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25/01/2012

Elisabeth Vigée - Le Brun, peintre et mémorialiste parmi les salons de Moscou et de Saint-Pétersbourg

Portraitiste et amie fidèle de Marie-Antoinette, fuyant les tourments de la Révolution française,
peignant et dépeignant la bonne société des capitales européennes,
elle est reçue à bras ouverts à la Cour de Catherine II et par les grandes familles russes.
Souvenirs et portraits d’une société d’autrefois.

"Tu seras peintre, mon enfant, ou jamais il n’en sera", s’exclame avec enthousiasme le père de la petite Elisabeth, huit printemps à peine. Crayonnant sans cesse et partout depuis l’âge de six ans, remplissant vlbflor4.jpgses cahiers d’écolière de petites têtes de face et de profil, traçant au charbon des figures et des paysages sur les murs des dortoirs, elle entame sa carrière à quinze ans et fait son premier portrait de Marie-Antoinette à vingt-quatre ans.

Quelques dix ans plus tard, "l’affreuse année 1789 était commencée et la Terreur s’emparait déjà de tous les esprits sages", écrit-elle dans ses Mémoires, contrainte de fuir son pays parce qu’elle est l’amie de l’Autrichienne et de sa clique d’aristos.

Chemins d’exil et séjours au sein d’une société cosmopolite où l’art de plaire se conjugue encore avec la douceur de vivre … "Peu de jours après mon arrivée à Vienne, je fis connaissance avec le baron et la baronne de Strogonoff qui me prièrent tous deux de faire leurs portraits. La baronne se faisait aimer par sa douceur et par son extrême bienveillance ; quant à son mari, il possédait un charme supérieur pour animer la société ; il faisait les délices de Vienne en donnant des soupers, des spectacles et des fêtes, où chacun se pressait de se faire inviter."

Au 15ème siècle, les Stroganoff sont de richissimes marchands, propriétaires de terres immenses. En 1446, un grand-duc de Moscou est fait prisonnier par les Tatares qui réclament une rançon de 200.000 roubles. Les caisses de l’Etat sont vides : c’est la famille Stroganoff qui verse la rançon ! Yvan-le-Terrible charge ensuite les Stroganoff de faire la conquête de la Sibérie et de la coloniser. Admis dans l’aristocratie sous Pierre-le-Grand, ils sont les plus gros propriétaires terriens de l’Empire.
 
"A Vienne, je suis allée à plusieurs bals, particulièrement à ceux que donnait l’ambassadeur de Russie, le comte de Rasowmoffski, qu’on pouvait appeler des fêtes charmantes. On y dansait la valse avec une telle fureur, que je ne pouvais concevoir comment toutes ces personnes, en tournant de la sorte, nestroganov,razoumovsky,catherine ii,orloff,dolgorouky,galitzine,obolensky,gagarine,scherbatov,schakovskoï,stanislas-auguste poniatowski,caroline murat s’étourdissaient pas au point de tomber."
 
Les Razoumovsky ou l’histoire d’une prodigieuse ascension. Alexis, fils du paysan Grégory Razoum, est chantre à la chapelle impériale ; il est bel homme et sa voix ne l’est pas moins. L’impératrice Elisabeth Pétrovna, fille de Pierre-le-Grand, a de l’oreille et du goût ; un mariage secret donne plusieurs enfants, le père est fait maréchal et la famille est dotée de 120.000 serfs ! Son neveu, André Razoumovsky, ambassadeur à la Cour d’Autriche [ci-contre], prince sérénissime, sera ministre plénipotentiaire au Congrès de Vienne et Beethoven lui dédiera sa Symphonie Pastorale.

"Je ne pensais donc nullement à quitter l’Autriche, lorsque l’ambassadeur de Russie et plusieurs de ses compatriotes me pressèrent vivement d’aller à Saint-Pétersbourg où l’on m’assurait que l’impératrice me verrait arriver avec un extrême plaisir."  

L’accueil que lui réserve Catherine II est chaleureux. "L’aspect de cette femme si célèbre me faisait une telle impression, qu’il m’était impossible de songer à autre chose qu’à la contempler. Le génie paraissait siéger sur son front large et très élevé. Elle me dit aussitôt avec un son de voix plein de douceur, un peu gras pourtant : Je suis charmée, Madame, de vous recevoir ici ; votre réputation vous avait devancée. J’aime beaucoup les arts, et surtout la peinture. Je ne suis pas connaisseur, mais amateur."
 
Aussitôt invitée à se rendre dans les "meilleures et les plus agréables maisons", notre portraitiste retrouve à Saint-Pétersbourg plusieurs de ses anciennes connaissances, comme le baron Stroganoff, il est maintenant titré comte, grand amateur d’art et propriétaire d’une superbe collection de tableaux. Tous les dimanches, il donne une grande réception dans "une charmante cazin à l’italienne", propriété de campagne sur une île bordant la capitale.

troubetzkoï - stroganov.jpg

La princesse Anne Sergueïevna Troubetskoï (1765-1824) et son mari,
le comte Grigori Alexandrovitch Stroganov (1770-1857), ancêtres de l'auteur de ces lignes

"J’avais remarqué qu’à Saint-Pétersbourg la haute société ne formait, pour ainsi dire, qu’une famille, tous les nobles étaient cousins les uns des autres ; à Moscou, où la population est beaucoup plus nombreuse, la société devient presque un public. Par exemple, il peut tenir 6.000 personnes dans la salle de bal où se réunissent les premières familles. Une foule de seigneurs, possédant des fortunes colossales, se plaisent à tenir table ouverte, au point qu’un étranger connu, ou bien recommandé, n’a jamais besoin d’avoir recours au restaurateur. Il trouve partout un dîner, un souper, il n’a que l’embarras du choix.

"Le fameux comte Orloff vint me voir, l’un des assassins de Pierre III. C’était un homme colossal, et je me rappelle qu’il portait au doigt un diamant remarquable par son énorme grosseur." Mariée à Pierre de Holstein-Gottorp, Catherine n’empêchera pas l’élimination de son odieux mari par les frères Orloff, ce qui fera dire aux Russes : Le trône de Russie n’est ni héréditaire, ni électif, il est occupatif !… Le jour de l’avènement de la nouvelle tsarine, les cinq frères sont titrés comte et l’un deux, Grigori, devient titulaire de la fonction enviée de favori de l’impératrice, donnant ainsi naissance à la lignée des comtes Bobrinsky dont la descendance est aujourd’hui loin d’être éteinte.

"Tous les soirs j’allais dans le monde ; je me plaisais dans ces réunions journalières, où je retrouvais toute l’urbanité, toute la grâce d’un cercle français ; car, pour me servir de l’expression de la princesse Dolgorouki, il semble que le bon goût ait sauté à pieds joints de Paris à Saint-Pétersbourg. Deux maisons extrêmement recherchées étaient celles de la princesse Galitzin et de la princesse Dolgorouki ; il existait même entre ces deux dames, relativement à leurs soirées, une sorte de rivalité. La première, moins belle que la princesse Dolgorouki, était plus jolie. Elle avait infiniment d’esprit, mais elle était fantasque à l’excès."

Du surnom de Golitsa, gantelet, issus du grand-duc Guédimine de Lituanie qui régna sur la Pologne et la Hongrie au XIIIème siècle, les princes Galitzine sont indissociables de l’histoire de l’empire, ayant donné un nombre considérable d’hommes d’Etat prestigieux. "Je ne saurais dire combien il y avait à Moscou, à l’époque où je m’y trouvais, de princes, et surtout de princesses Galitzin", ajoute Elisabeth Vigée - Le Brun, alors que les descendants actuels se retrouvent disséminés aux quatre coins de la planète et que certains font parfois la une des revues mondaines sur papier glacé !

Les soupers de la princesse Dolgorouki étaient charmants ; elle y réunissait le corps diplomatique, les étrangers les plus marquants, et chacun s’empressait de s’y rendre, tant la maîtresse de maison était aimable. Aucune femme, je crois, n’avait plus de dignité dans sa personne et dans ses manières ; elle désira que je fisse son portrait et j’eus le plaisir de la satisfaire entièrement. Le portrait fini, elle m’envoya une fort belle voiture et mit à mon bras un bracelet, fait d’une tresse de cheveux, sur laquelle des diamants sont arrangés de manière qu’on y lit Ornez celle qui orne son siècle."

galitzine - dolgorouky.jpg

La princesse Eudocia Ivanovna Galitzine en "Flore" (1799)
et la princesse Catherine Feodorovna Dolgorouky (1796), huiles sur toiles

Lignée princière rurikide au même titre que les Obolensky, Gagarine, Scherbatov et autres Schakovskoy, Katarzyna_Dolgorukaja.jpgles Dolgorouki remontent au viking Rurik, fondateur en 862 de l’empire russe et dont l’arrière-petit-fils, Saint Vladimir, grand-duc de Kiev, introduisit un siècle plus tard le christianisme en Russie. L’histoire se souvient également des amours secrètes, elles firent scandale à la Cour, d’une gracieuse Catherine Dolgorouki [ci-contre] dont Romy Schneider fut l’interprète à l’écran. Maîtresse puis épouse du tsar Alexandre II, titrée princesse Yourievski avec qualification d’Altesse Impériale.
 
Et notre portraitiste de conclure. "Ce dernier mot me conduit à parler d’un homme que j’ai vu fréquemment, pour lequel j’avais beaucoup d’amitié, et qui, après avoir porté la couronne, vivait alors à Saint-Pétersbourg en simple particulier" : Stanislas-Auguste Poniatowski, un des premiers favoris de Catherine II, devenu roi de Pologne par la grâce de celle-ci.  

"Il s’était fait une société agréable, composée en grande partie de Français, auxquels il joignait quelques autres étrangers qu’il avait distingués. Il eut l’extrême bonté de me rechercher, de m’inviter àkingAgust.jpg ses réunions intimes, et il m’appelait sa bonne amie", confesse Elisabeth Vigée - Le Brun. "Son beau visage exprimait la douceur et la bienveillance. Le son de sa voix était pénétrant et sa marche avait infiniment de dignité sans aucune affectation. Il causait avec un charme tout particulier, possédant à un haut degré l’amour et la connaissance des lettres. Je manquais rarement les petits soupers du roi de Pologne."

Stanislas-Auguste Poniatowski succombe en 1798 d’une attaque d’apoplexie à Saint-Pétersbourg où il est enterré en grande cérémonie. Près d’un siècle et demi plus tard, un matin de juillet 1938, les douaniers d’une petite gare frontalière polonaise aperçoivent un cercueil de plomb entreposé dans un wagon, remisé sur une voie de garage. Curieux, ils ouvrent le cercueil et, stupéfaits, voient apparaître un squelette couvert de pourpre, couronne en tête, sceptre en main : c’est l’ex-roi Stanislas-Auguste Poniatowski que les Soviétiques renvoient dans son pays en vertu d’un traité de restitution de trophées de guerre !…

carolineb.jpgRayée de la liste des émigrés, Elisabeth Vigée - Le Brun retrouve la France en 1802 mais garde une profonde nostalgie des jours heureux passés en Russie. "Ni ces souverains, ni toutes les personnes qui m’ont marqué un intérêt si flatteur pendant mon séjour, n’ont jamais su avec quel chagrin je m’éloignais de Saint-Pétersbourg. Lorsque je passai les frontières de la Russie, je fondis en larmes ; je voulais retourner sur mes pas, je me jurai de venir retrouver ceux qui m’avaient comblée si longtemps de marques de bienveillance et d’amitié."

A Paris, le seul portrait que lui commande la famille Bonaparte est celui de Caroline Murat [ci-contre], la sœur de Napoléon. Mais cette altesse nouvelle manière se montrera si désagréable que notre portraitiste aura ce cri du cœur : "J’ai peint de véritables princesses qui ne m’ont jamais tourmentée et ne m’ont jamais fait attendre !"

Exit la France de l’Ancien Régime ...

Nicolas van Outryve d’Ydewalle

D'Anne-Jacqueline-Pétronille de l'Espée à Marie-Hélène de Rothschild

Ou comment établir un lien entre l'épouse d'Emmanuel van Outryve d'Ydewalle (1745-1827),
fille d'Anne van Zuylen de Nyevelt et sa cousine, Marie-Hélène de Zuylen, épouse de Guy de Rothschild.

Il est écrit que la famille van Zuylen, citée comme "l'une des plus puissantes, chevaleresques et illustres maisons des Pays-Bas", offre une filiation parfaitement établie depuis le XIème siècle alors même que de nombreux historiens lui attribuent une origine plus ancienne : elle serait issue de la famille romaine des Colonna. Dès le Xème siècle, des seigneurs de Zuylen orbitent autour des princes-évêques d'Utrecht. Se distinguant aux croisades, dans les tournois et dans les guerres, jouissant du droit de battre monnaie, ils seront de tous temps revêtus des premières charges de l'Etat, de l'Eglise et de l'Armée.

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Anne-Jacqueline-Pétronille de l'Espée (1762-1827) et son mari,
le chevalier Emmanuel van Outryve d'Ydewalle (1745-1827),
ancêtres de l'auteur de ces lignes

En 1659, pour rester fidèle à la religion catholique romaine, notre aïeul Pierre-André van Zuylen de Nyevelt, arrière-grand-père maternel d'Anne-Jacqueline-Pétronille de l'Espée, quitte sa province d'Utrecht pour venir se fixer en Belgique où il sera capitaine au service de Sa Majesté Très Catholique. Attaché par la suite à la cour du prince Eugène-Alexandre de la Tour et Tassis, grand-maître héréditaire des postes impériales et royales, il est nommé à la direction générale des Postes de la ville et du Franc de Bruges en reconnaissance de ses bons et loyaux services. Son fils Jacques-Rodolphe sera à son tour directeur-général des Postes ainsi que premier échevin de Bruges et député aux Etats de Flandre.

Laissons maintenant la plume à Guy de Rothschild, auteur en 1983 d'une savoureuse chronique sur emmanuel van outryve d'ydewalle,van zuylen van nyevelt,de colonna,tour et tassis,franc de bruges,contre bonne fortune,de nicolaï,guy de rotschildlui-même et les siens, intitulée Contre bonne fortune … : "C'était un soir de la fin août [vers 1955], une soirée de gala qui marquait l'apogée de la saison de Deauville. Le gala des Courses soulignait mon entrée dans ce monde particulier. L'écurie Rothschild, dont j'avais pris les rênes à la mort de mon père, avait redémarré sur les sabots ... Une soirée presque semblable aux autres. Comment imaginer que cette nuit allait bouleverser ma vie ?

La salle des Ambassadeurs était comble. Tout ce que Deauville réunissait comme amateurs de chevaux s'était donné rendez-vous pour cette réunion de prestige dont les bénéfices seraient versés au profit de l'Association des Jockeys. Les deux attractions de la soirée étaient la prestation d'une vedette de music-hall et le tirage de la tombola à la fin du dîner. Les gagnants venaient sur scène recevoir leur lot : bijou, voiture, montre et ... deux caisses de Château-Lafite que j'offrais moi-même. Or, voilà que ce lot venait d'être gagné par un jeune couple que je connaissais à peine ou plutôt que j'avais croisé deux ou trois fois sur les champs de courses à Longchamp ou à Chantilly."

Mariés en 1950, le comte François de Nicolay et son épouse, née Marie-Hélène van Zuylen de Nyevelt, sont éleveurs de chevaux dans la Sarthe.

"… Cette jeune femme blonde dont l'allure m'avait frappé. Et je l'avais regardée ! A la fin de la soirée, les lots attribués, je crus poli de féliciter la jeune femme qui venait de recevoir son Lafite. Enfin ! Il était temps ! me lança-t-elle, comme je m'apprêtais à lui dévider mon compliment. L'agressivité évidente, le regard froid qu'elle posa sur moi ne laissaient aucune place au doute : elle n'éprouvait visiblement pas la même émotion que moi. Qu'avais-je bien pu faire ?
    
emmanuel van outryve d'ydewalle,van zuylen van nyevelt,de colonna,tour et tassis,franc de bruges,contre bonne fortune,de nicolaï,guy de rotschildLa providence voulut que la soirée se terminât au Brummel, la boîte de nuit du casino. La jeune femme [illustration] accepta mon invitation à danser ; je sus le fin mot de l'affaire. Elle n'avait pas beaucoup apprécié mon regard, posé sur elle d'une manière trop insistante pour relever de la meilleure éducation. Et son il était temps voulait tout simplement signifier qu'en lieu et place de mon appréciation effrontée les bonnes manières eussent exigé de commencer par de simples présentations. Elle exprimait les choses comme elle les pensait, sans détour ni la moindre fioriture. Cette franchise ne fit qu'ajouter à la séduction qui se dégageait d'elle.

Il faut croire que je réussis à effacer la mauvaise impression que j'avais laissée puisque, le dernier dimanche d'août, après le Grand Prix de Deauville, nous nous trouvâmes à nouveau réunis. Je ne songeais plus cette fois à la regarder, déjà trop occupé à écouter la petite musique qui jouait en moi. J'appris qu'elle passait le mois de septembre en Hollande. Je mis à profit cette séparation forcée pour en savoir plus. Elle était la fille du baron et de la baronne de Zuylen de Nyevelt, un couple que j'avais rencontré dans quelques soirées parisiennes. Un couple qui avait une histoire. Une vieille histoire qui remontait à un siècle : la famille Zuylen et la mienne s'étaient croisées et cette rencontre avait déjà provoqué des étincelles. Une alliance à parfum de scandale, un vieux conflit que perpétuait la tradition familiale. Il y avait un contentieux entre les Zuylen et les Rothschild, je n'en savais pas plus.

Bientôt j'eus démêlé les fils embrouillés des alliances et renoué les maillons de ces généalogies qui nous faisaient parents. Car le grand-père de Marie-Hélène, Etienne de Zuylen, avait épousé une jeuneemmanuel van outryve d'ydewalle,van zuylen van nyevelt,de colonna,tour et tassis,franc de bruges,contre bonne fortune,de nicolaï,guy de rotschild fille Rothshild, Hélène [illustration], fille de Salomon de Rothschild, jeune frère de mon grand-père. Drame dans les deux familles ! Chez les Rothschild, jamais on n'avait épousé une catholique. Hélène fut ignorée, rejetée, oubliée. Sa mère désormais ne quitta plus ses habits de deuil, comme pour symboliser sa honte aux yeux du monde et bien montrer que sa fille n'existait plus pour elle.

Chez les Zuylen, on avait été profondément meurtri d'être traité de la sorte. On remontait aux Colonna, vieille famille italienne émigrée en Hollande à la suite d'un différend avec le pape. Et voilà que les Rothschild, qui n'avaient qu'un siècle derrière eux, se permettaient de faire la fine bouche ! La rupture, chez eux aussi, était consommée. Quatre-vingts ans avaient passé. La brouille était entrée dans l'histoire : les Zuylen n'aimaient pas les Rothschild, qui préféraient les ignorer.

emmanuel van outryve d'ydewalle,van zuylen van nyevelt,de colonna,tour et tassis,franc de bruges,contre bonne fortune,de nicolaï,guy de rotschildEgmont de Zuylen était diplomate au service du roi des Belges, en poste au Caire quand il rencontra la très belle Marguerite Nametalla dont il tomba follement amoureux. Bien que fiancé à une princesse, il préféra au sang royal celui de l'Egypte, et rompit ses engagements pour épouser sa dame de coeur des bords du Nil. Nouveau drame, une génération après. Le couple partit pour l'Amérique où Marie-Hélène naquit."

Divorcée de François de Nicolay en 1956, Marie-Hélène van Zuylen de Nyevelt (1927-1996) épouse un an plus tard son cousin Guy de Rothschild (1909-2007). "Fille des sables du désert et des brumes hollandaises", telle qu'il la dépeint, l'histoire de cette lointaine cousine d'Anne-Jacqueline-Pétronille de l'Espée ne valait-elle pas la peine d'être contée ?

Nicolas van Outryve d'Ydewalle

© Guy de Rothschild, Contre bonne fortune ..., Pierre Belfond, 1983.

22/01/2012

Lettres de l'impératrice Alexandra Féodorovna au tsar Nicolas II

Après le meurtre de la famille impériale russe en juillet 1918 à Ekaterinbourg, on recueillit un coffret
de bois noir aux initiales N.A., contenant quatre cents lettres que l'impératrice Alexandra Féodorovna
avait adressées à son époux, le tsar Nicolas Alexandrovitch, de fin avril 1914 à début mars 1917.

"Il y a vingt-et-un ans que toi et moi ne sommes qu'un. Nous avons partagé beaucoup de peines et deAlexandra_Fjodorowna.jpg joies et notre amour grandissant toujours est devenu plus profond et plus tendre. Je voudrais te tenir dans mes bras et te faire sentir mon amour infini. Tu es ma vie, mon âme, et chaque séparation me cause une douleur immense. C'est être arraché à ce que j'ai de plus cher et de plus sacré."

Ne serait-on pas tenté de refermer pudiquement cette correspondance afin de préserver l'intimité de deux êtres qui s'aimaient profondément et dont la destinée avait été de régner sur un empire ? En 1925, un éditeur [1] audacieux en aura décidé autrement. Et pourquoi autant de lettres sur moins de trois ans alors que durant les vingt années précédentes, la correspondance du couple impérial est pratiquement nulle ? Nicolas II se séparait rarement de l'impératrice tandis que pendant la guerre il y est contraint la plupart du temps.

Septembre 1914, alors que la Russie et l'Allemagne sont en guerre depuis à peine deux mois, les premières confrontations ne laissent rien présager de favorable quant à une issue rapide et victorieuse des lettres de l'impératrice,alexandra féodorovna,alix de hesse darmstadt,nicolas ii,raspoutine,tsarévitch,youssoupov,ipatiev,de ryckelarmées du tsar : "Cette maudite guerre, quand donc sera-t-elle terminée ? Je suis sûre que William [Guillaume II de Prusse] doit parfois avoir de terribles ernst ludwig de hesse.jpgmoments de désespoir quand il comprendra que c'est lui, et surtout sa clique anti-russe, qui a commencé la guerre, cette abominable guerre qui fait saigner chaque jour le cœur du Christ, et conduit son pays à sa perte. - Que c'est honteux de jeter des bombes d'aéroplanes sur la villa habitée par le roi Albert. Grâce à Dieu, il n'y a pas eu de victimes, mais je n'ai jamais su qu'on ait tenté de tuer un Souverain [2] parce qu'il est l'ennemi pendant la guerre !" Et lorsqu'elle apprend l'incendie de Louvain, Alexandra s'insurge : "Je rougis d'avoir été Allemande !" - "En France, quand j'apprends un succès et que les Allemands ont de grandes pertes, mon cœur frémit à la pensée d'Ernie [Ernst Ludwig de Hesse, son propre frère - illustration] et de ses troupes et de beaucoup de nos connaissances. Que de pertes chez tous !"

Princesse allemande, Alix de Hesse-Darmstadt naît d'un père détestant cordialement la Prusse, les Hohenzollern et l'empereur Guillaume II. Orpheline à six ans de sa mère, Alice d'Angleterre, fille de la reine Victoria [3], elle aura été élevée dans le giron de sa grand-mère maternelle britannique. Epouse du tsar Nicolas II depuis 1894, l'impératrice Alexandra parle anglais avec ses enfants, russe avec son mari, anglais et français avec son entourage, russe avec ceux qui ne parlent pas d'autres langues et allemand uniquement selon les circonstances officielles. Toutes ses lettres au tsar sont rédigées en anglais. Elle lui écrit presque chaque jour, l'appelant son précieux Boysy [diminutif affectueux de boy], son grand Agou ou plus simplement Nicky, signant d'affectueux Sunny ou Wify [ton soleil, ta petite femme].

"La correspondance de l'impératrice Alexandra reflète les états d'âme d'une épouse tourmentée et névrosée, nourrie de mysticisme et de superstition", écrira plus tard dans ses Mémoires Maurice Paléologue, dernier ambassadeur de France auprès de la Cour du tsar et témoin privilégié des heurts et malheurs de la famille impériale.

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De g. à d. : les grandes-duchesses Maria, Tatiana, Anastasia, Olga et le tsarévitch Alexis en 1910.

"L'impératrice souffrait d'une névrose hystérique. Les foules lui faisaient peur, sa peau se couvrait de plaques rouges et sa respiration devenait haletante. Inquiétude morale, tristesse chronique, angoisses diffuses, alternatives d'excitation et d'accablement, pensée obsédante de l'invisible et de l'au-delà, crédulité superstitieuse, tous ces symptômes qui marquent d'une empreinte si frappante la personnalité de l'impératrice ne sont-ils pas endémiques dans le peuple russe ?"

UNE ÉPOUSE AIMANTE

En septembre 1915, Nicolas II décide de prendre le commandement effectif des armées. C'est au quartier général de Moghilev, situé à quelques trente-six heures en train de la capitale, qu'il résidera quasi en permanence jusqu'à la veille de la révolution.

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Nicolas II et son état-major

"Tu pars seul et, le cœur gros, je te dis adieu. Pour longtemps il n'y aura plus ni tes baisers ni tes caresses. D'aucuns sans doute me trouveraient folle et sentimentale, mais je te sens trop profondément, trop intensément, et mon amour est immense, infini, mon cher aimé.
    
J'aurais voulu t'embrasser fortement et revivre nos merveilleuses journées de fiançailles qui m'apportaient chaque jour des preuves nouvelles de ton amour et de ta bonté. Je sens encore ton costume gris, le parfum qui s'en dégageait, près de la fenêtre du château de Cobourg. Comme je me souviens nettement de tout, ces tendres baisers auxquels j'avais rêvé, que j'attendais depuis tant d'années et que je pensais ne jamais recevoir !
    
Egoïstement, je souffre d'une façon terrible de notre séparation. Nous n'y sommes pas habitués et je t'aime si infiniment mon cher, mon précieux Boysi. Tu es notre Soleil et Baby [le tsarévitch] notre Rayon de Soleil. - Que Dieu te bénisse particulièrement dans ce voyage et te permette de voir de plus près nos vaillantes troupes ; ta présence leur donnera la force et le courage. Ce sera une grande récompense pour elles et une consolation pour toi. Soigne ta santé, mon petit Agou.

Mon bien-aimé, quelques mots seulement avant la nuit. J'ai mis ton jasmin parfumé dans mon évangile, il m'a rappelé Peterhof [le palais]. J'aurais voulu aller dans la soirée à l'église mais je me suis sentie trop fatiguée, mon cœur est si lourd, si triste. - Maintenant, le plus doux des aimés qui me manque tant et que j'ai un tel désir de serrer contre mon vieux cœur, au revoir ! Un tendre baiser de ta vieille Sunny.
    
Bonjour, mon petit mari ! J'ai mal dormi, le cœur me fait mal. Ce matin il est très dilaté, de sorte que je dois rester au lit. - La nuit n'a pas été fameuse et toute la journée je sens ma tête et aussi la dilatation du cœur. D'ordinaire, je prends des gouttes trois ou quatre fois par jour car vraiment je ne puis tenir mais ces jours-ci, je ne peux pas. Par moments, je sens que je n'en puis plus et alors j'avale quelques gouttes pour le cœur et le travail marche de nouveau."

UNE TSARINE SUPERSTITIEUSE

220px-Rasputin_pt.jpg"Mon Icône de 1911 avec la clochette m'aide vraiment à flairer les hommes. D'abord, je ne faisais pas assez attention, je n'avais pas confiance en mon opinion. Mais maintenant, je vois que l'icône et notre Ami [Grigori Raspoutine] m'ont aidée à connaître rapidement les hommes. Et la clochette tinterait s'ils venaient avec de mauvais desseins, mais ils n'oseraient pas s'approcher de moi. - N'oublie pas de tenir ta petite Icône dans ta main et de passer plusieurs fois Son peigne [de Raspoutine] dans tes cheveux avant la séance du Conseil des Ministres.

J'aurais tant voulu que tu puisses venir afin de recevoir la bénédiction de notre Ami. Cela t'aurait donné de nouvelles forces. Je sais que tu es courageux et patient, mais tu es un homme et Son attouchement sur ta poitrine calmerait ta douleur et te donnerait la sagesse et l'énergie d'En Haut. Ce ne sont pas là des mots, c'est ma conviction la plus ferme."

LE TSARÉVITCH ALEXIS

Le tsarévitch en uniforme en 1916.jpg"C'est toujours la même souffrance de me séparer de toi et surtout maintenant que tu emmènes Baby qui me quitte pour la première fois de sa vie. Mais je me réjouis pour toi, au moins tu ne seras plus tout seul. Et notre petit Agou, comme il est heureux de partir avec toi, sans nous autre femmes auprès de lui. Je suis sûre que les troupes seront heureuses quand elles apprendront qu'il est avec toi. Nos officiers à l'hôpital ont été enthousiasmés. Si tu vas voir les troupes, je t'en prie, prends-le avec toi en automobile. Plus vous vous montrerez ensemble, mieux cela vaudra. Notre Ami est si heureux, ainsi que ta vieille Sunny, quand le Rayon de Soleil accompagne le Soleil dans le pays. Que Dieu vous garde, mes Anges.
        
Quand tu es triste, va dans la chambre de Baby : embrasse le cher enfant et tu te sentiras rasséréné. Je te verse tout mon amour, Soleil de ma vie. De cœur et d'âme je suis avec toi, mes prières t'entourent. - Baby écrit d'une façon charmante : "Je n'ai plus d'argent et vous prie de m'envoyer ma solde." Ses billets sont charmants. Quel délicieux enfant ! - Sois sévère avec Baby pour qu'il ne joue pas à table, qu'il ne mette pas ses mains et ses coudes sur la table et ne lui permets pas de lancer des boulettes de pain.
    
Nous devons remettre à Baby un Etat puissant. A cause de lui nous n'avons pas le droit d'être faibles sinon son règne sera encore plus difficile, car il lui faudra réparer nos fautes et tenir plus serrées les rênes que tu auras lâchées. Il te faut souffrir à cause des fautes de tes prédécesseurs et Dieu sait que tes charges sont lourdes ! Sois ferme. Je suis ta muraille, je suis derrière toi et ne céderai pas.
    
Au moins pour l'amour de moi et de Baby ne prends pas de décisions importantes sans m'en prévenir, sans t'être entretenu avec moi de tout, tranquillement. Est-ce que j'écrirais ainsi, si je ne connaissais pas ton indécision, tes hésitations et à quel point il est difficile de te forcer à t'en tenir à Ton opinion ? Je sais que je puis te blesser en écrivant ainsi, car cela me fait mal à moi-même et me désole, mais toi, Baby et la Russie m'êtes trop chers."

GRIGORI RASPOUTINE

C'est avec un profond sentiment de culpabilité en tant que mère qu'Alexandra Féodorovna vivra raspoutine1.jpgl'hémophilie de son fils à qui elle aura transmis la maladie. Désemparée, elle fait appel à Raspoutine, moine doté de pouvoirs imaginaires de guérisseur, qui réussit à s'imposer rapidement à la Cour et à gagner l'entière confiance de la tsarine ainsi que celle de son époux Nicolas II pour qui il incarne à la fois l'Eglise, le moujik et la Sainte Russie …

"La docilité avec laquelle Alexandra Féodorovna se soumet à l'ascendant de Raspoutine est significative, constate Maurice Paléologue. Quant elle voit en lui un "homme de Dieu" et qu'elle lui reconnaît le don de la prescience, quand elle fait dépendre de ses bénédictions le succès d'un acte politique ou d'une opération militaire, elle se comporte comme eût fait jadis une tsarine de Moscou."

Suivent un chapelet de conseils, prières, avis péremptoires, invocations en tous genres : "Ecoute notre Ami, aie confiance en Lui. Il a dans le cœur ton intérêt et celui de la Russie, nous devons seulement faire plus attention à ce qu'Il dit. Ce n'est pas pour rien que Dieu nous l'a envoyé. Il ne parle pas à la légère et c'est très important d'avoir non seulement Ses prières mais aussi Ses conseils.

Notre Ami trouve que la plupart des fabriques, surtout celles de bonbons et de sucreries,  devraient faire des obus [sic !]. - Notre Ami pense qu'un des Ministres devrait appeler plusieurs gros marchands et leur expliquer que c'est très mal, en un moment pareil pendant la guerre, de hausser les prix, et leur faire honte. - Grigori te demande de la façon la plus pressante de donner immédiatement l'ordre que dans tout le pays des processions soient faites le même jour pour implorer la victoire. Dieu exaucera si tous s'adressent à Lui. Je t'en supplie, donne l'ordre.  

Je te copie le télégramme de Grigori : "Après avoir reçu le mystère sacré au calice de la Communion, en suppliant le Christ, en prenant sa chair et son sang, j'ai eu une vision de la magnifique joie céleste. Que la puissance céleste soit avec toi dans ton chemin, que les anges soient dans les rangs de nos soldats pour le salut de nos héros courageux, avec la joie et la victoire !"

J'ai oublié de te dire que notre Ami m'a priée de te demander de donner l'ordre de ne pas augmenter les prix des tramways en ville. Au lieu des 5 kopecks, il faut maintenant en payer 10, et ce n'est pas juste envers les miséreux. Qu'on impose les riches mais pas les autres qui en ont besoin chaque jour.
    
Ah ! oui, Grigori m'a dit aussi de t'écrire que tu ne dois pas te troubler quand tu révoques un général par la pensée que peut-être il est innocent. Tu pourras toujours dans la suite lui pardonner et le reprendre, et le fait qu'il aura souffert ne nuira jamais car cela lui inspirera une crainte salutaire de Dieu. - Il n'y aura pas de bénédiction sur la Russie si son Souverain permet qu'un homme envoyé parfelix.jpg Dieu à notre secours soit persécuté. Dis sévèrement, avec fermeté, d'une voix résolue que tu interdis toute intrigue contre notre Ami, tout propos sur Lui, et la moindre persécution. Dis-lui qu'un vrai serviteur n'ose pas aller contre un homme que respecte et vénère son Souverain."

Accusé par d'aucuns d'avoir mis le prestige de la monarchie en péril, Raspoutine est assassiné par un groupe de conjurés au palais Youssoupov, la nuit de 16 décembre 1916. "Nous sommes tous rassemblés - peux-tu imaginer nos sentiments, nos pensées - notre Ami a disparu. Cette nuit, il y a eu un grand scandale chez Youssoupov [illustration], une grande réunion ; tous ivres. La police a entendu des coups de feu."

LE TSAR AUTOCRATE

"Tu es le Maître en Russie : autocrate, rappelle-toi cela ! Comme tous auraient besoin de sentir une volonté et une main de fer. Jusqu'ici ton règne fut de la douceur, maintenant il doit être celui du pouvoir et de la fermeté. Tu es le Seigneur et le Maître de la Russie et Dieu tout-puissant t'a placé là : ils doivent donc s'incliner devant ta sagesse et ta fermeté."

Bien que le terme autocrate soit devenu au fil des siècles synonyme d'omnipotence et de despotisme absolu, il faut se rappeler que c'est Ivan-le-Terrible qui à la fin du XVème siècle s'arroge le titre de tsar-autocrate, voulant ainsi faire comprendre que la principauté de Moscovie est désormais un Etat souverain qui ne paiera plus le tribut annuel au Khan des Tartares.     
 
"Pardonne-moi, mon chéri, mais tu sais que tu es trop bon et trop doux. Parfois un mot dit d'une voix haute et un regard sévère font des miracles. Ils doivent mieux se rappeler qui tu es et qu'il leur faut avant tout s'adresser à toi. - Tu sais comme notre peuple est capable, mais il est paresseux et manque d'initiative. Il suffit de le pousser et alors tout sera fait. Seulement, ne demande pas, ordonne : sois énergique pour le bien de ton pays ! - Ne raille pas trop ta sotte vieille femme, elle porte sans qu'on s'en doute la culotte et si je puis être utile pour quoi que ce soit, dis-moi ce qu'il faut faire."

LES AFFAIRES DE L'ETAT

"Ah, mon amour, comme j'ai soif de t'aider, de t'être véritablement utile ! Je prie Dieu si ardemment de melettres de l'impératrice,alexandra féodorovna,alix de hesse darmstadt,nicolas ii,raspoutine,tsarévitch,youssoupov,ipatiev,de ryckel faire ton ange gardien et ton soutien en tout. Quelques-uns ont peur que je me mêle des affaires de l'Etat (les Ministres, par exemple), d'autres voient en moi celle qui doit aider quand tu n'es pas là.
    
Tu n'es pas opposé à cela, dis, mon chéri, que j'intervienne et que je fasse part de mes idées ? Mais je t'assure que, quoique malade et avec mon cœur en mauvais état, j'ai plus d'énergie qu'eux tous réunis et je ne puis rester tranquille à regarder ce qui se passe. On dit qu'on me hait parce qu'ils sentent (la clique de gauche) que je travaille pour ton œuvre, pour Baby et la Russie. Oui, je suis plus Russe que beaucoup d'autres et ne resterai pas tranquille.  
    
Je sais que je te fatigue : est-ce que je n'écrirais pas beaucoup plus volontiers des lettres d'amour, de tendresse, de caresses dont mon cœur est si plein ? Mais mon devoir d'épouse, de mère et de mère de la Russie, m'oblige à te dire tout cela. Notre Ami m'a bénie pour cela. Mon chéri, Soleil de ma vie, si dans un combat tu avais dû rencontrer l'ennemi, jamais tu n'aurais hésité, tu te serais élancé en avant comme un lion. Sois ainsi maintenant dans le combat contre la poignée de brutes et de républicains. Sois le Maître et tous s'inclineront devant toi. - Il ne faut pas dire : "ton pauvre vieux mari n'a point de volonté", cela me tue.

Ordonne de faire maintenant des processions, n'ajourne pas, mon amour. C'est maintenant le Carême, donc le moment est propice. Choisis la fête de Pierre et de Paul mais que ce soit fait au plus vite. Ah ! pourquoi ne sommes-nous pas ensemble pour parler de tout et veiller à ce que n'arrivent pas des choses qui, je le sais, ne doivent pas être ?

C'est toi qui a raison, nous le savons, par conséquent force-les à trembler devant ton courage et ta volonté. Dieu est avec toi et notre Ami est pour toi. Maintenant, bonne nuit, mon chéri. Que les saints Anges te gardent et bénissent l'œuvre de tes mains ! Demain, je mettrai pour toi un cierge devant la Vierge : tu sentiras mon âme près de toi."
        
LA SOCIÉTÉ RUSSE EN PERDITION
    
"Quelle misère ! Il n'y a plus de gentlemen, il n'y a plus de bonne éducation, d'élévation morale et de principes sur quoi s'appuyer. On est si amèrement désenchanté des Russes, ils sont encore si en retard. - Je voudrais savoir ce qui se produira quand cette grande guerre sera terminée. Existera-t-il encore des idéaux ? Les hommes deviendront-ils plus purs, plus spiritualistes ou resteront-ils de vils matérialistes ? Comme je voudrais savoir tout cela ! Mais ces terribles souffrances qu'endure toute l'humanité doivent purifier les cœurs, les esprits, les cerveaux pétrifiés et les âmes endormies.
    
Les grèves et les désordres en ville sont plus que provocants. C'est un mouvement hooligan : des garnements, des filles de bas étage courent et crient qu'ils n'ont pas de pain, simplement pour créer de l'agitation, de même des ouvriers qui empêchent les autres de travailler. Si le temps était plus froid, sûrement tous ces gens resteraient chez eux. Mais tout cela passera et se calmera."
    
Novembre 1916 : chômage, grèves à répétition, désorganisation des transports, crise du ravitaillement, contestation politique … le peuple est en colère et les soupçons d'incurie à l'égard du pouvoir incapable de redresser la situation ont profondément marqué les esprits. Alors que le couple impérial estraspoutine_cartoon.png totalement coupé des réalités quotidiennes, certains membres de la famille Romanov cherchent à briser l'influence que la tsarine exerce sur le cours des événements. Certains songent même à faire déposer le tsar au profit de son fils.  

LA MONARCHIE EN PÉRIL
    
"Reste de sang-froid, mais ne soit pas trop bon. Rappelle-toi, au nom de la Russie, ce qu'ils ont voulu faire : te chasser. Ce ne sont pas des suppositions, chez Orlov tous les papiers étaient déjà prêts, et moi m'interner dans un couvent. Qu'ils sentent qu'ils doivent avoir peur de toi. Sois plus sûr de toi : il faut qu'ils tremblent devant leur Empereur. Dieu t'a placé où tu es, ce n'est pas de l'orgueil, tu es l'oint de Dieu. - Le temps de la douceur est passé. Maintenant vient ton règne de la volonté, du pouvoir, et nous les forcerons à s'incliner devant toi. Il faut leur apprendre à obéir. Ils ne connaissent pas la signification de ce mot.
    
Pourquoi me hait-on ? Parce qu'on sait que j'ai une forte volonté (et qu'elle a reçu la bénédiction de Grigori), je m'y tiens et c'est ce qu'ils ne peuvent pas supporter. - Mon chéri, rappelle-toi que la monarchie et ton prestige ne doivent pas être entamés par l'existence de la Douma [Parlement]. C'est le Tsar qui gouverne, non la Douma. N'oublie jamais que tu es et doit rester Empereur autocrate. Nous ne sommes pas prêts pour un régime constitutionnel.  

lettres de l'impératrice,alexandra féodorovna,alix de hesse darmstadt,nicolas ii,raspoutine,tsarévitch,youssoupov,ipatiev,de ryckel

        La salle de la Douma au Palais de Tauride

La Russie, grâce à Dieu, n'est pas un Etat constitutionnel bien que ces individus tâchent de jouer un rôle et se mêlent des affaires dans lesquelles ils ne devraient pas oser intervenir. - En vérité, ce serait la ruine de la Russie et contraire à ton serment du couronnement puisque, grâce à Dieu, tu es un autocrate. - Ce doit être ta guerre et ta paix et ton honneur et celui de la patrie, et en aucun cas celui de la Douma. Ils n'ont pas un mot à dire dans ces questions !"  
        
ABDICATION DU TSAR

Les premières manifestations révolutionnaires ont lieu le 23 février 1917 : la foule envahit les rues, des meetings sont improvisés, des orateurs appellent à la lutte contre le pouvoir abhorré. Le 26 février, la police fait usage de mitrailleuses. Réunis en séance, les membres de la Douma décident de ne pas quitter la capitale. Le 27 février aux premières heures de la journée, indignés par l'ordre de tirer sur les émeutiers que les officiers leur avaient donné la veille, les soldats se mutinent et se joignent aux manifestants. Le cortège des soldats rejoignant celui des ouvriers, les uns et les autres se dirigent vers la Palais de Tauride, siège de la Douma.

Le Mouvement d'octobre par Répine2.jpg

Le mouvement révolutionnaire peint par Ilya Repine

En quelques heures, le tsarisme s'effondre : Nicolas II est arrêté et contraint d'abdiquer. Il n'a plus aucun contact avec son épouse qui ignore pratiquement tout de la situation. Alexandra Féodorovna lui adresse ses dernières lettres.

"Nous touchons le sommet du malheur. S'il faut se soumettre aux circonstances, Dieu aidera et ta gloire Nicolas II en captivité à Tsarkoie-Selo en 1917..jpgreparaîtra. Oh ! mon saint martyr ! - Mais Dieu tout-puissant est au-dessus de tout, il aime son Oint et il te sauvera et te rétablira dans ton droit. - Mon chéri, âme de mon âme, que mon cœur saigne pour toi ! Je deviens folle, ne sachant absolument rien sauf les racontars les plus ignobles qui peuvent amener à la folie une créature humaine. - Tu comprends que je ne puis écrire comme il faut ; il y a un poids trop lourd sur le cœur et sur l'âme. La famille Benoiston [la tsarine désignait parfois ainsi sa famille] t'embrasse sans fin et souffre pour son cher père.

Toujours des nouvelles qui peuvent rendre fou. La dernière dit que le père [le tsar] a renoncé à occuper la place qu'il occupait depuis 23 ans ! Je comprends tout à fait ton acte, ô mon héros ! Je sais que tu n'as rien signé de contraire à ce que tu avais juré lors de ton couronnement. Nous nous connaissons admirablement l'un l'autre, nous n'avons pas besoin de mots et, je le jure sur ma vie, nous te verrons de nouveau sur ton trône, porté par le peuple et les troupes, pour la gloire de ton règne ! Tu as sauvé le royaume de ton fils et le pays, et tu seras couronné par Dieu lui-même, sur cette terre, dans ton pays.

Dieu, du ciel, enverra l'aide. Je t'embrasse fort, fort. Ta Wify."

Durant la nuit du 16 au 17 juillet 1918, après 78 jours de réclusion dans la maison Ipatiev à Ekaterinbourg, la famille impériale est assassinée sur ordre de Lénine par les hommes chargés de sa ipatievmurroom.jpgsurveillance : Nicolas, Alexandra et leurs cinq enfants Olga, Tatiana, Maria, Anastasia et Alexis ainsi que le docteur Botkine et trois fidèles domestiques, mettant fin à trois siècles de règne Romanov. "Toute l'opération a duré vingt minutes", consignera dans son rapport le commandant de la garde.

Nicolas van Outryve d'Ydewalle

[1] Payot, Paris, 1925. Préface et notes de J.W. Bienstock. Nous en avons sélectionné différents extraits, regroupés par thèmes.

[2] Par une coïncidence de l'histoire, on retrouve la même indignation chez l'impératrice Zita qui ne manque pas de le faire savoir en Allemagne à l'occasion d'une rencontre entre son époux Charles Ier d'Autriche et Guillaume II : … ces pilotes allemands qui ont attaqué la villa du roi Albert et qui auraient pu tuer la reine des Belges !Ryckel2.jpg
 
[3] Rappelons que la reine Victoria était la nièce du roi Léopold Ier de Belgique.

[4] On sait que l'attaché militaire belge, le général baron de Ryckel [illustration], faisait partie des préférés du tsarévitch !

[5] Transmise par les femmes et atteignant principalement les enfants mâles, cette anomalie du sang caractérisée par un retard ou une absence de coagulation se retrouve également chez un fils de la reine Victoria, un de ses frères ainsi que tous les fils de sa sœur, la princesse de Hesse.

[6] Envahisseurs et occupants de la Russie durant les XIVème et XVème siècles.