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Mes histoires d'autrefois - Page 6

  • Barthélemy Alatruye (+1450), aïeul de Marie Aronio de Romblay (1843-1926)

    De Marie Aronio de Romblay à son aïeul Barthélemy Alatruye,
    haut fonctionnaire à la Cour du duc de Bourgogne,
    ou comment se faire portraiturer par le Maître de Flémalle

    Barthélemy Alatruye ? Greffier dès 1410 de la chambre des comptes à Lille puis maître aux chambres des comptes de Bruxelles et de Lille pour devenir ensuite conseiller à la Cour de Philippe le Bon, duc de Bourgogne. Décédé vers 1450, il est l'ancêtre à la 14ème génération de Marie Aronio de Romblay, épouse de Charles van Outryve d'Ydewalle (1840-1876). Une ascendance côté maternel par La Fonteyne, Fontaine de Santes, Moucque, Ricourt et Alatruye.

    Cette notice généalogique aurait pu en rester au stade d'une simple anecdote. Pourtant, il est écrit que les portraits de Barthélemy Alatruye et celui de son épouse Marie de Pacy, morte à Bruxelles en 1452, sont exposés au Musée d'Art Ancien de Bruxelles dans une salle dédiée à Rogier van der Weyden ! Le père de Marie fut quant à lui bourgeois d'Arras, secrétaire du Roi et également maître des comptes du duc de Bourgogne.

    A tout hasard, si on interrogeait Internet ? Et c'est ici que l'histoire commence : panneaux de bois peints par le célèbre Maître de Flémalle qui selon certaines sources ne serait pas de Flémalle mais bien de Tournai en la personne de Robert Campin (1380-1430) dont on dit qu'il est l'initiateur avec Jan van Eyck de la peinture des Primitifs flamands.

    3014808766_491e9277d4_b.jpg

    Ce diptyque offre quelques petites curiosités. Dûment répertorié par l'Institut Royal du Patrimoine Artistique, il en existe un original au Musée des Beaux-Arts de Tournai alors qu'une copie de la fin du XVIème siècle est conservée au Musée de Bruxelles. Datée de 1425, la peinture aurait été effectuée sur un tableau préexistant, ce qui explique la présence, au bas de l'encadrement de réemploi, des intitulés Les armes de Jehan Barrat et Les armes de Jehenne Cambri, ces noms n'ayant aucun lien avec les titulaires en titre. Et à qui appartient la devise peinte sur les quatre côtés Bien Faire Vaint ? Comprise en langage courant par un on est gagnant à faire une bonne action, pourquoi ne pas s'approprier cette belle parole de sagesse ?   

    220px-Nicolas_Rolin.jpgL'identification du Maître de Flémalle reste un point assez controversé dans l'histoire des Primitifs flamands. Mentionné à plusieurs reprises dans les archives de la ville de Tournai, Robert Campin dirigeait un important atelier de peinture où il accueillait des apprentis dont Rogelet de la Pasture, natif de Tournai, le futur Rogier van der Weyden qui deviendra le peintre officiel de la ville de Bruxelles. Si les œuvres du Maître de Flémalle n'étaient pas signées, leur affinité picturale et leur ressemblance avec celles d'un van der Weyden, tout comme d'autres condisciples du même atelier, s'expliqueraient par une relation de maître à élève(s), d'où l'hypothèse que l'anonyme de Flémalle serait Robert Campin.

    Afin d'administrer au mieux son vaste territoire, Philippe le Bon entretenait une grosse bureaucratie, courtiers, conseillers ès lois et ès finances, soit une centaine de hauts fonctionnaires issus pour la plupart de la bonne bourgeoisie. Si notre Barthélemy Alatruye en faisait partie, le plus remarquable d'entre eux restera le fameux Nicolas Rolin [à gauche], chancelier à la cour de Bourgogne durant quarante ans et immortalisé par Rogier van der Weyden ainsi que Jan van Eyck dans La Vierge au chancelier Rolin.

    A l'instar de Nicolas Rolin et de son contemporain Barthélemy Alatruye, certains de ces notables se font peindre pour l'éternité, soit seuls soit en tant que donateurs sur des tableaux à motifs religieux. Et de retrouver notre Barthélemy Alatruye qui aurait commandé à Robert Campin une descente de Croix destinée à être placée au-dessus de l'autel de la chapelle familiale dans l'église de la Madeleine à Lille où la famille Alatruye possédait un caveau. On reconnaît la figure de Barthélemy Alatruye sous le faciès de Nicodème portant les jambes du Christ, personnage central d'une descente de Croix [à droite] peinte suivant un modèle [à gauche] dessiné au fusain, conservé au Cabinet des Estampes du Louvre.

    descente de croix2.jpg

    Quant à avoir quelques précisions sur Jehan Barrat ainsi que son épouse Jehenne Cambri, les premiers personnages peints sur le diptyque Alatruye-Pacy, une rapide recherche indique que Barrat était conseiller de l'empereur et maistre de sa chambre des comptes à Lille.

    En somme, on reste en famille !   

    Nicolas van Outryve d'Ydewalle

     

  • Un Noir à la Cour de Pierre le Grand, Abraham Pétrovitch Hanibal, aïeul africain du poète Alexandre Pouchkine

     C’est avec fierté que Pouchkine évoquait ses origines africaines : … mon arrière-grand-père
    Abraham Hanibal, filleul et pupille de Pierre le Grand, était nègre, fils d'un prince souverain !   
    L'ouvrage d'un slaviste africain rétablit certaines vérités historiques.

    Je suis originaire d'Afrique, d'illustre noblesse locale, né dans la ville de Logone sur les terres de mon père. Parti très jeune en Russie, je fus amené à Moscou dans la demeure du Souverain de glorieuse et éternelle mémoire, l'Empereur Pierre le Grand, puis baptisé suivant les rites de la religion orthodoxe, cérémonie à laquelle Sa Majesté Impériale daigna assister de son Auguste Personne en devenant mon parrain, et à partir de ce jour, je fus constamment aux côtés de Sa Majesté Impériale. Ainsi se présente le trisaïeul du poète, un homme au destin peu ordinaire, doté de talents exceptionnels : unique Africain à avoir été général en chef dans l'armée impériale russe, directeur général des fortifications et chef du Corps des Ingénieurs !

    Une vieille légende attribuait une origine éthiopienne au négrillon de Pierre le Grand. Aujourd'hui, sa véritable patrie d'origine est clairement identifiée grâce à une étude fouillée des archives existantes, mettant ainsi fin à d'interminables discussions entre historiens.

    pierre le grand, Hanibal, Logone, Pierre Tolstoï, Mountbatten, Pouchkine, Dieudonné Gnammankou Nous sommes au Nord du Cameroun dans la principauté de Logone. Le prince régnant est le miarré [prince] Brouha dont tout porte à croire qu'il est le père du jeune Hanibal, né vers 1696. La principauté subit régulièrement les incursions des Etats musulmans voisins, venus y chercher des esclaves, activité très lucrative s'il en est. Fait prisonnier en 1703, le fils du prince de Logone est vendu comme esclave puis conduit à Constantinople au sérail du sultan. Instruit selon les préceptes de l'Islam, il reçoit le prénom musulman d'Ibrahim. C'est alors que le destin du jeune Ibrahim va prendre un tournant historique fort inattendu …

    En ce début de XVIIIe siècle, la mode est aux négrillons : il y a des négrillons dans toutes les Cours d'Europe ! Pierre le Grand veut les siens et charge son ambassadeur à Constantinople, Pierre Tolstoï, un mien aïeul, de lui en procurer. Un marchand russe fait l'acquisition de trois enfants pour le compte de l'ambassade. J'espère qu'ils vous conviendront car ils sont noirs et très beaux. Votre Excellence peut garder ceux qui lui plairont et laisser le troisième à l'ambassadeur, car il m'a déjà tout réglé, fait savoir le marchand au chef de la Chancellerie à Moscou.

    Le tsar Pierre prend grand soin de son jeune protégé. L'adoptant comme filleul, il le fait baptiser sous le nom de Pierre Pétrovitch Pétrov [trois fois Pierre et fils de Pierre], bien que le garçon refusera toujours d'abandonner son prénom d'origine Abraham.

    Les années passent, le destin du jeune homme est étroitement lié à la volonté du tsar. En 1717, lors d'un voyage qui le mène à Amsterdam, Anvers, Bruxelles puis Paris, Pierre confie son protégé au duc de Maine, surintendant de l'éducation de Louis XV, afin de lui faire faire des études d'artillerie et de génie, la Russie manquant cruellement de cadres militaires compétents. Le Nègre du Czar s'intègre rapidement dans son nouveau milieu : les proches de la Cour de Versailles ne connaissaient-ils pas un autre Noir, le capitaine Aniaba, filleul du Roi-Soleil ? Les études coûtent cher et le train de vie en France ne l'est pas moins. A court d'argent, l'étudiant se porte volontaire dans le corps des ingénieurs français durant la guerre d'Espagne. Et c'est en tant que titulaire du brevet d'Ingénieur du Roy que le capitaine démissionnaire de l'armée française Abraham Pétrov rejoint Saint-Pétersbourg en 1723, où il est nommé ingénieur-consultant aux chantiers des nouveaux canaux maritimes. Chargé ensuite par le tsar d'enseigner les mathématiques et les fortifications, sa connaissance du français, du néerlandais et de l'allemand font du lieutenant-bombardier Pétrov le traducteur principal des ouvrages militaires étrangers à la bibliothèque de la Cour impériale.  

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    Pierre le Grand avec son filleul, âgé de 9 ans en 1705. Bibliothèque impériale de Saint-Pétersbourg.
    Le tambour Abraham Pétrov portant un turban blanc, sur un champ de bataille russe à l'âge de 12 ans.

    Son mariage avec une jeune Eudoxie ne lui apporte pas tout le bonheur souhaité. Ebloui par la grâce de la belle, Abraham veut l'épouser et y parvient, bien que la jeune fille soit secrètement amoureuse d'un lieutenant de marine. Neuf mois plus tard, gros scandale, Eudoxie accouche d'un bébé … blanc, exclupierre le grand,hanibal,logone,pierre tolstoï,mountbatten,pouchkine,dieudonné gnammankouant d'office la paternité de l'enfant à son mari ! Le divorce ne sera prononcé que bien plus tard, alors qu'Abraham se sera remis en ménage avec une balte d'origine suédoise, qui s'attachera à lui avec beaucoup d'affection : Ce diaple noir fait à moi enfants noirs et donne à eux des noms diapoliques !

    Lieutenant-colonel aux fortifications, ensuite général-major et gouverneur de la ville de Reval [devenue Tallin] en Estonie, décoré des ordres de Sainte Anne et de Saint Alexandre Nevski, il introduira une requête à la Cour par laquelle il prie Votre Majesté de légaliser ma noblesse par décret impérial et de m'accorder des armoiries en guise de souvenir pour ma descendance …

    Le négrillon de Pierre le Grand s'éteind à l'âge de 85 ans, père de sept enfants répertoriés dont l'un, Ossip Abramovitch, sera le grand-père du poète [illustration de droite]. Aujourd'hui, les descendants se retrouvent éparpillés de par le monde - certains parmi les Mountbatten britanniques, d'autres à Bruxelles - et il n'est pas impossible d'y rencontrer tel ou tel individu affichant, par les hasards de l'hérédité, peu ou prou un faciès du type négroïde !
            
    Nicolas van Outryve d'Ydewalle

    © Dieudonné Gnammankou, Abraham Hanibal, l'aïeul noir de Pouchkine, Présence Africaine Editions, Paris-Dakar, 1996. http://www.gnammankou.com/

  • Si l'Almanach de Saint-Pétersbourg m'était conté …

    Prestigieux prédécesseur des "Carnet Mondain", "High Life" et autre "Bottin Mondain",
    l'annuaire de la bonne société russe paraît pour la dernière fois en 1913,
    la guerre puis la Révolution bolchevique mettant brutalement ses membres aux abonnés absents.  

    Témoin d'une époque cruellement vécue par les très rares survivants d'aujourd'hui, l'Almanach de Saint-Pétersbourg constitue un émouvant livre de souvenirs où la mémoire des disparus côtoie le caractère suranné et désuet de ses annonces publicitaires ...

    Sous-titré Cour, Monde et Ville, il s'adresse tant à la société russe qu'aux étrangers en séjour en Russie à la "merci des guides et commissionnaires d'hôtel", annomod_article4675255_1.jpgnce-t-il en préambule. Au prix de 4 roubles à Pétersbourg, 8 marks à Leipzig ou Vienne, 10 francs à Paris, on pouvait également se le procurer à Londres, New York ou Washington.

    A tout seigneur tout honneur, la rubrique Cour est consacrée à la famille impériale : Sa Majesté Impériale Nicolaï Alexandrovitch, Empereur et Autocrate de toutes les Russies, tsar de Moscou, Kiev, Vladimir, Novgorod, etc., seigneur des pays d'Iverie, Cartalinie, Karbardinie, etc., souverain des princes circassiens et montagnards, etc., bref, un relevé géographique sinon topographique des glorieuses possessions de l'empire russe, suivi d'une longue litanie d'altesses impériales, les Augustes Membres, dont certaines périront tragiquement quatre ans plus tard sous la faucille et le marteau bolcheviques.

    A la Cour du tsar sied une publicité de standing : fournisseur des Cours d'Angleterre, de Grèce et d'Espagne ainsi que celle du roi du Siam, le bijoutier Cartier se rappelle au bon souvenir de sa clientèle impériale, tandis que la maison Heidsieck propose ses grands vins de Champagne en Monopole sec, Goût américain et Monopole brut.

    Les Frederiks.jpgtitulaires des Charges de Cour - chambellan, grand-maître, grand-maréchal, grand-veneur, écuyer, dame et demoiselle d'honneur - sont innombrables, tous portant des noms chargés d'histoire sans qui l'empire ne serait pas. A leur tête, le vieux comte Frédericks, ministre de la Cour Impériale et des Apanages, chef de la Maison Militaire de Sa Majesté l'Empereur. Il dispose d'une ligne téléphonique directe, le 1-20, coupée depuis près d'un siècle.

    Les pages de l'Almanach se rapportant au Corps diplomatique nous apprennent que le royaume de Belgique est représenté par le comte Conrad de Buisseret Steenbecque de Blarenghien, ministre plénipotentiaire, assisté de Bernard de l'Escaille et de Florent de Selys de Fanson, respectivement conseiller et secrétaire. Mais on est surpris d'apprendre que nos diplomates ne reçoivent que de 13.30h à 15h, alors que la légation du shah de Perse affichent ses heures de chancellerie de 10h à 17h ! La comtesse Frédéric de Pourtalès, épouse de l'ambassadeur du Kaiser à Saint-Pétersbourg, doyen du corps diplomatique, reçoit le lundi au 41, rue Morskaïa. Originaire du duché de Mecklenbourg-Schwerin, l'on sait que ce Pourtalès prussianisé est issu de l'émigration française de 1789.

    Précédant la liste mondaine, la rubrique Nécrologie nous renvoie à la pieuse mémoire des chers défunts dont Maria Tolstoï,maria tolstoï.jpg une mienne aïeule maternelle, décédée en son couvent le 5 avril 1912, deux ans après son illustre frère l'écrivain. Mariée très jeune à un cousin Tolstoï, du genre "Henry VIII campagnard et déplaisant" selon un mot de Tourguéniev qui la poursuivit aussi de ses assiduités qui ne furent pas que littéraires, elle rompt à la naissance de son quatrième enfant, bien décidée à ne plus être la "première sultane du harem" de son despote de mari qui s'affiche ouvertement avec ses différentes maîtresses. Reprenant goût à la vie, elle rencontre un beau Suédois dont elle aura une fille, au grand dam de son frère Léon : "Gentille, gentille et mille fois chère amie Machenka,  j'ai pleuré et pleure encore en t'écrivant …" Après un temps d'errance, elle retrouve paix et sérénité au couvent de Schamordino où elle passera les dernières années de sa vie comme nonne. A l'image de certaines tsarines veuves ou répudiées, il était courant pour un veuf ou une veuve de la bonne société russe d'entrer dans les ordres, si pas de fonder soi-même un couvent avec ses propres deniers. Un salut de l'âme assuré !

    "Nous avons cru devoir supprimer la particule de devant les noms de familles russes", déclare l'Almanach avec moultes précautions. Partie intégrale du nom, elle ne peut précéder un nom russe, sauf lorsqu'il est d'extraction étrangère et que la particule sert à démontrer la noblesse dans le pays d'origine. "Cependant, nous admettons fort bien qu'à l'étranger beaucoup de Russes tiennent à indiquer extérieurement leur classe, c'est à dire en traduisant leur état de noble par la particule de, le cas échéant von," conclut l'Almanach.

    C'est donc avec la particule qu'est repris Jacques de Danzas, gentilhomme de la Chambre de S.M. l'Empereur. Descendant d'un émigré alsacien à la Révolution française, un grand-oncle ami et témoin officiel de Pouchkine lors de son duel en 1837 et aujourd'hui, une noria de camions français des Transports Danzas que l'on croise régulièrement sur nos routes. Le pedigree de madame Charlotte de Bodisco vaut son pesant de quartiers : les Bodisco se rattachent à un Piter Bodisco, originaire de Venise mais vivant à Bruges à la fin du XVIe siècle. Un descendant à la 5e génération, agent commercial pour le compte de Pierre le Grand, émigre en Russie, y fait souche et est anobli, engendrant des conseillers d'Etat, un ambassadeur, deux généraux et un contre-amiral.

    "N'oubliez jamais que chaque visite au théâtre équivaut à une tension de nerfs et que, faute de conversation animée, tout le monde a l'air fatigué et peu à son avantage," diagnostique l'Eau de Cologne 4711 qui ajoute : "Vous pouvez même vous en servir pendant la représentation, votre voisin n'en ressentira pas désagréablement l'odeur." Et de citer d'illustres utilisateurs : l'empereur d'Autriche, la reine mère d'Italie et le shah de Perse !

    La société russe se décline diversément, qu'elle soit issue de plus de mille ans d'histoire ou tout simplement péripétie ou soubresaut de la petite histoire si pas de fugitives histoires d'alcôves. Au départ des familles princières rurikides Obolensky, Gagarine, Schakovskoy et autres Scherbatov, nées de Rurik, fondateur de l'empire en 862, au comte Bobrinsky, fruit des amours secrètes de Catherine de Russie et de son favori du moment Grigori Orlov, bien des noms répertoriés dans l'Almanach de Saint-Pétersbourg battent le rappel d'un passé historique mouvementé.

    Alexandre Alexandrovitch Pouchkine, fils du grand poète et dont l'unique descendant porteur du nom vit aujourd'hui paisiblement à Bruxelles, tout en cousinant avec certains Mountbatten britanniques. Rostopchine, du nom de celui qui fit brûler Moscou lors de l'invasion des troupes napoléoniennes et qui nous légua sa fille, la comtesse de Ségur, dont les talents littéraires firent battre le cœur de nos grands-mères. Les comtes baltes von Sievers dont est issu Alexandre von Sievers, acteur de théâtre bien connu chez nous.

    Suivant l'usage protocolaire, le prince Wladimir Anatoliévitch Bariatinsky, aide de camp général de l'empereur et attaché à "l'Auguste Personne de S.M. l'Impératrice Marie Féodorovna", est qualifié de Haute Excellence. Issue de Yaroslav-le-Sage dont la fille Anne devint reine de France en 1050, la mouvance Bariatinsky remplit plusieurs recueils généalogiques dans lesquels s'égrène un chapelet de cousins-cousines belges : Coninck de Merckem, Harou, Hennin de Boussu Walcourt, Misson, Outryve d'Ydewalle, Regout, Terwangne, Valcke, etc., apparentés au-delà des générations et des frontières à quelques noms des plus fréquentables, Battenberg, Metternich, Pouchkine, Sturdza, Alexandre de Yougoslavie, les enfants du premier mariage de l'archiduc Rodolphe d'Autriche, sans oublier l'altière Denise Sauvage de Brantes, épouse d'un certain Valéry Giscard d'Estaing ...

    La vue courte ? Lunettes, pince-nez, faces à main, jumelles de théâtre, l'opticien M., commissionnaire des universités de Moscou et d'Odessa nous étale ses articles. Au cinéma ce soir ? Sur commande : séances cinématographiques dans les "maisons particulières, sous la direction de mécaniciens experts, lanternes de projection fixes, programmes des plus choisis." Besoin de domestiques et de buffetiers pour vos dîners, soirées ou bals ? Rien de plus simple : adressez-vous à Théodore Zeest, ancien chef de cuisine de feu le grand-duc Alexis Alexandrovitch, affecté au Yacht Club Impérial.

    P1050817.jpgIl y a longtemps que la ligne 18-45 ne répond plus au magnifique palais des princes Youssoupov, parents du jeunfelix-youssoupov-3-serov.jpge Félix, 26 ans en 1913 et futur assassin du staretz Raspoutine ! Les Youssoupov passaient pour être plus riches que les Romanoff. Le père de Félix ne jouissait-il pas, selon le bon mot d'un grand-duc, d'un "crédit illimité avec trois titres d'emprunt" ? En effet, la mère de Félix, dernière porteuse du nom, avait épousé le fils d'un enfant naturel - affirmait-on en coulisse - de Frédéric-Guillaume IV de Prusse. Celui-ci reçut un nom, épousa une comtesse, en prit le nom et le titre. Le fils, comte, épousa la dernière princesse Youssoupov et en prit le nom et le titre. Ainsi va la généalogie !

    Snobisme oblige, madame veuve Nathalie Alexeïevna B. signale à l'attention du lecteur que sa propriété de campagne appartient à la famille "depuis plus de 400 ans", tandis qu'un certain Arthur Macpherson se proclame "british subject, prominent money broker" et "great supporter of all kind of sports".

    Une princesse Schakovskoy rappelle avec dignité que feu son mari, officier de marine, a sombré en 1905 à bord du navire de guerre Petropavslosk en rade de Port-Arthur, lors du sanglant conflit avec le Japon. Le prince Alexandre Nicolaïevitch Obolensky, préfet de Saint-Pétersbourg durant la guerre, subira les foudres de l'impératrice : "Obolensky est un imbécile, s'insurge-t-elle dans une lettre au tsar, c'est un vrai scandale : on ne peut plus trouver de farine en ville et les gens font la queue devant les boutiques, l'organisation est détestable ..."

    Coincée entre les rubriques Leçons de piano et Légumes séchés, Alexandra Olsoufiev propose ses services de lectrice pour "vos après-midi de tricots". Plus loin, une Elisabeth Müller se dit très recommandée comme masseuse, du temps où cette profession n'avait pas encore été détournée de son appellation première. Et madame Badière, modiste à Paris, de proposer ses "boas pour dames, coiffures de théâtre, manchons et plumes, fleurs artificielles pour chapeaux et robes de bal."

    Certaines publicités nous laissent perplexes : une machine de nettoyage par le vide, servant également au massage et à la désinfection, ainsi qu'un laboratoire médical vantant ses services tant pour les embaumements que pour l'examen hygiénique et chimique des aliments !  

    Ce220px-War_and_peace_1956.jpg ne sont pas tant les noms ni les alliances qui constituent le prestige de la noblesse russe mais bien la distinction de l'origine et l'ancienneté du nom. Aussi, en province, sait-on faire la différence entre les mérites généalogiques et l'antiquité d'un nom, même sans titre. Les Soukhotine sont de ceux-là, comme Michel Sergueïvitch Soukhotine, gendre de Léon Tolstoï et membre de la Douma d'Empire. Aujourd'hui, son arrière-petite-fille Lisa fut la dernière épouse de feu l'acteur Mel Ferrer qui joua en son temps dans le film Guerre et Paix le rôle du prince Bolkonsky, alias Nicolas Volkonsky, grand-père de Léon Tolstoï. On connaît l'épilogue du film : Bolkonsky-Ferrer tombe amoureux de l'héroïne du roman, la belle Natacha Rostov, à la ville Audrey Hepburn qui deviendra son épouse ! Certains quartiers Soukhotine pourraient faire pâlir les âmes prudes : Grigori Potemkine, prince, amant et grand favori de Catherine II de Russie ; Vassily Davydoff, décabriste exilé en Sibérie après sa participation au complot avorté de décembre 1825 contre le nouveau tsar Nicolas Ier ; Serge Soukhotine, coauteur dans l'assassinat du moine Raspoutine …

    Nicolas Alexeïevitch Maklakoff est ministre de l'Intérieur, ce qui lui vaut à la Révolution le privilège d'être fusillé par les Bolcheviques, Marie Maklakoff.jpgavides de liquider les suppôts sanguinaires du tsarisme abhorré. Née princesse Obolensky, son épouse réussit néanmoins à émigrer hors de Russie et à s'installer dans le Nord de la France. Enterrée à Menin, sa tombe sera profanée cinquante ans plus tard, provoquant la une d'un journal west-flandrien local : "Qui a détruit la tombe d'une princesse russe ?" Le coupable court toujours.

    Serge Victorovitch Spetschinsky est officier au Régiment des Gardes à Cheval à Saint-Pétersbourg ; son épouse, née princesse Galitzine, est dame d'honneur à la Cour. En émigration, leur fils Victor aura été président de l'Union de la Noblesse russe en Belgique, tandis qu'une petite-fille de ce dernier, Laetitia Spetschinsky, est professeure et chercheuse dans le secteur des relations Union Européenne-Russie à l'Université d'Ottignies LLN. Encourageant avec bonheur l'étude des relations du pays de ses ancêtres avec l'Europe occidentale, elle organisa il y a quelques années la venue de l'ex-président Gorbatchev qui fut, quant à lui, le tsar de la Perestroïka.

    Une petite faim ? Des amis à dîner ce soir ? Sous le slogan selon lequel la gourmandise est "un amour raffiné et désordonné de la bonne chère", la maison Aux Gourmets déclare fournir sans concurrence possible "une table nourrissante, fraîche, copieuse et saine, répondant aux exigences les plus raffinées du gourmand contemporain, ainsi qu'un assortiment fin et recherché de produits pour déjeuners, dîners et soupers de gala." Bien avant nos problèmes de traçabilité des produits alimentaires, la maison ne manque pas d'ajouter que "si la gastronomie est la connaissance raisonnée de tout ce qui peut être mangé", le commerce entier se trouve sous la surveillance constante d'un médecin !

    DGolitsyn_COA.jpgescendants du grand-duc Guédimine de Lithuanie, fondateur de la dynastie des Jagellon qui régna sur la Pologne et la Hongrie, les princes Galitzine - du sobriquet Golitsa, gantelet - sont à la généalogie russe ce que les lapins ne sont pas à la myxomatose. Très nombreux, résistants aux outrages du temps et aux aléas de l'histoire, ils ont entrepris d'en rédiger eux-mêmes quelques glorieux chapitres : chef d'armée sous Ivan-le-Terrible, candidat au trône des Romanov, compagnon du jeune tsar Pierre puis feld-maréchal, persécuté par une tsarine, envoyé extraordinaire à Londres, vice-chancelier sous Catherine II, général combattant Napoléon Bonaparte, ministre du tsar Alexandre Ier mais adversaire de Nicolas Ier, protecteur de Beethoven et enfin, commandant en chef des troupes du Caucase … le tout en l'espace de trois siècles.

    Une branche s'établit vers 1820 en France, devenant par la même occasion catholique et châtelaine via des alliances Bertier de Sauvigny, La Roche-Aymon, Grammont, Luynes et d'autres. En 1860, un prince Paul Galitzine est 1er secrétaire de la légation de Russie à Bruxelles. Ses parents et sa sœur Olga résident également dans notre royaume. "Cette jeune altesse slave rencontra dans la société bruxelloise un parfait gentilhomme, le comte Raymond Cornet de Grez d'Elzius", relate Louis Robyns de Schneidauer dans Le Parchemin de février 1937. Le contrat de mariage, passé en 1861 devant notaire, doit être le dernier du genre en Belgique : quelques mois avant l'abolition du servage en Russie, la fiancée n'apportait-elle pas en dot un certain nombre de "villages avec autant de milliers d'âmes" ? Et ils furent heureux, eurent des enfants ainsi qu'une belle descendance, d'Anethan, Bonaert, Broqueville, Carette, Liedekerke, Marmol, d'Ursel, Villegas, à coup sûr bien de chez nous mais dont l'ADN risque d'être fort éloigné du modèle standard !

    En voyage ou en séjour prolongé à l'étranger ? "Nous appelons l'attention du lecteur sur les avantages que l'Almanach présente pour la publicité par le fait qu'il se trouve dans tous les ministères ainsi que dans tous les hôtels fréquentés par la haute société russe et étrangère, et à cause de la vogue dont il jouit", clame-t-il avec fierté. Le Grand Hôtel de Russie à Rome se déclare de "tout premier ordre, fréquenté par la société russe", tandis que l'hôtel de Grande-Bretagne à Cannes, haut lieu de l'aristocratie russe, se décrit comme "l'un des plus beaux hôtels de la Riviera française, fréquenté par l'élite de la colonie étrangère". Précurseur du Guide du Routard pour aristocrate fauché, l'hôtel Anker à Bayreuth conseille de s'adresser par écrit à son Comité de logement en indiquant le prix souhaité par journée ainsi que la durée du séjour.  

    Vous cherchez à vous offrir un pied-à-terre dans l'Allemagne impériale ? Faites appel à l'architecte Ernst B. à Essen : construction de villas, hôtels particuliers et habitations seigneuriales. Plus modeste, la pension von Finck à Berlin, Postdammer Strasse, tenue par Frau von Witzleben, offre "Elektrische Licht, Gute Küche, Fahrstuhl, Beste Gesellschaft, Zentrale Lage" (électricité, bonne chère, ascenseur, société de standing, situation centrale). Problèmes de santé ? La maison St Blasien en Forêt Noire, sous la haute protection de Son Altesse Royale la grande-duchesse Louise de Bade, accepte les maladies des nerfs et du cœur, les affections du tube digestif, l'anémie et autres maladies intérieures chroniques, mais exclue les phtisiques.

    Cher lecteur de l'Almanach, avez-vous une remarque à formuler, une suggestion à faire ? "Prière de bien vouloir noter, soit en français soit en russe, toute communication, modification ou rectification jugée utile, en l'envoyant à la Direction de l'Almanach de Saint-Pétersbourg, Morskaïa 4, téléphone 144-79."

    Edité une première fois en 1910 puis suspendu pour cause de guerre après 1913, l'Almanach de Saint-Pétersbourg n'aura connu qu'une brève existence, toute la bonne société russe disparaissant brutalement dans la tourmente bolchevique de 1917 pour émigrer ensuite aux quatre coins du globe …

    Nicolas van Outryve d'Ydewalle