Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

15/01/2012

Pour le Roi et la Patrie

 "A mon père et à son père qui est mort dans ses bras à Neuengamme …",
écrit la comtesse Marie-Pierre d'Udekem d'Acoz en confiant sa plume d'historienne
aux Editions Racine à l'occasion d'une étude extrêmement fouillée et inédite
sur l'histoire de la noblesse belge dans la Résistance durant la dernière guerre.

 Pourquoi la noblesse dans la Résistance ?

Se trouverait-il quelqu'un pour critiquer le principe d'une étude sur les magistrats, les Juifs, les policiers ou les francs-maçons dans la Résistance ? Véritable who's who de la bonne société en guerre clandestine, cette histoire des faits et gestes de la noblesse belge au sein des Services de Renseignements et d'Action ainsi que de l'Armée secrète représente une nomenclature détaillée où d'aucuns retrouveront qui un père ou un grand-père, qui des oncles ou tantes, lointains cousins ou châtelains des environs ...

Tradition oblige, l'imaginaire de l'aristocrate reste imprégné de ses origines chevaleresques ! Il se de Merode, Roi Léopold, Armée secrète, Léon Degrelle, Clarence, Comète, Marie-Pierre d'Udekem, de Selys Longchamps, de Radiguès, d'UrselNicolas d'Ydewalle, doit de s'engager sur le champ de bataille : c'est l'impôt du sang, l'individu n'étant que le maillon d'une chaîne, une cellule liée à d'autres par une parenté, un nom, une lignée d'ancêtres. Qui ne connaît ces antiques généalogies de famille égrenant, parfois depuis les Croisades, un long martyrologe d'ancêtres tombés au champ d'honneur, au service du Prince ?

Ce qui nous distingue, c'est que nous sommes des familles et non des individus, précisait en son temps le prince Félix de Merode, premier président de l'ANRB. Si nous perdions la noble ambition de faire durer nos noms, si nous n'étions pas capables de consentir des sacrifices dans ce but, si nous n'arrivions pas à inculquer cet état d'esprit à nos enfants, à charge pour eux de transmettre ce flambeau de génération en génération, nous ne serions plus dignes de faire partie de l'élite. Nous devons être de ceux qui sacrifient tout "fors l'honneur" à la durée et à la permanence familiales. Belles paroles d'autrefois ...

Le rexisme d'avant-guerre, un terrain de prédilection pour de futurs résistants ?

Dans l'entre-deux-guerres, ne voit-on pas s'effondrer comme des châteaux de cartes pas moins de 22 gouvernements ? C'est donc dans un climat de morosité générale que Léon Degrelle aura trouvé la voie pour ses ambitions. Opposés à une déchristianisation de la société, une laïcisation née du libéralisme athée, de nombreux aristocrates adhèrent au rexisme. De plus, la noblesse craint par-dessus tout de voir se réaliser en Belgique une Union de la gauche tout comme le Front populaire en France, tandis qu'elle considère le communisme comme le mal absolu puisqu'il est à l'origine des malheurs de la noblesse russe.

Mais l'absence de tout programme après la victoire électorale de Rex en 1936, ainsi qu'une violence verbale qualifiée d'enflure, d'outrance et de bluff, créeront rapidement le vide dans ses rangs. Il n'empêche qu'à la veille de la guerre, le Roi est et reste le gardien de nos institutions contre certains politiciens, souvent socialistes ou communistes qui, en affaiblissant le parti catholique - défenseur du trône et de l'autel - portent atteinte à l'unité du pays.
 
En 1940, la proportion de nobles dans l'armée belge est très importante. Largement représentés dans les régiments d'élite comme la Cavalerie blindée et les Chasseurs ardennais, les aristocrates y font plus que leur devoir : 32 tués durant la campagne des Dix-huit jours, soit huit fois plus de pertes par rapport à l'ensemble des Belges décédés dans les mêmes conditions.

Au moment de la capitulation, le refus du Roi Léopold de collaborer avec l'occupant allemand sera déterminant, contrairement à l'attitude du maréchal Pétain, ouvertement collaborateur et dont la devise honneur-famille-patrie aura sans doute agréablement résonné aux oreilles de la noblesse française. Résultat : la résistance en France se composera en majeure partie de communistes !

de Merode, Roi Léopold, Armée secrète, Léon Degrelle, Clarence, Comète, Marie-Pierre d'Udekem, de Selys Longchamps, de Radiguès, d'UrselNicolas d'Ydewalle,

 Arrêtée en 1942, la comtesse Jean d'Ursel accouche en prison à Dusseldorf. Rapatriée en Belgique avec son bébé puis déportée à nouveau, elle meurt à Ravensbrück à l'âge de vingt-six ans. 

Jean de Radiguès de Chennevière à la prison de Wolfenbüttel. Dessin au crayon rouge réalisé par son compagnon de captivité Georges Michotte.

Sur base de longues recherches dans trois fonds d'archives auprès du Ministère de la Santé publique, de la Sûreté de l'Etat ainsi que de l'Union des Fraternelles de l'Armée secrète, l'auteur recense quelques 1.013 aristocrates ayant exercé des activités de résistance, dont 259 dans un réseau de Renseignements et d'Action, 543 dans le cadre de l'Armée secrète et 109 partis poursuivre la lutte avec les Alliés, dans la RAF notamment. Si les 18.716 Belges reconnus membres d'un SRA représentent 0,2 % de la population, les nobles dans le même cas totalisent 2,2 % du groupe, soit dix fois plus, la proportion dans l'Armée secrète atteignant pratiquement le même chiffre.

Au travers de plus de 50.000 fiches consultées, il se peut que des noms aient été omis, certaines activités de résistance n'ayant pas laissé de traces écrites. Bien que l'ouvrage en détaille le plus grand nombre avec minutie, ce compte-rendu s'interdit d'en évoquer l'un ou l'autre, car en citer certains serait trahir tous les autres.
    
Comment débute l'action clandestine ?
    
La Belgique est envahie, il faut cacher et réexpédier en Angleterre des soldats britanniques, surpris par l'avance des troupes allemandes. Des réseaux d'aide aux fugitifs voient le jour ; des Belges quittent le territoire national pour continuer la lutte à l'étranger. Puis on fait parvenir à Londres des informations sur l'occupant. Ensuite vient le temps des parachutages d'armes et de matériel.

Certains réseaux de Renseignements et d'Action tels que Clarence, Les Amis de Charles, Comète-Marathon, etc., tiennent le haut du pavé de par le nombre de leurs membres issus de la noblesse. Le recrutement ne pose pas de problème puisque la confiance règne dans un milieu où tout le monde se connaît. Mais paradoxalement, être connu sera parfois jugé dangereux par les Britanniques, chargés à Londres de vérifier l'authenticité des évadés belges ! Le fait d'appartenir à la noblesse ne multipliait-il pas le risque d'être facilement reconnu en Belgique durant le travail de renseignement ?

Honneurs aux dames, moins soupçonnées par l'occupant nazi dont la vision nationale-socialiste - l'homme devient soldat, la femme devient mère - a de la peine à imaginer la femme en combattante, négligeant famille et enfants. Parfaites pour le travail de dactylographie et de transport de courrier, de nombreuses femmes feront leur devoir, certaines jusqu'au sacrifice de leur vie.

Le 6 décembre 1941, l'annonce du mariage du Roi plonge beaucoup d'aristocrates dans un profond désarroi : Une seule force restait debout, pure et sublime. Une seule force vient de crouler … voilà donc le Roi marié ! Il y a des centaines d'officiers du Roi prisonniers en Allemagne, dont tout l'idéal reposait sur cet homme qui vient de les abandonner … Mais de nombreux nobles réagissent : Peut-être vaut-il mieux dans le temps présent se taire, se serrer malgré tout et tenir. Le Roi reste le Roi.

L'épopée de l'Armée secrète trace des chemins parallèles à ceux de la Résistance. Bien des Belges refusent la défaite et l'occupation. La guerre n'est pas terminée, l'occupant reste l'ennemi à combattre. En juin 1940, un appel est lancé aux officiers des différentes unités démobilisées afin qu'ils tentent de rassembler les camarades qui ont combattu. Cette future armée de l'ombre ne sera épargnée ni par les arrestations et les interrogatoires, ni par la torture et la mort dans les camps nazis.

de Merode, Roi Léopold, Armée secrète, Léon Degrelle, Clarence, Comète, Marie-Pierre d'Udekem, de Selys Longchamps, de Radiguès, d'UrselNicolas d'Ydewalle,

20 janvier 1943, Bruxelles est en joie. Le grand bâtiment qui abrite, avenue Louise, les services policiers de la bestiale Gestapo, a été mitraillé ce matin par un avion anglais vraisemblablement piloté par un aviateur belge connaissant bien la ville. L'intrépide pilote de la RAF est le baron Jean de Selys Longchamps. Il s'écrasera sept mois plus tard.

Châteaux et dépendances, ceinturés de bois et de vastes étendues isolées, se prêteront parfaitement au parachutage et au stockage d'armes. Les forêts abriteront les maquisards : Je vivais des pages de la plus belle chouannerie : les enfants du pays conduits à la guerre sainte par leurs seigneurs ! Fidèle à ses traditions de service et d'honneur, la noblesse belge était au maquis comme son devoir l'exigeait, se souvient un aumônier militaire.

Là où il y a des héros, il y a aussi des traîtres : J'aurais préféré perdre, comme vous, mon fils pour la Patrie ! Ces paroles adressées par une mère à une amie symbolise la tragédie de la collaboration. L'une a perdu son fils, tué au combat dans la Brigade Piron, tandis que le fils de l'autre est revenu vivant de la guerre, mais en uniforme des Waffen SS.

L'ouvrage dénombre 39 collaborateurs, touchant 33 familles : 33 condamnés par les tribunaux et 6 morts sous l'Occupation. Deux sources principales : le service de la noblesse du Ministère des Affaires Etrangères qui répertorie les personnes déchues de leurs titres nobiliaires, ainsi que l'ANRB qui raie les membres frappés de déchéance. Les descendants d'aujourd'hui n'ont rien à craindre, puisque l'anonymat des personnes condamnées est garanti ! Par ailleurs, l'auteur n'a pas eu accès aux dossiers ayant abouti à un non-lieu, un classement sans suite, un acquittement ou une réhabilitation.
    
Les motivations ? Dégénérescence morale ou financière de la cellule familiale ; individus instables, mentalement faibles et isolés, dominés par un anticommunisme affiché. Circonstance atténuante ou aggravante ? Il n'empêche que vous avez à juger des membres de la noblesse dont le devoir était de donner l'exemple et ce ne fut pas le cas, conclut un réquisitoire d'après guerre sans appel. Et peut-on porter un jugement sur tel membre de telle sérénissime famille princière, dont les racines ancestrales ont le tort - surtout à l'occasion d'un conflit armé - de se perdre dans les méandres d'un cosmopolitisme pan-européen, au point de ne plus pouvoir déterminer à quelle nationalité elle appartient réellement ?
    
Je pardonne à tous ceux qui m'ont fait du mal, même à nos ennemis qui n'ont peut-être fait que leur devoir …, griffonne un condamné dans sa cellule, la veille de son exécution. - Il reste un abîme entre la version de ceux qui ont vécu l'histoire et ceux qui s'efforcent de la décrire, confesse de son côté Marie-Pierre d'Udekem qui signe ici un vaste ouvrage de référence, appelé à figurer dans toute bibliothèque digne de ce nom.

Nicolas van Outryve d'Ydewalle

© Marie-Pierre d'Udekem d'Acoz, Pour le Roi et la Patrie - La noblesse belge dans la Résistance.
Editions Racine, 2002.