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Mes histoires d'autrefois - Page 4

  • Guillaume de Bilquin, un aïeul bien dans ses papiers

    Chronique autour des faits et gestes de sire Guillaume de Bilquin (1656-1710), maître de forges,
    bailli des forêts d'Entre-Sambre-et-Meuse, châtelain de Marchienne-au-Pont et seigneur de Bioul,
    ancêtre commun des lignées Cartier, Moreau, Montpellier et autres familles alliées.

    Notre récit débute en l'an de grâce 1646 lorsqu'un dénommé Antoine Bilquin [ci-contre], bourgeois de Dinant, Antoine Bilquin1.jpgconvole en justes noces avec une demoiselle Anne Moreau, originaire de Fontaine-l'Evêque. L'origine de cette union ? Des relations d'affaires - le négoce du fer - entre le gendre et le beau-père. Dix ans plus tard, le jeune ménage se fixe à Marchienne-au-Pont où la chance sourit à Antoine Bilquin : les usines dites de Zone, comprenant une forge et une fenderie [laminoir], sont à vendre. Entreprise de concert avec son beau-frère André Moreau, cette affaire va s'avérer excellente et sera à la base de la fortune familiale.

    L'histoire ne nous apprend-t-elle pas que c'est dans l'Entre-Sambre-et-Meuse ainsi que dans les comtés du Hainaut et de Namur que l'on trouve les premières forges, source de richesse et de considération pour nombre de familles ? Si les nobles pouvaient l'exercer sans déroger, les maîtres de forges bourgeois obtenaient plus facilement concession de noblesse grâce à leurs mérites professionnels, comme le témoignent ces lettres patentes accordées par l'empereur d'Autriche : … que le remontrant nous aurait rendu divers bons services en la fonte et au fournissement de plusieurs pièces de canons, balles, mousquets, bombes, grenades, pour l'usage de nos armées …

    Malheureusement, après quinze années de mariage et huit enfants, Anne Moreau meurt en donnant naissance à un neuvième. Elle n'a que 34 ans. Se consolant comme il peut, Antoine Bilquin travaille d'arrache pied, ne s'accordant aucune distraction. De simple marchand de fer, il devient un important maître de forges. Standing oblige, il installe ses pénates dans la plus belle demeure de Marchienne-au-Pont sur la place de l'Eglise. Puis, il est nommé bailli et contrôleur des Bois et Forêts de S.A.E. [Son Altesse Electorale] le prince-évêque de Liège au quartier d'Entre-Sambre-et-Meuse.

    Antoine Bilquin s'enrichit, acquiert des terres et des rentes et soulage la misère de ses contemporains. Pieux et généreux, il soutient de ses bienfaits le couvent des Récollets de Fontaine-l'Evêque et celui des Sépulchrines de la Miséricorde de Marchienne-au-Pont où l'une de ses filles, sœur Sébastienne de Saint-Gabriel, est chanoinesse régulière. Antoine Bilquin décède le 20 décembre 1685 à neuf heures du soir, après une longue maladie supportée avec beaucoup de courage. Qu'il repose en paix, relate dans le registre paroissial de Marchienne-au-Pont son curé qui l'appréciait beaucoup.

    Bilquin - Baillencourt.jpg

    Guillaume de Bilquin (1656-1710) et son épouse Marie-Agnès de Baillencourt (1654-1725),
    ancêtres de l'auteur de ces lignes

    Quelques six ans auparavant, en l'église Notre-Dame de Nivelles, son fils Guillaume s'était uni pour lede bilquin,de bioul,de cartier,de moreau,de montpellier,de baillencourt,de courcol,château de marchienne au pont,vaxelaire,de proper,marguerite yourcenar,cartier de marchienne meilleur et pour le pire à damoiselle Marie-Agnès de Baillencourt, dit Courtcol, fille d'un receveur des domaines de Nivelles, issu d'une branche cadette de l'illustre maison de Baillencourt, arrivée vers 1522 d'Artois en Belgique à la suite de Jehan de Baillencourt, échanson de Charles-Quint. Cette lignée belge semble avoir rapidement retrouvé une partie de son lustre ancien : le mariage n'est-il pas béni par un oncle de Marie-Agnès, qui n'est autre que monseigneur François de Baillencourt, évêque de Bruges [ci-contre], alors que deux des propres frères d'icelle officient comme chanoines à la cathédrale de Bruges ?

    Quelques générations plus tôt, un Jean de Baillencourt, échanson de la reine Eléonore d'Espagne et panetier [chargé de la garde et de la distribution du pain à la cour] de l'empereur Charles-Quint, épouse Anne d'Ittre, un vieux nom de la féodalité brabançonne. De cette union naît Jeanne qui convolera avec Guillaume de Rifflart, ancêtre de la future lignée des marquis d'Ittre, devenue par après de Trazegnies d'Ittre.  

    A en croire la chronique, la noblesse des Baillencourt dériverait d'un fait d'armes datant du 18 août 220px-Battle_of_Mons-en-Pévele.jpg1304 lors de la bataille de Mons en Pévèle [illustration] dans le Nord de la France, où les Flamands du comte de Flandre furent méchamment défaits par les troupes françaises commandées par Philippe le Bel. La journée est torride, nos Flamands ont soif et cherchent à s'emparer du seul point d'eau disponible. Pris par surprise, Philippe le Bel et ses chevaliers refluent en désordre. Il s'en faut de peu que le roi ne soit fait prisonnier. Fort heureusement, un dénommé Baillencourt, petit de taille, arrive à le dégager. Le roi le récompense en l'anoblissant par son surnom Courtcol, patronyme élégamment porté aujourd'hui par de lointains cousins français Courcol de Baillencourt !

    Ne dérogeant point à la règle qu'en matière de généalogie une partie de notre humanité européenne se doit de descendre d'Hugues Capet, une Baillencourt s'alliera à un Beauffort, lui-même issu d'illustres hobereaux féodaux dont Hugues II de Ponthieu, époux de Gisèle de France, fille puînée du souverain capétien, lié quant à lui à Guillaume-le-Conquérant, Charlemagne et bien d'autres, tel un Duncan Ier, roi d'Ecosse, que Shakespeare fera assassiner par Macbeth, un autre roi d'Ecosse.  

    Mais revenons à nos affaires. Unique héritier de son père, Guillaume de Bilquin - ses frères et sœurs n'étant déjà plus de ce monde - lui succède dans sa charge de bailli et contrôleur des Bois et Forêts d'Entre-Sambre-et-Meuse. Tout naturellement, il prend la tête des usines de Zone qui seront la pièce maîtresse de sa fortune industrielle. Entre-temps, il a racheté et restauré la grosse forge du Monceau, restée inactive depuis l'époque où son grand-père Guillaume Moreau en avait cessé l'exploitation, seize ans auparavant.

    Ne s'arrêtant pas en si bon chemin, il reprend à sa charge l'exploitation et la production de la forge et du fourneau de Bouffioux dont le propriétaire, greffier à Châtelet, est endetté jusqu'au cou. Puis, c'est l'acquisition du fourneau de Feroulle, suivi de la prise en main du fourneau de Gerpinnes. Et en achetant le bois de Marcinelle, suivi par le bois des Marlières à Mont-sur-Marchienne, il devient propriétaire terrien.

    L'industrie métallurgique de nos contrées du Sud travaille intensément pour couvrir les énormes besoins militaires de la France. Infatigable travailleur comme son père Antoine ainsi que son grand-père Guillaume Moreau, Guillaume de Bilquin bénéficie d'une longue période de prospérité. Sa réussite fait de lui un gentilhomme fastueux.

    Cerise sur le gâteau : en janvier 1695, il devient châtelain en acquérant le castel de Marchienne-au-Pont. Lorsque s'érige le château au début du XVIIième siècle, Marchienne-au-Pont n'est qu'un village au bord d'une rivière, tirant sa prospérité et son nom d'un pont qui sera longtemps l'unique lien entre l'abbaye d'Aulne et Châtelet, avant la création de Charleroi en 1666. Après avoir longtemps été occupé et détérioré par une garnison française, l'édifice doit être presque entièrement reconstruit.

    Marchienne-au-Pont_051106_(9).JPG

    Il lui reste quinze ans à vivre et à prospérer. A cours d'argent, le prince-évêque de Liège est heureux de lui céder pour la somme 6.000 florins les seigneuries hautaines de Marchienne-au-Pont et Mont-sur-Marchienne. D'homme de qualité, voilà notre sieur Bilquin devenu seigneur hautain. Mais jamais il ne pourra accéder à la noblesse officielle car les circonstances qui auront privilégié sa fortune, le défavoriseront. Liégeois, il ne pouvait être anobli que par l'empereur. Mais il réside en zone ennemie, sous l'obédience de Joseph-Clément de Bavière, vassal rebelle et exilé en France !

    Tout cela ne l'empêche pas de vivre noblement. Par acte du 22 juin 1708, il acquiert la seigneurie de Bioul [illustration ci-dessous], une des terres les plus aristocratiques du comté de Namur. Ici aussi, le château est en fort mauvais état. Il entreprend de le restaurer mais sans en voir la fin, puisqu'il meurt deux ans plus tard.

    vknk_bioul1.jpg

    L'histoire de la seigneurie de Bioul mérite par ailleurs un petit détour. Cités au XIième siècle, les premiers maîtres du lieu sont les seigneurs d'Orbais qui règnent également à Corroy-le-Château et Sombreffe. Passé par mariage aux seigneurs de Jauche, le patrimoine de Bioul se voit hypothéqué, vendu puis cédé en 1522 aux Brandebourg. Cent cinquante ans plus tard, l'une des héritières, la baronne de Soye, le vend à Guillaume de Bilquin. Celui-ci l'attribue par héritage à sa fille et à son gendre Guillaume-Nicolas de Moreau qui termine le gros du travail de restauration. Une aussi excellente fortune mène d'ailleurs ce dernier au siège mayoral de Charleroi ainsi qu'au titre de chevalier, accordé par l'empereur Charles VI d'Autriche. Survient la Révolution française, exit la fortune des Moreau qui revendent Bioul à René Moretus, descendant de l'illustre Plantin, bien dans ses papiers lui aussi. De son épouse Marie de Theux, le nouveau propriétaire a cinq enfants dont le dernier, Jésuite, reprend le château et les terres. Trop occupé à fonder la bibliothèque de Notre Dame de la Paix à Namur que pour résider dans ses tours, il revend la seigneurie de Bioul à François Vaxelaire en 1906. Les descendants Vaxelaire l'occupent toujours.

    de bilquin,de bioul,de cartier,de moreau,de montpellier,de baillencourt,de courcol,château de marchienne au pont,vaxelaire,de proper,marguerite yourcenar,cartier de marchienneGuillaume de Bilquin décède à Bioul le 25 juin 1710 à l'âge de 53 ans. Il est enterré dans le chœur de l'église où sa dalle funéraire se voit encore. Son épouse Marie-Agnès - elle meurt en 1725 - recueille l'entièreté de l'usufruit de la fortune, tout en se déchargeant sur ses gendres d'une bonne partie de la gestion journalière des usines. Mais elle a fort à faire pour maintenir la paix entre les pièces rapportées, douées de fortes personnalités. Si l'un est envahissant, se prévalant de sa qualité de mari de la fille aînée, l'autre, époux de la cadette, se montre tatillon parce qu'il s'estime lésé, alors que les deux autres ne demandent qu'à vivre en paix. L'héritage n'est pas vraiment négligeable : la part de chaque héritière s'élève à 4.000 florins de rente, nettement supérieurs aux 568 florins de rente dont avait hérité leur père de son grand-père, Guillaume Moreau.

    Des sept enfants de Guillaume et Marie-Agnès de Bilquin, quatre filles seulement seront parvenues à l'âge adulte. Marie-Josèphe, épouse de Guillaume-Nicolas de Moreau, son oncle à la mode de Bretagne, bailli et mayeur de la ville de Charleroi, maître de forges à Rouillon-Annevoie et Yvoir en 1700. Elle reçoit la terre et la seigneurie de Bioul ainsi que celle de Hommelbrouck à Oostkamp, héritage d'un de ses oncles chanoines Baillencourt.

    Marie-Thérèse se marie en 1708 avec François-Guillaume de Propper, chevalier du Saint Empire, conseiller d'Etat et directeur de la Chambre des Comptes de S.A.E. de Cologne. A en croire la relation du curé de Marchienne, absent à la cérémonie, ce fut un beau mariage bien qu'il fut faict durant le tems que je fus pour mes incommodités prendre les bains au lieu de Chaudfontaine.

    Héritant des usines de Zone, Jeanne-Françoise de Bilquin épouse en 1714 dans la chapelle du châteaude bilquin,de bioul,de cartier,de moreau,de montpellier,de baillencourt,de courcol,château de marchienne au pont,vaxelaire,de proper,marguerite yourcenar,cartier de marchienne de Marchienne Jean de Montpellier, seigneur d'Yvoir et d'Annevoie, maître de forges à Yvoir et Sclaigneux, mayeur de la cour des Férons du comté de Namur et seigneur foncier d'Annevoie. Leurs enfants seront anoblis en 1743.

    Marie-Agnès [ci-contre] - elle disposera du château de Marchienne-au-Pont - devient en 1717 la femme de Jean-Louis de Cartier, fils d'un bourgmestre de Liège et trésorier général du de bilquin,de bioul,de cartier,de moreau,de montpellier,de baillencourt,de courcol,château de marchienne au pont,vaxelaire,de proper,marguerite yourcenar,cartier de marchienneprince-évêque, à son tour bourgmestre de Liège. L'auteur de ces lignes déclare son attachement généalogique et filial à cette neuf fois arrière-grand-mère via les Reynegom de Buzet, de Vrière et van Outryve d'Ydewalle de la branche dite de Beernem.  

    Clôturons notre récit par quelques mots sur l'évolution du château de Marchienne-au-Pont. Dans son ouvrage Souvenirs pieux, Marguerite Yourcenar, alias de Crayencour, parle de son ascendance maternelle Cartier de Marchienne, propriétaire depuis plusieurs générations d'un manoir de style Renaissance flamande, situé au cœur de Marchienne-au-Pont. Et de raconter l'étrange lubie de son oncle Emile de Cartier de Marchienne [illustration], ambassadeur en Chine au début du siècle dernier : faire ambassadeur de Cartier.jpgreconstruire la Légation belge, située en plein cœur de Pékin, quasi à l'identique du château familial de Marchienne-au-Pont. Une entreprise gigantesque, des plans dressés à Marchienne, des matériaux arrivant à Pékin par colis numérotés de briques, tuiles, ardoises, pavements et lambris. Aujourd'hui, le bâtiment existe toujours et se situe à deux pas de la célèbre place Tian An Men !

    La famille de Cartier vend la propriété à la ville de Marchienne-au-Pont en 1938. Subissant le sort habituellement réservé aux demeures acquises par un organisme public, le château sera longtemps laissé à l'abandon. Restauré depuis peu, il se visite à l'occasion des Journées du Patrimoine. Fortifié au nord par une muraille dominant la Sambre, le logis se compose de deux ailes perpendiculaires, d'une tour d'angle et d'une chapelle, ceinturant la cour d'honneur dont le porche d'entrée est frappé aux armes Bilquin-Baillencourt.
                                        
    Nicolas van Outryve d'Ydewalle

    © Edmond de Moreau d'Andoy : Historique de la famille de Moreau
    © Gaspard Maigret de Priches : Nos familles de Maîtres de Forges (1446-1860)
    © Professeur Philippe Jacqmin : Cercle d'Archéologie de Marchienne-au-Pont
    © Marquis de Trazegnies : Archives du Fonds de Corroy-le-Château (familles éteintes)

  • Elisabeth Vigée - Le Brun, peintre et mémorialiste parmi les salons de Moscou et de Saint-Pétersbourg

    Portraitiste et amie fidèle de Marie-Antoinette, fuyant les tourments de la Révolution française,
    peignant et dépeignant la bonne société des capitales européennes,
    elle est reçue à bras ouverts à la Cour de Catherine II et par les grandes familles russes.
    Souvenirs et portraits d’une société d’autrefois.

    "Tu seras peintre, mon enfant, ou jamais il n’en sera", s’exclame avec enthousiasme le père de la petite Elisabeth, huit printemps à peine. Crayonnant sans cesse et partout depuis l’âge de six ans, remplissant vlbflor4.jpgses cahiers d’écolière de petites têtes de face et de profil, traçant au charbon des figures et des paysages sur les murs des dortoirs, elle entame sa carrière à quinze ans et fait son premier portrait de Marie-Antoinette à vingt-quatre ans.

    Quelques dix ans plus tard, "l’affreuse année 1789 était commencée et la Terreur s’emparait déjà de tous les esprits sages", écrit-elle dans ses Mémoires, contrainte de fuir son pays parce qu’elle est l’amie de l’Autrichienne et de sa clique d’aristos.

    Chemins d’exil et séjours au sein d’une société cosmopolite où l’art de plaire se conjugue encore avec la douceur de vivre … "Peu de jours après mon arrivée à Vienne, je fis connaissance avec le baron et la baronne de Strogonoff qui me prièrent tous deux de faire leurs portraits. La baronne se faisait aimer par sa douceur et par son extrême bienveillance ; quant à son mari, il possédait un charme supérieur pour animer la société ; il faisait les délices de Vienne en donnant des soupers, des spectacles et des fêtes, où chacun se pressait de se faire inviter."

    Au 15ème siècle, les Stroganoff sont de richissimes marchands, propriétaires de terres immenses. En 1446, un grand-duc de Moscou est fait prisonnier par les Tatares qui réclament une rançon de 200.000 roubles. Les caisses de l’Etat sont vides : c’est la famille Stroganoff qui verse la rançon ! Yvan-le-Terrible charge ensuite les Stroganoff de faire la conquête de la Sibérie et de la coloniser. Admis dans l’aristocratie sous Pierre-le-Grand, ils sont les plus gros propriétaires terriens de l’Empire.
     
    "A Vienne, je suis allée à plusieurs bals, particulièrement à ceux que donnait l’ambassadeur de Russie, le comte de Rasowmoffski, qu’on pouvait appeler des fêtes charmantes. On y dansait la valse avec une telle fureur, que je ne pouvais concevoir comment toutes ces personnes, en tournant de la sorte, nestroganov,razoumovsky,catherine ii,orloff,dolgorouky,galitzine,obolensky,gagarine,scherbatov,schakovskoï,stanislas-auguste poniatowski,caroline murat s’étourdissaient pas au point de tomber."
     
    Les Razoumovsky ou l’histoire d’une prodigieuse ascension. Alexis, fils du paysan Grégory Razoum, est chantre à la chapelle impériale ; il est bel homme et sa voix ne l’est pas moins. L’impératrice Elisabeth Pétrovna, fille de Pierre-le-Grand, a de l’oreille et du goût ; un mariage secret donne plusieurs enfants, le père est fait maréchal et la famille est dotée de 120.000 serfs ! Son neveu, André Razoumovsky, ambassadeur à la Cour d’Autriche [ci-contre], prince sérénissime, sera ministre plénipotentiaire au Congrès de Vienne et Beethoven lui dédiera sa Symphonie Pastorale.

    "Je ne pensais donc nullement à quitter l’Autriche, lorsque l’ambassadeur de Russie et plusieurs de ses compatriotes me pressèrent vivement d’aller à Saint-Pétersbourg où l’on m’assurait que l’impératrice me verrait arriver avec un extrême plaisir."  

    L’accueil que lui réserve Catherine II est chaleureux. "L’aspect de cette femme si célèbre me faisait une telle impression, qu’il m’était impossible de songer à autre chose qu’à la contempler. Le génie paraissait siéger sur son front large et très élevé. Elle me dit aussitôt avec un son de voix plein de douceur, un peu gras pourtant : Je suis charmée, Madame, de vous recevoir ici ; votre réputation vous avait devancée. J’aime beaucoup les arts, et surtout la peinture. Je ne suis pas connaisseur, mais amateur."
     
    Aussitôt invitée à se rendre dans les "meilleures et les plus agréables maisons", notre portraitiste retrouve à Saint-Pétersbourg plusieurs de ses anciennes connaissances, comme le baron Stroganoff, il est maintenant titré comte, grand amateur d’art et propriétaire d’une superbe collection de tableaux. Tous les dimanches, il donne une grande réception dans "une charmante cazin à l’italienne", propriété de campagne sur une île bordant la capitale.

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    La princesse Anne Sergueïevna Troubetskoï (1765-1824) et son mari,
    le comte Grigori Alexandrovitch Stroganov (1770-1857), ancêtres de l'auteur de ces lignes

    "J’avais remarqué qu’à Saint-Pétersbourg la haute société ne formait, pour ainsi dire, qu’une famille, tous les nobles étaient cousins les uns des autres ; à Moscou, où la population est beaucoup plus nombreuse, la société devient presque un public. Par exemple, il peut tenir 6.000 personnes dans la salle de bal où se réunissent les premières familles. Une foule de seigneurs, possédant des fortunes colossales, se plaisent à tenir table ouverte, au point qu’un étranger connu, ou bien recommandé, n’a jamais besoin d’avoir recours au restaurateur. Il trouve partout un dîner, un souper, il n’a que l’embarras du choix.

    "Le fameux comte Orloff vint me voir, l’un des assassins de Pierre III. C’était un homme colossal, et je me rappelle qu’il portait au doigt un diamant remarquable par son énorme grosseur." Mariée à Pierre de Holstein-Gottorp, Catherine n’empêchera pas l’élimination de son odieux mari par les frères Orloff, ce qui fera dire aux Russes : Le trône de Russie n’est ni héréditaire, ni électif, il est occupatif !… Le jour de l’avènement de la nouvelle tsarine, les cinq frères sont titrés comte et l’un deux, Grigori, devient titulaire de la fonction enviée de favori de l’impératrice, donnant ainsi naissance à la lignée des comtes Bobrinsky dont la descendance est aujourd’hui loin d’être éteinte.

    "Tous les soirs j’allais dans le monde ; je me plaisais dans ces réunions journalières, où je retrouvais toute l’urbanité, toute la grâce d’un cercle français ; car, pour me servir de l’expression de la princesse Dolgorouki, il semble que le bon goût ait sauté à pieds joints de Paris à Saint-Pétersbourg. Deux maisons extrêmement recherchées étaient celles de la princesse Galitzin et de la princesse Dolgorouki ; il existait même entre ces deux dames, relativement à leurs soirées, une sorte de rivalité. La première, moins belle que la princesse Dolgorouki, était plus jolie. Elle avait infiniment d’esprit, mais elle était fantasque à l’excès."

    Du surnom de Golitsa, gantelet, issus du grand-duc Guédimine de Lituanie qui régna sur la Pologne et la Hongrie au XIIIème siècle, les princes Galitzine sont indissociables de l’histoire de l’empire, ayant donné un nombre considérable d’hommes d’Etat prestigieux. "Je ne saurais dire combien il y avait à Moscou, à l’époque où je m’y trouvais, de princes, et surtout de princesses Galitzin", ajoute Elisabeth Vigée - Le Brun, alors que les descendants actuels se retrouvent disséminés aux quatre coins de la planète et que certains font parfois la une des revues mondaines sur papier glacé !

    Les soupers de la princesse Dolgorouki étaient charmants ; elle y réunissait le corps diplomatique, les étrangers les plus marquants, et chacun s’empressait de s’y rendre, tant la maîtresse de maison était aimable. Aucune femme, je crois, n’avait plus de dignité dans sa personne et dans ses manières ; elle désira que je fisse son portrait et j’eus le plaisir de la satisfaire entièrement. Le portrait fini, elle m’envoya une fort belle voiture et mit à mon bras un bracelet, fait d’une tresse de cheveux, sur laquelle des diamants sont arrangés de manière qu’on y lit Ornez celle qui orne son siècle."

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    La princesse Eudocia Ivanovna Galitzine en "Flore" (1799)
    et la princesse Catherine Feodorovna Dolgorouky (1796), huiles sur toiles

    Lignée princière rurikide au même titre que les Obolensky, Gagarine, Scherbatov et autres Schakovskoy, Katarzyna_Dolgorukaja.jpgles Dolgorouki remontent au viking Rurik, fondateur en 862 de l’empire russe et dont l’arrière-petit-fils, Saint Vladimir, grand-duc de Kiev, introduisit un siècle plus tard le christianisme en Russie. L’histoire se souvient également des amours secrètes, elles firent scandale à la Cour, d’une gracieuse Catherine Dolgorouki [ci-contre] dont Romy Schneider fut l’interprète à l’écran. Maîtresse puis épouse du tsar Alexandre II, titrée princesse Yourievski avec qualification d’Altesse Impériale.
     
    Et notre portraitiste de conclure. "Ce dernier mot me conduit à parler d’un homme que j’ai vu fréquemment, pour lequel j’avais beaucoup d’amitié, et qui, après avoir porté la couronne, vivait alors à Saint-Pétersbourg en simple particulier" : Stanislas-Auguste Poniatowski, un des premiers favoris de Catherine II, devenu roi de Pologne par la grâce de celle-ci.  

    "Il s’était fait une société agréable, composée en grande partie de Français, auxquels il joignait quelques autres étrangers qu’il avait distingués. Il eut l’extrême bonté de me rechercher, de m’inviter àkingAgust.jpg ses réunions intimes, et il m’appelait sa bonne amie", confesse Elisabeth Vigée - Le Brun. "Son beau visage exprimait la douceur et la bienveillance. Le son de sa voix était pénétrant et sa marche avait infiniment de dignité sans aucune affectation. Il causait avec un charme tout particulier, possédant à un haut degré l’amour et la connaissance des lettres. Je manquais rarement les petits soupers du roi de Pologne."

    Stanislas-Auguste Poniatowski succombe en 1798 d’une attaque d’apoplexie à Saint-Pétersbourg où il est enterré en grande cérémonie. Près d’un siècle et demi plus tard, un matin de juillet 1938, les douaniers d’une petite gare frontalière polonaise aperçoivent un cercueil de plomb entreposé dans un wagon, remisé sur une voie de garage. Curieux, ils ouvrent le cercueil et, stupéfaits, voient apparaître un squelette couvert de pourpre, couronne en tête, sceptre en main : c’est l’ex-roi Stanislas-Auguste Poniatowski que les Soviétiques renvoient dans son pays en vertu d’un traité de restitution de trophées de guerre !…

    carolineb.jpgRayée de la liste des émigrés, Elisabeth Vigée - Le Brun retrouve la France en 1802 mais garde une profonde nostalgie des jours heureux passés en Russie. "Ni ces souverains, ni toutes les personnes qui m’ont marqué un intérêt si flatteur pendant mon séjour, n’ont jamais su avec quel chagrin je m’éloignais de Saint-Pétersbourg. Lorsque je passai les frontières de la Russie, je fondis en larmes ; je voulais retourner sur mes pas, je me jurai de venir retrouver ceux qui m’avaient comblée si longtemps de marques de bienveillance et d’amitié."

    A Paris, le seul portrait que lui commande la famille Bonaparte est celui de Caroline Murat [ci-contre], la sœur de Napoléon. Mais cette altesse nouvelle manière se montrera si désagréable que notre portraitiste aura ce cri du cœur : "J’ai peint de véritables princesses qui ne m’ont jamais tourmentée et ne m’ont jamais fait attendre !"

    Exit la France de l’Ancien Régime ...

    Nicolas van Outryve d’Ydewalle

  • Lettres de l'impératrice Alexandra Féodorovna au tsar Nicolas II

    Après le meurtre de la famille impériale russe en juillet 1918 à Ekaterinbourg, on recueillit un coffret
    de bois noir aux initiales N.A., contenant quatre cents lettres que l'impératrice Alexandra Féodorovna
    avait adressées à son époux, le tsar Nicolas Alexandrovitch, de fin avril 1914 à début mars 1917.

    "Il y a vingt-et-un ans que toi et moi ne sommes qu'un. Nous avons partagé beaucoup de peines et deAlexandra_Fjodorowna.jpg joies et notre amour grandissant toujours est devenu plus profond et plus tendre. Je voudrais te tenir dans mes bras et te faire sentir mon amour infini. Tu es ma vie, mon âme, et chaque séparation me cause une douleur immense. C'est être arraché à ce que j'ai de plus cher et de plus sacré."

    Ne serait-on pas tenté de refermer pudiquement cette correspondance afin de préserver l'intimité de deux êtres qui s'aimaient profondément et dont la destinée avait été de régner sur un empire ? En 1925, un éditeur [1] audacieux en aura décidé autrement. Et pourquoi autant de lettres sur moins de trois ans alors que durant les vingt années précédentes, la correspondance du couple impérial est pratiquement nulle ? Nicolas II se séparait rarement de l'impératrice tandis que pendant la guerre il y est contraint la plupart du temps.

    Septembre 1914, alors que la Russie et l'Allemagne sont en guerre depuis à peine deux mois, les premières confrontations ne laissent rien présager de favorable quant à une issue rapide et victorieuse des lettres de l'impératrice,alexandra féodorovna,alix de hesse darmstadt,nicolas ii,raspoutine,tsarévitch,youssoupov,ipatiev,de ryckelarmées du tsar : "Cette maudite guerre, quand donc sera-t-elle terminée ? Je suis sûre que William [Guillaume II de Prusse] doit parfois avoir de terribles ernst ludwig de hesse.jpgmoments de désespoir quand il comprendra que c'est lui, et surtout sa clique anti-russe, qui a commencé la guerre, cette abominable guerre qui fait saigner chaque jour le cœur du Christ, et conduit son pays à sa perte. - Que c'est honteux de jeter des bombes d'aéroplanes sur la villa habitée par le roi Albert. Grâce à Dieu, il n'y a pas eu de victimes, mais je n'ai jamais su qu'on ait tenté de tuer un Souverain [2] parce qu'il est l'ennemi pendant la guerre !" Et lorsqu'elle apprend l'incendie de Louvain, Alexandra s'insurge : "Je rougis d'avoir été Allemande !" - "En France, quand j'apprends un succès et que les Allemands ont de grandes pertes, mon cœur frémit à la pensée d'Ernie [Ernst Ludwig de Hesse, son propre frère - illustration] et de ses troupes et de beaucoup de nos connaissances. Que de pertes chez tous !"

    Princesse allemande, Alix de Hesse-Darmstadt naît d'un père détestant cordialement la Prusse, les Hohenzollern et l'empereur Guillaume II. Orpheline à six ans de sa mère, Alice d'Angleterre, fille de la reine Victoria [3], elle aura été élevée dans le giron de sa grand-mère maternelle britannique. Epouse du tsar Nicolas II depuis 1894, l'impératrice Alexandra parle anglais avec ses enfants, russe avec son mari, anglais et français avec son entourage, russe avec ceux qui ne parlent pas d'autres langues et allemand uniquement selon les circonstances officielles. Toutes ses lettres au tsar sont rédigées en anglais. Elle lui écrit presque chaque jour, l'appelant son précieux Boysy [diminutif affectueux de boy], son grand Agou ou plus simplement Nicky, signant d'affectueux Sunny ou Wify [ton soleil, ta petite femme].

    "La correspondance de l'impératrice Alexandra reflète les états d'âme d'une épouse tourmentée et névrosée, nourrie de mysticisme et de superstition", écrira plus tard dans ses Mémoires Maurice Paléologue, dernier ambassadeur de France auprès de la Cour du tsar et témoin privilégié des heurts et malheurs de la famille impériale.

    ga à d les grandes-duchesses Maria, Tatiana, Anastasia, Olga et le tsarévitch Alexis en 1910.jpg

    De g. à d. : les grandes-duchesses Maria, Tatiana, Anastasia, Olga et le tsarévitch Alexis en 1910.

    "L'impératrice souffrait d'une névrose hystérique. Les foules lui faisaient peur, sa peau se couvrait de plaques rouges et sa respiration devenait haletante. Inquiétude morale, tristesse chronique, angoisses diffuses, alternatives d'excitation et d'accablement, pensée obsédante de l'invisible et de l'au-delà, crédulité superstitieuse, tous ces symptômes qui marquent d'une empreinte si frappante la personnalité de l'impératrice ne sont-ils pas endémiques dans le peuple russe ?"

    UNE ÉPOUSE AIMANTE

    En septembre 1915, Nicolas II décide de prendre le commandement effectif des armées. C'est au quartier général de Moghilev, situé à quelques trente-six heures en train de la capitale, qu'il résidera quasi en permanence jusqu'à la veille de la révolution.

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    Nicolas II et son état-major

    "Tu pars seul et, le cœur gros, je te dis adieu. Pour longtemps il n'y aura plus ni tes baisers ni tes caresses. D'aucuns sans doute me trouveraient folle et sentimentale, mais je te sens trop profondément, trop intensément, et mon amour est immense, infini, mon cher aimé.
        
    J'aurais voulu t'embrasser fortement et revivre nos merveilleuses journées de fiançailles qui m'apportaient chaque jour des preuves nouvelles de ton amour et de ta bonté. Je sens encore ton costume gris, le parfum qui s'en dégageait, près de la fenêtre du château de Cobourg. Comme je me souviens nettement de tout, ces tendres baisers auxquels j'avais rêvé, que j'attendais depuis tant d'années et que je pensais ne jamais recevoir !
        
    Egoïstement, je souffre d'une façon terrible de notre séparation. Nous n'y sommes pas habitués et je t'aime si infiniment mon cher, mon précieux Boysi. Tu es notre Soleil et Baby [le tsarévitch] notre Rayon de Soleil. - Que Dieu te bénisse particulièrement dans ce voyage et te permette de voir de plus près nos vaillantes troupes ; ta présence leur donnera la force et le courage. Ce sera une grande récompense pour elles et une consolation pour toi. Soigne ta santé, mon petit Agou.

    Mon bien-aimé, quelques mots seulement avant la nuit. J'ai mis ton jasmin parfumé dans mon évangile, il m'a rappelé Peterhof [le palais]. J'aurais voulu aller dans la soirée à l'église mais je me suis sentie trop fatiguée, mon cœur est si lourd, si triste. - Maintenant, le plus doux des aimés qui me manque tant et que j'ai un tel désir de serrer contre mon vieux cœur, au revoir ! Un tendre baiser de ta vieille Sunny.
        
    Bonjour, mon petit mari ! J'ai mal dormi, le cœur me fait mal. Ce matin il est très dilaté, de sorte que je dois rester au lit. - La nuit n'a pas été fameuse et toute la journée je sens ma tête et aussi la dilatation du cœur. D'ordinaire, je prends des gouttes trois ou quatre fois par jour car vraiment je ne puis tenir mais ces jours-ci, je ne peux pas. Par moments, je sens que je n'en puis plus et alors j'avale quelques gouttes pour le cœur et le travail marche de nouveau."

    UNE TSARINE SUPERSTITIEUSE

    220px-Rasputin_pt.jpg"Mon Icône de 1911 avec la clochette m'aide vraiment à flairer les hommes. D'abord, je ne faisais pas assez attention, je n'avais pas confiance en mon opinion. Mais maintenant, je vois que l'icône et notre Ami [Grigori Raspoutine] m'ont aidée à connaître rapidement les hommes. Et la clochette tinterait s'ils venaient avec de mauvais desseins, mais ils n'oseraient pas s'approcher de moi. - N'oublie pas de tenir ta petite Icône dans ta main et de passer plusieurs fois Son peigne [de Raspoutine] dans tes cheveux avant la séance du Conseil des Ministres.

    J'aurais tant voulu que tu puisses venir afin de recevoir la bénédiction de notre Ami. Cela t'aurait donné de nouvelles forces. Je sais que tu es courageux et patient, mais tu es un homme et Son attouchement sur ta poitrine calmerait ta douleur et te donnerait la sagesse et l'énergie d'En Haut. Ce ne sont pas là des mots, c'est ma conviction la plus ferme."

    LE TSARÉVITCH ALEXIS

    Le tsarévitch en uniforme en 1916.jpg"C'est toujours la même souffrance de me séparer de toi et surtout maintenant que tu emmènes Baby qui me quitte pour la première fois de sa vie. Mais je me réjouis pour toi, au moins tu ne seras plus tout seul. Et notre petit Agou, comme il est heureux de partir avec toi, sans nous autre femmes auprès de lui. Je suis sûre que les troupes seront heureuses quand elles apprendront qu'il est avec toi. Nos officiers à l'hôpital ont été enthousiasmés. Si tu vas voir les troupes, je t'en prie, prends-le avec toi en automobile. Plus vous vous montrerez ensemble, mieux cela vaudra. Notre Ami est si heureux, ainsi que ta vieille Sunny, quand le Rayon de Soleil accompagne le Soleil dans le pays. Que Dieu vous garde, mes Anges.
            
    Quand tu es triste, va dans la chambre de Baby : embrasse le cher enfant et tu te sentiras rasséréné. Je te verse tout mon amour, Soleil de ma vie. De cœur et d'âme je suis avec toi, mes prières t'entourent. - Baby écrit d'une façon charmante : "Je n'ai plus d'argent et vous prie de m'envoyer ma solde." Ses billets sont charmants. Quel délicieux enfant ! - Sois sévère avec Baby pour qu'il ne joue pas à table, qu'il ne mette pas ses mains et ses coudes sur la table et ne lui permets pas de lancer des boulettes de pain.
        
    Nous devons remettre à Baby un Etat puissant. A cause de lui nous n'avons pas le droit d'être faibles sinon son règne sera encore plus difficile, car il lui faudra réparer nos fautes et tenir plus serrées les rênes que tu auras lâchées. Il te faut souffrir à cause des fautes de tes prédécesseurs et Dieu sait que tes charges sont lourdes ! Sois ferme. Je suis ta muraille, je suis derrière toi et ne céderai pas.
        
    Au moins pour l'amour de moi et de Baby ne prends pas de décisions importantes sans m'en prévenir, sans t'être entretenu avec moi de tout, tranquillement. Est-ce que j'écrirais ainsi, si je ne connaissais pas ton indécision, tes hésitations et à quel point il est difficile de te forcer à t'en tenir à Ton opinion ? Je sais que je puis te blesser en écrivant ainsi, car cela me fait mal à moi-même et me désole, mais toi, Baby et la Russie m'êtes trop chers."

    GRIGORI RASPOUTINE

    C'est avec un profond sentiment de culpabilité en tant que mère qu'Alexandra Féodorovna vivra raspoutine1.jpgl'hémophilie de son fils à qui elle aura transmis la maladie. Désemparée, elle fait appel à Raspoutine, moine doté de pouvoirs imaginaires de guérisseur, qui réussit à s'imposer rapidement à la Cour et à gagner l'entière confiance de la tsarine ainsi que celle de son époux Nicolas II pour qui il incarne à la fois l'Eglise, le moujik et la Sainte Russie …

    "La docilité avec laquelle Alexandra Féodorovna se soumet à l'ascendant de Raspoutine est significative, constate Maurice Paléologue. Quant elle voit en lui un "homme de Dieu" et qu'elle lui reconnaît le don de la prescience, quand elle fait dépendre de ses bénédictions le succès d'un acte politique ou d'une opération militaire, elle se comporte comme eût fait jadis une tsarine de Moscou."

    Suivent un chapelet de conseils, prières, avis péremptoires, invocations en tous genres : "Ecoute notre Ami, aie confiance en Lui. Il a dans le cœur ton intérêt et celui de la Russie, nous devons seulement faire plus attention à ce qu'Il dit. Ce n'est pas pour rien que Dieu nous l'a envoyé. Il ne parle pas à la légère et c'est très important d'avoir non seulement Ses prières mais aussi Ses conseils.

    Notre Ami trouve que la plupart des fabriques, surtout celles de bonbons et de sucreries,  devraient faire des obus [sic !]. - Notre Ami pense qu'un des Ministres devrait appeler plusieurs gros marchands et leur expliquer que c'est très mal, en un moment pareil pendant la guerre, de hausser les prix, et leur faire honte. - Grigori te demande de la façon la plus pressante de donner immédiatement l'ordre que dans tout le pays des processions soient faites le même jour pour implorer la victoire. Dieu exaucera si tous s'adressent à Lui. Je t'en supplie, donne l'ordre.  

    Je te copie le télégramme de Grigori : "Après avoir reçu le mystère sacré au calice de la Communion, en suppliant le Christ, en prenant sa chair et son sang, j'ai eu une vision de la magnifique joie céleste. Que la puissance céleste soit avec toi dans ton chemin, que les anges soient dans les rangs de nos soldats pour le salut de nos héros courageux, avec la joie et la victoire !"

    J'ai oublié de te dire que notre Ami m'a priée de te demander de donner l'ordre de ne pas augmenter les prix des tramways en ville. Au lieu des 5 kopecks, il faut maintenant en payer 10, et ce n'est pas juste envers les miséreux. Qu'on impose les riches mais pas les autres qui en ont besoin chaque jour.
        
    Ah ! oui, Grigori m'a dit aussi de t'écrire que tu ne dois pas te troubler quand tu révoques un général par la pensée que peut-être il est innocent. Tu pourras toujours dans la suite lui pardonner et le reprendre, et le fait qu'il aura souffert ne nuira jamais car cela lui inspirera une crainte salutaire de Dieu. - Il n'y aura pas de bénédiction sur la Russie si son Souverain permet qu'un homme envoyé parfelix.jpg Dieu à notre secours soit persécuté. Dis sévèrement, avec fermeté, d'une voix résolue que tu interdis toute intrigue contre notre Ami, tout propos sur Lui, et la moindre persécution. Dis-lui qu'un vrai serviteur n'ose pas aller contre un homme que respecte et vénère son Souverain."

    Accusé par d'aucuns d'avoir mis le prestige de la monarchie en péril, Raspoutine est assassiné par un groupe de conjurés au palais Youssoupov, la nuit de 16 décembre 1916. "Nous sommes tous rassemblés - peux-tu imaginer nos sentiments, nos pensées - notre Ami a disparu. Cette nuit, il y a eu un grand scandale chez Youssoupov [illustration], une grande réunion ; tous ivres. La police a entendu des coups de feu."

    LE TSAR AUTOCRATE

    "Tu es le Maître en Russie : autocrate, rappelle-toi cela ! Comme tous auraient besoin de sentir une volonté et une main de fer. Jusqu'ici ton règne fut de la douceur, maintenant il doit être celui du pouvoir et de la fermeté. Tu es le Seigneur et le Maître de la Russie et Dieu tout-puissant t'a placé là : ils doivent donc s'incliner devant ta sagesse et ta fermeté."

    Bien que le terme autocrate soit devenu au fil des siècles synonyme d'omnipotence et de despotisme absolu, il faut se rappeler que c'est Ivan-le-Terrible qui à la fin du XVème siècle s'arroge le titre de tsar-autocrate, voulant ainsi faire comprendre que la principauté de Moscovie est désormais un Etat souverain qui ne paiera plus le tribut annuel au Khan des Tartares.     
     
    "Pardonne-moi, mon chéri, mais tu sais que tu es trop bon et trop doux. Parfois un mot dit d'une voix haute et un regard sévère font des miracles. Ils doivent mieux se rappeler qui tu es et qu'il leur faut avant tout s'adresser à toi. - Tu sais comme notre peuple est capable, mais il est paresseux et manque d'initiative. Il suffit de le pousser et alors tout sera fait. Seulement, ne demande pas, ordonne : sois énergique pour le bien de ton pays ! - Ne raille pas trop ta sotte vieille femme, elle porte sans qu'on s'en doute la culotte et si je puis être utile pour quoi que ce soit, dis-moi ce qu'il faut faire."

    LES AFFAIRES DE L'ETAT

    "Ah, mon amour, comme j'ai soif de t'aider, de t'être véritablement utile ! Je prie Dieu si ardemment de melettres de l'impératrice,alexandra féodorovna,alix de hesse darmstadt,nicolas ii,raspoutine,tsarévitch,youssoupov,ipatiev,de ryckel faire ton ange gardien et ton soutien en tout. Quelques-uns ont peur que je me mêle des affaires de l'Etat (les Ministres, par exemple), d'autres voient en moi celle qui doit aider quand tu n'es pas là.
        
    Tu n'es pas opposé à cela, dis, mon chéri, que j'intervienne et que je fasse part de mes idées ? Mais je t'assure que, quoique malade et avec mon cœur en mauvais état, j'ai plus d'énergie qu'eux tous réunis et je ne puis rester tranquille à regarder ce qui se passe. On dit qu'on me hait parce qu'ils sentent (la clique de gauche) que je travaille pour ton œuvre, pour Baby et la Russie. Oui, je suis plus Russe que beaucoup d'autres et ne resterai pas tranquille.  
        
    Je sais que je te fatigue : est-ce que je n'écrirais pas beaucoup plus volontiers des lettres d'amour, de tendresse, de caresses dont mon cœur est si plein ? Mais mon devoir d'épouse, de mère et de mère de la Russie, m'oblige à te dire tout cela. Notre Ami m'a bénie pour cela. Mon chéri, Soleil de ma vie, si dans un combat tu avais dû rencontrer l'ennemi, jamais tu n'aurais hésité, tu te serais élancé en avant comme un lion. Sois ainsi maintenant dans le combat contre la poignée de brutes et de républicains. Sois le Maître et tous s'inclineront devant toi. - Il ne faut pas dire : "ton pauvre vieux mari n'a point de volonté", cela me tue.

    Ordonne de faire maintenant des processions, n'ajourne pas, mon amour. C'est maintenant le Carême, donc le moment est propice. Choisis la fête de Pierre et de Paul mais que ce soit fait au plus vite. Ah ! pourquoi ne sommes-nous pas ensemble pour parler de tout et veiller à ce que n'arrivent pas des choses qui, je le sais, ne doivent pas être ?

    C'est toi qui a raison, nous le savons, par conséquent force-les à trembler devant ton courage et ta volonté. Dieu est avec toi et notre Ami est pour toi. Maintenant, bonne nuit, mon chéri. Que les saints Anges te gardent et bénissent l'œuvre de tes mains ! Demain, je mettrai pour toi un cierge devant la Vierge : tu sentiras mon âme près de toi."
            
    LA SOCIÉTÉ RUSSE EN PERDITION
        
    "Quelle misère ! Il n'y a plus de gentlemen, il n'y a plus de bonne éducation, d'élévation morale et de principes sur quoi s'appuyer. On est si amèrement désenchanté des Russes, ils sont encore si en retard. - Je voudrais savoir ce qui se produira quand cette grande guerre sera terminée. Existera-t-il encore des idéaux ? Les hommes deviendront-ils plus purs, plus spiritualistes ou resteront-ils de vils matérialistes ? Comme je voudrais savoir tout cela ! Mais ces terribles souffrances qu'endure toute l'humanité doivent purifier les cœurs, les esprits, les cerveaux pétrifiés et les âmes endormies.
        
    Les grèves et les désordres en ville sont plus que provocants. C'est un mouvement hooligan : des garnements, des filles de bas étage courent et crient qu'ils n'ont pas de pain, simplement pour créer de l'agitation, de même des ouvriers qui empêchent les autres de travailler. Si le temps était plus froid, sûrement tous ces gens resteraient chez eux. Mais tout cela passera et se calmera."
        
    Novembre 1916 : chômage, grèves à répétition, désorganisation des transports, crise du ravitaillement, contestation politique … le peuple est en colère et les soupçons d'incurie à l'égard du pouvoir incapable de redresser la situation ont profondément marqué les esprits. Alors que le couple impérial estraspoutine_cartoon.png totalement coupé des réalités quotidiennes, certains membres de la famille Romanov cherchent à briser l'influence que la tsarine exerce sur le cours des événements. Certains songent même à faire déposer le tsar au profit de son fils.  

    LA MONARCHIE EN PÉRIL
        
    "Reste de sang-froid, mais ne soit pas trop bon. Rappelle-toi, au nom de la Russie, ce qu'ils ont voulu faire : te chasser. Ce ne sont pas des suppositions, chez Orlov tous les papiers étaient déjà prêts, et moi m'interner dans un couvent. Qu'ils sentent qu'ils doivent avoir peur de toi. Sois plus sûr de toi : il faut qu'ils tremblent devant leur Empereur. Dieu t'a placé où tu es, ce n'est pas de l'orgueil, tu es l'oint de Dieu. - Le temps de la douceur est passé. Maintenant vient ton règne de la volonté, du pouvoir, et nous les forcerons à s'incliner devant toi. Il faut leur apprendre à obéir. Ils ne connaissent pas la signification de ce mot.
        
    Pourquoi me hait-on ? Parce qu'on sait que j'ai une forte volonté (et qu'elle a reçu la bénédiction de Grigori), je m'y tiens et c'est ce qu'ils ne peuvent pas supporter. - Mon chéri, rappelle-toi que la monarchie et ton prestige ne doivent pas être entamés par l'existence de la Douma [Parlement]. C'est le Tsar qui gouverne, non la Douma. N'oublie jamais que tu es et doit rester Empereur autocrate. Nous ne sommes pas prêts pour un régime constitutionnel.  

    lettres de l'impératrice,alexandra féodorovna,alix de hesse darmstadt,nicolas ii,raspoutine,tsarévitch,youssoupov,ipatiev,de ryckel

            La salle de la Douma au Palais de Tauride

    La Russie, grâce à Dieu, n'est pas un Etat constitutionnel bien que ces individus tâchent de jouer un rôle et se mêlent des affaires dans lesquelles ils ne devraient pas oser intervenir. - En vérité, ce serait la ruine de la Russie et contraire à ton serment du couronnement puisque, grâce à Dieu, tu es un autocrate. - Ce doit être ta guerre et ta paix et ton honneur et celui de la patrie, et en aucun cas celui de la Douma. Ils n'ont pas un mot à dire dans ces questions !"  
            
    ABDICATION DU TSAR

    Les premières manifestations révolutionnaires ont lieu le 23 février 1917 : la foule envahit les rues, des meetings sont improvisés, des orateurs appellent à la lutte contre le pouvoir abhorré. Le 26 février, la police fait usage de mitrailleuses. Réunis en séance, les membres de la Douma décident de ne pas quitter la capitale. Le 27 février aux premières heures de la journée, indignés par l'ordre de tirer sur les émeutiers que les officiers leur avaient donné la veille, les soldats se mutinent et se joignent aux manifestants. Le cortège des soldats rejoignant celui des ouvriers, les uns et les autres se dirigent vers la Palais de Tauride, siège de la Douma.

    Le Mouvement d'octobre par Répine2.jpg

    Le mouvement révolutionnaire peint par Ilya Repine

    En quelques heures, le tsarisme s'effondre : Nicolas II est arrêté et contraint d'abdiquer. Il n'a plus aucun contact avec son épouse qui ignore pratiquement tout de la situation. Alexandra Féodorovna lui adresse ses dernières lettres.

    "Nous touchons le sommet du malheur. S'il faut se soumettre aux circonstances, Dieu aidera et ta gloire Nicolas II en captivité à Tsarkoie-Selo en 1917..jpgreparaîtra. Oh ! mon saint martyr ! - Mais Dieu tout-puissant est au-dessus de tout, il aime son Oint et il te sauvera et te rétablira dans ton droit. - Mon chéri, âme de mon âme, que mon cœur saigne pour toi ! Je deviens folle, ne sachant absolument rien sauf les racontars les plus ignobles qui peuvent amener à la folie une créature humaine. - Tu comprends que je ne puis écrire comme il faut ; il y a un poids trop lourd sur le cœur et sur l'âme. La famille Benoiston [la tsarine désignait parfois ainsi sa famille] t'embrasse sans fin et souffre pour son cher père.

    Toujours des nouvelles qui peuvent rendre fou. La dernière dit que le père [le tsar] a renoncé à occuper la place qu'il occupait depuis 23 ans ! Je comprends tout à fait ton acte, ô mon héros ! Je sais que tu n'as rien signé de contraire à ce que tu avais juré lors de ton couronnement. Nous nous connaissons admirablement l'un l'autre, nous n'avons pas besoin de mots et, je le jure sur ma vie, nous te verrons de nouveau sur ton trône, porté par le peuple et les troupes, pour la gloire de ton règne ! Tu as sauvé le royaume de ton fils et le pays, et tu seras couronné par Dieu lui-même, sur cette terre, dans ton pays.

    Dieu, du ciel, enverra l'aide. Je t'embrasse fort, fort. Ta Wify."

    Durant la nuit du 16 au 17 juillet 1918, après 78 jours de réclusion dans la maison Ipatiev à Ekaterinbourg, la famille impériale est assassinée sur ordre de Lénine par les hommes chargés de sa ipatievmurroom.jpgsurveillance : Nicolas, Alexandra et leurs cinq enfants Olga, Tatiana, Maria, Anastasia et Alexis ainsi que le docteur Botkine et trois fidèles domestiques, mettant fin à trois siècles de règne Romanov. "Toute l'opération a duré vingt minutes", consignera dans son rapport le commandant de la garde.

    Nicolas van Outryve d'Ydewalle

    [1] Payot, Paris, 1925. Préface et notes de J.W. Bienstock. Nous en avons sélectionné différents extraits, regroupés par thèmes.

    [2] Par une coïncidence de l'histoire, on retrouve la même indignation chez l'impératrice Zita qui ne manque pas de le faire savoir en Allemagne à l'occasion d'une rencontre entre son époux Charles Ier d'Autriche et Guillaume II : … ces pilotes allemands qui ont attaqué la villa du roi Albert et qui auraient pu tuer la reine des Belges !Ryckel2.jpg
     
    [3] Rappelons que la reine Victoria était la nièce du roi Léopold Ier de Belgique.

    [4] On sait que l'attaché militaire belge, le général baron de Ryckel [illustration], faisait partie des préférés du tsarévitch !

    [5] Transmise par les femmes et atteignant principalement les enfants mâles, cette anomalie du sang caractérisée par un retard ou une absence de coagulation se retrouve également chez un fils de la reine Victoria, un de ses frères ainsi que tous les fils de sa sœur, la princesse de Hesse.

    [6] Envahisseurs et occupants de la Russie durant les XIVème et XVème siècles.