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Mes histoires d'autrefois - Page 5

  • Le Bal de l'Ermitage de février 1903, dernier bal à la Cour des Romanov

    Il y a plus de cent ans, toute la bonne société russe est conviée au dernier grand bal de Cour donné au palais impérial de Saint-Pétersbourg, aujourd'hui Musée de l'Ermitage. En souvenir du temps des boyards, les invités sont tenus de porter des costumes de l'ancienne Russie.

    "Au cours de ma première saison dans le monde", relate la princesse Varvara Dolgorouky dans ses Souvenirs Au temps des Troïkas, "il y eut un bal en costumes anciens. Les invitations avaient été lancées longtemps à l’avance pour donner le temps de choisir et de préparer robes et habits. Ce fut un grand événement dans la vie de la société de Saint-Pétersbourg comme on n’en avait pas connu depuis très longtemps. On se mit à regarder les portraits de famille, à visiter les galeries de peintures, à étudier les gravures anciennes."

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    Le Palais d'hiver illuminé un soir de fête

    L’activité fut grande dans les ateliers des costumes de théâtre, chez les tailleurs et les modistes. On fit venir de Moscou des tissus d’or et d’argent, brocarts et somptueux velours vénitiens. Des personnes se rendaient exprès à Moscou pour visiter une exposition consacrée aux vêtements, joyaux et étoffes de la Russie antérieure au 17ème siècle. Les hommes, mêmes les généraux au visage grave et les austères hommes d’Etat, attachaient autant d’importance à leur physique que les femmes.

    kokoshnik4.jpg"Au bal, les robes, sans décolleté, étaient relevées par l’ancienne coiffure russe, le kokoshnik, en forme de grande auréole, richement brodé d’or et d’argent et serti de pierres précieuses et joyaux de famille, souvent pesamment broché d’or. Les cheveux des dames mariées étaient cachés, tandis que ceux des jeunes filles étaient ramassés en deux longues tresses parfois entrelacées de rubans et perles. Le talent, le goût, le style de la fameuse couturière moscovite Lamanova étaient extraordinaires. Elle était le génie russe de l’élégance. Nul ne l’égalait, pas même sans doute, les grandes maisons de couture françaises," s’exclame Varvara Dolgorouki.

    Les officiers des régiments de la Garde portaient des uniformes des régiments du 18ème siècle ou ceux de dignitaires de l’ancienne Cour de Moscou. "Les habits russes anciens faisaient revivre notre passé, au temps où les modes européennes ne s’étaient pas encore introduites en Russie," continue la princesse Dolgorouky. "L’Empereur avait grande allure en tsar de Moscou, vêtu de brocart écarlate, orné de fourrures et de joyaux. Il paraissait moins grand que son épouse, qui portait une tunique de drap d’or avec des broderies d’argent, et comme coiffure une sorte de mitre byzantine qui rehaussait encore sa taille."

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    Le tsar Nicolas II et son épouse en costume ancien.
    La robe de la tsarine est aujourd'hui conservée au musée de l'Ermitage.

    Le clou du bal fut une danse russe qui avait donné lieu à des répétitions préalables, exécutées par vingt-quatre couples conduits par un jeune lieutenant du régiment des Chevaliers-Gardes et la comtesse Nadia Tolstoï. Varvara Dolgorouky se retrouve parmi le groupe de jeunes filles, triées sur le volet.

    C’est la comtesse Betsy Chouvalov, maîtresse de maison incomparable et femme de grand goût, qui avait conçu l’idée de cette danse. Elle avait soigneusement choisi les exécutants parmi les plus gracieuses jeunes filles et les officiers des régiments de la Garde connus comme les danseurs les plus brillants des salons de Saint-Pétersbourg. "Je Avec son mari, le comte Félix Félixovitch Soumarokov-Elston, prince Youssoupov (1856-1928) en costume de boyard..jpgdois dire que notre apparition fit sensation, ce fut certainement un succès. La danse fut si bien exécutée qu’elle fut bissée sur le désir spécial de l’impératrice dont le visage, généralement grave, s’était éclairé d’un bienveillant sourire."

    A la demande du maître des cérémonies de la Cour, les invités furent priés de se faire photographier dans leur costume d’époque afin de laisser un souvenir de l'événement. L’imprimerie d’Etat édita ensuite un album, tiré à quelques centaines d’exemplaires. Aujourd’hui, maigre trésor emmené en émigration, quelle est la famille russe qui n’a pas dans un tiroir des photos sur carton jauni de parents ou grands-parents en costume d’inspiration byzantine, souvenirs d’un temps à jamais révolu ?

    Quelques jours plus tard, la fête fut reprise une deuxième fois au profit du corps diplomatique, dans une salle pluLa princesse Elisabeth Nikolaïevna Obolenskaïa en fille de boyard du XVIIe..jpgs grande du Palais d’Hiver. Tous les représentants des pays étrangers et leurs familles étaient invités : ainsi les filles des ambassadeurs des pays d’Europe occidentale eurent-elles l’occasion unique de danser avec des nobles russes des siècles passés …

    "Mais ce bal fut un glorieux chant du cygne," se souvient avec nostalgie la grande-duchesse Olga, soeur du tsar. "Un malheureux incident fut considéré comme un signe prémonitoire : le grand-duc Michel perdit, sans doute pendant une danse, un bijou de très grande valeur qu’il avait emprunté à sa mère pour le porter en aigrette sur sa cape de fourrure. Ce bijou avait appartenu au tsar Paul Ier et l’impératrice le portait très rarement. Nous fûmes tous au désespoir, car jamais on ne le retrouva ..."

    "Après avoir dansé toute la nuit, lorsque l’orchestre de la Garde joua la dernière mesure, aucun convive ne sentit le rideau tomber définitivement. Plus jamais des fleurs ornèrent aussi massivement les salons du Palais d’Hiver, plus aucune musique de danse ne se joua sous ses lambris magnifiquement peints. Les temps de grandeur étaient passés. Il n’y eut plus jamais de bal au Palais d’Hiver !"

    Nicolas van Outryve d'Ydewalle

    Illustrations : ci-desus, le comte Félix Soumarokov-Elston (1856-1928) et son épouse, la princesse Zénaïde Youssoupov (1861-1939), parents du prince Félix Youssoupov, l'assassin de Raspoutine. - ci-contre, la princesse Elisabeth Nicolaïevna Obolensky en fille de boyard du 17è siècle.

     

  • Hélène Nicolaïevna Obolensky, princesse de Bruges (1916-1996), à propos d'une Rurikide

    Bruges, le 28 décembre 1939, par un jour de neige. Un journal local titre : Te Brugge had het huwelijk plaats van een Russische prinses, Hélène Obolensky, dochter van prins Nicolaas Obolensky, met ridder Thierry van Outryve d'Ydewalle. De plechtigheid had in strenge intimiteit plaats. De vader van de prinselijke bruid was een banneling ; hij was een neef van den beroemden Russisschen romanschriiver Tolstoï. De laatste dagen van zijn leven bracht hij door in het Benediktijnerklooster te Zevenkerken, bij Brugge. Het was baron Jan van Caloen, die hem beloofde over zijn dochter te waken.

    Ce mariage entre un digne représentant du High Life du plat pays et une jeune fille venue des lointaines almanach du gotha,chevetogne,yasnaïa poliana,nicolas obolensky,van caloen,nathalie obolensky,marie maklakoff,patriote illustré,lindhout,couvent anglais,charles d'ydewalle,bénédictines de béthanie,marguerite yourcenar,youssoupov,raspoutine,bode kolytchev,lisa soukhotine,pirogovo,rurik,de herzelles,cornette obolensky,décembriste,de trazegnies,marie éléonore de bode,all blacks,thierry d'ydewallesteppes russes n'est pas d'emblée accueilli avec tout l'enthousiasme qui convient. Un jeune homme sous les armes - nous sommes à la veille de la guerre - qui épouse une réfugiée russe sans le sou, titulaire d'un passeport pour réfugiés apatrides Nansen et dont on dit de surcroît qu'elle est une intellectuelle, sous-entendu incapable de tenir un ménage ... voilà de quoi secouer l'establishment brugeois !

    Au lendemain du grand jour, les jeunes époux se retrouvent dans un petit hôtel des Ardennes. Le soir au restaurant, des bribes de conversation leur parviennent d'une table voisine ; coïncidence, il est question des derniers potins de Bruges où a eu lieu un mariage ... vous vous rendez compte ... un d'Ydewalle qui épouse une Russe que personne ne connaît, etc.

    Et ils furent heureux et eurent quatre enfants, l'intellectuelle ayant déclaré que, puisqu'elle savait lire, elle pouvait parfaitement déchiffrer des recettes de cuisine et par conséquent nourrir sa famille ! Avec les années, la Russe émigrée se sera si bien intégrée dans sa nouvelle patrie qu'une notice sur le village de Jabbeke où elle réside, Historie en Legenden, la cite comme curiosité locale : een villa, eigendom van ridder Thierry van Outryve d'Ydewalle ... zijn weduwe, Helena Obolensky, die er momenteel nog woont, is een Russische prinses. Het park "Wildernis", zo noemt het, wordt nog beheerd door de gastvrije Prinses die bovendien vlot Nederlands spreekt.

    Les belles choses de la vie ont parfois une fin triste : après seulement dix-sept années de bonheur familial, Thierry, mari débordant de tendresse et d'attentions, décède brusquement.

    Une réfugiée russe sans le sou ... Dans la tourmente des noires années qui suivent la révolution d'octobre 1917, des milliers de réfugiés de la noblesse russe font souche un peu partout dans le monde. Pour survivre, grands-ducs, princes, altesses sérénissimes, généraux anciens aides de camp du tsar deviennent chauffeurs de taxi, portiers de nuit, précepteurs. Certains se feront même épouser par de riches héritières américaines, les golden girls, filles de rois de l'étain, du sucre ou du coton ; maisalmanach du gotha,chevetogne,yasnaïa poliana,nicolas obolensky,van caloen,nathalie obolensky,marie maklakoff,patriote illustré,lindhout,couvent anglais,charles d'ydewalle,bénédictines de béthanie,marguerite yourcenar,youssoupov,raspoutine,bode kolytchev,lisa soukhotine,pirogovo,rurik,de herzelles,cornette obolensky,décembriste,de trazegnies,marie éléonore de bode,all blacks,thierry d'ydewalle l'union entre des dollars fraîchement acquis et un titre de noblesse millénaire étant contre nature, les divorces seront nombreux.

    Il y aura aussi des réussites inhabituelles. En 1936, un cousin proche, Alexandre Obolensky [illustration], étudiant d'Oxford, entre dans la légende du rugby en réussissant un essai mémorable qui permet de battre pour la première fois sur le sol anglais les célèbres All Blacks de Nouvelle Zélande. Les journaux sportifs en parlent encore. On l'appelait Obo !

    Hélène Nicolaïevna Obolensky, descendante à la 34ème génération de la lignée princière souveraine la plus ancienne au monde, les Rurikides, issus du Viking Rurik, fondateur de la Russie en 862.[1]

    Il y a longtemps, bien longtemps, racontent les Chroniques du moine Nestor de Kiev, les Slaves, après avoir chassé leurs dirigeants, n'arrivaient plus à s'entendre parce qu'il n'y avait plus de gouvernement. Les familles se disputaient contre les familles, la discorde régnait et elles se faisaient la guerre entre elles. Alors, ils se almanach du gotha,chevetogne,yasnaïa poliana,nicolas obolensky,van caloen,nathalie obolensky,marie maklakoff,patriote illustré,lindhout,couvent anglais,charles d'ydewalle,bénédictines de béthanie,marguerite yourcenar,youssoupov,raspoutine,bode kolytchev,lisa soukhotine,pirogovo,rurik,de herzelles,cornette obolensky,décembriste,de trazegnies,marie éléonore de bode,all blacks,thierry d'ydewalledirent : "Cherchons un prince qui règne sur nous et nous juge suivant le droit." Ils allèrent au delà des mers chez les Normands de Scandinavie et leur déclarèrent : "Notre pays est grand et riche, mais il n'y a point d'ordre parmi nous ; venez donc nous régir et nous gouverner".

    Trois chefs normands, trois frères, répondirent à cet appel et emmenèrent leurs familles avec eux. La population désigna ces nouveaux arrivants les Rus'.[2] Peu de temps après, deux des trois frères moururent et l'aîné, Rurik [illustration], étendit son pouvoir petit à petit sur tout le pays. Il fortifia une petite ville qu'il appela Novgorod ; il s'y établit comme prince [3] et partagea entre ses compagnons les autres terres et villes. Et Rurik commandait à tous ces peuples ...

    L'arrière-petit-fils de Rurik, Wladimir, grand-duc de toutes les Russies, fonde en 988 l'Eglise orthodoxe russe. Dans sa sagesse, Wladimir estimait que l'Islam ne convenait pas aux Slaves car le porc et l'alcool y sont défendus ; le catholicisme romain non plus, à cause du jeûne. Les Juifs ne trouvaient pas grâce à ses yeux en raison de la diaspora, preuve que Dieu les avait condamnés. Par contre, l'orthodoxie grecque de Byzance, par la splendeur et la magnificence de ses rites, avait de quoi séduire l'âme slave !

    Saint Wladimir [illustration], car c'est de lui qu'il s'agit, n'aura pas été un saint toute sa vie :almanach du gotha,chevetogne,yasnaïa poliana,nicolas obolensky,van caloen,nathalie obolensky,marie maklakoff,patriote illustré,lindhout,couvent anglais,charles d'ydewalle,bénédictines de béthanie,marguerite yourcenar,youssoupov,raspoutine,bode kolytchev,lisa soukhotine,pirogovo,rurik,de herzelles,cornette obolensky,décembriste,de trazegnies,marie éléonore de bode,all blacks,thierry d'ydewalle ex-fornicator immensus aux cinq femmes et huit cents concubines, racontent les chroniques de l'époque, il répudia tout son monde, se fit baptiser et épousa chrétiennement Anne, soeur des co-empereurs de Constantinople. Il sera canonisé après sa mort.

    C'est sous le règne de l'un de ses fils, Yaroslav le Sage (+1054), que commence le partage de la Russie en principautés apanagées. Et c'est à partir de cette époque que les Rurikides occupent un rang non négligeable parmi les maisons royales européennes. Ainsi, la famille de Yaroslav se trouve unie par les liens du mariage à douze dynasties régnantes ; elle est apparentée à deux empereurs et à toutes les maisons royales d'Europe.

    Parmi les neufs enfants de Yaroslav, Anne, princesse de Kiev, épouse à Senlis en 1051 Henri ler, troisième roi capétien, dont descendent directement ou par alliance pratiquement toutes les maisons royales actuelles, régnantes ou non, sans omettre Charles-Quint et une majorité des ducs de Bourgogne.

    Les familles Rurikides sont majoritairement issues des frères d'Anne de Kiev : Dolgorouky, Gagarine [4], Obolensky, Schakovskoy, Scherbatov, Wolkonsky, etc. Certaines ont comme ancêtre commun Saint Michel de Tchernigov, 11ème génération après Rurik. Exécuté en 1246 par les Tatars pour avoir refusé de vénérer leurs divinités, il sera lui aussi canonisé.

    Le fils de Saint Michel, Georges Mikhaïlovitch, contemporain de son cousin français, le bon roi Saint Louis, est prince de Taroussa et de la ville d'Obolensk. De là naîtra le nom d'Obolensky. Aujourd'hui, il n'est pas prêt de s'éteindre : de l'émigration sont issus environ 150 Obolensky, dispersés un peu partout dans le monde.

    Princes souverains de la ville d'Obolensk, ayant survécu à deux siècles d'invasions tatares, les Obolensky almanach du gotha,chevetogne,yasnaïa poliana,nicolas obolensky,van caloen,nathalie obolensky,marie maklakoff,patriote illustré,lindhout,couvent anglais,charles d'ydewalle,bénédictines de béthanie,marguerite yourcenar,youssoupov,raspoutine,bode kolytchev,lisa soukhotine,pirogovo,rurik,de herzelles,cornette obolensky,décembriste,de trazegnies,marie éléonore de bode,all blacks,thierry d'ydewallereprésentent une des branches les plus remarquables de la descendance de Rurik, ayant produit un grand nombre d'hommes d'Etat éminents, tant au point de vue administratif que militaire, pendant les XVe et XVIe siècles. Ainsi parlent les chroniques ! Le plus connu est Yvan Obolensky, mort en 1538, surnommé Ovtchina (peau de mouton). On dit qu'il fut le père naturel d'Yvan le Terrible. Sa soeur, Agrafena, avait été la nourrice du terrible bébé. Bien plus tard, treize Obolensky perdront la vie par la grâce de ce même bébé qui avait grandi. Un autre Obolensky célèbre est Eugène, un frère de l'arrière-grand-père de la princesse de Bruges, comploteur décembriste [5] parmi les Troubetskoï, Wolkonsky et Narichkine, tous exilés pendant une trentaine d'années en Sibérie.

    Aujourd'hui encore, l'homo ex-sovieticus réagit avec un grand respect à l'énoncé de ce patronyme, chargé d'histoire. Mais est-ce pour son caractère princier ou son côté révolutionnaire, précurseur du soulèvement d'octobre 1917 ? Quelques années avant la Pérestroïka, un chant populaire underground courait sur toutes les lèvres. Le refrain en était : Sers nous les verres, lieutenant Galitzine - Cornette [6] Obolensky, verse le vin !

    Léon Tolstoï songea un moment à écrire un roman sur le complot décembriste. Il était à la source : sa mère, née princesse Wolkonsky, et la mère de celle-ci, née princesse Troubetskoï, étaient toutes deux cousines des comploteurs. De plus, une fille de sa soeur Maria, arrière-grand-mère de la princesse de Bruges, avait épousé le prince Léonide Obolensky, le propre neveu d'Eugène Obolensky !

    almanach du gotha,chevetogne,yasnaïa poliana,nicolas obolensky,van caloen,nathalie obolensky,marie maklakoff,patriote illustré,lindhout,couvent anglais,charles d'ydewalle,bénédictines de béthanie,marguerite yourcenar,youssoupov,raspoutine,bode kolytchev,lisa soukhotine,pirogovo,rurik,de herzelles,cornette obolensky,décembriste,de trazegnies,marie éléonore de bode,all blacks,thierry d'ydewalleBrève digression généalogique : en 1728, Philippe Ignace, marquis de Trazegnies, alors en garnison à Vienne, épouse une jeune veuve de fraîche noblesse mais à la dot opulente, Marie-Eléonore de Bode. Christine, leur fille aînée, sera la célèbre marquise de Herzelles [illustration], une beauté très recherchée à la Cour bruxelloise de Charles de Lorraine, et préceptrice à Vienne de deux jeunes archiduchesses d'Autriche. En 1775, le baron Auguste de Bode, cousin germain de Christine et officier allemand au service de Louis XVI, se marie à Londres avec une lady de bonne naissance. Quelques années plus tard, il fait l'acquisition d'un fief en Alsace, propriété de feu le prince Charles de Rohan Soubise, frère de l'un des cardinaux de Strasbourg. La Révolution française éclate, la famille perd tout et émigre en Russie où elle est accueillie impérialement par Catherine II, sa Cour et sa coterie.

    Et nous retrouvons Tolstoï. La baronne Marie Mikhaïlovna de Bode Kolytchev [7], arrière petite fille du ménage émigré, demoiselle d'honneur de l'Impératrice, grand-mère maternelle de la princesse de Bruges, habite à Moscou une grandiose demeure familiale, en forme d'arc de cercle, à la façade centrale flanquée de colonnes corinthiennes. Ce palais servira de modèle pour celui de la famille Rostovalmanach du gotha,chevetogne,yasnaïa poliana,nicolas obolensky,van caloen,nathalie obolensky,marie maklakoff,patriote illustré,lindhout,couvent anglais,charles d'ydewalle,bénédictines de béthanie,marguerite yourcenar,youssoupov,raspoutine,bode kolytchev,lisa soukhotine,pirogovo,rurik,de herzelles,cornette obolensky,décembriste,de trazegnies,marie éléonore de bode,all blacks,thierry d'ydewalle dans Guerre et Paix !

    Qui ne se souvient de la mythique scène de bal entre le prince André, Mel Ferrer, et la charmante Natacha Rostov, Audrey Hepburn ? Si dans le roman le prince André n'épouse pas Natacha, Mel Ferrer, après avoir été le mari d'Audrey Hepburn, épousera en dernières noces Lisa Soukhotine, une descendante d'Auguste de Bode.  L'histoire russe, légende ou réalité ?

    Hélène Obolensky est à peine née, un 29 décembre 1916 selon l'ancien calendrier julien instauré par Pierre-le-Grand, mais le 11 janvier 1917 selon notre calendrier grégorien, que la révolution bolchevique éclate. La famille habite le domaine de Pirogovo [illustration suivante], hérité de Maria Tolstoï, grand-mère de Nicolas Obolensky, père de la petite Hélène. L'entente avec les paysans des environs est parfaite. En disciple de Tolstoï et en souvenir de sa première épouse Macha, la fille préférée de l'écrivain, décédée sans enfant à l'âge de 37 ans, Nicolas leur a déjà distribué 600 ha de ses terres en n'en gardant qu'une quinzaine pour son propre usage ainsi qu'un moulin et un petit verger. Il héberge chez lui toute la misère du voisinage, vieillards et estropiés, qu'il entretient à ses frais.

    Mais un soir on accourt chez lui pour l'avertir que des bandes armées (en fait des déserteurs de l'armée almanach du gotha,chevetogne,yasnaïa poliana,nicolas obolensky,van caloen,nathalie obolensky,marie maklakoff,patriote illustré,lindhout,couvent anglais,charles d'ydewalle,bénédictines de béthanie,marguerite yourcenar,youssoupov,raspoutine,bode kolytchev,lisa soukhotine,pirogovo,rurik,de herzelles,cornette obolensky,décembriste,de trazegnies,marie éléonore de bode,all blacks,thierry d'ydewallerusse en déroute) s'approchent et brûlent domaines et châteaux. En toute hâte, une fuite est organisée vers Yasnaïa Poliana à 60 kms de là, domaine protégé de feu Léon Tolstoï, devenu héros national malgré lui. En moins d'une heure nous étions en équipage : ma femme, mes quatre enfants, la bonne et moi, avec un vieillard sur le siège de la calèche, le seul qui ait consenti à y prendre place, tous les autres ayant refusé par crainte de représailles. Nuit froide, avec un brouillard que perçait la lune. Les enfants pleuraient, nos serviteurs et servantes aussi ; au loin on entendait les cris et le bruit des chars qui partaient à l'assaut des domaines voisins. Quinze kilomètres nous séparaient de la voie la plus proche, mais il fallait côtoyer des propriétés sans doute assiégées. Après de nombreux détours nous tombâmes au milieu d'une masse armée. Les émeutiers tentèrent de nous arrêter. Si cela se faisait notre massacre était certain. Quelques Bolcheviques se cramponnèrent aux harnais de nos trois chevaux qui n'avaient jamais su ce qu'était un fouet. Enervés par les cris de la populace, ils prirent le mors aux dents et foulèrent ceux qui les tenaient. Nous passâmes sur trois ou quatre corps gisant par terre et partîmes à toute vitesse à travers les champs. Au bout de quelques kilomètres nous parvînmes à les arrêter. Une dizaine de propriétés brûlaient au loin et les incendies embrasaient le ciel autour de nous. Au matin, nous étions arrivés à Yasnaïa Poliana. [8]

    Suivent plusieurs années de vie précaire. Nicolas Obolensky est nommé pour un certain temps gérant du domaine nationalisé de Yasnaïa Poliana. Mais il est dangereux de porter le nom d'Obolensky, même lorsqu'on est le neveu (et ex-gendre) de Tolstoï ... Suspecté de sympathie envers les réactionnaires, il est emprisonné dans les caves de l'archevêché de Toula, siège de la police secrète. Relâché, il se voit imposer une résidence forcée à Moscou, sous stricte surveillance policière. Il trouve un petit emploi au ministère de l'Agriculture.

    Le logement familial est plus que quelconque : le père et le fils aîné dorment sur une caisse ; la mère, le plus jeune fils et les deux filles se partagent la surface de deux lits, sans oublier la niania (nounou) qui emmène les enfants à l'office le dimanche et continue à traiter le père de Votre Excellence comme si rien ne s'était passé. L'aîné, Serge, se souviendra d'avoir assisté, la joie au coeur, au cortège organisé lors des obsèques de Lénine en 1924 !

    A Moscou non plus il ne fait pas bon s'appeler Obolensky. Nicolas est à nouveau emprisonné, mais sonalmanach du gotha,chevetogne,yasnaïa poliana,nicolas obolensky,van caloen,nathalie obolensky,marie maklakoff,patriote illustré,lindhout,couvent anglais,charles d'ydewalle,bénédictines de béthanie,marguerite yourcenar,youssoupov,raspoutine,bode kolytchev,lisa soukhotine,pirogovo,rurik,de herzelles,cornette obolensky,décembriste,de trazegnies,marie éléonore de bode,all blacks,thierry d'ydewalle épouse et les quatre enfants, aidés par la Croix-Rouge de Genève, réussissent à quitter le pays dans l'espoir, partagé par tous les Russes émigrés de cette époque, que cet exil ne sera que provisoire. Le laissez passer n° 8968 de la Légation de Belgique à Berlin, autorise Madame Nathalie Obolensky, née à Moscou le 16 janvier 1882, se rendant en France, à transiter par la Belgique, sans arrêt, accompagnée de quatre enfants. Le cachet du contrôle des douanes, en gare d'Herbestal, porte la date du 26 mai 1925. La photo du passeport résume tout le drame [illustration] : l'inquiétude se lit sur les visages, les vêtements sont fripés ; déjà la mère présente un visage amaigri et éreinté par la tuberculose qui l'emportera quelques mois plus tard.

    C'est Monseigneur van Caloen, fondateur de l'abbaye bénédictine de Saint André-lez-Bruges, alors retiré au Cap d'Antibes pour raisons de santé, qui découvre la famille réfugiée à Nice. S'il reste encore à illustrer tout le bien qu'il fit pour les émigrés russes, la correspondance aux archives de l'abbaye en est un vibrant témoignage. Ses très nombreuses relations dans le monde feront merveille : il arrivera à placer, conseiller, diriger, aider de nombreux émigrés désorientés.

    Dès septembre 1925, la mère et les enfants, Serge, Marie, Dimitri et Hélène, sont logés à la villa Alba (qui existe toujours), une propriété de l'Aga Khan au Cannet, au dessus de Cannes. Hélène est tellement maigre que le pope de l'église orthodoxe lui demande régulièrement de faire la quête durant l'office. On est bien plus généreux vis à vis d'une petite fille chétive !

    Je vous demande bien pardon, Monseigneur, de ne vous avoir pas répondu plus tôt à votre bonne lettre. C'est que j'ai été malade tout ce temps là et le suis encore. Pour le moment, je ne puis être d'aucune utilité. Cet extrait d'une lettre de Nathalie Obolensky à Mgr van Caloen est datée du 1er septembre 1925. Deux mois et demi plus tard à l'Hospice Civil, la tuberculose l'emporte. Elle a 41 ans. Elle sera inhumée dans la partie protestante du cimetière du Grand Jas de Cannes. Fosse commune, piquet n° 47, sépulture qui n'existe plus à ce jour, m'a-t-on écrit du Bureau du cimetière. Deux jours plus tôt, mais à l'hôpital de la Principauté de Monaco (aujourd'hui Centre Hospitalier Princesse Grâce) était décédée sa fille Marie, également de la tuberculose. Elle avait 14 ans. Marie Obolensky a été inhumée en pleine terre, piquet n° 58 du cimetière ; cet emplacement n'existe plus, ai je reçu comme information.

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    Quelques lignes décousues, extraites de notes personnelles de Nicolas Obolensky, rédigées en novembre 1928, trahissent un désarroi toujours vivace : ... écrit durant les journées de la mort de N. [Nathalie] et M. [Marie]. A l'hôpital de Monaco, lorsque l'infirmière Madeleine cherche un réconfort moral, elle appelle toujours Machenka [petite Marie] à l'aide. Tous sentaient que cette fillette était une martyre choisie, hors du commun ...

    Restent trois orphelins : Serge, 16 ans ; Dimitri, 10 ans ; Hélène, 9 ans. Leur père est en prison à Moscou. Bien des années plus tard, Serge tracera ses souvenirs : Il y eut un jour à Cannes où la nuit après la mort de maman, deux jours après celle de Macha [Marie], j'ai essayé, couché sur mon lit, de les revoir par un effort de volonté - c'est une vision que j'ai cherchée - mais rien n'est arrivé. Au fond, depuis l'arrestation de papa à Moscou et la mort de maman et de Macha à Cannes et à Monaco, je ne m'en suis jamais remis et j'ai attendu ma mort.

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    Des mois plus tard, je ne sais plus combien, continue Serge, papa est arrivé de Moscou sans que je sois prévenu, pour me prendre à l'école des Salésiens à Nice. A l'époque, j'étais tellement perturbé que, pendant 10-15 minutes, je le regardais dans la rue pour m'assurer que c'était bien lui, que eux [le NKVD, la police secrète] l'avaient bien relâché.

    En fait, c'est exactement un mois après l'annonce du décès de sa femme et de sa fille que Nicolas Obolensky réussit, grâce à l'influence des Tolstoï, à rejoindre les siens dans le Midi. Le récépissé de sa demande de carte d'identité à la Mairie de Cannes est daté du 17 décembre 1925. Il vient donc d'arriver. Il rencontre Monseigneur van Caloen et lui écrit le 26 pour les fêtes de fin d'année, en ajoutant un humble post-scriptum : Excusez moi pour les fautes de ma lettre ; dix ans dealmanach du gotha,chevetogne,yasnaïa poliana,nicolas obolensky,van caloen,nathalie obolensky,marie maklakoff,patriote illustré,lindhout,couvent anglais,charles d'ydewalle,bénédictines de béthanie,marguerite yourcenar,youssoupov,raspoutine,bode kolytchev,lisa soukhotine,pirogovo,rurik,de herzelles,cornette obolensky,décembriste,de trazegnies,marie éléonore de bode,all blacks,thierry d'ydewalle vie sauvage m'ont déshabitué de la langue française.

    La Babouchka [illustration], grand-mère-paternelle d'Hélène, est restée à Moscou. Elle écrit à son fils : Cher Nicolas, je suis très triste que tu m'écrives si peu, voilà déjà deux mois que tu es parti et je n'ai reçu que deux lettres ... Chère petite fille aux yeux noirs [Hélène], je pense si souvent à elle et à vous tous.

    La famille remonte vers le Nord de la France puis la Belgique, en fonction du choix des écoles et des relations de Mgr van Caloen, ainsi que de la présence de Marie Maklakoff, installée à Lille, soeur de Nicolas Obolensky et veuve de l'avant-dernier ministre russe de l'Intérieur, fusillé en 1918. Déjà percent chez la petite Hélène une rare intelligence et surtout une personnalité hors du commun. Mise au pensionnat du Sacré Coeur de Lille, la jeune Russe qui ne parle pratiquement pas un mot de français est placée tout à l'arrière de la classe, personne ne sachant ce qu'on va pouvoir en faire. Mais elle apprend vite, très vite. Un jour, la maîtresse de religion interroge : Qu'est ce qu'un miracle ? Pas de réponse, sauf une voix au fond de la classe : Un miracle est un fait qui n'est pas conforme aux lois de la nature et qui ne peut être produit que par l'intervention de Dieu. La petite Russe avait retenu sa leçon !

    Courant 1926, son père devient bibliothécaire à l'abbaye de Saint André. Un homme de cinquante almanach du gotha,chevetogne,yasnaïa poliana,nicolas obolensky,van caloen,nathalie obolensky,marie maklakoff,patriote illustré,lindhout,couvent anglais,charles d'ydewalle,bénédictines de béthanie,marguerite yourcenar,youssoupov,raspoutine,bode kolytchev,lisa soukhotine,pirogovo,rurik,de herzelles,cornette obolensky,décembriste,de trazegnies,marie éléonore de bode,all blacks,thierry d'ydewallequatre ans, grave, très intelligent, très érudit et qui rêve de passer ses dernières années dans l'atmosphère d'une vie monastique, écrit à son sujet l'Abbé de Chimay où Nicolas Obolensky s'était d'abord réfugié. Les traits émaciés, le prince Obolensky a gardé dans toute sa physionomie les traces d'un passé cruel et de souffrances morales indicibles. Des yeux légèrement bridés, pétillants de malice, livrent à chaque instant l'état d'âme de leur propriétaire : bonhomie foncière, ironie désabusée des choses et des gens, résignation si charmante de la race slave et, par dessus tout, perpétuelle, tenace, cette mélancolie tranquille des personnes qui ont traversé au cours de leur existence plus que les affres d'un calvaire : le cauchemar d'un enfer, écrit Louis Robyns dans le Patriote Illustré.

    Un abondant courrier en russe entre la Babouchka restée en Russie, et son fils Nicolas, et de Nicolas à ses enfants, Serge et Dimitri, est un émouvant, parfois déchirant, témoignage sur l'émigration, le déracinement et la séparation des familles : Très cher, tu écris que parfois tu fais des plans et que tu te surprends à rêver que nous nous reverrons un jour. J'en rêve aussi souvent et je pense : et pourquoi pas ? Mais non, ce ne sont que des rêves, écrit la Babouchka à son fils Nicolas le 8 février 1928. Aujourd'hui M. est venue me voir. Tu peux t'imaginer que la conversation a uniquement tourné autour de vous. Nous nous rappelions le passé, on a parlé du présent et toutes les deux nous avons pleuré. (lettre sans date) Comme toi, j'ai peur et je suis triste. J'ai pleuré sur ta lettre, sur tes pauvres paroles et à ton sujet, mon pauvre Nicolas si solitaire. (février 1926) J'écris toujours avec beaucoup d'émotion et de larmes, des larmes d'amour et de pitié. Je suis fatiguée et je n'ai pas dit la moitié de ce que je ressens. C'est difficile, mais tu comprendras. Ce qui m'inquiète le plus, c'est la solitude et une sorte d'abandon dans lequel tu vis.

    Et toujours, sa petite fille Hélène reste au centre de ses préoccupations. M. m'écrit qu'elle a des goûtsalmanach du gotha,chevetogne,yasnaïa poliana,nicolas obolensky,van caloen,nathalie obolensky,marie maklakoff,patriote illustré,lindhout,couvent anglais,charles d'ydewalle,bénédictines de béthanie,marguerite yourcenar,youssoupov,raspoutine,bode kolytchev,lisa soukhotine,pirogovo,rurik,de herzelles,cornette obolensky,décembriste,de trazegnies,marie éléonore de bode,all blacks,thierry d'ydewalle et des opinions bien prononcés, qu'elle est une fillette avec beaucoup de vivacité. Ma petite Hélène aux yeux noirs ! (lettre du 18 février 1929) Et effectivement, la petite Hélène ne laisse personne indifférent. Elle est maintenant [illustration] au Sacré-Coeur de Lindthout à Bruxelles qui ... ne désire pas la garder ! J'ai eu toute une histoire avec Lindthout à cause d'Hélène, ce qui m'a pris beaucoup de temps et gâché du sang, écrit Nicolas Obolensky à son fils Serge. Par ses réflexions et son attitude, elle a une trop forte influence sur ses amies. Esprit frondeur, esprit critique, elle est toujours sur la défensive quand on lui fait des remarques. Mais le plus étonnant c'est qu'Hélène, paraît-il la plus jeune de sa classe, a une telle influence sur les élèves qu'on l'écoute plus que les Mères ! On tâche d'attirer son sourire et son regard. Dans tout l'établissement, il n'y a pas une seule jeune fille qui aurait une telle influence sur les autres, ce qu'elle ne soupçonne absolument pas.

    Elle termine ses études au Couvent Anglais à Bruges. D'une brillante intelligence, très fantaisiste, ayant beaucoup d'humour, d'un caractère très indépendant, elle faisait la terreur des braves nonnes ! Que va-t-elle encore inventer ? Se promener la nuit sur les toits ? m'écrit une dame qui était devenu sa grande amie.

    Une chambre lui est réservée à l'abbaye des Bénédictines de Béthanie à Loppem pour les week-ends et les vacances. C'est ainsi qu'elle voit souvent son père à l'abbaye voisine de Saint André. Je suis contente que tu aies transféré Hélène auprès de toi. Il faut vivre le plus près possible l'un de l'autre. (lettre de la Babouchka à son fils) A Béthanie, ses condisciples se souviennent bien d'elle. D'abord assez almanach du gotha,chevetogne,yasnaïa poliana,nicolas obolensky,van caloen,nathalie obolensky,marie maklakoff,patriote illustré,lindhout,couvent anglais,charles d'ydewalle,bénédictines de béthanie,marguerite yourcenar,youssoupov,raspoutine,bode kolytchev,lisa soukhotine,pirogovo,rurik,de herzelles,cornette obolensky,décembriste,de trazegnies,marie éléonore de bode,all blacks,thierry d'ydewalleréservée, elle devient une petite Hélène, fine, racée, agréable à vivre, discrète, pondérée et rieuse. Une autre raconte : Elle était très joyeuse avec des alternances de tristesse profonde où elle manifestait une vraie détresse quant à sa situation. "Je suis pauvre, pauvre, je n'ai rien qui soit à moi ; tout ce que je porte, je l'ai reçu ..."

    Son père décède le 12 février 1934. Le Père Prieur est allé chercher chez les Dames Anglaises la pauvre enfant qui ne doit plus revoir son père vivant. Sa douleur est immense. Béthanie sera désormais son foyer, lit-on dans la chronique du monastère. Nicolas Obolensky sera, et est toujours, le seul laïc enterré parmi les moines de l'abbaye. Ses dernières volontés, écrites exactement dix jours avant sa mort, sont pour sa fille Hélène. Il s'adresse à ses aînés, Serge et Dimitri : Bien que Dieu seul sait qui de nous mourra le premier, je suis malade et je pense souvent à la mort. Je veux vous dire deux mots à propos d'Hélène ; essayez de changer le moins possible sa vie quand je ne serai plus ... Qu'elle vive en Flandre, sous la protection de Saint André et surtout de Béthanie. En général ici en Belgique, elle a beaucoup d'amis. On peut avoir toute confiance en certains d'entre eux. Jean van Caloen s'intéresse énormément à elle. Je lui ai beaucoup parlé d'Hélène et il m'a dit : "léguez la moi, je m'en occuperai, j'aurai toujours assez de pommes de terre pour elle" (sic). Très rapidement, l'orpheline de 18 ans est confiéealmanach du gotha,chevetogne,yasnaïa poliana,nicolas obolensky,van caloen,nathalie obolensky,marie maklakoff,patriote illustré,lindhout,couvent anglais,charles d'ydewalle,bénédictines de béthanie,marguerite yourcenar,youssoupov,raspoutine,bode kolytchev,lisa soukhotine,pirogovo,rurik,de herzelles,cornette obolensky,décembriste,de trazegnies,marie éléonore de bode,all blacks,thierry d'ydewalle au baron Jean van Caloen [10] qui devient son tuteur, avec comme subrogé tuteur, le Révérendissime Père Nève, abbé de Saint André.

    Ses études achevées, Hélène fait un long séjour à Cologne où elle apprend l'allemand au sein d'une famille anti-nazie qui sera décimée quelques années plus tard dans les bombardements. Puis, elle vit un temps en Angleterre parmi des cousins russes émigrés. Elle y apprend l'anglais. De retour à Bruges, elle n'aurait pas refusé des fiançailles avec un lointain cousin Obolensky, alors étudiant à Cambridge, mais qui n'avait pas l'argent nécessaire pour passer le Channel et venir demander sa main à son tuteur Jean van Caloen ! Elle travaille comme secrétaire chez le baron Gendebien à Haltinne. Son premier salaire lui permet de s'acheter un vélo et d'apprendre l'équitation.

    Ce qu'on appelle avec nostalgie les tennis de châteaux lui font rencontrer un certain Thierry d'Ydewalle. Bien avant les congés payés et les voyages en charters, le jeune homme avait bourlingué à vélo, à moto, en bateau, au travers de l'Europe, du Moyen Orient et de l'Afrique du Nord. La jeune fille ne rêve plus que d'être enlevée à moto mais c'est avec une voiture sport flambant neuve que son soupirant réussira à la séduire lors d'une invitation à almanach du gotha,chevetogne,yasnaïa poliana,nicolas obolensky,van caloen,nathalie obolensky,marie maklakoff,patriote illustré,lindhout,couvent anglais,charles d'ydewalle,bénédictines de béthanie,marguerite yourcenar,youssoupov,raspoutine,bode kolytchev,lisa soukhotine,pirogovo,rurik,de herzelles,cornette obolensky,décembriste,de trazegnies,marie éléonore de bode,all blacks,thierry d'ydewalleprendre le thé à la côte. On connaît la suite ... Pour lui sans aucun doute, épouser une réfugiée russe était la chose la plus naturelle qui soit !

    Louis Ryelandt, échevin de l'Etat Civil de Bruges, officie au mariage civil : Mon cher ami, vos amis apprécient votre bon coeur et la noblesse de vos sentiments, ils savent aussi votre penchant pour la vie quelque peu aventureuse et nomade, votre dédain des chemins battus et des conceptions banales. L'on disait qu'une jeune fille du type habituel ne pourrait fixer votre sympathie. Et voilà que parmi le parterre de jeunesse qui s'offrait à vos regards, vous avez distingué une fleur rare issue du pays des neiges. Vous l'avez cueillie ; je vous en félicite, comme je vous félicite, Madame, de vous être laissée cueillir. La Divine Providence, dans ses desseins insondables, vous avait réservé une enfance tragique, une adolescence semée de difficultés et d'inquiétudes ; mais votre âme indomptable s'est trempée au contact des épreuves et vous vous êtes faite la jeune fille dont j'ai entendu vanter de tous côtés la distinction innée, les charmes de l'esprit et du coeur.

    Dix-sept années plus tard ... un grand vide se crée. J'ai trouvé Hélène très touchée par la mort de son mari, mais très courageuse. Elle se révèle attachée à sa mémoire avec amour, respect et gratitude. C'est très fort en elle et j'ai été édifié de son courage et de sa tenue ; je m'y attendais d'ailleurs, écrit à Jean van Caloen un cousin russe, résidant en France.

    Ouvert aux diverses tendances philosophiques, religieuses, politiques, linguistiques et surtout littéraires, son esprit savait s'adapter à toutes les situations et chaque situation, même les plus contradictoires, trouvait grâce à ses yeux. Elle n'hésitait pas à prendre le contre-pied du comme il faut quand elle l'estimait juste. La bêtise et l'ignorance étaient ses ennemies. Coqueluche des dîners organisés par feu Charles d'Ydewalle, ce dernier aimait la jeter en pâture au gratin des arts et des lettres. Elle appréciait almanach du gotha,chevetogne,yasnaïa poliana,nicolas obolensky,van caloen,nathalie obolensky,marie maklakoff,patriote illustré,lindhout,couvent anglais,charles d'ydewalle,bénédictines de béthanie,marguerite yourcenar,youssoupov,raspoutine,bode kolytchev,lisa soukhotine,pirogovo,rurik,de herzelles,cornette obolensky,décembriste,de trazegnies,marie éléonore de bode,all blacks,thierry d'ydewallecela, non sans un certain humour : les défis de l'esprit était son pain quotidien. Et ce n'est pas une Marguerite Yourcenar qui aurait réussi à l'impressionner !

    Curieuse de tout ... Un jour, lors d'un grand rassemblement de voiliers à Zeebruges, elle apprend qu'un navire école soviétique se trouve à quai et que l'équipage se promène à Bruges. Ni une ni deux, la voilà partie en voiture à la recherche de matelots russes, tenant à tout prix à pouvoir prendre la température de là-bas avec de vrais Russes ! Elle en ramène trois chez elle. Originaires du lointain port de Mourmansk, les garçons sont ébahis de découvrir une maison occidentale habitée par ... une princesse russe ! Le patronyme Obolensky leur est parfaitement connu ; en l'honneur de leur hôtesse, ils entonnent le refrain Cornette Obolensky. Et au moment des adieux, ils n'oublieront pas de pratiquer le baisemain, de quoi se faire retourner dans son mausolée le camarade Lénine !

    Deux voyages en Russie lui permettent de retrouver les traces d'une enfance perdue. Entre la fuite nocturne du bébé emmailloté par une froide nuit de l'hiver 1917 et le retour, 75 ans plus tard, d'une Princesse-d'avant-la-Révolution, quel contraste ! Jamais je n'oublierai les visages ébahis des vieilles babouchkas du trolleybus de Saint Pétersbourg, à qui elle s'était présentée. Un séjour où rien ne manquait, tant l'hospitalité russe est proverbiale, surtout vis-à-vis de ceux d'avant.

    Un pèlerinage aux sources : la propriété de Yasnaïa Poliana, fermée au public ce jour là pour mieux almanach du gotha,chevetogne,yasnaïa poliana,nicolas obolensky,van caloen,nathalie obolensky,marie maklakoff,patriote illustré,lindhout,couvent anglais,charles d'ydewalle,bénédictines de béthanie,marguerite yourcenar,youssoupov,raspoutine,bode kolytchev,lisa soukhotine,pirogovo,rurik,de herzelles,cornette obolensky,décembriste,de trazegnies,marie éléonore de bode,all blacks,thierry d'ydewalleaccueillir une arrière-petite-nièce de Léon Tolstoï ! C'est véritablement l'unique oasis où l'on puisse se réfugier, protégé par la mémoire du grand ami des paysans. Tout respire ici le calme et la tranquillité ... [11] Recueillement au fond du parc, devant la tombe [illustration] du grand homme. Je suis allée sur la tombe avec Séria Obolensky [Serge, frère d'Hélène] ; j'ai vu distinctement, douloureusement, mon mari bien aimé, couché sous terre, écrit Sophie Tolstoï dans son journal, le 11 juin 1919.

    Saint Pétersbourg, quai de la Moïka, le palais Youssoupov. Au sous-sol, la reconstitution de la sinistre nuit du 29 décembre 1916, celle où fut assassiné Raspoutine. Mannequins de cire, biscuits au cyanure, carafon de Madère, rien ne manque ... et quel accueil à la propre nièce du capitaine Soukhotine [12], ami de Félix Youssoupov et co-participant dans cette macabre mise à mort. almanach du gotha,chevetogne,yasnaïa poliana,nicolas obolensky,van caloen,nathalie obolensky,marie maklakoff,patriote illustré,lindhout,couvent anglais,charles d'ydewalle,bénédictines de béthanie,marguerite yourcenar,youssoupov,raspoutine,bode kolytchev,lisa soukhotine,pirogovo,rurik,de herzelles,cornette obolensky,décembriste,de trazegnies,marie éléonore de bode,all blacks,thierry d'ydewalle

    Le communisme a vécu, la Russie ancienne est à la mode : une émission de télévision et quelques articles de presse - Een prinses, wat is dat ? titre un journal - sont consacrés à une princesse russe retirée dans la campagne brugeoise parmi ses fleurs et ses canards.

    Et c'est avec son habituel courage et sa dignité innée qu'elle tourne les dernières pages de sa vie, acceptant sans se plaindre une cruelle maladie qui la diminue inexorablement. Le 18 avril 1996, alors que le soleil se levait sur les premières fleurs printanières, ma mère s'en alla doucement dans son sommeil, sa main dans la nôtre, si loin de cette terre russe dont elle se sentait si proche. Christos voskrestié, Christ est ressuscité ! Les plus beaux chants slavons de l'Eglise de son ancêtre Saint Wladimir l'accompagnèrent jusqu'à sa dernière demeure.

    Si la terre de Saint André est un fief sacré des d'Ydewalle, elle a également permis à une famille disloquée par les événements de l'Histoire de s'y retrouver partiellement. Bien loin d'Auckland en Nouvelle Zélande, où est enterré Dimitri [13], de Cannes et de Monaco où reposent Nathalie et Marie, la terre de Saint André a réuni les trois autres membres. Nicolas à l'abbaye, Serge [9] dans le cimetière de la paroisse et Hélène Nicolaïevna, princesse de Bruges, dans le vaste caveau familial.

    En pensant aux jours d'autrefois, ne dis pas avec tristesse "ils ont passé", mais dis avec reconnaissance "ils ont été" ... (poésie russe)

    Nicolas van Outryve d'Ydewalle

    [1] selon l'Almanach du Gotha, les Capétiens datent de 866, les Habsbourg de 883 et les Wittelsbach de 907.
    [2] qui signifie en vieux suédois ceux qui font du canotage, par allusion aux Vikings.
    [3] se dit en russe kniaz, dérivé du scandinave konung ou koning du "kaisar" latin.
    [4] dont Marie Gagarine, au cinéma Macha Méril.
    [5] complot du 14 décembre 1825, jour de l'avènement de Nicolas ler, visant à libéraliser le régime tsariste.
    [6] grade de sous lieutenant dans la cavalerie.
    [7] nom éteint en 1876, héroïquement représenté par le métropolite Kolytchev de Moscou, devenu Saint Philippe après avoir été liquidé par Yvan le Terrible, scène immortalisée dans le célèbre film d'Eisenstein.
    [8] extrait d'un article interview de Louis Robyns de Schneidauer dans le Patriote Illustré (1926).
    [9] il mourra en 1992 alors qu'il était venu passer ses vacances annuelles auprès de sa soeur Hélène. Sa vie vaut un roman : d'abord moine à l'abbaye de Chevetogne, puis ordonné à Rome seul prêtre catholique russe de rite byzantin, docteur en philosophie et professeur de langue et littérature russes, ensuite expert des affaires soviétiques à l'Otan, traducteur des Mémoires du maréchal Joukov, spécialiste de Soljénitsine. Il laissera une oeuvre inachevée, la traduction intégrale en russe classique du Rituel romain .
    [10] neveu de Monseigneur van Caloen et châtelain de Loppem où eut lieu en 1918 le fameux Coup de Loppem, relatif à l'adoption du suffrage universel.
    [11] Robert Vaucher : L'enfer bolchevique (1919).
    [12] qui se prénommait Serge et non Yvan comme l'a écrit de façon erronée Henri Troyat dans son livre sur ce sujet médiatisé à outrance.
    [13] où il fut notamment professeur d'université, parlant comme son frère aîné une dizaine de langues dont l'hébreu et l'arabe.

     

  • Monseigneur de Soultz

    De l’Alsace à Saint-Pétersbourg (1775 - 1812)
    Correspondance et Mémoires de la baronne Mary de Bode
    par Nicolas d'Ydewalle, son descendant à la 7ème génération

    L’an de grâce 1775, le baron Karl-August von Bode [illustration de droite], officier dans un régiment étranger au service Auguste de Bode1.jpgde Louis XVI, épouse à Londres Mary Kynnersley, descendante du duc de Gloucester, fils du roi Edouard III d’Angleterre. En 1787, après 30 années de vie militaire, Auguste de Bode vend sa charge de colonel et quitte l’armée. Il pense pouvoir vivre de ses rentes et jouir d’une vie de famille tranquille et paisible, mais c’est sans compter sur l’impulsion infatigable de son épouse qui lui fait acheter une saline en Alsace à Soultz-sous-Forêts. Peu de temps après, Auguste de Bode acquiert le fief du même nom et devient le nouveau Seigneur de Soultz. Mais huit mois après son investiture, la Révolution française éclate et le baron de Bode perd tous ses privilèges : il n’est plus que le citoyen Bode, cible désignée des tribunaux patriotiques !

    Mary Kynnersley 1.jpgLors de l’exode massif de 1793, la famille fuit l’Alsace et se réfugie au chapitre noble du couvent d’Altenberg, près de Wetzlar. C’est là qu’elle apprend que la tsarine Catherine II ouvre toutes grandes les portes de la Russie aux émigrés. Mary de Bode, armée seulement de son courage et de sa témérité, nantie de plusieurs lettres d’introduction des cours allemandes pour la Cour de Russie, part en reconnaissance jusqu’à Saint-Pétersbourg. Elle y est royalement accueillie par Catherine II, sa cour et sa coterie. La famille sera ensuite dotée de terres, propriétés et charges officielles. Au décès de Catherine II, Mary reste en bons termes avec Paul Ier, le tsar au cerveau malade. Après l’assassinat de ce dernier, elle sera la protégée de sa veuve, née Sophie-Dorothée de Wurtemberg. C’est ensuite la jeune Louise de Bade, devenue la tsarine Elisabeth Alexeïevna, épouse d’Alexandre Ier, qui étendra sa bienveillance sur la famille.

    Mary de Bode [illustration de gauche] meurt à Moscou en mai 1812, quelques semaines avant l’entrée des troupes de Napoléon en Russie. Après le Congrès de Vienne, son fils aîné Clément, né en Grande-Bretagne et donc de nationalité anglaise, ensuite le fils de celui-ci, tenteront désespérément de se faire indemniser de la perte du fief de Soultz-sous-Forêts, grâce aux substantiels dédommagements versés par la France vaincue. Ils perdent santé et fortune dans un procès qui durera plus de 45 ans et deviendra une Cause célèbre, unique dans les annales judiciaires britanniques. L’écœurement est total dans la presse britannique et l’opinion publique. On ira même jusqu’à accuser ouvertement, et non sans raison, le roi George IV d’Angleterre d’avoir fait effectuer d’importants travaux d’agrandissement à Buckingham Palace avec les fonds destinés à indemniser les Bode !…                                    

    Ouvrage disponible chez l'auteur Nicolas van Outryve d'Ydewalle

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    Comte-rendu dressé par Christian Laporte - Journal Le Soir, avril 2000

    Mary Kynnersley, descendante du duc de Gloucester, ne voulait pas s'encroûter aux côtés de son époux, le baron Karl August von Bode, lorsque celui-ci eut quitté l'armée en 1787. Elle lui fit acheter une saline en Alsace, à Soultz-sous-Forêts. Mais, à peine installés, les Bode furent victimes de la Révolution française. Mary, ayant appris que Catherine II ouvrait la Russie aux émigrés, partit à Saint-Pétersbourg. Elle y fut royalement accueillie par l'impératrice. Et la famille reçut des charges, des terres et des propriétés. Mary de Bode mourut à Moscou en 1812.

    Nicolas d'Ydewalle, son descendant, a merveilleusement exploité ses Mémoires avec sa connaissance de la société russe d'avant la révolution. De l'histoire qui se lit comme un roman !

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    Compte-rendu dressé par Marie Dumont - The Bulletin d'avril 2000

    Keepinq it in the family

    When I was 17, recalls Nicolas d'Ydewalle, my mother gave me an old book in English, saying, "this isbaron de bode,mary kynnersley,soultz-sous-forêts,auguste de bode,nassau-sarrebruck,deux-ponts,saline,charles withworth,chouvalov,zagriasky,cause célèbre,clément de bode,ropscha,zoritch,outryve d'ydewalle,olivier de trazegnies,l'eventail,the bulletin the memoirs of an English ancestor." D'Ydewalle flipped through the faded volume and forgot all about it. It was only 10 years ago that he grew interested in the woman in its pages, Mary de Bode, who narrowly escaped the guillotine during the French Revolution and sought refuge in the Russia of Catherine the Great. He has compiled her correspondence and diaries in a book, Monseigneur de Soultz : De l'Asace à Saint Pétersbourg.

    A businessman in his fifties, d'Ydewalle belongs to one of Europe's oldest families (his ties is emblazoned with its coat of arms). His father, chevalier Thierry d'Ydewalle, was a distant cousin of Princess Mathilde ; his mother, Princesse Hélène Obolensky, a descendent of the Viking Rurik, who founded a principality in Russia the seed of the future Russian state in the ninth century.

    Mary de Bode was a sixth generation ancestor on his mother's side. She was born Mary Kynnersley in Staffordshire, Britain, in 1747. A bright young aristocrat itching to see the world, she married in 1775 a penniless German officer, Auguste de Bode, who had sworn suicide if she refused him. Thirteen years and eight children later, straitened financial circumstances led the Bodes to buy a salt works in Soultz, north east France. Auguste de Bode took the name of his adopted domain. Shortly afterwards, the Bodes lost all their privileges and property in the French Revolution. They fled for Russia, where Catherine the Great welcomed fugitive aristocrats with open arms, offering them vast expanses of land.

    Mary de Bode's memoirs reflect the 18th century rise of correspondence as a literary genre. They also form a delightful historical document, mixing first hand accounts of the political upheavals of the time with everyday concerns the education of her children, her passion for botany and occasional efforts as a matchmaker.

    D'Ydewalle has mixed feelings about Bode. Despite his admiration for her courage and open mindedness, he sees her as cold and manipulative. She was an opportunist, he says. She rather tastelessly went out of her way to make good connections. Maybe he's a little harsh on his forbear her memoirs are fresh and touching. There are a few tragic moments, like the sudden death of one of her children, but her optimism and resilience dominate the book. Everything becomes interesting in the countryside, she wrote in her diary on her Crimean estate, especially when you're in the middle of nowhere.

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    Compte-rendu dressé par Olivier de Trazegnies - Magazine l'Eventail de mars 2000

    En dépit de son titre, cet ouvrage n'est pas une retranscription des mémoires d'une Anglaise cosmopolite, publiés à Londres vers 1900, mais une véritable biographie.

    La fin du XVIIIème siècle voit l'éclosion de nouveaux genres littéraires. Les romans épistolaires ont fait la gloire de Choderlos de Laclos et de Sénancour. Comment cette manière si féminine de décrire la réalité n'aurait-elle pas séduit les disciples de la marquise de Sévigné, arrivant en grand cortège, avec leurs vastes robes et leurs plumes d'oie, dans le Panthéon des Lettres ! L'ennui de la douceur de vivre puis le terrible divertissement de la Révolution française, qui portent en eux un grand brassage des conditions sociales, font apparaître témoignages, souvenirs, mémoires et correspondances dont s'enchantent des strates successives de lecteurs. A la suite de Germaine de Staël, d'Elisabeth Vigée Lebrun ou de Belle de Zuylen, la femme s'estime parfaitement libérée quand elle a conquis son audience et assuré sa présence dans les salons qui deviennent en Europe les temples gracieux de la culture. Heureuse époque où tout ce qui peut s'écrire est lu, où les émotions encore intactes se libèrent pour autant qu'on les sollicite ! Depuis près de deux siècles, la tradition veut que les lettres intimes soient en fait des chroniques qui se lisent en société et qui font concurrence aux gazettes. Tant qu'à faire, autant vivre à distance les aventures d'une personne du même monde que de se fier à des plumitifs dont les sources sont souvent douteuses et le ton passablement vulgaire.

    Ces auteurs innombrables qui apparaissent au tournant du siècle ne sont plus les duchesses et marquises d'autrefois. L'éducation s'est répandue au delà des cercles de la cour. Voltaire a montré qu'un fils de notaire pouvait dans son domaine parler d'égal à égal avec un roi. Et chaque personne, dont la vie a été mouvementée, se sent la mission d'édifier l'univers en répandant le récit de ses expériences. Comme l'Europe est essentiellement un théâtre où officient les princes, c'est dans les galeries dorées que palpitent les coeurs. Et si l'on sort parfois de ces décors olympiens, c'est pour se plonger au coeur de l'aventure, c'est-à-dire dans les rues, dans les émeutes ou dans les steppes, ce for (en italien, fuori=dehors) qui a aussi donné notre mot mystérieux de forêt. L'existence quotidienne est un monde terrifiant dont il est délicieux de griser le public des châteaux.

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    Montagnes russes sur les glaces de la Néva à Saint-Pétersbourg. La luge est considérée ici comme un spectacle très convenable. Les gens effectuent des glissades sur les montagnes de glace construites avec des pentes presque verticales. Nous avons été les admirer ; c'est un spectacle extraordinaire La foule est tellement nombreuse qu'on se croirait à une foire ou une course de chevaux.

    Mary Kynnersley of Loxley Park, baronne de Bode (1747-1812), est un exemple achevé de cette catégorie d'auteurs. Issue de la meilleure société britannique, mais sans fortune, elle est pleine d'entregent, elle pense, donne son avis sur toutes choses et impose aux siens un mariage d'amour, quelques années avant la phrase troublante de Saint-Just : le bonheur est une idée neuve en Europe. Loin d'éprouver les préjugés de l'aristocratie continentale à l'égard du travail, c'est avant la lettre une Margaret Thatcher doublée d'une Helena Rubinstein - autrement dit une femme de tête et un capitaine d'industrie - toujours résolue à sauter l'obstacle. Par délicatesse envers ses lecteurs, cette battante a des malheurs. La Révolution la ruine, manque d'anéantir sa famille et la jette sur les chemins de l'exil. De nombreuses maisons ducales s'engloutiront dans les misères de l'émigration et connaîtront l'existence du quart monde. La baronne de Bode, qui a des relations dans toutes les cours allemandes, joue de ce léger avantage comme de violons dépareillés dont on tire des lamentos sublimes et parvient à se faire recevoir par la lointaine Tsarine de Russie, Catherine II. Ses aventures dans les palais de Saint-Pétersbourg comme dans les plaines de Tartarie sont abordées avec la même énergie et le même optimisme. A force de se battre pour sa nichée, elle devient une personne importante à la cour de Paul ler et d'Alexandre ler. Elle meurt en 1812 sans savoir qu'elle a fondé sur les bords de la Neva une dynastie qui comptera parmi les plus riches et les mieux alliées de l'Empire.

    Le récit de ses aventures, écrit par Nicolas d'Ydewalle qui en descend par sa mère la princesse Hélène baron de bode,mary kynnersley,soultz-sous-forêts,auguste de bode,nassau-sarrebruck,deux-ponts,saline,charles withworth,chouvalov,zagriasky,cause célèbre,clément de bode,ropscha,zoritch,outryve d'ydewalleObolensky [illustration de gauche], se lit de bout en bout avec le même plaisir de la découverte. La tante de notre héroïne, Eléonore de Bode, avait épousé le septième marquis de Trazegnies. Cela nous vaut des descriptions insolites et charmantes de la vie noble dans les Pays-Bas autrichiens à la fin de l'Ancien Régime, tant au sein des nombreux châteaux de la famille qu'à la cour de l'évêque de Namur, Monseigneur de Lobkowicz. L'influence à Vienne de la marquise de Herzelles, grande amie de Joseph II, est le petit coup de pouce qui permet à Auguste de Bode d'acquérir l'immense seigneurie de Soultz en Alsace. Il s'y fait introniser, à la veille de la Révolution française, avec le faste d'un grand d'Espagne. Mais la gloire difficilement acquise est de courte durée. Quatre ans plus tard, les Bode se sauvent en Allemagne après avoir manqué à plusieurs reprises de connaître le sort de la princesse de Lamballe. La plume alerte de notre épistolière et l'érudition de Nicolas d'Ydewalle nous restituent les parfums et les remugles d'une époque en plein chambardement. Avant le passage définitif du côté de la Sémiramis du Nord, les Bode ont connu les derniers charmes de l'Ancien Régime dans les principautés allemandes et les délices d'une vie insouciante à l'ombre des grands-ducs, des princes et des landgraves. Cousine et amie de la duchesse de Cumberland, belle-soeur de George III d'Angleterre, Mary est évidemment introduite partout. Le récit des fêtes et des plaisirs d'un monde qui ne le cédait en rien à celui de l'aristocratie française permet un regard nostalgique sur une civilisation disparue. Ensuite la grande aventure russe, les steppes, les khans et les princesses exotiques marquent l'irruption dans cette société policée d'un imaginaire sis par-delà les frontières de la civilisation. Au sud de l'Ukraine, aux confins des états orthodoxes et musulmans du Caucase, la baronne pénètre en terra  incognita et affronte d'incroyables difficultés dans la gestion des immenses domaines que, d'un trait de plume - autocratique bien plus qu'épistolaire - l'empereur a concédés à sa famille. Pendant un court séjour de Mary à Saint-Pétersbourg, son mari meurt des fièvres au fond de cette Tartarie. D'autres auraient perdu courage, mais notre baronne lutte pour des enfants dont il faut assurer la subsistance, qu'il convient d'éduquer, de marier, de doter et de porter aux nues de la Renommée. Son succès posthume en est d'autant plus éclatant.

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    En passant sur un pont juste à la sortie du jardin de Madame de Zagriasky, on entrait dans la propriété du comte Stroganov, une famille absolument délicieuse. Nous faisions de grandes promenades dans les jardins de la villa, l'une des plus belles autour de Pétersbourg. Cette noble famille est très riche et tous les dimanches, le comte Stroganov donnait une tête.

    La société de l'époque est internationale. Les plus grands noms de France et d'Angleterre arpentent les parquets précieux de la capitale russe. Les tsars, les impératrices, les princes et les grandes duchesses accueillent chaleureusement madame de Bode qui voit se dérouler l'histoire sous ses yeux. Son amitié pour le dernier favori de Catherine II, Platon Zoubov, explique la manière discrète et passablement embarrassée dont elle aborde l'assassinat de Paul ler dans lequel le beau prince joua un rôle des plus ténébreux. A vrai dire tout Saint Pétersbourg souhaitait la disparition de l'empereur qui était devenu à demi-fou. Opinion que partageait même, dans son inconscient, la tsarine Maria Feodorovna ! Elle adorait son mari, avec qui elle avait connu tant d'années heureuses, mais savait parfaitement que son fils Alexandre était compromis dans cette sombre affaire. Loin de le maudire, elle se contenta d'afficher ostensiblement le portrait du tsar défunt chaque fois qu'elle le recevait. Est-ce par une ironie de l'histoire que le jeune lieutenant Serioja Soukhotine, descendant de Mary de Bode, fut un des assassins de Raspoutine au palais Youssoupov en 1916 ?

    Exploitant les écrits des mémorialistes contemporains et guidé par sa parfaite connaissance de la société russe d'avant la Révolution, Nicolas d'Ydewalle nous plonge dans une époque fascinante, celle d'une Europe sans frontières où les fastes les plus éblouissants sont perpétuellement menacés par la rumeur qui monte des foules en colère et par le fracas du canon.