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11/01/2012

Portraits et anecdotes : les écrits de l'ambassadeur de Russie, le comte Fédor Golovkine (1766-1825)

"La diplomatie aime se rendre agréable pour se venger de ne pas toujours être utile," a-t-on ironisé au XIXème siècle. Les souvenirs du comte Golovkine, ministre de Russie auprès de la Cour de Naples, en sont une vivante illustration où le pittoresque se lie à la futilité et à l'impertinence.

Eteints dans les mâles en 1846, les Golovkine auront traversé un court moment de l'histoire de la Russie. Comme en dehors des familles princières multiséculaires, l'anoblissement en Russie n'était pas fédor golovkine.jpgencore en usage au début du règne du tsar Pierre-le-Grand, celui-ci eut l'intelligence de faire intervenir au préalable l'empereur d'Autriche. Titré comte de l'Empire Romain par Joseph Ier en 1707, l'arrière-grand-père de Fédor Golovkine, chancelier de l'Empire et ministre des Affaires étrangères, fut confirmé dans son titre par le Sénat russe deux ans plus tard.

Les archives d'Etat de Moscou contiennent d'authentiques perles parmi les dépêches diplomatiques de Fédor Golovkine à son ministre HeinrichGrafOstermann.jpgde tutelle, le vice-chancelier Ostermann [illustration de droite] ...

L'ambassadeur de Russie avait beau se creuser la tête pour assembler les matériaux d'une dépêche, rien ne se présentait, les affaires étant d'une monotonie et d'une tranquillité désespérantes ... Enfin, on signale une frégate anglaise dans les eaux de Naples. Voilà un sujet pour sa première dépêche. Il annonce l'apparition de cette frégate. Dans la seconde, la frégate fait voile pour la Sicile. Dans la troisième, elle avait changé de projet et s'établissait en croisière, etc. A la sixième dépêche, sentant le ridicule de ces frivoles procès-verbaux, l'ambassadeur termine familièrement sa lettre au ministre par ses termes : Quant à la frégate, qu'elle aille au diable, je ne m'en mêle plus et je ne vous en parlerai plus. Le vaisseau La Parthénope est enfin parti pour se joindre à la flotte anglaise et j'en suis fort charmé car depuis que je suis à Naples, je n'ai cessé de dire en écrivant à Votre Excellence : il part et puis il ne part pas, ce qui n'est pas fort intéressant ni pour Elle ni pour moi.

Le sans-gêne avec lequel Golovkine rédige certaines de ses dépêches se retrouve dans un autre courrier, assez unique dans les annales de la diplomatie : J'en suis réduit cette fois à l'aveu du célèbre Montaigne : Je sais que je ne sais rien. Il y a force nouvelles étrangères que votre Excellence apprendra mieux par d'autres voies, mais de Naples je ne puis lui parler que du respect avec lequel je suis, Monsieur le Comte, etc.

Portrait du gentilhomme russe à la fin du XVIIIème siècle

Si la puissance de l'homme résidait dans la magie de ses manières, le gentilhomme russe n'aurait qu'à se montrer. Je pense, et personne ne me le disputera, qu'à l'exception des Français, nul ne l'égalera sur le théâtre du monde. Discours légers et piquants, idées en apparence très libérales, horreur prononcée pour tout ce qui sent la barbarie, goût pour les arts, grâce dans le maintien, élégance dans la mise, magnificence dans les habitudes, talents de société, langues, danse, musique, comédie, de l'assurance qui promet encore au-delà de ce qu'il laisse voir, tels sont en Russie les attributs de l'homme de qualité, de l'homme de Cour, de celui qui est destiné aux ambassades, au commandement, au Conseil.

Ne lui parlez pas d'histoire, car il n'a pas même étudié celle de son pays, et si vous remontez plus haut que Pierre Ier, auquel il croit devoir son succès, vous serez confondu de son ignorance ; ni de la géographie, car hors la route de Moscou à Saint-Pétersbourg et celle de Saint-Pétersbourg à Paris, il ne connaît la Suisse que par la Nouvelle Héloïse, la Hollande parce qu'elle fut l'école du grand Pierre, l'Italie parce qu'on lui en parle sans cesse et l'Angleterre parce que c'est de là que lui viennent ses fracs, ses bottes et ses chevaux.

Le prince de Ligne

Charles, prince de Ligne et du Saint-Empire Romain, était grand d'Espagne de première classe, chevalier de la Toison d'Or, capitaine des gardes allemandes de l'Empereur, feld-maréchal, etc., ce Charles_Joseph_de_Ligne.jpgqui, joint à une grande naissance, une grande fortune dissipée, une grande gaieté, une moralité de circonstance et de nombreux voyages, en avait fait ce qu'on appelle communément un grand seigneur.

M. de Ligne était grand et bien fait, avec un visage qui devait avoir été beau quoiqu'un peu efféminé. Il devait, à vingt ans, avoir l'air de ce qu'on appelle populairement un bellâtre. Ses manières le premier jour étaient belles et grandes mais dès le lendemain d'un cynisme surprenant. Il disait et faisait des choses qui ne cadraient ni avec son nom et moins encore avec ses emplois. Sa malpropreté visait à l'originalité. A sa montagne [le Kahlenberg] près de Vienne, son séjour favori depuis la perte de Beloeil et ses terres aux Pays-Bas, le désordre et le dépenaillement étaient extrêmes et il ne quittait son lit que pour dîner, abandonnant les soins de sa tête aux doigts actifs d'un valet de chambre. Un écritoire renversé, des manuscrits illisibles et surchargés de ratures, sa fille chérie, sa Christine, la princesse de Clary, le seul de ses enfants, disait-il, qui fut de lui, assise dans un coin à les déchiffrer.

Sa jeunesse fut partagée entre la cour de Vienne dont la politique était de distinguer les Belges, et celle de Versailles où le roi et les _DSF0810.jpgprinces ne le nommait que Charlot. Joseph II, qui employait de préférence les gens aimables, comme plus capables de s'insinuer, l'employa surtout avec la Russie comme quelqu'un qu'on pouvait démentir, et à l'armée où il montrait de la valeur, comme un général auquel on donne ensuite un chef sans qu'il puisse s'en formaliser.

Lorsqu'il fut décidé que Frédéric II de Prusse enverrait à Pétersbourg son successeur, la Cour de Vienne y envoya le prince de Ligne avec l'ordre de déjouer l'illustre négociateur. Quelques jours après son arrivée, le prince royal fut conduit à l'Académie des Sciences et à force de discours à entendre, de minéraux, d'armures et d'embryons à voir, il s'évanouit. Le prince de Ligne aussitôt se met en voiture et vole au palais impérial. Catherine, apprenant qu'il est dans ses appartements, le fait entrer et lui demande quelle raison l'y amène si tôt. Hélas ! Madame, j'avais suivi le prince de Prusse à l'Académie et lorsque j'ai vu qu'il y était sans connaissance, je me suis hâté de venir en informer Votre Majesté. Ce mot et bien d'autres remplirent parfaitement le but de la cour de Vienne.

Joseph II [illustration de gauche] ne saisissait pas aussi promptement les mots que sa bonne sœur de Russie. Revenant très mécontent de sa tournée d'inspection aux Pays-Bas, il se plaignit au prince de Ligne du mauvais esprit des Flamands : Au bout du compte, je ne veux que leur bien. - Ah ! Sire, croyez qu'ils en sont fort persuadés. L'empereur ne comprit pas ce jeu de mots qui, trois semaines plus tard, courait toute l'Europe !

Les comtes de Cobenzl

La fin de cette famille fut très brillante. Deux cousins germains, les comtes Philippe et Louis, furent tout ce qu'on peut être dans la monarchie autrichienne. La mémoire du AL33-COBENZL.jpgpère du comte Louis était restée chère aux Belges qu'il avait gouvernés en qualité de plénipotentiaire sous le prince Charles de Lorraine.

Le physique de ces messieurs pouvait consoler de ne leur pas voir d'enfants. Philippe était petit, maigre, jaune, ayant la tournure d'un prêteur sur gages. Louis  était gros, roux, louche et malpropre jusque dans la plus brillante toilette, et sa femme, quoiqu'ayant de l'esprit, était une des plus désagréables créatures qu'on pût rencontrer et d'une malpropreté à tuer ses poux jusqu'à table. On peut dire qu'ils avaient trop mauvaise façon pour effrayer leurs rivaux d'ambition, et c'est ce qui les fit arriver aux plus brillantes ambassades et au ministère.

Le comte Louis [illustration de gauche] affectait tellement de se tenir en mouvement qu'il était impossible de découvrir quand il travaillait. Il avait surtout une passion désordonnée pour la comédie et, malheureusement pour sa profession qui demande de la dignité, il la jouait dans la dernière perfection et ne parlait d'autre chose. Cela l'exposa aux scènes les plus désagréables. Un soir, oubliant qu'il faisait en costume la répétition d'un rôle de Juif avec une barbe et un emplâtre sur l'œil, un courrier fort important arrivant de Vienne, il ordonne de le faire entrer. Le courrier recule de deux pas et refuse de remettre ses dépêches. On a beau lui expliquer le cas, il s'obstine et il fallut aller chercher le baron Seddeler, ministre de Toscane, qui connaissait le courrier, pour l'assurer que c'était là l'ambassadeur de Sa Majesté Impériale et Royale apostolique !

J'étais depuis quelque temps déjà nommé à l'ambassade de Naples, lorsqu'un jour à Tsarskoïé-Sélo, l'Impératrice, mécontente du comte de Cobenzl, me dit à travers la table : Tâchez d'y plaire et de vous y plaire ; j'en mets tous les moyens à votre disposition et ne vous défend qu'une chose, c'est de jouer la comédie. Lorsqu'on est chargé de me représenter, il faut renoncer à faire tout autre personnage."

La colonie russe à Florence

Nous avons ici le prince et la princesse Gagarine, fort agréables l'un et l'autre. Lui est une sorte de célébrité. La belle Narichkine s'en amouracha, leurs amours furent Kochubey_Viktor_Pavlovich.jpgimprudentes. La belle eut injonction de voyager et le secrétaire d'Etat fut congédié. Cela l'a remis avec sa femme dont cette passion l'avait séparé. La princesse Gagarine est intimement liée avec ma nièce Tolstoï par le catholicisme. Elles sont à la tête des femmes de qualité qui ont abjuré et dont le zèle imprudent a causé l'expulsion des Jésuites. Ici, elles sont libres d'adorer le Dieu de Rome, elles le sont d'une mesure extrême, mais à Pétersbourg elles voulaient le martyre comme les Italiennes veulent un amant.

La colonie russe est augmentée de M. le comte, plus tard fait prince, Kotchoubey [illustration de gauche], ancien ministre de l'Intérieur et des Affaires étrangères, avec femme, enfants, suite et neuf lits de voyage complets. La difficulté de loger tout cela et l'ennui d'en entendre parler ont été à leur comble. Il a perdu cinq enfants ; il lui en reste autant. Il y a aussi deux MM. Gouriev, père et fils, qui se trouvent, en fait de lumières, tellement supérieurs à tous les hobereaux de leur province qu'il n'est pas permis de dire en leur présence s'il fait jour ou s'il fait nuit.

Florence, le 13 janvier 1817, jour du nouvel an russe selon le calendrier julien. Je veux à propos de cette fête vous conter une naïveté. Le jour de Noël, la comtesse Apraxine s'était trouvée mal. Elle était couchée dans une chambre obscure et la porte était ouverte. Voici la conversation qu'elle entendit entre deux Russes de sa suite : Une chose qui me tourne la tête, c'est pourquoi nous avons Noël douze jours plus tard que les Italiens. - Que vous êtes bête ! Comment, ayant voyagé, pouvez-vous faire pareille question ? Vous devez comprendre que lorsque Notre-Seigneur vint au monde en Palestine, le courrier qui vint à Rome en porter la nouvelle au pape eut besoin de douze grands jours pour aller jusqu'à Moscou la porter au czar. Les deux Eglises ne célèbrent pas le jour de la Nativité mais celui de l'arrivée du courrier qui en porta la nouvelle - Ah ! j'entends maintenant la chose et rien n'est plus clair. 

Frédéric le Grand et Catherine II

L'ambassadeur Golovkine rencontrait Frédéric le Grand chez la sœur de ce dernier, la princesse Amélie, qui honorait la comtesse Kameke, née Golovkine, de son amitié. Lefrédéric II de Prusse.jpg roi ne manquait jamais de tourner la cour de Russie en ridicule : Il y a une chose à laquelle il faut bien faire attention. Vos impératrices ont toujours de la gorge ; c'est comme un attribut de l'empire, comme le sceptre, la couronne et le globe. Or, il importe que vous sachiez qu'il est dangereux d'y regarder lorsqu'elles ne l'ordonnent pas que de n'y point regarder lorsqu'elles veulent bien vous la montrer. Souvenez-vous de cet avis en temps et lieu et tenez-vous toujours bien.

Catherine II et la grande-duchesse Elisabeth

300px-Elisbeth_Alexeievna.jpgLa princesse, épouse du futur tsar Alexandre Ier, ne pouvait souffrir le rouge et l'Impératrice, comme elle le disait à sa dame d'honneur Mme de Chouvalov, ne pouvait souffrir qu'une jeune femme ne parût en public avec l'histoire de sa santé sur le visage. Après mille remontrances à ce sujet, Sa Majesté croyant que Mme de Chouvalov manquait de fermeté, chargea le maréchal comte Saltikov d'expliquer sa volonté à Mme la grande-duchesse. Ce dernier lui fit dire qu'il demanderait à la voir à la fin de sa toilette et que ce serait de la part de l'Impératrice. Comme elle se doutait de l'objet de l'ambassade, elle attendit pour le faire entrer qu'elle fût prête à passer chez Sa Majesté. Alors, allant à sa rencontre avec un flambeau à la main, elle lui dit : Regardez-moi bien, monsieur ; comment me trouvez-vous ? Parlez sans compliments. - Mais … très jolie. - Vous l'entendez, mesdames, le maréchal est content ; il n'y faut donc rien ajouter. Et le laissant tout ébahi, elle s'en alla si vite qu'il ne put la rejoindre. L'Impératrice, d'abord un peu surprise, ne fit que rire des plaintes du maréchal et le voyant tout scandalisé de la légèreté d'un tel procédé, dit : Elle a raison, elle est charmante ; qu'on ne lui en parle plus.

Le baron d'Anstett

A la demande de l'Impératrice, le prince de Nassau-Siegen me pria de lui donner un secrétaire de confiance. Je me rappelai un jeune Alsacien, premier commis et amant entretenu d'une vieille Française, intriguante transformée après bien des aventures en marchande de modes et qu'elle m'avait prié de placer. Le prince lui trouva bien des talents mais leur ménage était monté sur un pied contraire à tous les autres. Ordinairement le ministre fait son brouillon et le secrétaire copie et met au net, au lieu qu'ici le ministre dictait, le secrétaire corrigeait la rédaction improvisée et alors c'était le prince qui copiait péniblement le brouillon que souvent il ne savait pas lire. Le secrétaire enlevé au comptoir d'une boutique devint M. d'Anstett, ministre plénipotentiaire de l'Empereur Alexandre dans les occasions les plus importantes, notamment au congrès de Vienne, cordon rouge, enfin en tous points un personnage que Buonaparte haïssait à mort. Il avait le défaut de boire et cela parut dans une occasion particulière. Etant ivre en assistant à la cérémonie par laquelle lord Aberdeen recevait l'Empereur Alexandre en tant que chevalier de l'ordre de la Jarretière, il se mit pendant un silence religieux à dire tout haut : Quelle … farce ! L'Empereur, qui peut-être était de son avis, borna sa colère à faire mettre à l'ordre du jour qu'on ne devait point traiter d'affaires avec son conseiller privé d'Anstett l'après-dîner.

On aimait les parvenus, un grand seigneur y eût perdu sa place.

Nicolas van Outryve d'Ydewalle