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11/01/2012

Barthélemy Alatruye (+1450), aïeul de Marie Aronio de Romblay (1843-1926)

De Marie Aronio de Romblay à son aïeul Barthélemy Alatruye,
haut fonctionnaire à la Cour du duc de Bourgogne,
ou comment se faire portraiturer par le Maître de Flémalle

Barthélemy Alatruye ? Greffier dès 1410 de la chambre des comptes à Lille puis maître aux chambres des comptes de Bruxelles et de Lille pour devenir ensuite conseiller à la Cour de Philippe le Bon, duc de Bourgogne. Décédé vers 1450, il est l'ancêtre à la 14ème génération de Marie Aronio de Romblay, épouse de Charles van Outryve d'Ydewalle (1840-1876). Une ascendance côté maternel par La Fonteyne, Fontaine de Santes, Moucque, Ricourt et Alatruye.

Cette notice généalogique aurait pu en rester au stade d'une simple anecdote. Pourtant, il est écrit que les portraits de Barthélemy Alatruye et celui de son épouse Marie de Pacy, morte à Bruxelles en 1452, sont exposés au Musée d'Art Ancien de Bruxelles dans une salle dédiée à Rogier van der Weyden ! Le père de Marie fut quant à lui bourgeois d'Arras, secrétaire du Roi et également maître des comptes du duc de Bourgogne.

A tout hasard, si on interrogeait Internet ? Et c'est ici que l'histoire commence : panneaux de bois peints par le célèbre Maître de Flémalle qui selon certaines sources ne serait pas de Flémalle mais bien de Tournai en la personne de Robert Campin (1380-1430) dont on dit qu'il est l'initiateur avec Jan van Eyck de la peinture des Primitifs flamands.

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Ce diptyque offre quelques petites curiosités. Dûment répertorié par l'Institut Royal du Patrimoine Artistique, il en existe un original au Musée des Beaux-Arts de Tournai alors qu'une copie de la fin du XVIème siècle est conservée au Musée de Bruxelles. Datée de 1425, la peinture aurait été effectuée sur un tableau préexistant, ce qui explique la présence, au bas de l'encadrement de réemploi, des intitulés Les armes de Jehan Barrat et Les armes de Jehenne Cambri, ces noms n'ayant aucun lien avec les titulaires en titre. Et à qui appartient la devise peinte sur les quatre côtés Bien Faire Vaint ? Comprise en langage courant par un on est gagnant à faire une bonne action, pourquoi ne pas s'approprier cette belle parole de sagesse ?   

220px-Nicolas_Rolin.jpgL'identification du Maître de Flémalle reste un point assez controversé dans l'histoire des Primitifs flamands. Mentionné à plusieurs reprises dans les archives de la ville de Tournai, Robert Campin dirigeait un important atelier de peinture où il accueillait des apprentis dont Rogelet de la Pasture, natif de Tournai, le futur Rogier van der Weyden qui deviendra le peintre officiel de la ville de Bruxelles. Si les œuvres du Maître de Flémalle n'étaient pas signées, leur affinité picturale et leur ressemblance avec celles d'un van der Weyden, tout comme d'autres condisciples du même atelier, s'expliqueraient par une relation de maître à élève(s), d'où l'hypothèse que l'anonyme de Flémalle serait Robert Campin.

Afin d'administrer au mieux son vaste territoire, Philippe le Bon entretenait une grosse bureaucratie, courtiers, conseillers ès lois et ès finances, soit une centaine de hauts fonctionnaires issus pour la plupart de la bonne bourgeoisie. Si notre Barthélemy Alatruye en faisait partie, le plus remarquable d'entre eux restera le fameux Nicolas Rolin [à gauche], chancelier à la cour de Bourgogne durant quarante ans et immortalisé par Rogier van der Weyden ainsi que Jan van Eyck dans La Vierge au chancelier Rolin.

A l'instar de Nicolas Rolin et de son contemporain Barthélemy Alatruye, certains de ces notables se font peindre pour l'éternité, soit seuls soit en tant que donateurs sur des tableaux à motifs religieux. Et de retrouver notre Barthélemy Alatruye qui aurait commandé à Robert Campin une descente de Croix destinée à être placée au-dessus de l'autel de la chapelle familiale dans l'église de la Madeleine à Lille où la famille Alatruye possédait un caveau. On reconnaît la figure de Barthélemy Alatruye sous le faciès de Nicodème portant les jambes du Christ, personnage central d'une descente de Croix [à droite] peinte suivant un modèle [à gauche] dessiné au fusain, conservé au Cabinet des Estampes du Louvre.

descente de croix2.jpg

Quant à avoir quelques précisions sur Jehan Barrat ainsi que son épouse Jehenne Cambri, les premiers personnages peints sur le diptyque Alatruye-Pacy, une rapide recherche indique que Barrat était conseiller de l'empereur et maistre de sa chambre des comptes à Lille.

En somme, on reste en famille !   

Nicolas van Outryve d'Ydewalle

 

Portraits et anecdotes : les écrits de l'ambassadeur de Russie, le comte Fédor Golovkine (1766-1825)

"La diplomatie aime se rendre agréable pour se venger de ne pas toujours être utile," a-t-on ironisé au XIXème siècle. Les souvenirs du comte Golovkine, ministre de Russie auprès de la Cour de Naples, en sont une vivante illustration où le pittoresque se lie à la futilité et à l'impertinence.

Eteints dans les mâles en 1846, les Golovkine auront traversé un court moment de l'histoire de la Russie. Comme en dehors des familles princières multiséculaires, l'anoblissement en Russie n'était pas fédor golovkine.jpgencore en usage au début du règne du tsar Pierre-le-Grand, celui-ci eut l'intelligence de faire intervenir au préalable l'empereur d'Autriche. Titré comte de l'Empire Romain par Joseph Ier en 1707, l'arrière-grand-père de Fédor Golovkine, chancelier de l'Empire et ministre des Affaires étrangères, fut confirmé dans son titre par le Sénat russe deux ans plus tard.

Les archives d'Etat de Moscou contiennent d'authentiques perles parmi les dépêches diplomatiques de Fédor Golovkine à son ministre HeinrichGrafOstermann.jpgde tutelle, le vice-chancelier Ostermann [illustration de droite] ...

L'ambassadeur de Russie avait beau se creuser la tête pour assembler les matériaux d'une dépêche, rien ne se présentait, les affaires étant d'une monotonie et d'une tranquillité désespérantes ... Enfin, on signale une frégate anglaise dans les eaux de Naples. Voilà un sujet pour sa première dépêche. Il annonce l'apparition de cette frégate. Dans la seconde, la frégate fait voile pour la Sicile. Dans la troisième, elle avait changé de projet et s'établissait en croisière, etc. A la sixième dépêche, sentant le ridicule de ces frivoles procès-verbaux, l'ambassadeur termine familièrement sa lettre au ministre par ses termes : Quant à la frégate, qu'elle aille au diable, je ne m'en mêle plus et je ne vous en parlerai plus. Le vaisseau La Parthénope est enfin parti pour se joindre à la flotte anglaise et j'en suis fort charmé car depuis que je suis à Naples, je n'ai cessé de dire en écrivant à Votre Excellence : il part et puis il ne part pas, ce qui n'est pas fort intéressant ni pour Elle ni pour moi.

Le sans-gêne avec lequel Golovkine rédige certaines de ses dépêches se retrouve dans un autre courrier, assez unique dans les annales de la diplomatie : J'en suis réduit cette fois à l'aveu du célèbre Montaigne : Je sais que je ne sais rien. Il y a force nouvelles étrangères que votre Excellence apprendra mieux par d'autres voies, mais de Naples je ne puis lui parler que du respect avec lequel je suis, Monsieur le Comte, etc.

Portrait du gentilhomme russe à la fin du XVIIIème siècle

Si la puissance de l'homme résidait dans la magie de ses manières, le gentilhomme russe n'aurait qu'à se montrer. Je pense, et personne ne me le disputera, qu'à l'exception des Français, nul ne l'égalera sur le théâtre du monde. Discours légers et piquants, idées en apparence très libérales, horreur prononcée pour tout ce qui sent la barbarie, goût pour les arts, grâce dans le maintien, élégance dans la mise, magnificence dans les habitudes, talents de société, langues, danse, musique, comédie, de l'assurance qui promet encore au-delà de ce qu'il laisse voir, tels sont en Russie les attributs de l'homme de qualité, de l'homme de Cour, de celui qui est destiné aux ambassades, au commandement, au Conseil.

Ne lui parlez pas d'histoire, car il n'a pas même étudié celle de son pays, et si vous remontez plus haut que Pierre Ier, auquel il croit devoir son succès, vous serez confondu de son ignorance ; ni de la géographie, car hors la route de Moscou à Saint-Pétersbourg et celle de Saint-Pétersbourg à Paris, il ne connaît la Suisse que par la Nouvelle Héloïse, la Hollande parce qu'elle fut l'école du grand Pierre, l'Italie parce qu'on lui en parle sans cesse et l'Angleterre parce que c'est de là que lui viennent ses fracs, ses bottes et ses chevaux.

Le prince de Ligne

Charles, prince de Ligne et du Saint-Empire Romain, était grand d'Espagne de première classe, chevalier de la Toison d'Or, capitaine des gardes allemandes de l'Empereur, feld-maréchal, etc., ce Charles_Joseph_de_Ligne.jpgqui, joint à une grande naissance, une grande fortune dissipée, une grande gaieté, une moralité de circonstance et de nombreux voyages, en avait fait ce qu'on appelle communément un grand seigneur.

M. de Ligne était grand et bien fait, avec un visage qui devait avoir été beau quoiqu'un peu efféminé. Il devait, à vingt ans, avoir l'air de ce qu'on appelle populairement un bellâtre. Ses manières le premier jour étaient belles et grandes mais dès le lendemain d'un cynisme surprenant. Il disait et faisait des choses qui ne cadraient ni avec son nom et moins encore avec ses emplois. Sa malpropreté visait à l'originalité. A sa montagne [le Kahlenberg] près de Vienne, son séjour favori depuis la perte de Beloeil et ses terres aux Pays-Bas, le désordre et le dépenaillement étaient extrêmes et il ne quittait son lit que pour dîner, abandonnant les soins de sa tête aux doigts actifs d'un valet de chambre. Un écritoire renversé, des manuscrits illisibles et surchargés de ratures, sa fille chérie, sa Christine, la princesse de Clary, le seul de ses enfants, disait-il, qui fut de lui, assise dans un coin à les déchiffrer.

Sa jeunesse fut partagée entre la cour de Vienne dont la politique était de distinguer les Belges, et celle de Versailles où le roi et les _DSF0810.jpgprinces ne le nommait que Charlot. Joseph II, qui employait de préférence les gens aimables, comme plus capables de s'insinuer, l'employa surtout avec la Russie comme quelqu'un qu'on pouvait démentir, et à l'armée où il montrait de la valeur, comme un général auquel on donne ensuite un chef sans qu'il puisse s'en formaliser.

Lorsqu'il fut décidé que Frédéric II de Prusse enverrait à Pétersbourg son successeur, la Cour de Vienne y envoya le prince de Ligne avec l'ordre de déjouer l'illustre négociateur. Quelques jours après son arrivée, le prince royal fut conduit à l'Académie des Sciences et à force de discours à entendre, de minéraux, d'armures et d'embryons à voir, il s'évanouit. Le prince de Ligne aussitôt se met en voiture et vole au palais impérial. Catherine, apprenant qu'il est dans ses appartements, le fait entrer et lui demande quelle raison l'y amène si tôt. Hélas ! Madame, j'avais suivi le prince de Prusse à l'Académie et lorsque j'ai vu qu'il y était sans connaissance, je me suis hâté de venir en informer Votre Majesté. Ce mot et bien d'autres remplirent parfaitement le but de la cour de Vienne.

Joseph II [illustration de gauche] ne saisissait pas aussi promptement les mots que sa bonne sœur de Russie. Revenant très mécontent de sa tournée d'inspection aux Pays-Bas, il se plaignit au prince de Ligne du mauvais esprit des Flamands : Au bout du compte, je ne veux que leur bien. - Ah ! Sire, croyez qu'ils en sont fort persuadés. L'empereur ne comprit pas ce jeu de mots qui, trois semaines plus tard, courait toute l'Europe !

Les comtes de Cobenzl

La fin de cette famille fut très brillante. Deux cousins germains, les comtes Philippe et Louis, furent tout ce qu'on peut être dans la monarchie autrichienne. La mémoire du AL33-COBENZL.jpgpère du comte Louis était restée chère aux Belges qu'il avait gouvernés en qualité de plénipotentiaire sous le prince Charles de Lorraine.

Le physique de ces messieurs pouvait consoler de ne leur pas voir d'enfants. Philippe était petit, maigre, jaune, ayant la tournure d'un prêteur sur gages. Louis  était gros, roux, louche et malpropre jusque dans la plus brillante toilette, et sa femme, quoiqu'ayant de l'esprit, était une des plus désagréables créatures qu'on pût rencontrer et d'une malpropreté à tuer ses poux jusqu'à table. On peut dire qu'ils avaient trop mauvaise façon pour effrayer leurs rivaux d'ambition, et c'est ce qui les fit arriver aux plus brillantes ambassades et au ministère.

Le comte Louis [illustration de gauche] affectait tellement de se tenir en mouvement qu'il était impossible de découvrir quand il travaillait. Il avait surtout une passion désordonnée pour la comédie et, malheureusement pour sa profession qui demande de la dignité, il la jouait dans la dernière perfection et ne parlait d'autre chose. Cela l'exposa aux scènes les plus désagréables. Un soir, oubliant qu'il faisait en costume la répétition d'un rôle de Juif avec une barbe et un emplâtre sur l'œil, un courrier fort important arrivant de Vienne, il ordonne de le faire entrer. Le courrier recule de deux pas et refuse de remettre ses dépêches. On a beau lui expliquer le cas, il s'obstine et il fallut aller chercher le baron Seddeler, ministre de Toscane, qui connaissait le courrier, pour l'assurer que c'était là l'ambassadeur de Sa Majesté Impériale et Royale apostolique !

J'étais depuis quelque temps déjà nommé à l'ambassade de Naples, lorsqu'un jour à Tsarskoïé-Sélo, l'Impératrice, mécontente du comte de Cobenzl, me dit à travers la table : Tâchez d'y plaire et de vous y plaire ; j'en mets tous les moyens à votre disposition et ne vous défend qu'une chose, c'est de jouer la comédie. Lorsqu'on est chargé de me représenter, il faut renoncer à faire tout autre personnage."

La colonie russe à Florence

Nous avons ici le prince et la princesse Gagarine, fort agréables l'un et l'autre. Lui est une sorte de célébrité. La belle Narichkine s'en amouracha, leurs amours furent Kochubey_Viktor_Pavlovich.jpgimprudentes. La belle eut injonction de voyager et le secrétaire d'Etat fut congédié. Cela l'a remis avec sa femme dont cette passion l'avait séparé. La princesse Gagarine est intimement liée avec ma nièce Tolstoï par le catholicisme. Elles sont à la tête des femmes de qualité qui ont abjuré et dont le zèle imprudent a causé l'expulsion des Jésuites. Ici, elles sont libres d'adorer le Dieu de Rome, elles le sont d'une mesure extrême, mais à Pétersbourg elles voulaient le martyre comme les Italiennes veulent un amant.

La colonie russe est augmentée de M. le comte, plus tard fait prince, Kotchoubey [illustration de gauche], ancien ministre de l'Intérieur et des Affaires étrangères, avec femme, enfants, suite et neuf lits de voyage complets. La difficulté de loger tout cela et l'ennui d'en entendre parler ont été à leur comble. Il a perdu cinq enfants ; il lui en reste autant. Il y a aussi deux MM. Gouriev, père et fils, qui se trouvent, en fait de lumières, tellement supérieurs à tous les hobereaux de leur province qu'il n'est pas permis de dire en leur présence s'il fait jour ou s'il fait nuit.

Florence, le 13 janvier 1817, jour du nouvel an russe selon le calendrier julien. Je veux à propos de cette fête vous conter une naïveté. Le jour de Noël, la comtesse Apraxine s'était trouvée mal. Elle était couchée dans une chambre obscure et la porte était ouverte. Voici la conversation qu'elle entendit entre deux Russes de sa suite : Une chose qui me tourne la tête, c'est pourquoi nous avons Noël douze jours plus tard que les Italiens. - Que vous êtes bête ! Comment, ayant voyagé, pouvez-vous faire pareille question ? Vous devez comprendre que lorsque Notre-Seigneur vint au monde en Palestine, le courrier qui vint à Rome en porter la nouvelle au pape eut besoin de douze grands jours pour aller jusqu'à Moscou la porter au czar. Les deux Eglises ne célèbrent pas le jour de la Nativité mais celui de l'arrivée du courrier qui en porta la nouvelle - Ah ! j'entends maintenant la chose et rien n'est plus clair. 

Frédéric le Grand et Catherine II

L'ambassadeur Golovkine rencontrait Frédéric le Grand chez la sœur de ce dernier, la princesse Amélie, qui honorait la comtesse Kameke, née Golovkine, de son amitié. Lefrédéric II de Prusse.jpg roi ne manquait jamais de tourner la cour de Russie en ridicule : Il y a une chose à laquelle il faut bien faire attention. Vos impératrices ont toujours de la gorge ; c'est comme un attribut de l'empire, comme le sceptre, la couronne et le globe. Or, il importe que vous sachiez qu'il est dangereux d'y regarder lorsqu'elles ne l'ordonnent pas que de n'y point regarder lorsqu'elles veulent bien vous la montrer. Souvenez-vous de cet avis en temps et lieu et tenez-vous toujours bien.

Catherine II et la grande-duchesse Elisabeth

300px-Elisbeth_Alexeievna.jpgLa princesse, épouse du futur tsar Alexandre Ier, ne pouvait souffrir le rouge et l'Impératrice, comme elle le disait à sa dame d'honneur Mme de Chouvalov, ne pouvait souffrir qu'une jeune femme ne parût en public avec l'histoire de sa santé sur le visage. Après mille remontrances à ce sujet, Sa Majesté croyant que Mme de Chouvalov manquait de fermeté, chargea le maréchal comte Saltikov d'expliquer sa volonté à Mme la grande-duchesse. Ce dernier lui fit dire qu'il demanderait à la voir à la fin de sa toilette et que ce serait de la part de l'Impératrice. Comme elle se doutait de l'objet de l'ambassade, elle attendit pour le faire entrer qu'elle fût prête à passer chez Sa Majesté. Alors, allant à sa rencontre avec un flambeau à la main, elle lui dit : Regardez-moi bien, monsieur ; comment me trouvez-vous ? Parlez sans compliments. - Mais … très jolie. - Vous l'entendez, mesdames, le maréchal est content ; il n'y faut donc rien ajouter. Et le laissant tout ébahi, elle s'en alla si vite qu'il ne put la rejoindre. L'Impératrice, d'abord un peu surprise, ne fit que rire des plaintes du maréchal et le voyant tout scandalisé de la légèreté d'un tel procédé, dit : Elle a raison, elle est charmante ; qu'on ne lui en parle plus.

Le baron d'Anstett

A la demande de l'Impératrice, le prince de Nassau-Siegen me pria de lui donner un secrétaire de confiance. Je me rappelai un jeune Alsacien, premier commis et amant entretenu d'une vieille Française, intriguante transformée après bien des aventures en marchande de modes et qu'elle m'avait prié de placer. Le prince lui trouva bien des talents mais leur ménage était monté sur un pied contraire à tous les autres. Ordinairement le ministre fait son brouillon et le secrétaire copie et met au net, au lieu qu'ici le ministre dictait, le secrétaire corrigeait la rédaction improvisée et alors c'était le prince qui copiait péniblement le brouillon que souvent il ne savait pas lire. Le secrétaire enlevé au comptoir d'une boutique devint M. d'Anstett, ministre plénipotentiaire de l'Empereur Alexandre dans les occasions les plus importantes, notamment au congrès de Vienne, cordon rouge, enfin en tous points un personnage que Buonaparte haïssait à mort. Il avait le défaut de boire et cela parut dans une occasion particulière. Etant ivre en assistant à la cérémonie par laquelle lord Aberdeen recevait l'Empereur Alexandre en tant que chevalier de l'ordre de la Jarretière, il se mit pendant un silence religieux à dire tout haut : Quelle … farce ! L'Empereur, qui peut-être était de son avis, borna sa colère à faire mettre à l'ordre du jour qu'on ne devait point traiter d'affaires avec son conseiller privé d'Anstett l'après-dîner.

On aimait les parvenus, un grand seigneur y eût perdu sa place.

Nicolas van Outryve d'Ydewalle

10/01/2012

Un Noir à la Cour de Pierre le Grand, Abraham Pétrovitch Hanibal, aïeul africain du poète Alexandre Pouchkine

 C’est avec fierté que Pouchkine évoquait ses origines africaines : … mon arrière-grand-père
Abraham Hanibal, filleul et pupille de Pierre le Grand, était nègre, fils d'un prince souverain !   
L'ouvrage d'un slaviste africain rétablit certaines vérités historiques.

Je suis originaire d'Afrique, d'illustre noblesse locale, né dans la ville de Logone sur les terres de mon père. Parti très jeune en Russie, je fus amené à Moscou dans la demeure du Souverain de glorieuse et éternelle mémoire, l'Empereur Pierre le Grand, puis baptisé suivant les rites de la religion orthodoxe, cérémonie à laquelle Sa Majesté Impériale daigna assister de son Auguste Personne en devenant mon parrain, et à partir de ce jour, je fus constamment aux côtés de Sa Majesté Impériale. Ainsi se présente le trisaïeul du poète, un homme au destin peu ordinaire, doté de talents exceptionnels : unique Africain à avoir été général en chef dans l'armée impériale russe, directeur général des fortifications et chef du Corps des Ingénieurs !

Une vieille légende attribuait une origine éthiopienne au négrillon de Pierre le Grand. Aujourd'hui, sa véritable patrie d'origine est clairement identifiée grâce à une étude fouillée des archives existantes, mettant ainsi fin à d'interminables discussions entre historiens.

pierre le grand, Hanibal, Logone, Pierre Tolstoï, Mountbatten, Pouchkine, Dieudonné Gnammankou Nous sommes au Nord du Cameroun dans la principauté de Logone. Le prince régnant est le miarré [prince] Brouha dont tout porte à croire qu'il est le père du jeune Hanibal, né vers 1696. La principauté subit régulièrement les incursions des Etats musulmans voisins, venus y chercher des esclaves, activité très lucrative s'il en est. Fait prisonnier en 1703, le fils du prince de Logone est vendu comme esclave puis conduit à Constantinople au sérail du sultan. Instruit selon les préceptes de l'Islam, il reçoit le prénom musulman d'Ibrahim. C'est alors que le destin du jeune Ibrahim va prendre un tournant historique fort inattendu …

En ce début de XVIIIe siècle, la mode est aux négrillons : il y a des négrillons dans toutes les Cours d'Europe ! Pierre le Grand veut les siens et charge son ambassadeur à Constantinople, Pierre Tolstoï, un mien aïeul, de lui en procurer. Un marchand russe fait l'acquisition de trois enfants pour le compte de l'ambassade. J'espère qu'ils vous conviendront car ils sont noirs et très beaux. Votre Excellence peut garder ceux qui lui plairont et laisser le troisième à l'ambassadeur, car il m'a déjà tout réglé, fait savoir le marchand au chef de la Chancellerie à Moscou.

Le tsar Pierre prend grand soin de son jeune protégé. L'adoptant comme filleul, il le fait baptiser sous le nom de Pierre Pétrovitch Pétrov [trois fois Pierre et fils de Pierre], bien que le garçon refusera toujours d'abandonner son prénom d'origine Abraham.

Les années passent, le destin du jeune homme est étroitement lié à la volonté du tsar. En 1717, lors d'un voyage qui le mène à Amsterdam, Anvers, Bruxelles puis Paris, Pierre confie son protégé au duc de Maine, surintendant de l'éducation de Louis XV, afin de lui faire faire des études d'artillerie et de génie, la Russie manquant cruellement de cadres militaires compétents. Le Nègre du Czar s'intègre rapidement dans son nouveau milieu : les proches de la Cour de Versailles ne connaissaient-ils pas un autre Noir, le capitaine Aniaba, filleul du Roi-Soleil ? Les études coûtent cher et le train de vie en France ne l'est pas moins. A court d'argent, l'étudiant se porte volontaire dans le corps des ingénieurs français durant la guerre d'Espagne. Et c'est en tant que titulaire du brevet d'Ingénieur du Roy que le capitaine démissionnaire de l'armée française Abraham Pétrov rejoint Saint-Pétersbourg en 1723, où il est nommé ingénieur-consultant aux chantiers des nouveaux canaux maritimes. Chargé ensuite par le tsar d'enseigner les mathématiques et les fortifications, sa connaissance du français, du néerlandais et de l'allemand font du lieutenant-bombardier Pétrov le traducteur principal des ouvrages militaires étrangers à la bibliothèque de la Cour impériale.  

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Pierre le Grand avec son filleul, âgé de 9 ans en 1705. Bibliothèque impériale de Saint-Pétersbourg.
Le tambour Abraham Pétrov portant un turban blanc, sur un champ de bataille russe à l'âge de 12 ans.

Son mariage avec une jeune Eudoxie ne lui apporte pas tout le bonheur souhaité. Ebloui par la grâce de la belle, Abraham veut l'épouser et y parvient, bien que la jeune fille soit secrètement amoureuse d'un lieutenant de marine. Neuf mois plus tard, gros scandale, Eudoxie accouche d'un bébé … blanc, exclupierre le grand,hanibal,logone,pierre tolstoï,mountbatten,pouchkine,dieudonné gnammankouant d'office la paternité de l'enfant à son mari ! Le divorce ne sera prononcé que bien plus tard, alors qu'Abraham se sera remis en ménage avec une balte d'origine suédoise, qui s'attachera à lui avec beaucoup d'affection : Ce diaple noir fait à moi enfants noirs et donne à eux des noms diapoliques !

Lieutenant-colonel aux fortifications, ensuite général-major et gouverneur de la ville de Reval [devenue Tallin] en Estonie, décoré des ordres de Sainte Anne et de Saint Alexandre Nevski, il introduira une requête à la Cour par laquelle il prie Votre Majesté de légaliser ma noblesse par décret impérial et de m'accorder des armoiries en guise de souvenir pour ma descendance …

Le négrillon de Pierre le Grand s'éteind à l'âge de 85 ans, père de sept enfants répertoriés dont l'un, Ossip Abramovitch, sera le grand-père du poète [illustration de droite]. Aujourd'hui, les descendants se retrouvent éparpillés de par le monde - certains parmi les Mountbatten britanniques, d'autres à Bruxelles - et il n'est pas impossible d'y rencontrer tel ou tel individu affichant, par les hasards de l'hérédité, peu ou prou un faciès du type négroïde !
        
Nicolas van Outryve d'Ydewalle

© Dieudonné Gnammankou, Abraham Hanibal, l'aïeul noir de Pouchkine, Présence Africaine Editions, Paris-Dakar, 1996. http://www.gnammankou.com/