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04/02/2012

Carl Fabergé, joaillier impérial à la Cour des Romanov

Génie créateur d'objets d'art somptueux et de bijoux éblouissants, son titre de
"Fournisseur de la Cour Impériale" lui ouvre les portes d'une carrière extraordinaire.
Les célébrissimes oeufs de Pâques rendront le destin de Carl Fabergé indissociable
de l'apothéose, ensuite de la tragique disparition de la famille impériale de Russie.

Originaire de Picardie, convertie à la religion réformée, la famille Fabergé est contrainte de s'exiler hors de France, comme bien d'autres, lors de la révocation de l'Edit de Nantes en 1685. Un siècle et demi plus tard, l'ouverture d'un commerce de joaillerie et de diamants à Saint Pétersbourg par un certain carl fabergé,maison fabergé,alexandre iii,alix de hesse darmstadt,alexandra feodorovna,youssoupov,stroganov,cheremetiev,oeufs de pâques,nicolas ii,matriochka,julia grant,cantacuzèneGustav Faberg ou Faberger, russe des provinces baltes venu d'Allemagne, n'a rien d'inhabituel car à cette époque la plupart des orfèvres sont de souche germanique.

Le 30 mai 1846, naît un garçon baptisé au temple protestant sous le nom de Peter Carl mais qui restera toujours pour les Russes Carl Gustavovitch. Joaillier bijoutier d'exception [ci-contre], le plus connu parmi les orfèvres russes, il apparaît telle une comète dans une époque de luxe et de savoir-vivre, parmi les splendeurs et les pompes de la Cour impériale pour disparaître dans son sillage lors de la Révolution bolchevique.

Entre 1870 et 1917, les ateliers Fabergé produiront environ 150.000 pièces, aussi bien des bijoux que des objets utilitaires, bols à punch ou cadres pour photographies, statuettes en pierres dures ou les légendaires oeufs de Pâques qui feront sa gloire : une gamme très hétéroclite utilisant des matériaux précieux comme l'or, le platine, les diamants et les émaux, mais aussi le bois et la céramique.

Le premier contact de Carl Fabergé avec la famille impériale remonte à 1882 lors d'une exposition panslave réunissant à Moscou quelques 4.000 participants, sous le patronage du tsar Alexandre III. Le catalogue cite de remarquables copies de bijoux grecs que l'on venait de découvrir dans les fouilles de Kertch en Crimée. Ayant obtenu la permission du comte Stroganov, président de la société impériale d'archéologie, de copier quelques-uns de ces bijoux en or - ils avaient été déposés dans le trésor du musée de l'Ermitage - Fabergé reçoit une médaille d'or, la première d'une longue série.
    
Volant bientôt de succès en succès, Carl Fabergé prend part aux grandes expositions internationales : Nuremberg où il reçoit une nouvelle médaille d'or et le titre fort convoité de Fournisseur de la Cour impériale ; Nijni Novgorod, Stockholm et Paris où il reçoit la croix de la Légion d'honneur !

Une légende est née : Carl Fabergé, l'inventeur de l'objet de fantaisie, remarquable combinaison entre objet d'art, bijou et objet d'utilité. S'inspirant des pièces du XVIIIième siècle, Fabergé développe uneEtui.jpg vaste gamme d'objets d'art, tabatières, bonbonnières, horloges et pommeaux de cannes finement travaillés. Ainsi en 1884, le Reichkanzler Bismarck, premier ministre de l'empereur Guillaume Ier, tsarevitch.jpgreçoit des mains d'Alexandre III une tabatière en or avec émail, enrichie de nombreux diamants et d'un portrait du tsar.

Depuis l'étui à cigarettes avec une pensée sertie de saphirs et de roses, emporté en voyage comme cadeau par leurs majestés impériales, se décline une longue liste de broches, bagues, épingles, bracelets et boutons de manchettes ainsi que des icônes en pendentif et des croix ornées, dont l'inventaire est actuellement toujours conservé parmi les Archives d'Etat à Saint-Pétersbourg. Mais l'esprit créatif de Fabergé donne également naissance à de nombreux objets utilitaires : pendulettes, crayons, boutons de sonnettes, coupe-papier, faces à main, alliant à leur fonction domestique une incomparable qualité artistique.

Aux cadeaux diplomatiques s'ajoutent de gros objets comme une monumentale horloge en argent, offerte à Alexandre III et à la tsarine pour leurs noces d'argent, où un kovsh, sorte de grande saucière [ci-après], offert par le tsar et la tsarine au roi Christian IX et à la reine Louise de Danemark pour leurs noces d'or. Mais également un splendide collier en diamants que le tsarévitch Nicolas emporte à Cobourg alors qu'il va rendre visite à sa fiancée, la princesse Alix de Hesse-Darmstadt, la future tsarine Alexandra Feodorovna.

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 Kovsh monumental, argent doré, émail, quartz.
Collection de la Reine Margrethe de Danemark

Le couronnement de Nicolas et d'Alexandra fait l'objet de nombreuses commandes : broches pour les grandes-duchesses, couronnes pour leurs majestés le tsar et la tsarine, tabatières, présentoirs, étuis à cigarettes et bracelets divers.

Jouissant de la protection de la famille impériale, Fabergé est devenu célèbre en Russie : decarl fabergé,maison fabergé,alexandre iii,alix de hesse darmstadt,alexandra feodorovna,youssoupov,stroganov,cheremetiev,oeufs de pâques,nicolas ii,matriochka,julia grant,cantacuzène nombreuses réalisations sortiront de ses ateliers comme cadeaux du tsar aux empereurs du Japon et de Chine, au sultan de Turquie, aux Cours de Londres et de Copenhague, aux roi du Siam et maharadjahs des Indes. Ses magasins de Saint-Pétersbourg sont le lieu de rendez-vous par excellence de la haute société : grands-ducs et grandes-duchesses, princes Youssoupov, comtes Stroganov et Cheremetiev, les frères Nobel, tous à la recherche du bel objet inédit, original ou amusant.

Saint-Pétersbourg, dont les palais et les avenues brillaient du luxe de la Cour, abritait une société aristocratique ouverte aux influences des modes occidentales. Moscou, au contraire, capitale religieuse et administrative, comptait bon nombre de bourgeois nouveaux riches dont le traditionalisme reflétait la vie moscovite. Installés dans les deux cités, les ateliers Fabergé surent adapter leurs créations à ces clients aux goûts si différents. Ainsi, Saint-Pétersbourg fut la seule ville où Fabergé put exprimer sans limites son style de cour internationale, alors que ses ateliers de Moscou fabriquaient surtout des objets [ci-contre] de style panslave inspirés du Moyen Age, afin de répondre aux demandes d'une clientèle conservatrice.

lérot.jpgC'est avec la sculpture [ci-contre] d'animaux en pierres dures que Fabergé atteint le sommet de son art. Mais comment attirer l'attention des Russes sur de petites sculptures d'animaux que l'artisanat local fabrique depuis toujours en bois ? Sa stratégie commerciale reposait sur son talent de susciter la demande : présentant ses objets exotiques à Londres lors d'une exposition internationale, il reçoit une commande de la Cour royale d'Angleterre, suivie bien évidemment d'un engouement de la part de la clientèle russe !    

Fasciné par la beauté et les couleurs des pierres dures de Russie, rhodonite, jaspe, agate, obsidienne, néphrite, jade, Fabergé maîtrisait à la perfection l'art de les graver et de les polir. La Renaissance a beaucoup intrigué les joailliers de la fin du XIXième siècle pour la virtuosité du traitement des pierres dures et leur transformation en objets de curiosité. S'inspirant des collections du Palais Pitti - les trésors des Médicis - des galeries de Dresde, du Louvre et bien sûr de l'Ermitage, Fabergé crée au sein de sa production une sorte de Wunderkammer, une série d'objets exotiques dont la valeur est d'abord celle de la rareté et de la curiosité qu'ils suscitent.

 

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L'oeuf du Couronnement, 1897
Or, platine, diamants, rubis, cristal de roche, émail, velours

Les Oeufs à surprises de Pâques sont sans aucun doute les créations les plus prestigieuses et les plus célèbres de l'oeuvre de Fabergé. Il était d'usage en Russie - ce l'est toujours - de s'échanger lors de la Pâques orthodoxe des oeufs peints, symboles de résurrection et de vie. Les oeufs de Pâques de Fabergé, distribués parmi les membres de la famille impériale et de la grande aristocratie russe, dérivent de cette tradition populaire. L'engouement de la famille Romanov pour ces merveilleux objets fit le succès de la firme : les tsars Alexandre III et Nicolas II commandèrent cinquante-six oeufs qu'ils offrirent chaque année à leur épouse, les tsarines Alexandra Feodorovna et Alexandra, lors des fêtes pascales. Presque tous possèdent leurs surprises, tout comme les matriochka, poupées russes en bois s'emboîtant les unes dans les autres. Le premier oeuf impérial était d'or émaillé blanc. On l'ouvrait, il y avait un jaune, on ouvrait le jaune, il y avait une poule, on ouvrait la poule, il y avait la couronne du sacre, on ouvrait la couronne, il y avait un oeuf en rubis !


oeuf 15ième anniversaire.jpgoeuf aux muguets.jpg


















A gauche, Oeuf du quinzième anniversaire offert par Nicolas II
à son épouse Alexandra Feodorovna à Pâques 1898.
A droite,
Oeuf aux muguets offert par Nicolas II
à sa mère l'impératrice douairière Maria Feodorovna à Pâques 1900

C'est Julia Grant, petite-fille du président des Etats-Unis, qui introduit la mode Fabergé aux Etats Unis. Epouse d'un prince Cantacuzène, elle fit connaître la maison Fabergé qu'elle fréquentait à Saint-Pétersbourg à ses amis et connaissances américains.

En 1913, les festivités pour le tricentenaire de la dynastie Romanov permettent à Fabergé d'étaler une nouvelle fois tout son génie créatif. Les articles sont invariablement décorés des aigles impériaux, de griffons ou des millésimes 1613-1913. Mais au lendemain de la célébration du tricentenaire, la guerre éclate : la Russie s'engouffre dans un épouvantable massacre qui va lui coûter des millions de vie.

Aux ateliers Fabergé, ce n'est plus le luxe mais la sobriété qui est à l'ordre du jour. Ne pouvant plus obtenir ni argent ni or, on travaille le cuivre, le laiton et l'acier. Produisant notamment des décorations militaires émaillées, l'art de Fabergé devient austère : l'oeuf à la Croix Rouge, présenté en 1915, est décoré d'une Croix Rouge sur fond d'émail blanc avec les portraits de l'impératrice et de sa fille Tatiana, habillées en soeurs de charité, terme usuel de l'époque pour infirmières. L'oeuf de 1916 est fait d'acier d'obus et contient une miniature du tsar et de l'héritier du trône au front.

soeurs de charité.jpg

Le tsar Nicolas II et la tsarine Alexandra Feodorovna avec la grande-duchesse Anastasia,
entourés du personnel médical d'un hôpital de campagne, 1914

La fin est proche. Obligé d'abdiquer en 1917, Nicolas II est mis en captivité dans son propre palais de Tsarskoïe-Selo. Il n'y aura plus d'oeuf de Pâques impérial cette année-là ...

carl fabergé,maison fabergé,alexandre iii,alix de hesse darmstadt,alexandra feodorovna,youssoupov,stroganov,cheremetiev,oeufs de pâques,nicolas ii,matriochka,julia grant,cantacuzèneCarl Fabergé fuit la Russie et termine sa vie en Suisse. Retour aux sources, alors que la révocation de l'Edit de Nantes avait chassé ses ancêtres de France et après avoir fait souche en Russie, Carl et son épouse seront finalement inhumés au cimetière protestant de Cannes, dans une modeste tombe de porphyre noir de Suède. Et ainsi disparut à jamais, emportée par la vague rouge de la Révolution bolchevique, toute une société de faste et de grandeur qui avait été sa raison d'être !

Nicolas van Outryve d'Ydewalle

30/01/2012

Aquarelles du Palais d'Hiver à Saint Pétersbourg

Fleuron des collections du Musée de l'Ermitage, un ensemble d'aquarelles immortalisent
la splendeur et l'intimité des intérieurs du Palais des tsars de Russie à Saint-Pétersbourg.
A la fois précieux souvenir d'un passé aujourd'hui effacé et brillant témoignage
de l'art graphique russe au XIXe siècle, magnifiquement illustré par l'éditeur Alain de Gourcuff.

Pays aux espaces infinis, la Russie a longtemps semblé inaccessible aux Européens. Ce n'est qu'à partir de l'avènement de Pierre-le-Grand qu'elle s'ouvre sur l'Europe. Délaissant Moscou, le tsar crée unepalais d'hiver,tsar de russie,alain de gourcuff,musée de l'ermitage,pierre-le-grand,nicolas ier,alexandre ii,edouard petrovitch hau,constantin andreïevitch oukhtomsky,alexandra feodorovna nouvelle capitale à l'extrémité ouest de ses territoires, terres marécageuses reprises depuis peu aux Suédois. Saint-Pétersbourg devient la capitale d'un empire qui peut désormais communiquer avec les plus grandes nations.

Résidence de la famille impériale et siège de l'Etat jusqu'en 1917, le Palais d'Hiver est construit entre 1753 et 1762 par l'architecte italien Francesco Rastrelli [ci-contre] pour l'impératrice Elisabeth Ier, fille de Pierre-le-Grand. Elevé sur les bords de la Néva, il est le plus vaste des cinq bâtiments qui constituent aujourd'hui le Musée de l'Ermitage.

L'édification des salles d'apparat et des appartements privés requiert le concours des meilleurs artistes et décorateurs. Alors qu'un terrible incendie ravage les bâtiments en 1837 [illustration ci-après], une grande partie de la décoration intérieure sera fidèlement reconstituée.

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C'est d'abord Nicolas Ier puis son fils, le tsar Alexandre II, qui commande l'exécution d'aquarelles représentant les appartements privés de la famille et les nombreuses salles d'apparat. Cet ensemble de 130 aquarelles est aujourd'hui conservé au Cabinet des Dessins du Musée de l'Ermitage, dans un portefeuille marqué au chiffre d'Alexandre II. Il n'avait jusqu'à présent jamais été publié dans son intégralité.

De 1835 à 1880, les aquarellistes les plus renommés sont mis à contribution, tel Edouard Pétrovitch Hau qui continue à dessiner pour Leurs Majestés Impériales des perspectives des intérieurs du Palais d'Hiver, selon un rapport de l'Académie des Arts de Saint-Pétersbourg. Ses aquarelles reproduisent avec minutie aussi bien les intérieurs créés après le grand incendie que des pièces restaurées dans leur état d'origine.

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Grande salle du Trône
D'une superficie de 800 m², dite aussi "Salle Saint Georges",
elle est inaugurée le 26 novembre 1795, jour de la fête patronymique du Saint.
Aquarelle de Constantin Andreïevitch Oukhtomsky, 1862.

Chacun de ces artistes se reconnaît à des particularités de style : dessin précis et gamme de couleurs froides chez l'un ; grande liberté picturale et large palette de couleurs chez l'autre ; netteté et simplicité de l'exécution avec rendu des détails chez un troisième.

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Salle de bains de l'impératrice Alexandra Féodorovna, épouse de Nicolas Ier
Dessinée par l'architecte Montferrand, son aménagement exotique copie le style mauresque
dont s'inspirent un grand nombre d'artisans de cette période au goût éclectique.
Aquarelle d'Edouard Pétrovitch Hau, 1870.

Petit jardin d'hiver de l'impératrice Alexandra Féodorovna
La longueur des hivers russes éveille le désir de pallier l'absence de verdures.
Les jardins intérieurs contribuent à l'illusion de l'été.
Aquarelle de Constantin Andreïevitch Oukhtomsky.

Les aquarelles révèlent parfois des détails touchants sur la vie quotidienne de la famille impériale, tels le mobilier miniature et les jouets dans les salles de jeux des enfants de Nicolas Ier, décrit par ses contemporains comme un père extraordinairement attentif.

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La salle des Cuirassiers
Aménagée après l'incendie de 1837, la salle ouvre l'enfilade des cinq salles
du côté de la Place des Palais et dans lesquelles, en avril 1839,
Nicolas Ier décide de faire accrocher des tableaux militaires.
Aquarelle d'Edouard Pétrovitch Hau, 1864.

Dans ses souvenirs rédigés en français, Nicolas Ier rapporte des réminiscences de jeunesse : Hors les étiquettes, notre genre de vie d'enfant était assez semblable à celui de tout autre enfant. Dès l'instant de la naissance, on lui donnait une bonne anglaise, deux dames de nuit, quatre filles ou femmes de chambre, une nourrice, deux valets de chambre, deux laquais, huit domestiques et huit chauffeurs ...

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Le cabinet Framboise de la grande-duchesse Maria Alexandrovna
Le mobilier, réalisé à la fin des années 1830, était garni de soie framboise.
Abritée derrière un écran de verdure, la grand-duchesse pouvait admirer la vue sur l'Amirauté.
Aquarelle d'Edouard Pétrovitch Hau, 1860.

Images à la netteté cristalline ou d'une savoureuse douceur, les aquarelles du Palais d'Hiver représentent l'ultime expression d'un art destiné à disparaître avec l'émergence de la photographie. Aujourd'hui, le temps semble s'être figé parmi ces intérieurs familiaux et ces vastes salles d'apparat qui nous renseignent aussi bien sur la vie du Palais que sur celle des souverains qui s'y sont succédés.

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Presque deux cent cinquante ans plus tard, là où ces mêmes intérieurs sont encore reconnaissables, malgré la transformation du Palais d'Hiver en Musée de l'Ermitage, surgissent devant nous les images d'autrefois ...

Nicolas van Outryve d'Ydewalle
        
© Vues du Palais d'Hiver à Saint-Pétersbourg, Alain de Gourcuff Editeur, Paris, 1995

22/01/2012

Lettres de l'impératrice Alexandra Féodorovna au tsar Nicolas II

Après le meurtre de la famille impériale russe en juillet 1918 à Ekaterinbourg, on recueillit un coffret
de bois noir aux initiales N.A., contenant quatre cents lettres que l'impératrice Alexandra Féodorovna
avait adressées à son époux, le tsar Nicolas Alexandrovitch, de fin avril 1914 à début mars 1917.

"Il y a vingt-et-un ans que toi et moi ne sommes qu'un. Nous avons partagé beaucoup de peines et deAlexandra_Fjodorowna.jpg joies et notre amour grandissant toujours est devenu plus profond et plus tendre. Je voudrais te tenir dans mes bras et te faire sentir mon amour infini. Tu es ma vie, mon âme, et chaque séparation me cause une douleur immense. C'est être arraché à ce que j'ai de plus cher et de plus sacré."

Ne serait-on pas tenté de refermer pudiquement cette correspondance afin de préserver l'intimité de deux êtres qui s'aimaient profondément et dont la destinée avait été de régner sur un empire ? En 1925, un éditeur [1] audacieux en aura décidé autrement. Et pourquoi autant de lettres sur moins de trois ans alors que durant les vingt années précédentes, la correspondance du couple impérial est pratiquement nulle ? Nicolas II se séparait rarement de l'impératrice tandis que pendant la guerre il y est contraint la plupart du temps.

Septembre 1914, alors que la Russie et l'Allemagne sont en guerre depuis à peine deux mois, les premières confrontations ne laissent rien présager de favorable quant à une issue rapide et victorieuse des lettres de l'impératrice,alexandra féodorovna,alix de hesse darmstadt,nicolas ii,raspoutine,tsarévitch,youssoupov,ipatiev,de ryckelarmées du tsar : "Cette maudite guerre, quand donc sera-t-elle terminée ? Je suis sûre que William [Guillaume II de Prusse] doit parfois avoir de terribles ernst ludwig de hesse.jpgmoments de désespoir quand il comprendra que c'est lui, et surtout sa clique anti-russe, qui a commencé la guerre, cette abominable guerre qui fait saigner chaque jour le cœur du Christ, et conduit son pays à sa perte. - Que c'est honteux de jeter des bombes d'aéroplanes sur la villa habitée par le roi Albert. Grâce à Dieu, il n'y a pas eu de victimes, mais je n'ai jamais su qu'on ait tenté de tuer un Souverain [2] parce qu'il est l'ennemi pendant la guerre !" Et lorsqu'elle apprend l'incendie de Louvain, Alexandra s'insurge : "Je rougis d'avoir été Allemande !" - "En France, quand j'apprends un succès et que les Allemands ont de grandes pertes, mon cœur frémit à la pensée d'Ernie [Ernst Ludwig de Hesse, son propre frère - illustration] et de ses troupes et de beaucoup de nos connaissances. Que de pertes chez tous !"

Princesse allemande, Alix de Hesse-Darmstadt naît d'un père détestant cordialement la Prusse, les Hohenzollern et l'empereur Guillaume II. Orpheline à six ans de sa mère, Alice d'Angleterre, fille de la reine Victoria [3], elle aura été élevée dans le giron de sa grand-mère maternelle britannique. Epouse du tsar Nicolas II depuis 1894, l'impératrice Alexandra parle anglais avec ses enfants, russe avec son mari, anglais et français avec son entourage, russe avec ceux qui ne parlent pas d'autres langues et allemand uniquement selon les circonstances officielles. Toutes ses lettres au tsar sont rédigées en anglais. Elle lui écrit presque chaque jour, l'appelant son précieux Boysy [diminutif affectueux de boy], son grand Agou ou plus simplement Nicky, signant d'affectueux Sunny ou Wify [ton soleil, ta petite femme].

"La correspondance de l'impératrice Alexandra reflète les états d'âme d'une épouse tourmentée et névrosée, nourrie de mysticisme et de superstition", écrira plus tard dans ses Mémoires Maurice Paléologue, dernier ambassadeur de France auprès de la Cour du tsar et témoin privilégié des heurts et malheurs de la famille impériale.

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De g. à d. : les grandes-duchesses Maria, Tatiana, Anastasia, Olga et le tsarévitch Alexis en 1910.

"L'impératrice souffrait d'une névrose hystérique. Les foules lui faisaient peur, sa peau se couvrait de plaques rouges et sa respiration devenait haletante. Inquiétude morale, tristesse chronique, angoisses diffuses, alternatives d'excitation et d'accablement, pensée obsédante de l'invisible et de l'au-delà, crédulité superstitieuse, tous ces symptômes qui marquent d'une empreinte si frappante la personnalité de l'impératrice ne sont-ils pas endémiques dans le peuple russe ?"

UNE ÉPOUSE AIMANTE

En septembre 1915, Nicolas II décide de prendre le commandement effectif des armées. C'est au quartier général de Moghilev, situé à quelques trente-six heures en train de la capitale, qu'il résidera quasi en permanence jusqu'à la veille de la révolution.

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Nicolas II et son état-major

"Tu pars seul et, le cœur gros, je te dis adieu. Pour longtemps il n'y aura plus ni tes baisers ni tes caresses. D'aucuns sans doute me trouveraient folle et sentimentale, mais je te sens trop profondément, trop intensément, et mon amour est immense, infini, mon cher aimé.
    
J'aurais voulu t'embrasser fortement et revivre nos merveilleuses journées de fiançailles qui m'apportaient chaque jour des preuves nouvelles de ton amour et de ta bonté. Je sens encore ton costume gris, le parfum qui s'en dégageait, près de la fenêtre du château de Cobourg. Comme je me souviens nettement de tout, ces tendres baisers auxquels j'avais rêvé, que j'attendais depuis tant d'années et que je pensais ne jamais recevoir !
    
Egoïstement, je souffre d'une façon terrible de notre séparation. Nous n'y sommes pas habitués et je t'aime si infiniment mon cher, mon précieux Boysi. Tu es notre Soleil et Baby [le tsarévitch] notre Rayon de Soleil. - Que Dieu te bénisse particulièrement dans ce voyage et te permette de voir de plus près nos vaillantes troupes ; ta présence leur donnera la force et le courage. Ce sera une grande récompense pour elles et une consolation pour toi. Soigne ta santé, mon petit Agou.

Mon bien-aimé, quelques mots seulement avant la nuit. J'ai mis ton jasmin parfumé dans mon évangile, il m'a rappelé Peterhof [le palais]. J'aurais voulu aller dans la soirée à l'église mais je me suis sentie trop fatiguée, mon cœur est si lourd, si triste. - Maintenant, le plus doux des aimés qui me manque tant et que j'ai un tel désir de serrer contre mon vieux cœur, au revoir ! Un tendre baiser de ta vieille Sunny.
    
Bonjour, mon petit mari ! J'ai mal dormi, le cœur me fait mal. Ce matin il est très dilaté, de sorte que je dois rester au lit. - La nuit n'a pas été fameuse et toute la journée je sens ma tête et aussi la dilatation du cœur. D'ordinaire, je prends des gouttes trois ou quatre fois par jour car vraiment je ne puis tenir mais ces jours-ci, je ne peux pas. Par moments, je sens que je n'en puis plus et alors j'avale quelques gouttes pour le cœur et le travail marche de nouveau."

UNE TSARINE SUPERSTITIEUSE

220px-Rasputin_pt.jpg"Mon Icône de 1911 avec la clochette m'aide vraiment à flairer les hommes. D'abord, je ne faisais pas assez attention, je n'avais pas confiance en mon opinion. Mais maintenant, je vois que l'icône et notre Ami [Grigori Raspoutine] m'ont aidée à connaître rapidement les hommes. Et la clochette tinterait s'ils venaient avec de mauvais desseins, mais ils n'oseraient pas s'approcher de moi. - N'oublie pas de tenir ta petite Icône dans ta main et de passer plusieurs fois Son peigne [de Raspoutine] dans tes cheveux avant la séance du Conseil des Ministres.

J'aurais tant voulu que tu puisses venir afin de recevoir la bénédiction de notre Ami. Cela t'aurait donné de nouvelles forces. Je sais que tu es courageux et patient, mais tu es un homme et Son attouchement sur ta poitrine calmerait ta douleur et te donnerait la sagesse et l'énergie d'En Haut. Ce ne sont pas là des mots, c'est ma conviction la plus ferme."

LE TSARÉVITCH ALEXIS

Le tsarévitch en uniforme en 1916.jpg"C'est toujours la même souffrance de me séparer de toi et surtout maintenant que tu emmènes Baby qui me quitte pour la première fois de sa vie. Mais je me réjouis pour toi, au moins tu ne seras plus tout seul. Et notre petit Agou, comme il est heureux de partir avec toi, sans nous autre femmes auprès de lui. Je suis sûre que les troupes seront heureuses quand elles apprendront qu'il est avec toi. Nos officiers à l'hôpital ont été enthousiasmés. Si tu vas voir les troupes, je t'en prie, prends-le avec toi en automobile. Plus vous vous montrerez ensemble, mieux cela vaudra. Notre Ami est si heureux, ainsi que ta vieille Sunny, quand le Rayon de Soleil accompagne le Soleil dans le pays. Que Dieu vous garde, mes Anges.
        
Quand tu es triste, va dans la chambre de Baby : embrasse le cher enfant et tu te sentiras rasséréné. Je te verse tout mon amour, Soleil de ma vie. De cœur et d'âme je suis avec toi, mes prières t'entourent. - Baby écrit d'une façon charmante : "Je n'ai plus d'argent et vous prie de m'envoyer ma solde." Ses billets sont charmants. Quel délicieux enfant ! - Sois sévère avec Baby pour qu'il ne joue pas à table, qu'il ne mette pas ses mains et ses coudes sur la table et ne lui permets pas de lancer des boulettes de pain.
    
Nous devons remettre à Baby un Etat puissant. A cause de lui nous n'avons pas le droit d'être faibles sinon son règne sera encore plus difficile, car il lui faudra réparer nos fautes et tenir plus serrées les rênes que tu auras lâchées. Il te faut souffrir à cause des fautes de tes prédécesseurs et Dieu sait que tes charges sont lourdes ! Sois ferme. Je suis ta muraille, je suis derrière toi et ne céderai pas.
    
Au moins pour l'amour de moi et de Baby ne prends pas de décisions importantes sans m'en prévenir, sans t'être entretenu avec moi de tout, tranquillement. Est-ce que j'écrirais ainsi, si je ne connaissais pas ton indécision, tes hésitations et à quel point il est difficile de te forcer à t'en tenir à Ton opinion ? Je sais que je puis te blesser en écrivant ainsi, car cela me fait mal à moi-même et me désole, mais toi, Baby et la Russie m'êtes trop chers."

GRIGORI RASPOUTINE

C'est avec un profond sentiment de culpabilité en tant que mère qu'Alexandra Féodorovna vivra raspoutine1.jpgl'hémophilie de son fils à qui elle aura transmis la maladie. Désemparée, elle fait appel à Raspoutine, moine doté de pouvoirs imaginaires de guérisseur, qui réussit à s'imposer rapidement à la Cour et à gagner l'entière confiance de la tsarine ainsi que celle de son époux Nicolas II pour qui il incarne à la fois l'Eglise, le moujik et la Sainte Russie …

"La docilité avec laquelle Alexandra Féodorovna se soumet à l'ascendant de Raspoutine est significative, constate Maurice Paléologue. Quant elle voit en lui un "homme de Dieu" et qu'elle lui reconnaît le don de la prescience, quand elle fait dépendre de ses bénédictions le succès d'un acte politique ou d'une opération militaire, elle se comporte comme eût fait jadis une tsarine de Moscou."

Suivent un chapelet de conseils, prières, avis péremptoires, invocations en tous genres : "Ecoute notre Ami, aie confiance en Lui. Il a dans le cœur ton intérêt et celui de la Russie, nous devons seulement faire plus attention à ce qu'Il dit. Ce n'est pas pour rien que Dieu nous l'a envoyé. Il ne parle pas à la légère et c'est très important d'avoir non seulement Ses prières mais aussi Ses conseils.

Notre Ami trouve que la plupart des fabriques, surtout celles de bonbons et de sucreries,  devraient faire des obus [sic !]. - Notre Ami pense qu'un des Ministres devrait appeler plusieurs gros marchands et leur expliquer que c'est très mal, en un moment pareil pendant la guerre, de hausser les prix, et leur faire honte. - Grigori te demande de la façon la plus pressante de donner immédiatement l'ordre que dans tout le pays des processions soient faites le même jour pour implorer la victoire. Dieu exaucera si tous s'adressent à Lui. Je t'en supplie, donne l'ordre.  

Je te copie le télégramme de Grigori : "Après avoir reçu le mystère sacré au calice de la Communion, en suppliant le Christ, en prenant sa chair et son sang, j'ai eu une vision de la magnifique joie céleste. Que la puissance céleste soit avec toi dans ton chemin, que les anges soient dans les rangs de nos soldats pour le salut de nos héros courageux, avec la joie et la victoire !"

J'ai oublié de te dire que notre Ami m'a priée de te demander de donner l'ordre de ne pas augmenter les prix des tramways en ville. Au lieu des 5 kopecks, il faut maintenant en payer 10, et ce n'est pas juste envers les miséreux. Qu'on impose les riches mais pas les autres qui en ont besoin chaque jour.
    
Ah ! oui, Grigori m'a dit aussi de t'écrire que tu ne dois pas te troubler quand tu révoques un général par la pensée que peut-être il est innocent. Tu pourras toujours dans la suite lui pardonner et le reprendre, et le fait qu'il aura souffert ne nuira jamais car cela lui inspirera une crainte salutaire de Dieu. - Il n'y aura pas de bénédiction sur la Russie si son Souverain permet qu'un homme envoyé parfelix.jpg Dieu à notre secours soit persécuté. Dis sévèrement, avec fermeté, d'une voix résolue que tu interdis toute intrigue contre notre Ami, tout propos sur Lui, et la moindre persécution. Dis-lui qu'un vrai serviteur n'ose pas aller contre un homme que respecte et vénère son Souverain."

Accusé par d'aucuns d'avoir mis le prestige de la monarchie en péril, Raspoutine est assassiné par un groupe de conjurés au palais Youssoupov, la nuit de 16 décembre 1916. "Nous sommes tous rassemblés - peux-tu imaginer nos sentiments, nos pensées - notre Ami a disparu. Cette nuit, il y a eu un grand scandale chez Youssoupov [illustration], une grande réunion ; tous ivres. La police a entendu des coups de feu."

LE TSAR AUTOCRATE

"Tu es le Maître en Russie : autocrate, rappelle-toi cela ! Comme tous auraient besoin de sentir une volonté et une main de fer. Jusqu'ici ton règne fut de la douceur, maintenant il doit être celui du pouvoir et de la fermeté. Tu es le Seigneur et le Maître de la Russie et Dieu tout-puissant t'a placé là : ils doivent donc s'incliner devant ta sagesse et ta fermeté."

Bien que le terme autocrate soit devenu au fil des siècles synonyme d'omnipotence et de despotisme absolu, il faut se rappeler que c'est Ivan-le-Terrible qui à la fin du XVème siècle s'arroge le titre de tsar-autocrate, voulant ainsi faire comprendre que la principauté de Moscovie est désormais un Etat souverain qui ne paiera plus le tribut annuel au Khan des Tartares.     
 
"Pardonne-moi, mon chéri, mais tu sais que tu es trop bon et trop doux. Parfois un mot dit d'une voix haute et un regard sévère font des miracles. Ils doivent mieux se rappeler qui tu es et qu'il leur faut avant tout s'adresser à toi. - Tu sais comme notre peuple est capable, mais il est paresseux et manque d'initiative. Il suffit de le pousser et alors tout sera fait. Seulement, ne demande pas, ordonne : sois énergique pour le bien de ton pays ! - Ne raille pas trop ta sotte vieille femme, elle porte sans qu'on s'en doute la culotte et si je puis être utile pour quoi que ce soit, dis-moi ce qu'il faut faire."

LES AFFAIRES DE L'ETAT

"Ah, mon amour, comme j'ai soif de t'aider, de t'être véritablement utile ! Je prie Dieu si ardemment de melettres de l'impératrice,alexandra féodorovna,alix de hesse darmstadt,nicolas ii,raspoutine,tsarévitch,youssoupov,ipatiev,de ryckel faire ton ange gardien et ton soutien en tout. Quelques-uns ont peur que je me mêle des affaires de l'Etat (les Ministres, par exemple), d'autres voient en moi celle qui doit aider quand tu n'es pas là.
    
Tu n'es pas opposé à cela, dis, mon chéri, que j'intervienne et que je fasse part de mes idées ? Mais je t'assure que, quoique malade et avec mon cœur en mauvais état, j'ai plus d'énergie qu'eux tous réunis et je ne puis rester tranquille à regarder ce qui se passe. On dit qu'on me hait parce qu'ils sentent (la clique de gauche) que je travaille pour ton œuvre, pour Baby et la Russie. Oui, je suis plus Russe que beaucoup d'autres et ne resterai pas tranquille.  
    
Je sais que je te fatigue : est-ce que je n'écrirais pas beaucoup plus volontiers des lettres d'amour, de tendresse, de caresses dont mon cœur est si plein ? Mais mon devoir d'épouse, de mère et de mère de la Russie, m'oblige à te dire tout cela. Notre Ami m'a bénie pour cela. Mon chéri, Soleil de ma vie, si dans un combat tu avais dû rencontrer l'ennemi, jamais tu n'aurais hésité, tu te serais élancé en avant comme un lion. Sois ainsi maintenant dans le combat contre la poignée de brutes et de républicains. Sois le Maître et tous s'inclineront devant toi. - Il ne faut pas dire : "ton pauvre vieux mari n'a point de volonté", cela me tue.

Ordonne de faire maintenant des processions, n'ajourne pas, mon amour. C'est maintenant le Carême, donc le moment est propice. Choisis la fête de Pierre et de Paul mais que ce soit fait au plus vite. Ah ! pourquoi ne sommes-nous pas ensemble pour parler de tout et veiller à ce que n'arrivent pas des choses qui, je le sais, ne doivent pas être ?

C'est toi qui a raison, nous le savons, par conséquent force-les à trembler devant ton courage et ta volonté. Dieu est avec toi et notre Ami est pour toi. Maintenant, bonne nuit, mon chéri. Que les saints Anges te gardent et bénissent l'œuvre de tes mains ! Demain, je mettrai pour toi un cierge devant la Vierge : tu sentiras mon âme près de toi."
        
LA SOCIÉTÉ RUSSE EN PERDITION
    
"Quelle misère ! Il n'y a plus de gentlemen, il n'y a plus de bonne éducation, d'élévation morale et de principes sur quoi s'appuyer. On est si amèrement désenchanté des Russes, ils sont encore si en retard. - Je voudrais savoir ce qui se produira quand cette grande guerre sera terminée. Existera-t-il encore des idéaux ? Les hommes deviendront-ils plus purs, plus spiritualistes ou resteront-ils de vils matérialistes ? Comme je voudrais savoir tout cela ! Mais ces terribles souffrances qu'endure toute l'humanité doivent purifier les cœurs, les esprits, les cerveaux pétrifiés et les âmes endormies.
    
Les grèves et les désordres en ville sont plus que provocants. C'est un mouvement hooligan : des garnements, des filles de bas étage courent et crient qu'ils n'ont pas de pain, simplement pour créer de l'agitation, de même des ouvriers qui empêchent les autres de travailler. Si le temps était plus froid, sûrement tous ces gens resteraient chez eux. Mais tout cela passera et se calmera."
    
Novembre 1916 : chômage, grèves à répétition, désorganisation des transports, crise du ravitaillement, contestation politique … le peuple est en colère et les soupçons d'incurie à l'égard du pouvoir incapable de redresser la situation ont profondément marqué les esprits. Alors que le couple impérial estraspoutine_cartoon.png totalement coupé des réalités quotidiennes, certains membres de la famille Romanov cherchent à briser l'influence que la tsarine exerce sur le cours des événements. Certains songent même à faire déposer le tsar au profit de son fils.  

LA MONARCHIE EN PÉRIL
    
"Reste de sang-froid, mais ne soit pas trop bon. Rappelle-toi, au nom de la Russie, ce qu'ils ont voulu faire : te chasser. Ce ne sont pas des suppositions, chez Orlov tous les papiers étaient déjà prêts, et moi m'interner dans un couvent. Qu'ils sentent qu'ils doivent avoir peur de toi. Sois plus sûr de toi : il faut qu'ils tremblent devant leur Empereur. Dieu t'a placé où tu es, ce n'est pas de l'orgueil, tu es l'oint de Dieu. - Le temps de la douceur est passé. Maintenant vient ton règne de la volonté, du pouvoir, et nous les forcerons à s'incliner devant toi. Il faut leur apprendre à obéir. Ils ne connaissent pas la signification de ce mot.
    
Pourquoi me hait-on ? Parce qu'on sait que j'ai une forte volonté (et qu'elle a reçu la bénédiction de Grigori), je m'y tiens et c'est ce qu'ils ne peuvent pas supporter. - Mon chéri, rappelle-toi que la monarchie et ton prestige ne doivent pas être entamés par l'existence de la Douma [Parlement]. C'est le Tsar qui gouverne, non la Douma. N'oublie jamais que tu es et doit rester Empereur autocrate. Nous ne sommes pas prêts pour un régime constitutionnel.  

lettres de l'impératrice,alexandra féodorovna,alix de hesse darmstadt,nicolas ii,raspoutine,tsarévitch,youssoupov,ipatiev,de ryckel

        La salle de la Douma au Palais de Tauride

La Russie, grâce à Dieu, n'est pas un Etat constitutionnel bien que ces individus tâchent de jouer un rôle et se mêlent des affaires dans lesquelles ils ne devraient pas oser intervenir. - En vérité, ce serait la ruine de la Russie et contraire à ton serment du couronnement puisque, grâce à Dieu, tu es un autocrate. - Ce doit être ta guerre et ta paix et ton honneur et celui de la patrie, et en aucun cas celui de la Douma. Ils n'ont pas un mot à dire dans ces questions !"  
        
ABDICATION DU TSAR

Les premières manifestations révolutionnaires ont lieu le 23 février 1917 : la foule envahit les rues, des meetings sont improvisés, des orateurs appellent à la lutte contre le pouvoir abhorré. Le 26 février, la police fait usage de mitrailleuses. Réunis en séance, les membres de la Douma décident de ne pas quitter la capitale. Le 27 février aux premières heures de la journée, indignés par l'ordre de tirer sur les émeutiers que les officiers leur avaient donné la veille, les soldats se mutinent et se joignent aux manifestants. Le cortège des soldats rejoignant celui des ouvriers, les uns et les autres se dirigent vers la Palais de Tauride, siège de la Douma.

Le Mouvement d'octobre par Répine2.jpg

Le mouvement révolutionnaire peint par Ilya Repine

En quelques heures, le tsarisme s'effondre : Nicolas II est arrêté et contraint d'abdiquer. Il n'a plus aucun contact avec son épouse qui ignore pratiquement tout de la situation. Alexandra Féodorovna lui adresse ses dernières lettres.

"Nous touchons le sommet du malheur. S'il faut se soumettre aux circonstances, Dieu aidera et ta gloire Nicolas II en captivité à Tsarkoie-Selo en 1917..jpgreparaîtra. Oh ! mon saint martyr ! - Mais Dieu tout-puissant est au-dessus de tout, il aime son Oint et il te sauvera et te rétablira dans ton droit. - Mon chéri, âme de mon âme, que mon cœur saigne pour toi ! Je deviens folle, ne sachant absolument rien sauf les racontars les plus ignobles qui peuvent amener à la folie une créature humaine. - Tu comprends que je ne puis écrire comme il faut ; il y a un poids trop lourd sur le cœur et sur l'âme. La famille Benoiston [la tsarine désignait parfois ainsi sa famille] t'embrasse sans fin et souffre pour son cher père.

Toujours des nouvelles qui peuvent rendre fou. La dernière dit que le père [le tsar] a renoncé à occuper la place qu'il occupait depuis 23 ans ! Je comprends tout à fait ton acte, ô mon héros ! Je sais que tu n'as rien signé de contraire à ce que tu avais juré lors de ton couronnement. Nous nous connaissons admirablement l'un l'autre, nous n'avons pas besoin de mots et, je le jure sur ma vie, nous te verrons de nouveau sur ton trône, porté par le peuple et les troupes, pour la gloire de ton règne ! Tu as sauvé le royaume de ton fils et le pays, et tu seras couronné par Dieu lui-même, sur cette terre, dans ton pays.

Dieu, du ciel, enverra l'aide. Je t'embrasse fort, fort. Ta Wify."

Durant la nuit du 16 au 17 juillet 1918, après 78 jours de réclusion dans la maison Ipatiev à Ekaterinbourg, la famille impériale est assassinée sur ordre de Lénine par les hommes chargés de sa ipatievmurroom.jpgsurveillance : Nicolas, Alexandra et leurs cinq enfants Olga, Tatiana, Maria, Anastasia et Alexis ainsi que le docteur Botkine et trois fidèles domestiques, mettant fin à trois siècles de règne Romanov. "Toute l'opération a duré vingt minutes", consignera dans son rapport le commandant de la garde.

Nicolas van Outryve d'Ydewalle

[1] Payot, Paris, 1925. Préface et notes de J.W. Bienstock. Nous en avons sélectionné différents extraits, regroupés par thèmes.

[2] Par une coïncidence de l'histoire, on retrouve la même indignation chez l'impératrice Zita qui ne manque pas de le faire savoir en Allemagne à l'occasion d'une rencontre entre son époux Charles Ier d'Autriche et Guillaume II : … ces pilotes allemands qui ont attaqué la villa du roi Albert et qui auraient pu tuer la reine des Belges !Ryckel2.jpg
 
[3] Rappelons que la reine Victoria était la nièce du roi Léopold Ier de Belgique.

[4] On sait que l'attaché militaire belge, le général baron de Ryckel [illustration], faisait partie des préférés du tsarévitch !

[5] Transmise par les femmes et atteignant principalement les enfants mâles, cette anomalie du sang caractérisée par un retard ou une absence de coagulation se retrouve également chez un fils de la reine Victoria, un de ses frères ainsi que tous les fils de sa sœur, la princesse de Hesse.

[6] Envahisseurs et occupants de la Russie durant les XIVème et XVème siècles.