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04/02/2012

La famille Stroganov, de la Sibérie aux marches du trône des tsars ou le récit d'une prodigieuse ascension

Qualifiés dans les documents anciens "d'hommes illustres", la légende raconte que les Stroganov tirent leur patronyme du mot "stroganina", spécialité culinaire russe par laquelle la viande était conservée en fines tranches, d'ou l'appellation "boeuf Stroganov". Immensément riche et grand amateur d'art, la famille Stroganov aura été intimement liée à dynastie des anciens maîtres de la Russie.

Moins connu que l'anecdote du boeuf patronymique, tout récit sur la famille Stroganov débute invariablement par l'affaire de ce grand-duc de Moscou, fait prisonnier en 1448 par les Tatars. Ceux ci réclament une rançon de 200.000 roubles mais les caisses de l'Etat sont vides. Qu'à cela ne tienne,cathédrale de l'Annonciation.jpg c'est la famille Stroganov qui verse la somme !

Au siècle précédent déjà, un Spiridon Stroganov assiste puissamment le prince Dimitri Donskoï dans sa lutte contre l'envahisseur mongol. Quatre générations plus tard, sous l'égide d'Anika Feodorovitch Stroganov, est né un véritable empire familial, regroupant environ six mille serfs, à faire pâlir le plus riche des Rothschild : mines de sel, culture de perles, commerce de grains et de fourrures, prêts d'argent, transport et livraison jusqu'aux comptoirs commerciaux d'Europe centrale, y compris Paris.

Mécène et homme de culture, Anika Feodorovitch fonde une bibliothèque, installe une école d'icônes, érige une vaste demeure et lance les fondations de la cathédrale de l'Annonciation à Solvychedosk [ci-contre]. A sa mort, son entreprise assure à elle seule la moitié de la production de sel en Russie : l'avenir de la famille semble tout tracé pour les années à venir.

Nouvelle étape, Yvan-le-Terrible charge les Stroganov de coloniser la Sibérie. Usant et abusant de ce nouveau pouvoir au nom du tsar bien aimé, on va jusqu'à armer des troupes de mercenaires et de brigands pour conquérir ces nouveaux territoires, ce qui permettra aux Stroganov de devenir ainsi les plus gros propriétaires terriens de l'Empire.

Consécration suprême, pour services rendus à la mère patrie, Pierre-le-Grand anoblit les Stroganov en 1722 et leur octroie le titre de baron, plus tard celui de comte. D'hommes illustres, ils sont devenus aristocrates. Noblesse oblige : l'un épouse une Narychkine, d'une lignée apparentée à la famille du tsar ; l'autre une Vorontsov, fille d'un tout puissant chancelier de la Cour ; un troisième, une comtesse Cheremetiev.

Des affaires d'argent aux affaires de Cour, il s'agit maintenant d'asseoir son nouveau statut social. Des architectes italiens, bâtisseurs de la nouvelle capitale, sont mis à contribution pour édifier le long de la Perspective Nevski, l'aristocratique Champs Élysées russe, un grandiose palais baroque où abondent colonnades, portiques, frontons à cartouches, cariatides et médaillons sculptés. Les gazettes européennes de l'époque se font l'écho d'une somptueuse fête donnée à l'occasion de la naissance du grand-duc Paul, réjouissances durant lesquelles le palais était complètement illuminé de l'intérieur par des centaines de cierges et de l'extérieur avec des lampions multicolores ...

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Le palais Stroganov vers 1840 et aujourd'hui

Plus riche qu'un Stroganov, tu meurs, affirme un ancien dicton russe, librement traduit ! A elle seule, la famille totalise un cinquième des taxes par rapport à l'ensemble des revenus de l'Empire. L'anecdote à propos d'Alexandre Sergueïevitch Stroganov (1734-1811), le plus fortuné d'entre tous, est restée dans les mémoires : ne peut il pas s'offrir le luxe d'abandonner douze millions d'hectares de terres à la Couronne, alors qu'il en possède encore le double ?

Inscrit dès la naissance dans un régiment de la Garde Impériale, Alexandre s'en va parfaire son éducation dans l'Italie antique puis à Paris où il séjournera six ans. Bien que son père lui écrive : Laisse aux Français le soin de t'apprendre la danse, Stroganov rejoint, en esprit éclairé, une loge maçonnique où il se lie d'amitié avec les peintres et sculpteurs du moment, Greuze, Vernet, Houdon et bien d'autres.

Ecumant salles de ventes et collections particulières, dont celles du duc de Choiseul et du prince de Conti, il va imprimer un nouvel élan à la collection familiale d'objets d'art, entamée par ses ancêtres deux siècles auparavant. Elle deviendra la plus fameuse parmi toute l'aristocratie russe et renommée dans l'Europe entière.

Rentré en Russie, Catherine II présente le comte Stroganov à un hôte de marque, Joseph II, empereur d'Autriche : voici un homme qui dépense sans compter et fait tout pour se ruiner, mais sans y parvenir ! Richissime, ignorant la superficie réelle de ses terres et le nombre de ses serfs, sénateur, grand collectionneur d'art devant l'Eternel, il est tout naturellement nommé président de l'Académie des Beaux Arts.

En mécène accompli, il se lance dans la construction de la cathédrale Notre Dame de Kazan à Saint- Pétersbourg. Principale église orthodoxe de son temps, elle rappelle étrangement la basilique Saint Pierre à Rome par sa majesté et sa grandeur. Sous le règne d'Alexandre Ier, l'édifice servira également de musée où seront conservés religieusement les trophées militaires pris à la Grande Armée de Napoléon.

220px-Charles-Gilbert_Romme.pngAlexandre Stroganov confie l'éducation de son fils Paul à un précepteur français, Gilbert Romme [ci-contre], le futur conventionnel. Toute éducation digne de ce nom passant par laboeuf stroganov, rothschild, stroganoff,yvan le terrible,pierre le grand,narychkine,cheremetiev,vorontsov,garde impériale,joseph ii,notre dame de kazan,gilbert romme,théroigne de méricourt,galitzine,catherine ii,anne troubetskoï,bataille de craonne,elisabeth vigée le brun,demidoff,san donato,palais stroganov,fondation stroganov France, le maître et l'élève se retrouvent à Paris, alors en pleine Révolution. Emporté par les idées nouvelles, renonçant à son titre, son rang et son nom, l'extravagant jeune homme, Popo pour les intimes, fréquente le Club des Jacobins et fonde son propre cercle, les Amis de la Loi. Fortune aidant, il subventionne ses nouveaux amis français avec largesse, allant même jusqu'à s'offrir les faveurs de Théroigne de Méricourt [à droite] et se pavaner dans les rues de la capitale avec sa dulcinée en bonnet phrygien ! Affolement à l'ambassade de Russie à Paris. L'impératrice Catherine II est prévenue : ordre de rejoindre le bercail sans délai ni détour. Le fastueux sans culotte est relégué un temps dans ses terres puis réapparaît, assagi, dans les salons de Pétersbourg où il rentre dans les rangs en épousant une princesse Galitzine. Entre temps, Gilbert Romme, son ancien précepteur, aura mis fin à ses jours après avoir voté la mort du roi de France.

Pris par les doux plaisirs de la vie mondaine, parlant à peine le russe, époux d'une jeune femmepaul alexandrovitch Stroganov.jpg cultivée et spirituelle, le comte Paul Alexandrovitch Stroganov (1774-1817) [ci-contre] mènera l'existence d'un grand seigneur, désoeuvré quoique éclairé, ne retrouvant sa fougue révolutionnaire qu'auprès du cercle très fermé des amis du grand-duc Alexandre qui rêve d'un changement de régime en Russie. Promu général à la suite du tsar, il mourra de chagrin peu de temps après la brutale disparition de son fils aîné, tué à 17 ans d'un boulet de canon sur le champ de bataille de Craonne en France, juste avant l'entrée des troupes alliées à Paris en 1814.

Son cousin Grigori Alexandrovitch Stroganov, né en 1770 sous le règne de Catherine II, et son épouse, née princesse Anne Troubetskoï, seront tous deux l'objet de la délicate sollicitude de la portraitiste Elisabeth Vigée-Le boeuf stroganov,rothschild,stroganoff,yvan le terrible,pierre le grand,narychkine,cheremetiev,vorontsov,garde impériale,joseph ii,notre dame de kazan,gilbert romme,théroigne de méricourt,galitzine,catherine ii,anne troubetskoï,bataille de craonne,elisabeth vigée le brun,demidoff,san donato,palais stroganov,fondation stroganovBrun, tant dans ses écrits que sous ses pinceaux, alors que le scripteur de ces lignes s'inscrit parmi les descendants de cette part d'histoire familiale, au détour d'une généalogie maternelle russe.

Prise sous son charme, Elisabeth Vigée-Le Brun écrira sans ambages avoir rarement rencontré un homme aussi aimable et d'un tel entrain, faisant les délices de la bonne société par ses soupers, ses spectacles et ses fêtes ! Capitaine à 25 ans dans un régiment de la Garde, il quitte l'armée pour embrasser la carrière diplomatique, ce qui lui donnera plus tard le privilège de représenter son tsar en Angleterre lors du couronnement de la reine Victoria, Aujourd'hui, Grigori Stroganov [ci-contre] repose au cimetière Alexandre Nevski de Saint-Pétersbourg, dans un caveau de pierre surmonté d'une épitaphe en français.

C'est à son fils aîné, Serge Grigoriëvitch, président de la société d'archéologie de l'université de Moscou, que reviendra le mérite d'avoir mis à jour la fabuleuse collection de l'or des Scythes, depuis lors précieusement conservée au musée de l'Ermitage.

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 La datcha Stroganov sur les bords de la Neva, tableau de Vorokhinin, 1997
Une charmante cazin à l'italienne, écrit Elisabeth Vigée-Le Brun. Nous faisions de grandes promenades dans les jardins de la villa du Comte Stroganov, l'un des plus belles autour de Petersbourg, commente la baronne Mary de Bode, une mienne aïeule émigrée en Russie à la Révolution française.

La fortune et le nom cherchant à s'allier mutuellement, une soeur de Grigori devient la femme du richissime Nicolas Demidoff, le plus riche particulier de Russie, selon Madame Vigée-Le Brun, rejeton de maîtres de forges fournissant les troupes impériales depuis près de deux siècles. Après avoir confié sa mère au Père Lachaise pour un repos éternel, leur fils Anatole, devenu prince de San Donato, se marie - l'union sera brève - avec la fille de Jérôme Bonaparte, jeune frère de Napoléon.

La comtesse Stroganov, portrait de Franz Xaver Winterhalter (1857) exposé au musée de l'Ermitage.2.jpgUn petit-fils de Grigori Stroganov épouse en secret la grande duchesse Marie, fille préférée du tsar Nicolas Ier et veuve de Maximilien de Beauharnais, petit-fils de l'impératrice Joséphine. Jamais Marie [ci-contre] n'osera avouer cette alliance à son auguste père, très à cheval sur les questions d'unions morganatiques. Aussi, lorsque l'empereur venait voir sa fille, le comte Stroganov se tenait-il dans le salon de son épouse, chapeau et gants en mains, comme un invité. Les apparences étaient sauves !

La dynastie Stroganov, des générations de grands seigneurs et de richesses accumulées depuis les contreforts de l'Oural jusqu'aux pieds du trône des tsars à Saint-Pétersbourg : églises, cathédrales, monastères, écoles, galeries d'art, vastes demeures et palais baroques ...

Quelques années après la Révolution bolchevique, le palais Stroganov est fermé par décision officielle. A l'abri des regards, certaines collections sont réparties parmi différents musées de la Russie devenue soviétique. Puis, en mai 1931 a lieu à Berlin une importante vente d'objets d'art : irréversible dispersion de tableaux, icônes, meubles, sculptures, livres rares, bronzes, broderies, pierres de couleurs, ornements sacrés, argenteries, antiquités et émaux du Moyen Age !

Meyblyum, Jules. Palace of Count PS Stroganov. Yellow room, Hermitage.jpg

Salon jaune au palais Stroganov, tableau de Jules Meyblyum, Musée de l'Ermitage

Si le tsar Yvan le Terrible fut à l'origine de la prodigieuse ascension de la famille Stroganov, Staline, le petit père des peuples, fit tout pour la détruire. Mais aujourd'hui, un héritage vieux de quatre siècles ressurgit grâce à la Fondation Stroganov, créée par une autre descendante, la baronne Hélène de Ludinghausen, assistée de beaucoup de bonnes volontés de part et d'autre de l'ancien rideau de fer ...

Nicolas van Outryve d'Ydewalle

site web : http://stroganofffoundation.org/

 

03/02/2012

Bijoux, joyaux et parures à la Cour impériale de Russie

"A la Cour de Catherine II de Russie, richesse et pompe dépassent de loin l’imagination ;
l’éclat des habits et la profusion de pierres rares lui accordent la toute première place
parmi les Cours européennes !", tel est le témoignage d'un voyageur britannique
au XVIIIème siècle, ébloui par le faste de la Cour impériale.

De tous les objets précieux qui sont l'apanage de la noblesse russe, rien ne nous surprend plus, nous étrangers, que l'abondance de joyaux sur les parties les plus diverses des costumes de Cour. Dans la plupart des pays, de telles parures sont portées par les dames mais en Russie, les messieurs rivalisent avec celles-ci : beaucoup de courtisans apparaissent couverts de diamants de la tête aux pieds !…

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Portrait de Catherine II de Russie. Couronne, boucles d'oreilles, collier, agrafe de poitrine,
Ordre de Saint-André … l'impératrice Catherine-la-Grande en majesté.

Florilège et chatoiement de couleurs : saphirs au bleu intense, vert foncé des émeraudes, spinelles et rubis d'un rouge éclatant, chrysolites au vert mordoré, grenats de Bohème rouge cerise et améthystes violette … la Cour de Saint-Pétersbourg n'a jamais autant aimé se parer de joyaux. Si Versailles reste un modèle qu'elle s'empresse d'imiter, elle cherche également à s'imposer en rivale. Pas le moindre habit qui ne reflète l'or ou l'argent, ne soit incrusté de perles, brillants ou pierres. Depuis les caftans, les jabots garnis de dentelle, les basques et les pans, jusqu'aux perruques et aux mille et un accessoires de l'élégance vestimentaire : crinolines et corselets, volants de dentelle, pendants d'oreilles, colliers, bagues et bracelets, broches, agrafes, épingles de cravate ou à cheveux, nœuds et chaînettes, brodequins et boucles de ceinture.

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Noeud. Or, argent, émail, diamants, brillants, fin XVIIIè siècle.

De l'avis unanime des habitués de Versailles, la Cour de l'impératrice Elisabeth Pétrovna, fille de Pierre-le-Grand, passe pour la plus brillante d'Europe, alliant le faste oriental à l'éclat français. L'impératrice elle-même ne donne-t-elle pas le ton en exigeant de son entourage pompe et apparat ? L'un de ses favoris, Alexis Razoumovski, est le premier à arborer des nœuds et des boucles ornés de brillants. Le beau Serge Narichkine, que l'on disait le plus élégant de toute la Russie, apparaît au mariage d'un grand-duc vêtu d'un caftan d'or, constellé de pierres précieuses.  

Traditionnellement, la Russie se fournit en pierres précieuses auprès des comptoirs de Chine ou de l'Inde. Joailliers et orfèvres ne forment qu'une seule corporation : les ateliers disposent de spécialistes pour tailler, polir et sertir, assembler et enchâsser perles et pierres avant d'en effectuer l'ornementation complète sur une parure. Très recherchés, de nombreux artisans russes et surtout étrangers, tailleurs à facettes français, allemands, hollandais et suisses viennent exercer leur art à la Cour. Un grand nombre d'entre eux - parmi lesquels le célébrissime Fabergé -  feront même de la Russie leur seconde patrie.

Dans une profusion de pierres, fleurs et plumes d'or et d'argent, perles et fines dentelles, jouant sur les contrastes et les nuances, la palette du joaillier russe se décline autour d'une multiplicité de tons vifs, due principalement à la taille à facettes. Assortissant les accessoires de mode aux vêtements de Cour, les orfèvres conçoivent des parures aux pièces interchangeables, comme le bouquet de fleurs, ornement de ceinture de robe de cérémonie, et l'aigrette, plumet fixé dans la coiffure, où chaque fleur s'anime au moindre mouvement en brillant de tous ses feux.

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A gauche, Etui pour cartes de visite à l'effigie du tsar Paul Ier.
Or, argent, émail, brillant, fin XVIIIè siècle.
A droite,
Aigrette en forme de fontaine. Plumet fixé dans la coiffure, monté en 1750.
Constitué d'une cascade de diamants et de deux saphirs bleu marine, dessinant une source
d'où s'élève une colonne retombant en lourdes gouttes de saphirs

Parmi les pierres historiques conservées autrefois dans la Salle du Trésor au palais d'Hiver de Saint-Pétersbourg, le diamant Orlov, ornant le sceptre impérial, est considéré comme l'un des plus prestigieux par sa taille, sa beauté et sa légende. Découverte en Inde vers 1600, on pense que cette pierre forma primitivement l'œil d'une divinité hindoue. Dérobée par un soldat français, elle devient propriété d'un shah de Perse. Ce dernier est assassiné et le diamant disparaît durant les troubles de la ville d'Ispahan. On retrouve la pierre aux mains d'un marchand arménien qui la transmet à son neveu, un certain Lazarev, banquier et joaillier de son état. En attendant de lui trouver un acquéreur, le diamant est déposé dans une banque à Amsterdam.

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Sceptre impérial arborant le diamant Orlov. Formait-il l'un des yeux du Lion d'or du Grand Moghol, dont l'autre, le fameux "Koh-i-Nor", orne actuellement la couronne d'Angleterre ? Considéré comme l'un des plus gros diamant au monde, son histoire s'apparente aux mythes et légendes des temps anciens.
Ordre de la Toison d'Or. Or, argent, topazes mauves du Brésil et brillants, milieu du XIXe siècle. Ce bijou aurait été porté par un empereur d'Autriche.

Mais comment devient-il le diamant Orlov ? On se souvient que les frères Orlov ont très activement participé au coup d'Etat qui procura le trône à Catherine II. L'impératrice s'empresse de les couvrir de présents, charges et fonctions militaires. Grigori Orlov, le plus actif des frères, devient un personnage important tant à la Cour que dans le lit de son impératrice bien-aimée. A l'occasion de la fête de Sainte-Catherine, en lieu et place du traditionnel bouquet de fleurs, il lui offre un extraordinaire diamant qu'il a acquis chez Lazarev pour la fabuleuse somme de 400.000 roubles, payables par acomptes pendant sept ans !

La richesse et la somptuosité des insignes de la souveraineté impériale font l'admiration des étrangers et l'émerveillement du bon peuple russe. Le faste déployé à la Cour impériale symbolise le pouvoir et l'autorité que le tsar ne reçoit que par la grâce divine : Seigneur, donne la force suprême au grand Souverain que tu as bien voulu faire Empereur, mets-lui sur le front la Couronne aux pierres précieuses d'une pureté immaculée. Mets dans sa main droite le Sceptre du salut, fais-le asseoir sur le Trône de la vérité !, implore le métropolite de Moscou au cours de la cérémonie du sacre. Un rituel emprunté aux traditions byzantines : couronne impériale, sceptre, chaîne et globe ainsi que le manteau d'hermine et de brocart or et pourpre, brodé de l'aigle à deux têtes.

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Couronne impériale, créée en 1762 par l'orfèvre suisse Jérémie Pauzié.
Chef-d'œuvre de joaillerie, cette couronne servira au sacre de plusieurs empereurs.
Le tsar Nicolas II sera le dernier à la porter.

Assemblée pour le sacre de Catherine II, la Couronne impériale marque l'apogée dans la magnificence des parures de Cour. Je triai parmi tous les bijoux ceux qui me semblaient le mieux convenir à ce travail, évoque son créateur, le Suisse Jérémie Pauzié, je choisis les pierres les plus grosses. Chef d'œuvre scintillant de tous ses feux, la Couronne impériale servira une ultime fois lors du sacre du tsar Nicolas II …

Insigne de souveraineté russe, le Globe terrestre symbolisait déjà chez les empereurs romains le pouvoir sur l'univers. La Grande Chaîne, portant l'étoile de l'Ordre de Saint-André, orne le manteau impérial. Longue de 148 cm, ses maillons alternent l'aigle à deux têtes, les couronnes, la croix de Saint-André et le monogramme impérial.

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Diadème de type Kokoschnik, par analogie à la coiffure paysanne d'étoffe en forme de diadème.
Or, argent et diamants avec un diamant rose de 13 carats,
monté vers 1800 pour l'épouse de l'empereur Alexandre Ier.

Sous Pierre-le-Grand, le système de récompenses en nature, octroyées pour services rendus, est remplacé par l'attribution d'ordres ou de décorations, incrustés de pierres d'une richesse exceptionnelle. La plus ancienne distinction est l'Ordre de Saint-André, représentant le martyre de Saint-André, devenu par la suite le saint patron de l'église russe.

L'unique ordre conféré aux dames, en récompense de certains de leurs bienfaits, est l'Ordre de Sainte-Catherine, créé en souvenir d'un fait d'armes très personnel de Marthe Skavronskaïa, maîtresse de Pierre-le-Grand puis épouse, ensuite veuve et enfin tsarine sous le nom de Catherine Ier. En 1711, alors qu'un conflit avec la Sublime Porte menace de tourner au désastre pour la Russie, les hostilités prennent subitement fin à la surprise générale. Fin stratège, le tsar avait compris qu'une défaite sur le terrain pouvait se transformer en paix honorable dans l'alcôve du Grand Vizir !

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 A gauche, Ordre de Saint Alexandre Nevski, deuxième moitié du XVIIIième siècle.
A droite, Ordre de Sainte-Catherine, réservé aux femmes.
Or, argent, rubis et brillants, fin du XVIIIe siècle.

Sur les instructions de Pierre-le-Grand, les joyaux et parures impériales devaient être entreposés au sein du Trésor national. Trois siècles plus tard, la Révolution bolchevique décrète que tous les trésors nés de l'oppression des travailleurs et qui étaient jusqu'à présent la propriété exclusive des classes dominantes, deviendront propriété de l'Etat des ouvriers et paysans ... Aujourd'hui, on peut les admirer à Moscou, précieusement conservés au Fonds diamantaire, sous le vocable très à la mode de Trésor des Tsars !

Nicolas van Outryve d'Ydewalle

© Joyaux du Trésor de Russie. La Bibliothèque des Arts, 1991, Paris

02/02/2012

Histoires de famille de ma Russie d'autrefois

De l'Alsace à Saint-Pétersbourg et de Moscou à Bruges,
la révolution française et la révolution bolchevique ont ceci en commun d'avoir
brutalement jeté une même lignée deux fois sur les routes de l'émigration. 

Dernier seigneur féodal de Soultz-sous-Forêts en Alsace, nanti de lettres d'introduction de différents princes du Saint Empire germanique, le baron Auguste de Bode émigre en 1795 vers la Russie où sa famille est accueillie avec une impériale bienveillance par Catherine II, Paul Ier et ensuite par la grande-duchesse Elisabeth de Bade, la vertueuse épouse d'Alexandre Ier.

Le 5-6 juin 1807 a lieu la bataille de Guttstadt où troupes russes et armées de Napoléon s'affrontent. Le vicomte Guillaume de Saint-Priest, émigré français commandant le Régiment russe des Chasseurs de la Garde, est grièvement blessé. Bravant tous les dangers, un vaillant porte-enseigne de 20 ans réussit à exfiltrer son chef de Corps du champ de bataille, le sauvant ainsi d'une mort certaine. Ce fait d'armes vaudra à mon aïeul Louis de Bode, fils de l'émigré alsacien, tous les honneurs que la société pouvait réserver à un jeune officier de bonne naissance.

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 Une lignée aux destins croisés : le baron Louis de Bode (1787-1859) et
sa descendante à la 5ème génération, la princesse Hélène Obolensky (1916-1996),
mère de l'auteur de ces lignes. Alors que l'un fuit l'Alsace en 1795 pour la Russie,
l'autre reprend en 1925 le chemin vers la France puis la Belgique.
© Musée régional de Tambov & archives personnelles

Louis est devenu le point de mire des soirées de Saint-Pétersbourg, écrit sa mère à ses cousins Trazegnies aux Pays-Bas, il est invité à toutes les réceptions de la Cour. Lors de la campagne de Paris en 1814 qui conduit à la première abdication de Napoléon, le baron Louis de Bode est promu colonel à la suite du tsar. Rentré à Moscou, il épouse Nathalie Kolytchev, dernière titulaire d'un patronyme célèbre en Russie par référence à Saint Philippe Kolytchev, patriarche de Moscou, trucidé en 1570 par le tsar Ivan-le-Terrible parce qu'il avait osé s'y opposer.

Nommé directeur des Palais du Kremlin, chambellan, maréchal puis grand-maître de la Cour, Louis de Bode est chargé en 1837 par Nicolas Ier d'une mission d'importance : diriger dans l'enceinte du Kremlin les travaux de rénovation du Palais des Terems et faire édifier un nouveau Grand Palais, l'ancien en bois étant propice aux incendies.

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Dans l'enceinte du Kremlin à Moscou, le "Palais des Terems" avec ses onze coupoles dorées
aux tambours de briques polychromes, un bijou de l'art baroque moscovite.
Cette ancienne résidence privée des tsars a été rénovée dans les années 1845 sous la direction
de Louis de Bode, directeur des Palais du Kremlin. Il dirigea de 1838 à 1849 la reconstruction
du "Grand Palais" du Kremlin, destiné à abriter les appartements privés du tsar Nicolas Ier
ainsi que les nombreuses salles d'apparat.

Il doit également replacer la fameuse Reine des Cloches, coulée et brisée en 1737. A l'aide des plans de l'architecte Constantin Thon, les travaux seront exécutés à la grande satisfaction de l'empereur. Pour remercier le baron, Nicolas Ier lui octroie en 1849 une médaille enrichie de diamants portant l'inscription MERCI ainsi que 40.000 roubles pour payer ses dettes !

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La "Reine des Cloches" n'aura jamais sonné car elle se brisa lors d'un incendie
dans sa fosse de coulée en 1737. C'est avec l'aide de l'architecte
Auguste Ricard de Montferrand que Louis de Bode la fit placer sur son socle actuel.
© E. Gilbertson, 1838, Musée de l'Hermitage, Saint-Pétersbourg. 

Ctsse de la Mottedef.jpgOn croyait l'affaire du collier de la reine Marie-Antoinette clôturée depuis le décès officiel en 1791 à Londres de la comtesse de la Motte [illustration], instigatrice de l'aventure. Or en 1826, non loin des vignobles de Sudak en Crimée, décède une dame répondant au nom de comtesse de Gachet. Elle parlait un français choisi avec grâce et dignité et disposait d'une réserve inépuisable d'histoires sur la cour de Louis XVI. Elle me donnait l'impression qu'il y avait un grand mystère dans sa vie ..., raconte une nièce de Louis de Bode. Ce dernier a un frère, Alexandre, qui réside en Crimée car le tsar l'avait chargé d'y relancer l'industrie viticole. L'entraide entre émigrés n'étant pas un vain mot, il avait pris sous sa protection la mystérieuse dame qui à son tour l'avait institué son exécuteur testamentaire. Historiens et curieux, dont Alexandre Dumas220px-War_and_peace_1956.jpg père, se sont penchés sur le cas de cette énigmatique comtesse de Gachet dont la véritable identité n'est aujourd'hui plus vraiment mise en cause.

Maître de cérémonies de la Cour, Louis de Bode fait l'acquisition d'une demeure au 52 de la rue Povarskaïa à Moscou, un palais ayant appartenu aux princes Dolgorouki [illustration ci-après]. Notre baron y recevra régulièrement les visiteurs étrangers de marque, invités par le tsar dans l'ancienne capitale. Clin d'oeil littéraire, dans son roman Guerre et Paix, Léon Tolstoï en fera le palais de la famille Rostov. Qui ne se souvient de la mythique scène de bal entre le prince André, Mel Ferrer, et la charmante Natacha Rostov, Audrey Hepburn ? Si dans le roman le prince André n'épouse pas Natacha, Mel Ferrer, après avoir été le mari d'Audrey Hepburn, épousera en dernières noces Lisa Soukhotine, une descendante de Louis de Bode !

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Le "Palais Bode" de la rue Povarskaïa à Moscou est célèbre pour avoir été la réplique
du palais de la famille Rostov dans le roman "Guerre et Paix" de Léon Tolstoï.
Jusqu'à la perestroïka, cette ancienne demeure de famille fut le siège
de l'Union des Ecrivains Soviétiques.
 

Saint-Arnauld (L).jpgLors de la campagne de Crimée (1853-56), une lettre d’un militaire français fait état d’une victoire emportée sur les Russes : ... le général qui commandait n’a pas pu emporter son vestiaire. On a trouvé des épaulettes, un ceinturon avec des glands en argent et un porte-monnaie contenant 300 francs. On prétend que ce général s’appelait Bode. Ce général malchanceux est Léon de Bode, fils aîné de Louis. Ironie de l’histoire, le corps expéditionnaire internatinal est commandé par le maréchal Armand Leroy de Saint-Arnauld [illustration], époux de la marquise Louise de Trazegnies, elle-même d'ascendance Bode par suite d'une alliance remontant à 1728 ! Des cousins combattant dans des camps opposés, une situation fréquente à l'époque, émigration oblige.

Historien et collectionneur, le baron Michel de Bode-Kolytchev, second fils de Louis, consacrera vingt-cinq années de sa vie à l'histoire de sa famille maternelle Kolytchev. Gratifié d'une belle-mère Stroganov au patrimoine conséquent, il achète en 1853 avec la dot de sa femme l'immense domaine de Lukino à Peredelkino, non loin de Moscou. Les anciennes chroniques s'en souviennent avec nostalgie :  mur d'enceinte, vaste demeure, bibliothèque, musée, églises et chapelles, cimetière dans lequel sont inhumés les restes de toute la famille.

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 L'ancienne propriété de campagne des barons de Bode à Peredelkino, non loin de Moscou,
est aujourd'hui partiellement réservée à l'église orthodoxe. Plusieurs anciens bâtiments
de style russian revival, un mélange kitch pétro-byzantin, sont en cours de rénovation.

La révolution bolchevique bouleverse les choses. Les ossements de famille sont exhumés et jetés aux orties. Le domaine est morcelé, le camarade Staline fait ériger un lotissement résidentiel avec datchas destinées à des écrivains russes éminents. Boris Pasternak est du nombre et s'y fait enterrer. Une partie de l'ancienne propriété Bode-Kolytchev est attribuée à l'église et sera la résidence d'été de feu le Raspoutine (L).jpgpatriarche de Moscou Alexis II, décédé en 2008.      

La nuit du 16-17 décembre 1916, Grigori Raspoutine [illustration] est assassiné au palais Youssoupov à Saint-Pétersbourg. Si les conjurés sont connus, un nom est parfois omis dans les livres d'histoire, celui du lieutenant Serge Soukhotine, petit-fils de Michel de Bode, car il n'aura joué qu'un rôle de comparse.  

Nathalie Soukhotine, soeur de Serge, est l'épouse du prince Nicolas Obolensky, descendant à la 33ème génération de Rurik, fondateur de l'empire russe en 862. Le ménage habite un domaine hérité de Maria Tolstoï, l'unique soeur de l'écrivain. Aux lendemains d'octobre 1917, la révolution jette la famille sur le chemin de l'exil mais cette fois-ci dans le sens inverse de celui pris par l'aïeul alsacien. Alors que la mère et la fille aînée décèdent de la tuberculose en France, le restant de la famille se réfugie ensuite en Belgique.   

Epilogue : décembre 1939 à Bruges, un journal local annonce : Une princesse russe, Hélène Nicolaïevna Obolensky, épouse le chevalier Thierry d'Ydewalle. Le père de la jeune fille, Nicolas Obolensky, était un petit-neveu de l'écrivain Léon Tolstoï. Dans la corbeille de la mariée ? Un passeport Nansen de réfugiée apatride.

Nicolas van Outryve d'Ydewalle

© Article paru dans le magazine l'Eventail de février 2012.