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Mes histoires d'autrefois - Page 6

  • Epîtres autour de la marquise de Herzelles, née Christine de Trazegnies (1728-1793)

    Fille aînée de Philippe Ignace, marquis de Trazegnies, colonel d'un régiment de Dragons au service de l'empereur d'Autriche et de Marie Eléonore de Bode, jeune veuve fortunée et baronne de fraîche date, Christine voit le jour en Hongrie, en l'an de grâce 1728.
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    A vingt et un printemps à peine, elle épouse à onze heures avant minuit dans la chapelle du château de Trazegnies le fringant mais presque septuagénaire Ambroise, marquis de Herzelles, superintendant et directeur général des Domaines et des Finances de Sa Majesté Impériale. Parmi ses quelques précédents états matrimoniaux, il est dit que le marquis avait été marié secrètement à une Marie Catherine d'Autriche, fille naturelle de don Juan d'Autriche, gouverneur et capitaine général à Bruxelles, lui même fils naturel du roi d'Espagne, Philippe IV.

    Veuve dix ans plus tard, Christine de Herzelles est devenue l'objet de toutes les attentions :  ... un modèle de vertu, elle était la plus belle dame de Bruxelles et elle s'est toujours conduite comme un ange, ce qui lui a attiré l'attachement des Majestés et de tout le monde. Elle embellit la Cour de Charles de Lorraine, gouverneur de nos provinces, qui note dans son journal : ordonné à Monsieur Sauvage de tacher de me peindre Madame derzelle. - Revêtue d'une écrasante robe de cour et d'un manteau d'hermine négligemment posé sur de rondes et gracieuses épaules, la marquise étincelle de perles et de diamants. Sur son sein se détache le bijou de la Croix Etoilée ... écrit avec une admiration non dissimulée son quatre fois arrière petit neveu actuel, le marquis Olivier de Trazegnies.

    Préceptrice à la Cour d'Autriche

    Autant de qualités parvinrent tout naturellement aux oreilles de l'impératrice Marie Thérèse à Vienne par la bouche de sa belle soeur, Anne Charlotte de Lorraine, qui nourrissait pour Christine de Herzellesmarie thérèse.jpg tendresse et amitié. Elle est choisie comme grande maîtresse de l'archiduchesse Elisabeth, fille de Marie Thérèse et soeur du futur Joseph II. Je vous prie de faire mes compliments au trésor que vous avés auprès de vous, car je peut bien dire, ma chère nièce, que c'en est un que vous possédés dans Mme d'Ersel. Recommandés luy de ma part de ménager sa santé ; elle le doit pour Sa Majesté, qui me mande les choses du monde les plus flateuse pour elle, écrit Anne-Charlotte de Lorraine à la petite Elisabeth.

    Christine remplit sa tâche à la satisfaction générale mais malheureusement le climat autrichien ne convient pas à sa santé ; elle revient aux Pays-Bas en 1763. Notre chère madame d'Herzelles est actuellement encore très attaquée d'une vomique à la poitrine, voilà trois semaines qu'elle crache avec beaucoup de douleur, cela l'accable extrêmement, d'autant plus qu'elle sortait d'une autre maladie de près d'un mois, fièvre, rhumatisme, érysipèle, en un mot elle a passé un hiver des plus affreux.

    Mais la jeune princesse Elisabeth, par courrier interposé, lui voue une tendre affection : Leurs Majestés sont contente de ma conduite, ce qui me fait une joie incroiable ; je n'ai point voulue manquer à vous le mander, sachant que vous vous intéressé si vivement à tous ce qui me regarde et n'aiant pas de plus grande sattisfaction que de leurs donner toute la consolation qu'ils mérittes par leurs soing et bontés matternelle et patternelle.

    Les années passent, Joseph II cherche la personne de confiance qui s'occupera de sa fille unique de 3 Maria Theresa Titi.jpgans qui s'appelle, elle aussi, Marie-Thérèse. A nouveau, c'est à Anne-Charlotte de Lorraine que revient la tâche d'obtenir le retour de la marquise à Vienne. Malgré ses troubles de santé, Christine accepte. Ravi, Joseph II écrit à sa tante pour la remercier : J'ay cru choisir une personne dont l'exemple et l'esprit agréable fera plus d'effet et sera plus agréable à copier que la prudence désagréable des matrones à moustaches de la cour. Enfin je suis trop heureux si je puis avoir Mme d'Herzelles que j'estime et respecte, et dont les loix, mais bien plus encore l'exemple, me paroissent bien plus doux à suivre que celles des autres. Tous ce que vous pouvez l'assurer, c'est qu'elle n'aura à faire avec personne qu'avec mon auguste mère : logé à coté de ma fille, elle sera toute séparé du reste du grabuge.

    Joseph II ne cesse de témoigner toute son admiration pour la préceptrice de sa fille : Adieu ma paresse, quand il s'agit de vous, madame ; je ne puis vous laisser ignorer les témoignages de satisfaction que S.M. l'Impératrice m'a donné de la visite qu'elle a faite à ma fille. Elle m'en marque son parfait contentement et, qui plus est, vous rend la justice due et dont je suis sans cella si imbue. J'ai dont raison, dis-je à moi-même, d'avoir, contre vent et marrée, lutté pour cette flamande, pendant que tout le corps efrayament respectable des Aya [gouvernantes] et Maria_Theresia_Daughter_of_Isabella_de_Parma.jpggrandes maitresses attendoit seulement que je gettasse le mouchoir et fasse choix d'une de leurs tons et façons.

    La jeune archiduchesse et sa gouvernante sont devenues les meilleures amies du monde : Je vous prie de m'accorder la grâce que je vous demande ; c'est votre amitié, ma chère Aja, que je vous demande, et je vous remercie du billet que vous m'avez écrit, et je vous serai toujours votre fidelle amie ...

    Mais il était écrit que cette période bénie aurait une fin prématurée. Le 23 janvier 1770, elle a sept ans, la petite Marie-Thérèse meurt dans les bras de Christine de Herzelles ... Déjà très éprouvé par le décès de son épouse, Marie-Elisabeth de Parme, le père est inconsolable : Madame, si la décence le permettoit, ce ne seroit que chés vous que j'épancherais toute l'afliction dont je puis vous dire que mon âme est pénétrée. J'ai cessé d'être père : c'est plus que je puis en porter. A tout moment, malgré ma résignation, je ne puis m'empêcher de penser et de dire : "Mon Dieu, rendés-moi ma fille, rendés-moi la!" J'entens sa voix, je la vois. Un cri de douleur : C'est la perte la plus grande qu'un père, un prince et un mortell a jamais faite, et vu ma situation présente et avenire, je puis m'apeller aussi le plus malheureux et le plus digne de pitié. Adieu, conservés-vous, je vous prie, pour un ami qui en vérité n'a que vous encore pour resource et pour objet.

    Correspondance entre Schönbrunn et Namur

    Christine de Herzelles quittera Vienne pour ne plus y revenir. Cinq ans plus tard, elle se retire au couvent de la Paix-Notre-Dame à Namur, chez les religieuses bénédictines : ma délicieuse demeure, que je troquerais pas pour un royaume ; c'est le lieu de mon repos et de mes délices et où il y a des logements pour les dames avec femme de chambre. Ma nièce, la marquise d'Herzelles et moi-même avons 12 fenêtres, les plus belles, raconte Charlotte de Bode à son cousin.

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    L'impératrice Marie-Thérèse et Christine échangeront une longue correspondance qui ne se terminera qu'au décès de l'impératrice en 1780. On se confie avec une totale spontanéité sur les brouilles familiales, le désespoir de ne pas pouvoir arrêter les guerres, les famines et la peste.

    Moi qui ne chérit que ma chambre close, je ne sais les choses que quand elles sont passés, par hazard. Alors il n'est plus tems à y rémédier, et les tords restent sur vous, je vous avoue que ma retraite qui était une affaire de goût, le devient asteur une nécessité. Je dois survivre à toute ma famille ; je dois revenir à 50 ans d'une maladie mortelle pour voir périr l'ouvrage de 31 ans de règne et de fatigue et des soings, pour voir encore écrouler la monarchie, rendre tous mes sujets malheureux par la guerre, peste et famine.

    Amitié et affection se conjuguent : Marquise de Herzelles, je suis contente des mots que vous m'avés écrits en allemand, et je passe très volontiers sur quelques fautes en ortographe, vu votre docilité à vous prêter à ma prétension. - Vous voilà, ma chère amie, au fait de mon poullalier [ses enfants]. Ma santé paroît meilleur que l'année passée, et plains d'incommodité et de miserres, l'humeur abbatue, et la misère qui est de notre côté, le rend pas plus animée. Le temps est chaud, mais humide et triste : cela donne le splin. - Louons Dieu pour la paix. Vos Flamands vous diront que je suis très bien en santé : le dehors est trompeur ; je me sens absolument diminuer à grans pads. Je n'en suis pas fâchée.

    Joseph II, son fils, est une perpétuelle source de soucis : J'ose bien avancer que c'est le tems du changement total du coeur de mon fils qui depuis la maladie de sa fille at comencée à se séparer de moi et at continuée toujours de plus en plus si bien que nous voilà réduite, pour conserver seulement les dehors, de ne nous voir plus du tout qu'au dîner. Même les affaires se traitent d'un étage à l'autre sans se voir. Les anecdotes ne manquent pas : il m'at épouvantée à mourir d'une culbute qu'il at fait à cheval. Il n'y a rien à craindre, mais il s'est fait mal au croupion, donc il se ressentira longtemps. On s'indigne de l'inconduite de Louis de Rohan, évêque-ambassadeur de France, futur cardinal de l'Affaire du Collier : nous avonts un ambassadeur évêque ici de France, qui est pire que tous les petits maîtres. Il se promène habillé en matellots avec 20 femmes, et il auroit tous à sa suite s'il en vouloit. C'est honteux pour nous ...

    Qu'il est pénible de vieillir ...

    Je vis de trop déjà 12 ans, soupire l'impératrice Marie-Thérèse, que les choses de ce bas monde intéressent de moins en moins ... - Je ne trouve rien de si pénible que de vieillir. Je n'ay jamais connut l'envie, mais depuis un couple d'années, j'en porte à tout ceux qui finissent leurs carrières. - Je n'ais put vous écrire par le dernier courier, ayant eu tant à dépêcher, et mon bras droite me refuse souvent de m'en servir. Ce mal augmente toujours surtout asteur où quelque chose se dérange ; j'ai eut même deux mois de suite Pirrisipelle au visage et pleins d'autres incommodités et tout les jours moins d'haleine.

    On nous dit ici que vous est malade ; votre long silence me la fait craindre. Contez toujours que mon amitié et estime ne finiront qu'avec mes tristes jours. Effectivement, la santé de Christine ne cesse d'inquiéter ses proches : Ma nièce de Herzelles m'a totalement mise à bout. Depuis trois mois, elle a fait maladie sur maladie. La bile, le foie, un catharre, et de plus beaucoup de température. Mal partout, puis une très grande faiblesse, au point qu'à ce jour encore elle ne sait rien faire seule.

    Le 29 novembre 1780, l'impératrice Marie-Thérèse d'Autriche rend son âme à Dieu. Elle laisse des êtres inconsolables : Nous sommes ici dans la plus cruelle douleur de la mort de S.M. l'Impératrice qui a été enlevée bien subitement ; ma nièce dHerzelles est dans la plus grande affliction. Cette auguste souveraine la comblait de grâces et de bienfaits. - La mort de feu l'Impératrice est bien le coup le plus affreux qui puisse arriver à ses sujets, car une mère aussi tendre et bienfaisante qu'elle n'est plus à retrouver, ma nièce est incommodée depuis cette nouvelle, elle ne sait tarir ses larmes, tout est lugubre ici, le deuil, les cloches 3 fois par jour, tous les services d'église, tout rappelle à ce triste souvenir, grâce au Seigneur que cette immortelle princesse nous a laissé un fils, un successeur digne d'elle et qui a été jusqu'à son dernier soupir une héroïne de courage et de chrétienté.

    Le nouvel empereur

    Nos manuels d'histoire ne semblent pas avoir gardé en mémoire les commentaires élogieux à propos joseph II.1.jpgde Joseph II, notre nouvel empereur : La présence de cet auguste souverain, sa modestie, sa bonté, son affabilité, sa bienfaisance, mais surtout ce fond d'humanité qui est à la base de ses vertus remplit de joie toute la ville, le respect le devance, la vénération l'environne, sa vertu le couvre tout entier, tel est le cortège de ce grand héros. - L'empereur s'y est fait adorer, il est impossible de trouver un souverain, plus affable, plus populaire, plus juste, plus éclairé et plus instruit que lui, il reçoit tout le monde avec une bonté qui enlève les coeurs, on n'écrit et on ne parle que de ces rares qualités, je ne finirai si je devais vous dire la grandeur, l'étendue de ses mérites.  

    Ne chuchote-t-on pas dans certains ouvrages d'histoire que Joseph II, follement épris de Christine de Herzelles depuis de nombreuses années, serait venu trois fois de suite lui demander sa main ? Ma nièce d'Herzelles n'a pas manqué de faire bien des recommandations à S.M. l'Empereur, il lui a fait la grâce de la venir voir trois fois au couvent. D'anciennes lettres de l'empereur font allusion à notre heureux ménage et à des secrets inviolables. - En réponse à votre billiet, j'ai l'honneur de vous bien remercier, chère amie, de la discrétion que vous avés bien voulu avoir à nier ce que je désire tant qu'on ne sache point. - Je dois seulement vous avertir que S.M. l'Impératrice m'a faite les mesmes questions que vous dite du publique et qu'elle m'a tant tourmenté qu'à la fin je lui ai dû et cru bien faire de lui avouer le secret. ElleMarquise d'Herzelles2.jpg l'a très approuvé et m'a promis le secret le plus inviolable.
     
    Six semaines avant la fin brutale de Marie-Antoinette qu'elle avait bien connue à la Cour d'Autriche, Christine s'éteint le 5 septembre 1793 : Cette chère et chérie amie a succombé à une maladie la plus douloureuse après trois mois complets de souffrance, c'était un érysipèle inflammatoire qui est devenu général autant intérieur qu'extérieurement de façon qu'elle a fini par une dissolution générale. - Toujours douce et patiente, résignée à la volonté du Seigneur, elle a demandé elle-même les Saints Sacrements et a édifié tout ce qui l'approchait. Nous espérons que ces longues souffrances lui ont fait faire le purgatoire sur la terre et que la miséricorde de notre bon Dieu l'aura reçue dans la gloire.

    Que n'ont-elles pas souffert nos épistolières du temps jadis, car, comme s'en plaint amèrement Charlotte de Bode : Il faut de la patience pour me lire, je suis à peu près estropiée de rhumatisme du pouce droit de façon que ma plume n'a jamais d'égalité, je dois la lâcher comme elle veut !...

    Nicolas van Outryve d'Ydewalle

    © Baron Kervyn de Lettenhove, Bruxelles, 1867 : Lettres inédites de Marie-Thérèse et de Joseph II.
    © Famille de Radzitzky d'Ostrowick : Lettres des Bode, Trazegnies, Herzelles à leur cousin Radzitzky.  
    © Marquis de Trazegnies : La marquise de Herzelles, une amie de Marie Thérèse et de Joseph II.

  • Barthélemy Alatruye (+1450), aïeul de Marie Aronio de Romblay (1843-1926)

    De Marie Aronio de Romblay à son aïeul Barthélemy Alatruye,
    haut fonctionnaire à la Cour du duc de Bourgogne,
    ou comment se faire portraiturer par le Maître de Flémalle

    Barthélemy Alatruye ? Greffier dès 1410 de la chambre des comptes à Lille puis maître aux chambres des comptes de Bruxelles et de Lille pour devenir ensuite conseiller à la Cour de Philippe le Bon, duc de Bourgogne. Décédé vers 1450, il est l'ancêtre à la 14ème génération de Marie Aronio de Romblay, épouse de Charles van Outryve d'Ydewalle (1840-1876). Une ascendance côté maternel par La Fonteyne, Fontaine de Santes, Moucque, Ricourt et Alatruye.

    Cette notice généalogique aurait pu en rester au stade d'une simple anecdote. Pourtant, il est écrit que les portraits de Barthélemy Alatruye et celui de son épouse Marie de Pacy, morte à Bruxelles en 1452, sont exposés au Musée d'Art Ancien de Bruxelles dans une salle dédiée à Rogier van der Weyden ! Le père de Marie fut quant à lui bourgeois d'Arras, secrétaire du Roi et également maître des comptes du duc de Bourgogne.

    A tout hasard, si on interrogeait Internet ? Et c'est ici que l'histoire commence : panneaux de bois peints par le célèbre Maître de Flémalle qui selon certaines sources ne serait pas de Flémalle mais bien de Tournai en la personne de Robert Campin (1380-1430) dont on dit qu'il est l'initiateur avec Jan van Eyck de la peinture des Primitifs flamands.

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    Ce diptyque offre quelques petites curiosités. Dûment répertorié par l'Institut Royal du Patrimoine Artistique, il en existe un original au Musée des Beaux-Arts de Tournai alors qu'une copie de la fin du XVIème siècle est conservée au Musée de Bruxelles. Datée de 1425, la peinture aurait été effectuée sur un tableau préexistant, ce qui explique la présence, au bas de l'encadrement de réemploi, des intitulés Les armes de Jehan Barrat et Les armes de Jehenne Cambri, ces noms n'ayant aucun lien avec les titulaires en titre. Et à qui appartient la devise peinte sur les quatre côtés Bien Faire Vaint ? Comprise en langage courant par un on est gagnant à faire une bonne action, pourquoi ne pas s'approprier cette belle parole de sagesse ?   

    220px-Nicolas_Rolin.jpgL'identification du Maître de Flémalle reste un point assez controversé dans l'histoire des Primitifs flamands. Mentionné à plusieurs reprises dans les archives de la ville de Tournai, Robert Campin dirigeait un important atelier de peinture où il accueillait des apprentis dont Rogelet de la Pasture, natif de Tournai, le futur Rogier van der Weyden qui deviendra le peintre officiel de la ville de Bruxelles. Si les œuvres du Maître de Flémalle n'étaient pas signées, leur affinité picturale et leur ressemblance avec celles d'un van der Weyden, tout comme d'autres condisciples du même atelier, s'expliqueraient par une relation de maître à élève(s), d'où l'hypothèse que l'anonyme de Flémalle serait Robert Campin.

    Afin d'administrer au mieux son vaste territoire, Philippe le Bon entretenait une grosse bureaucratie, courtiers, conseillers ès lois et ès finances, soit une centaine de hauts fonctionnaires issus pour la plupart de la bonne bourgeoisie. Si notre Barthélemy Alatruye en faisait partie, le plus remarquable d'entre eux restera le fameux Nicolas Rolin [à gauche], chancelier à la cour de Bourgogne durant quarante ans et immortalisé par Rogier van der Weyden ainsi que Jan van Eyck dans La Vierge au chancelier Rolin.

    A l'instar de Nicolas Rolin et de son contemporain Barthélemy Alatruye, certains de ces notables se font peindre pour l'éternité, soit seuls soit en tant que donateurs sur des tableaux à motifs religieux. Et de retrouver notre Barthélemy Alatruye qui aurait commandé à Robert Campin une descente de Croix destinée à être placée au-dessus de l'autel de la chapelle familiale dans l'église de la Madeleine à Lille où la famille Alatruye possédait un caveau. On reconnaît la figure de Barthélemy Alatruye sous le faciès de Nicodème portant les jambes du Christ, personnage central d'une descente de Croix [à droite] peinte suivant un modèle [à gauche] dessiné au fusain, conservé au Cabinet des Estampes du Louvre.

    descente de croix2.jpg

    Quant à avoir quelques précisions sur Jehan Barrat ainsi que son épouse Jehenne Cambri, les premiers personnages peints sur le diptyque Alatruye-Pacy, une rapide recherche indique que Barrat était conseiller de l'empereur et maistre de sa chambre des comptes à Lille.

    En somme, on reste en famille !   

    Nicolas van Outryve d'Ydewalle

     

  • Un Noir à la Cour de Pierre le Grand, Abraham Pétrovitch Hanibal, aïeul africain du poète Alexandre Pouchkine

     C’est avec fierté que Pouchkine évoquait ses origines africaines : … mon arrière-grand-père
    Abraham Hanibal, filleul et pupille de Pierre le Grand, était nègre, fils d'un prince souverain !   
    L'ouvrage d'un slaviste africain rétablit certaines vérités historiques.

    Je suis originaire d'Afrique, d'illustre noblesse locale, né dans la ville de Logone sur les terres de mon père. Parti très jeune en Russie, je fus amené à Moscou dans la demeure du Souverain de glorieuse et éternelle mémoire, l'Empereur Pierre le Grand, puis baptisé suivant les rites de la religion orthodoxe, cérémonie à laquelle Sa Majesté Impériale daigna assister de son Auguste Personne en devenant mon parrain, et à partir de ce jour, je fus constamment aux côtés de Sa Majesté Impériale. Ainsi se présente le trisaïeul du poète, un homme au destin peu ordinaire, doté de talents exceptionnels : unique Africain à avoir été général en chef dans l'armée impériale russe, directeur général des fortifications et chef du Corps des Ingénieurs !

    Une vieille légende attribuait une origine éthiopienne au négrillon de Pierre le Grand. Aujourd'hui, sa véritable patrie d'origine est clairement identifiée grâce à une étude fouillée des archives existantes, mettant ainsi fin à d'interminables discussions entre historiens.

    pierre le grand, Hanibal, Logone, Pierre Tolstoï, Mountbatten, Pouchkine, Dieudonné Gnammankou Nous sommes au Nord du Cameroun dans la principauté de Logone. Le prince régnant est le miarré [prince] Brouha dont tout porte à croire qu'il est le père du jeune Hanibal, né vers 1696. La principauté subit régulièrement les incursions des Etats musulmans voisins, venus y chercher des esclaves, activité très lucrative s'il en est. Fait prisonnier en 1703, le fils du prince de Logone est vendu comme esclave puis conduit à Constantinople au sérail du sultan. Instruit selon les préceptes de l'Islam, il reçoit le prénom musulman d'Ibrahim. C'est alors que le destin du jeune Ibrahim va prendre un tournant historique fort inattendu …

    En ce début de XVIIIe siècle, la mode est aux négrillons : il y a des négrillons dans toutes les Cours d'Europe ! Pierre le Grand veut les siens et charge son ambassadeur à Constantinople, Pierre Tolstoï, un mien aïeul, de lui en procurer. Un marchand russe fait l'acquisition de trois enfants pour le compte de l'ambassade. J'espère qu'ils vous conviendront car ils sont noirs et très beaux. Votre Excellence peut garder ceux qui lui plairont et laisser le troisième à l'ambassadeur, car il m'a déjà tout réglé, fait savoir le marchand au chef de la Chancellerie à Moscou.

    Le tsar Pierre prend grand soin de son jeune protégé. L'adoptant comme filleul, il le fait baptiser sous le nom de Pierre Pétrovitch Pétrov [trois fois Pierre et fils de Pierre], bien que le garçon refusera toujours d'abandonner son prénom d'origine Abraham.

    Les années passent, le destin du jeune homme est étroitement lié à la volonté du tsar. En 1717, lors d'un voyage qui le mène à Amsterdam, Anvers, Bruxelles puis Paris, Pierre confie son protégé au duc de Maine, surintendant de l'éducation de Louis XV, afin de lui faire faire des études d'artillerie et de génie, la Russie manquant cruellement de cadres militaires compétents. Le Nègre du Czar s'intègre rapidement dans son nouveau milieu : les proches de la Cour de Versailles ne connaissaient-ils pas un autre Noir, le capitaine Aniaba, filleul du Roi-Soleil ? Les études coûtent cher et le train de vie en France ne l'est pas moins. A court d'argent, l'étudiant se porte volontaire dans le corps des ingénieurs français durant la guerre d'Espagne. Et c'est en tant que titulaire du brevet d'Ingénieur du Roy que le capitaine démissionnaire de l'armée française Abraham Pétrov rejoint Saint-Pétersbourg en 1723, où il est nommé ingénieur-consultant aux chantiers des nouveaux canaux maritimes. Chargé ensuite par le tsar d'enseigner les mathématiques et les fortifications, sa connaissance du français, du néerlandais et de l'allemand font du lieutenant-bombardier Pétrov le traducteur principal des ouvrages militaires étrangers à la bibliothèque de la Cour impériale.  

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    Pierre le Grand avec son filleul, âgé de 9 ans en 1705. Bibliothèque impériale de Saint-Pétersbourg.
    Le tambour Abraham Pétrov portant un turban blanc, sur un champ de bataille russe à l'âge de 12 ans.

    Son mariage avec une jeune Eudoxie ne lui apporte pas tout le bonheur souhaité. Ebloui par la grâce de la belle, Abraham veut l'épouser et y parvient, bien que la jeune fille soit secrètement amoureuse d'un lieutenant de marine. Neuf mois plus tard, gros scandale, Eudoxie accouche d'un bébé … blanc, exclupierre le grand,hanibal,logone,pierre tolstoï,mountbatten,pouchkine,dieudonné gnammankouant d'office la paternité de l'enfant à son mari ! Le divorce ne sera prononcé que bien plus tard, alors qu'Abraham se sera remis en ménage avec une balte d'origine suédoise, qui s'attachera à lui avec beaucoup d'affection : Ce diaple noir fait à moi enfants noirs et donne à eux des noms diapoliques !

    Lieutenant-colonel aux fortifications, ensuite général-major et gouverneur de la ville de Reval [devenue Tallin] en Estonie, décoré des ordres de Sainte Anne et de Saint Alexandre Nevski, il introduira une requête à la Cour par laquelle il prie Votre Majesté de légaliser ma noblesse par décret impérial et de m'accorder des armoiries en guise de souvenir pour ma descendance …

    Le négrillon de Pierre le Grand s'éteind à l'âge de 85 ans, père de sept enfants répertoriés dont l'un, Ossip Abramovitch, sera le grand-père du poète [illustration de droite]. Aujourd'hui, les descendants se retrouvent éparpillés de par le monde - certains parmi les Mountbatten britanniques, d'autres à Bruxelles - et il n'est pas impossible d'y rencontrer tel ou tel individu affichant, par les hasards de l'hérédité, peu ou prou un faciès du type négroïde !
            
    Nicolas van Outryve d'Ydewalle

    © Dieudonné Gnammankou, Abraham Hanibal, l'aïeul noir de Pouchkine, Présence Africaine Editions, Paris-Dakar, 1996. http://www.gnammankou.com/