutage et au stockage d'armes. Les forêts abriteront les maquisards : Je vivais des pages de la plus belle chouannerie : les enfants du pays conduits à la guerre sainte par leurs seigneurs ! Fidèle à ses traditions de service et d'honneur, la noblesse belge était au maquis comme son devoir l'exigeait, se souvient un aumônier militaire.

Là où il y a des héros, il y a aussi des traîtres : J'aurais préféré perdre, comme vous, mon fils pour la Patrie ! Ces paroles adressées par une mère à une amie symbolise la tragédie de la collaboration. L'une a perdu son fils, tué au combat dans la Brigade Piron, tandis que le fils de l'autre est revenu vivant de la guerre, mais en uniforme des Waffen SS.

L'ouvrage dénombre 39 collaborateurs, touchant 33 familles : 33 condamnés par les tribunaux et 6 morts sous l'Occupation. Deux sources principales : le service de la noblesse du Ministère des Affaires Etrangères qui répertorie les personnes déchues de leurs titres nobiliaires, ainsi que l'ANRB qui raie les membres frappés de déchéance. Les descendants d'aujourd'hui n'ont rien à craindre, puisque l'anonymat des personnes condamnées est garanti ! Par ailleurs, l'auteur n'a pas eu accès aux dossiers ayant abouti à un non-lieu, un classement sans suite, un acquittement ou une réhabilitation.
    
Les motivations ? Dégénérescence morale ou financière de la cellule familiale ; individus instables, mentalement faibles et isolés, dominés par un anticommunisme affiché. Circonstance atténuante ou aggravante ? Il n'empêche que vous avez à juger des membres de la noblesse dont le devoir était de donner l'exemple et ce ne fut pas le cas, conclut un réquisitoire d'après guerre sans appel. Et peut-on porter un jugement sur tel membre de telle sérénissime famille princière, dont les racines ancestrales ont le tort - surtout à l'occasion d'un conflit armé - de se perdre dans les méandres d'un cosmopolitisme pan-européen, au point de ne plus pouvoir déterminer à quelle nationalité elle appartient réellement ?
    
Je pardonne à tous ceux qui m'ont fait du mal, même à nos ennemis qui n'ont peut-être fait que leur devoir …, griffonne un condamné dans sa cellule, la veille de son exécution. - Il reste un abîme entre la version de ceux qui ont vécu l'histoire et ceux qui s'efforcent de la décrire, confesse de son côté Marie-Pierre d'Udekem qui signe ici un vaste ouvrage de référence, appelé à figurer dans toute bibliothèque digne de ce nom.

Nicolas van Outryve d'Ydewalle

© Marie-Pierre d'Udekem d'Acoz, Pour le Roi et la Patrie - La noblesse belge dans la Résistance.
Editions Racine, 2002.

14/01/2012

Le château de Loppem, un phantasme néo-gothique en Flandres

Considéré comme une merveille architecturale lors de son achèvement en 1863,
pris pour une sinistre horreur par ses détracteurs dans les années '20,
le château de Loppem est en 1918 le théâtre du fameux "coup de Loppem",
consacrant l'adoption du suffrage universel, arraché par les socialistes au roi Albert Ier.

Novembre 1918, Albert Ier réside depuis peu au château de Loppem, devenu quartier général dealbert_chevalier1930.jpg l'armée belge, non loin de Bruges. Le 11 novembre, jour de l'armistice, notre souverain s'atèle sans tarder à la formation d'un gouvernement d'unité nationale avec pour la toute première fois la participation des socialistes. Pour l'époque, le programme politique s'annonce audacieux, explosif même : instauration du suffrage universel, flamandisation de l'université de Gand, reconnaissance de la liberté syndicale. Réformes que le roi doit annoncer ultérieurement lors de son discours du Trône à Bruxelles. Horrifiée par la hardiesse de ces innovations, la droite parle du coup de Loppem et clame qu'au sinistre château de Loppem, le roi a été chambré par une clique de Rouges !

Loppem, un château historique ? Une histoire qui débute en 1858 ...

Calonne-sur-l'Escaut, Caloen en flamand, un petit village du Tournaisis qui doit sa fortune à ses carrières de pierres. A l'époque, les pierres sont acheminées sur des barges par l'Escaut. A Gand, les comptes de l'église Saint-Bavon mentionnent régulièrement des achats de stenen van Caloen. Au XIVème siècle, deux Calonne suivent la route de leurs pierres et flamandisent leur nom. L'un devient grand bailli de la ville de Gand, l'autre fait des enfants dont les descendants prendront racines en différents endroits du Franc de Bruges.

Tandis que leurs cousins Calonne se font militaires en France ou abbés en Espagne, les Caloen de Flandre se contentent d'être terriens, ne réservant leurs instincts guerriers qu'à la chasse aux faisans, tout en orientant vers les Ordres ceux de leurs rejetons qui font preuve d'intelligence. Ils apparaissent à Loppem au début du XIXème siècle en la personne de Joseph-Bernard van Caloen. Le père de ce dernier est député aux Etats de Flandre et bourgmestre de Bruges, ce qui lui vaut le privilège de connaître l'humidité des cachots de sa bonne ville, otage malgré lui des sans-culottes français en 1793.

Joseph-Bernard épouse Marie-Christine de Potter. Les Potter ? Des habitués de Loppem : le grand-père, Clément, seigneur de Droogewalle, a acquis en 1756 auprès de l'évêque de Bruges l'ancienne cure du lieu qu'il a agrandie pour en faire sa campagne. Marie-Christine héritera de la propriété.

Alors que trois fils naissent de son union avec Joseph-Bernard van Caloen, l'aîné meurt du typhus à vingt ans et le troisième se fait jésuite. Reste le second, Charles, qu'il s'agit de marier afin d'assurer la descendance. Or, celui-ci voudrait entrer dans les Ordres. Il en est empêché à cause d'une double cataracte, le rendant pratiquement aveugle à l'âge de dix-huit ans. Cette infirmité a tout naturellement renforcé son mysticisme et c'est en vain qu'on lui présente des héritières, mais toutes ces jeunes personnes lui semblent bien sottes et mondaines. Son père se désole, tandis qu'au château de Mianoye à Assesse se lamente de son côté un autre père. Le comte de Gourcy-Serainchamps souhaite avoir des petits-enfants mais sa fille Savina désire, elle aussi, entrer au couvent, se moquant des prétendants qui ne peuvent parler que de chevaux, de fusils et de sangliers. Heureusement, au château de Lovendegem veille une tante bien intentionnée, la baronne Dons. Une rencontre est organisée. Se comprenant d'emblée, les jeunes gens se fiancent, se marient et s'installent à Loppem !

Pavillon de Potter.gif

La maison de campagne de la famille de Potter à Loppem, plus tard van Caloen - Aquarelle de 1848.

Un ménage aussi peu ordinaire ne pouvait que résider dans une demeure extraordinaire …

Trouvant l'ancienne demeure trop vétuste, les jeunes mariés la font raser et entament dès 1858 la construction d'un château romantique d'un nouveau genre - le néo-gothique - fortement imprégné d'esprit chevaleresque et de sentiments religieux. A l'époque, le style chrétien ou néo-gothique est très à la mode. Par opposition aux styles de la Renaissance et du Classicisme, considérés comme païens et étrangers, il fallait témoigner d'une appartenance religieuse chrétienne et nationale, voir même régionale.

Les Caloen s'adressent à Edward Pugin, architecte londonien très en vogue, fils d'un théoricien du néo-gothique britannique qui participa à l'édification du Parlement de Londres. Le temps d'une première cuisson de briques à base de terre extraite de l'étang, un différend surgit entre l'architecte et les propriétaires qui décident de s'en séparer. Entre alors en scène Jean [de] Béthune, futur baron, chargé de dresser de nouveaux plans en meilleure harmonie avec le style ogival flamand. En matière d'architecture, le château de Loppem sera sa première réalisation, suivie de nombreuses autres dont l'abbaye bénédictine de Maredsous.

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Façade avant du château se reflétant dans l'étang, tel qu'on peut le voir aujourd'hui.

Citadins l'hiver, châtelains l'été, le baron et la baronne Charles van Caloen passent la belle saison à Loppem parmi un concours de cousins français, monsignori romains, baronnets anglais et autres aimables pique-assiette. Un familier de la maison, l'illustre abbé-poète brugeois Guido Gezelle, y couche quelques rimes en vieux flamand, peintes pour la postérité en lettres gothiques sur les murs du grand salon.

En 1867 - Charles van Caloen a 52 ans - un miracle se produit. Apprenant qu'un médecin français opère avec succès de la cataracte, il part pour Paris au bras de son épouse. L'opération réussit fort bien. Après vingt ans de mariage, il peut pour la première fois contempler son épouse, puis ses enfants et ensuite son château qui, assure la chronique familiale, lui cause un certain choc ! Peu de temps après, il est élu sénateur de Bruges, enlevant le siège aux libéraux.

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Le baron Charles van Caloen en habit de sénateur, constructeur du château de Loppem reproduit en arrière-plan, et son épouse, née comtesse Savina de Gourcy-Serainchamps, représentée devant le château paternel de Mianoye à Assesse, aujourd'hui démoli. Huiles sur toile de J.B. Anthony, 1881. 

Charles et Savina van Caloen ont cinq enfants. L'aîné est célèbre : monseigneur Gérard van Caloen, premier moine-novice de Maredsous, réformateur de la congrégation bénédictine au Brésil puis fondateur de l'abbaye de Saint-André, située à quelques lieues du château paternel. Albert, le fils puîné, dessinera le fameux labyrinthe du château que petits et grands empruntent encore de nos jours : une longueur totale de 2 km où, de cul-de-sac en cul-de-sac, on finit par atteindre le but, un grand arbre entouré de bancs, symbole du paradis que le chrétien atteint après une vie d'efforts, d'erreurs et de recommencements.

Durant la première guerre mondiale, le baron Albert van Caloen est bourgmestre de Loppem, comme l'avaient été avant lui son père, son grand-père et son arrière-grand-père et comme le sera après lui son fils Karl. Pillé, expulsé, il fait face à l'adversité et réussit à se maintenir à son poste dans … la maison du jardinier. Survient la fin des hostilités, le baron songe à réoccuper son château mais le roi Albert et la reine Elisabeth annoncent leur arrivée. Le roi s'opposant à ce que le propriétaire du lieu retourne se réfugier chez son jardinier, souverain et châtelain cohabitent durant un mois au château de Loppem, devenu capitale de la Belgique libérée. Un ballet incessant d'ex-ministres, aspirants-ministres et futurs ministres, roi d'Angleterre, fils de l'empereur du Japon et diverses personnalités telles que Raymond Poincaré, président de la République française. Est-ce une demeure historique ?, s'enquiert ce dernier en franchissant le seuil du château. Et son hôte de lui répondre : Elle le sera à partir d'aujourd'hui !

Loppem Albert Ier Poincaré.jpg

Visite de Raymond Poincaré, président de la République française, le 9 novembre 1918.
Parmi les personnalités présentes, on reconnaît la reine Elisabeth et le roi Albert Ier.

Le baron Jean van Caloen, dernier occupant des lieux, décédé en 1972, crée la Fondation van Caloen en lui faisant don du château, du parc et des bâtiments annexes. Outre le castel proprement dit, le visiteur est invité à y découvrir une riche collection de tableaux et d'antiquités : sculptures religieuses provenant de différentes régions de la vieille Europe, gravures de P. Breughel l'Ancien, manuscrits médiévaux et livres d'heures enluminés.

Le château de Loppem, expression de rêves chrétiens selon le magazine Point de Vue ou gloire du Gothic Revival comme le titre Philippe Farcy, infatigable chroniqueur ès vieilles pierres ? C'est selon. De toute manière, pour les amateurs d'art et d'histoire une visite s'impose car si la famille van Caloen peuple toujours les terres de Bruges, tout comme d'autres lieux du royaume, la belle époque s'est définitivement refermée sur le château néo-gothique de Loppem …

Nicolas van Outryve d'Ydewalle

Illustrations extraites de l'ouvrage Le Château de Loppem, Stichting Kunstboek 2001, Oostkamp
www.kasteelvanloppem.be - le château se visite tous les jours, sauf le Lu et le Ve, du 1er avril au 31 octobre, de 10 à 12 heures et de 14 à 18 heures.

13/01/2012

Epîtres autour de la marquise de Herzelles, née Christine de Trazegnies (1728-1793)

Fille aînée de Philippe Ignace, marquis de Trazegnies, colonel d'un régiment de Dragons au service de l'empereur d'Autriche et de Marie Eléonore de Bode, jeune veuve fortunée et baronne de fraîche date, Christine voit le jour en Hongrie, en l'an de grâce 1728.
Marquise d'Herzelles1.jpg
A vingt et un printemps à peine, elle épouse à onze heures avant minuit dans la chapelle du château de Trazegnies le fringant mais presque septuagénaire Ambroise, marquis de Herzelles, superintendant et directeur général des Domaines et des Finances de Sa Majesté Impériale. Parmi ses quelques précédents états matrimoniaux, il est dit que le marquis avait été marié secrètement à une Marie Catherine d'Autriche, fille naturelle de don Juan d'Autriche, gouverneur et capitaine général à Bruxelles, lui même fils naturel du roi d'Espagne, Philippe IV.

Veuve dix ans plus tard, Christine de Herzelles est devenue l'objet de toutes les attentions :  ... un modèle de vertu, elle était la plus belle dame de Bruxelles et elle s'est toujours conduite comme un ange, ce qui lui a attiré l'attachement des Majestés et de tout le monde. Elle embellit la Cour de Charles de Lorraine, gouverneur de nos provinces, qui note dans son journal : ordonné à Monsieur Sauvage de tacher de me peindre Madame derzelle. - Revêtue d'une écrasante robe de cour et d'un manteau d'hermine négligemment posé sur de rondes et gracieuses épaules, la marquise étincelle de perles et de diamants. Sur son sein se détache le bijou de la Croix Etoilée ... écrit avec une admiration non dissimulée son quatre fois arrière petit neveu actuel, le marquis Olivier de Trazegnies.

Préceptrice à la Cour d'Autriche

Autant de qualités parvinrent tout naturellement aux oreilles de l'impératrice Marie Thérèse à Vienne par la bouche de sa belle soeur, Anne Charlotte de Lorraine, qui nourrissait pour Christine de Herzellesmarie thérèse.jpg tendresse et amitié. Elle est choisie comme grande maîtresse de l'archiduchesse Elisabeth, fille de Marie Thérèse et soeur du futur Joseph II. Je vous prie de faire mes compliments au trésor que vous avés auprès de vous, car je peut bien dire, ma chère nièce, que c'en est un que vous possédés dans Mme d'Ersel. Recommandés luy de ma part de ménager sa santé ; elle le doit pour Sa Majesté, qui me mande les choses du monde les plus flateuse pour elle, écrit Anne-Charlotte de Lorraine à la petite Elisabeth.

Christine remplit sa tâche à la satisfaction générale mais malheureusement le climat autrichien ne convient pas à sa santé ; elle revient aux Pays-Bas en 1763. Notre chère madame d'Herzelles est actuellement encore très attaquée d'une vomique à la poitrine, voilà trois semaines qu'elle crache avec beaucoup de douleur, cela l'accable extrêmement, d'autant plus qu'elle sortait d'une autre maladie de près d'un mois, fièvre, rhumatisme, érysipèle, en un mot elle a passé un hiver des plus affreux.

Mais la jeune princesse Elisabeth, par courrier interposé, lui voue une tendre affection : Leurs Majestés sont contente de ma conduite, ce qui me fait une joie incroiable ; je n'ai point voulue manquer à vous le mander, sachant que vous vous intéressé si vivement à tous ce qui me regarde et n'aiant pas de plus grande sattisfaction que de leurs donner toute la consolation qu'ils mérittes par leurs soing et bontés matternelle et patternelle.

Les années passent, Joseph II cherche la personne de confiance qui s'occupera de sa fille unique de 3 Maria Theresa Titi.jpgans qui s'appelle, elle aussi, Marie-Thérèse. A nouveau, c'est à Anne-Charlotte de Lorraine que revient la tâche d'obtenir le retour de la marquise à Vienne. Malgré ses troubles de santé, Christine accepte. Ravi, Joseph II écrit à sa tante pour la remercier : J'ay cru choisir une personne dont l'exemple et l'esprit agréable fera plus d'effet et sera plus agréable à copier que la prudence désagréable des matrones à moustaches de la cour. Enfin je suis trop heureux si je puis avoir Mme d'Herzelles que j'estime et respecte, et dont les loix, mais bien plus encore l'exemple, me paroissent bien plus doux à suivre que celles des autres. Tous ce que vous pouvez l'assurer, c'est qu'elle n'aura à faire avec personne qu'avec mon auguste mère : logé à coté de ma fille, elle sera toute séparé du reste du grabuge.

Joseph II ne cesse de témoigner toute son admiration pour la préceptrice de sa fille : Adieu ma paresse, quand il s'agit de vous, madame ; je ne puis vous laisser ignorer les témoignages de satisfaction que S.M. l'Impératrice m'a donné de la visite qu'elle a faite à ma fille. Elle m'en marque son parfait contentement et, qui plus est, vous rend la justice due et dont je suis sans cella si imbue. J'ai dont raison, dis-je à moi-même, d'avoir, contre vent et marrée, lutté pour cette flamande, pendant que tout le corps efrayament respectable des Aya [gouvernantes] et Maria_Theresia_Daughter_of_Isabella_de_Parma.jpggrandes maitresses attendoit seulement que je gettasse le mouchoir et fasse choix d'une de leurs tons et façons.

La jeune archiduchesse et sa gouvernante sont devenues les meilleures amies du monde : Je vous prie de m'accorder la grâce que je vous demande ; c'est votre amitié, ma chère Aja, que je vous demande, et je vous remercie du billet que vous m'avez écrit, et je vous serai toujours votre fidelle amie ...

Mais il était écrit que cette période bénie aurait une fin prématurée. Le 23 janvier 1770, elle a sept ans, la petite Marie-Thérèse meurt dans les bras de Christine de Herzelles ... Déjà très éprouvé par le décès de son épouse, Marie-Elisabeth de Parme, le père est inconsolable : Madame, si la décence le permettoit, ce ne seroit que chés vous que j'épancherais toute l'afliction dont je puis vous dire que mon âme est pénétrée. J'ai cessé d'être père : c'est plus que je puis en porter. A tout moment, malgré ma résignation, je ne puis m'empêcher de penser et de dire : "Mon Dieu, rendés-moi ma fille, rendés-moi la!" J'entens sa voix, je la vois. Un cri de douleur : C'est la perte la plus grande qu'un père, un prince et un mortell a jamais faite, et vu ma situation présente et avenire, je puis m'apeller aussi le plus malheureux et le plus digne de pitié. Adieu, conservés-vous, je vous prie, pour un ami qui en vérité n'a que vous encore pour resource et pour objet.

Correspondance entre Schönbrunn et Namur

Christine de Herzelles quittera Vienne pour ne plus y revenir. Cinq ans plus tard, elle se retire au couvent de la Paix-Notre-Dame à Namur, chez les religieuses bénédictines : ma délicieuse demeure, que je troquerais pas pour un royaume ; c'est le lieu de mon repos et de mes délices et où il y a des logements pour les dames avec femme de chambre. Ma nièce, la marquise d'Herzelles et moi-même avons 12 fenêtres, les plus belles, raconte Charlotte de Bode à son cousin.

couvent bénédictines.jpg

L'impératrice Marie-Thérèse et Christine échangeront une longue correspondance qui ne se terminera qu'au décès de l'impératrice en 1780. On se confie avec une totale spontanéité sur les brouilles familiales, le désespoir de ne pas pouvoir arrêter les guerres, les famines et la peste.

Moi qui ne chérit que ma chambre close, je ne sais les choses que quand elles sont passés, par hazard. Alors il n'est plus tems à y rémédier, et les tords restent sur vous, je vous avoue que ma retraite qui était une affaire de goût, le devient asteur une nécessité. Je dois survivre à toute ma famille ; je dois revenir à 50 ans d'une maladie mortelle pour voir périr l'ouvrage de 31 ans de règne et de fatigue et des soings, pour voir encore écrouler la monarchie, rendre tous mes sujets malheureux par la guerre, peste et famine.

Amitié et affection se conjuguent : Marquise de Herzelles, je suis contente des mots que vous m'avés écrits en allemand, et je passe très volontiers sur quelques fautes en ortographe, vu votre docilité à vous prêter à ma prétension. - Vous voilà, ma chère amie, au fait de mon poullalier [ses enfants]. Ma santé paroît meilleur que l'année passée, et plains d'incommodité et de miserres, l'humeur abbatue, et la misère qui est de notre côté, le rend pas plus animée. Le temps est chaud, mais humide et triste : cela donne le splin. - Louons Dieu pour la paix. Vos Flamands vous diront que je suis très bien en santé : le dehors est trompeur ; je me sens absolument diminuer à grans pads. Je n'en suis pas fâchée.

Joseph II, son fils, est une perpétuelle source de soucis : J'ose bien avancer que c'est le tems du changement total du coeur de mon fils qui depuis la maladie de sa fille at comencée à se séparer de moi et at continuée toujours de plus en plus si bien que nous voilà réduite, pour conserver seulement les dehors, de ne nous voir plus du tout qu'au dîner. Même les affaires se traitent d'un étage à l'autre sans se voir. Les anecdotes ne manquent pas : il m'at épouvantée à mourir d'une culbute qu'il at fait à cheval. Il n'y a rien à craindre, mais il s'est fait mal au croupion, donc il se ressentira longtemps. On s'indigne de l'inconduite de Louis de Rohan, évêque-ambassadeur de France, futur cardinal de l'Affaire du Collier : nous avonts un ambassadeur évêque ici de France, qui est pire que tous les petits maîtres. Il se promène habillé en matellots avec 20 femmes, et il auroit tous à sa suite s'il en vouloit. C'est honteux pour nous ...

Qu'il est pénible de vieillir ...

Je vis de trop déjà 12 ans, soupire l'impératrice Marie-Thérèse, que les choses de ce bas monde intéressent de moins en moins ... - Je ne trouve rien de si pénible que de vieillir. Je n'ay jamais connut l'envie, mais depuis un couple d'années, j'en porte à tout ceux qui finissent leurs carrières. - Je n'ais put vous écrire par le dernier courier, ayant eu tant à dépêcher, et mon bras droite me refuse souvent de m'en servir. Ce mal augmente toujours surtout asteur où quelque chose se dérange ; j'ai eut même deux mois de suite Pirrisipelle au visage et pleins d'autres incommodités et tout les jours moins d'haleine.

On nous dit ici que vous est malade ; votre long silence me la fait craindre. Contez toujours que mon amitié et estime ne finiront qu'avec mes tristes jours. Effectivement, la santé de Christine ne cesse d'inquiéter ses proches : Ma nièce de Herzelles m'a totalement mise à bout. Depuis trois mois, elle a fait maladie sur maladie. La bile, le foie, un catharre, et de plus beaucoup de température. Mal partout, puis une très grande faiblesse, au point qu'à ce jour encore elle ne sait rien faire seule.

Le 29 novembre 1780, l'impératrice Marie-Thérèse d'Autriche rend son âme à Dieu. Elle laisse des êtres inconsolables : Nous sommes ici dans la plus cruelle douleur de la mort de S.M. l'Impératrice qui a été enlevée bien subitement ; ma nièce dHerzelles est dans la plus grande affliction. Cette auguste souveraine la comblait de grâces et de bienfaits. - La mort de feu l'Impératrice est bien le coup le plus affreux qui puisse arriver à ses sujets, car une mère aussi tendre et bienfaisante qu'elle n'est plus à retrouver, ma nièce est incommodée depuis cette nouvelle, elle ne sait tarir ses larmes, tout est lugubre ici, le deuil, les cloches 3 fois par jour, tous les services d'église, tout rappelle à ce triste souvenir, grâce au Seigneur que cette immortelle princesse nous a laissé un fils, un successeur digne d'elle et qui a été jusqu'à son dernier soupir une héroïne de courage et de chrétienté.

Le nouvel empereur

Nos manuels d'histoire ne semblent pas avoir gardé en mémoire les commentaires élogieux à propos joseph II.1.jpgde Joseph II, notre nouvel empereur : La présence de cet auguste souverain, sa modestie, sa bonté, son affabilité, sa bienfaisance, mais surtout ce fond d'humanité qui est à la base de ses vertus remplit de joie toute la ville, le respect le devance, la vénération l'environne, sa vertu le couvre tout entier, tel est le cortège de ce grand héros. - L'empereur s'y est fait adorer, il est impossible de trouver un souverain, plus affable, plus populaire, plus juste, plus éclairé et plus instruit que lui, il reçoit tout le monde avec une bonté qui enlève les coeurs, on n'écrit et on ne parle que de ces rares qualités, je ne finirai si je devais vous dire la grandeur, l'étendue de ses mérites.  

Ne chuchote-t-on pas dans certains ouvrages d'histoire que Joseph II, follement épris de Christine de Herzelles depuis de nombreuses années, serait venu trois fois de suite lui demander sa main ? Ma nièce d'Herzelles n'a pas manqué de faire bien des recommandations à S.M. l'Empereur, il lui a fait la grâce de la venir voir trois fois au couvent. D'anciennes lettres de l'empereur font allusion à notre heureux ménage et à des secrets inviolables. - En réponse à votre billiet, j'ai l'honneur de vous bien remercier, chère amie, de la discrétion que vous avés bien voulu avoir à nier ce que je désire tant qu'on ne sache point. - Je dois seulement vous avertir que S.M. l'Impératrice m'a faite les mesmes questions que vous dite du publique et qu'elle m'a tant tourmenté qu'à la fin je lui ai dû et cru bien faire de lui avouer le secret. ElleMarquise d'Herzelles2.jpg l'a très approuvé et m'a promis le secret le plus inviolable.
 
Six semaines avant la fin brutale de Marie-Antoinette qu'elle avait bien connue à la Cour d'Autriche, Christine s'éteint le 5 septembre 1793 : Cette chère et chérie amie a succombé à une maladie la plus douloureuse après trois mois complets de souffrance, c'était un érysipèle inflammatoire qui est devenu général autant intérieur qu'extérieurement de façon qu'elle a fini par une dissolution générale. - Toujours douce et patiente, résignée à la volonté du Seigneur, elle a demandé elle-même les Saints Sacrements et a édifié tout ce qui l'approchait. Nous espérons que ces longues souffrances lui ont fait faire le purgatoire sur la terre et que la miséricorde de notre bon Dieu l'aura reçue dans la gloire.

Que n'ont-elles pas souffert nos épistolières du temps jadis, car, comme s'en plaint amèrement Charlotte de Bode : Il faut de la patience pour me lire, je suis à peu près estropiée de rhumatisme du pouce droit de façon que ma plume n'a jamais d'égalité, je dois la lâcher comme elle veut !...

Nicolas van Outryve d'Ydewalle

© Baron Kervyn de Lettenhove, Bruxelles, 1867 : Lettres inédites de Marie-Thérèse et de Joseph II.
© Famille de Radzitzky d'Ostrowick : Lettres des Bode, Trazegnies, Herzelles à leur cousin Radzitzky.  
© Marquis de Trazegnies : La marquise de Herzelles, une amie de Marie Thérèse et de Joseph II.