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de gourcy-serainchamps

  • Le château de Loppem, un phantasme néo-gothique en Flandres

    Considéré comme une merveille architecturale lors de son achèvement en 1863,
    pris pour une sinistre horreur par ses détracteurs dans les années '20,
    le château de Loppem est en 1918 le théâtre du fameux "coup de Loppem",
    consacrant l'adoption du suffrage universel, arraché par les socialistes au roi Albert Ier.

    Novembre 1918, Albert Ier réside depuis peu au château de Loppem, devenu quartier général dealbert_chevalier1930.jpg l'armée belge, non loin de Bruges. Le 11 novembre, jour de l'armistice, notre souverain s'atèle sans tarder à la formation d'un gouvernement d'unité nationale avec pour la toute première fois la participation des socialistes. Pour l'époque, le programme politique s'annonce audacieux, explosif même : instauration du suffrage universel, flamandisation de l'université de Gand, reconnaissance de la liberté syndicale. Réformes que le roi doit annoncer ultérieurement lors de son discours du Trône à Bruxelles. Horrifiée par la hardiesse de ces innovations, la droite parle du coup de Loppem et clame qu'au sinistre château de Loppem, le roi a été chambré par une clique de Rouges !

    Loppem, un château historique ? Une histoire qui débute en 1858 ...

    Calonne-sur-l'Escaut, Caloen en flamand, un petit village du Tournaisis qui doit sa fortune à ses carrières de pierres. A l'époque, les pierres sont acheminées sur des barges par l'Escaut. A Gand, les comptes de l'église Saint-Bavon mentionnent régulièrement des achats de stenen van Caloen. Au XIVème siècle, deux Calonne suivent la route de leurs pierres et flamandisent leur nom. L'un devient grand bailli de la ville de Gand, l'autre fait des enfants dont les descendants prendront racines en différents endroits du Franc de Bruges.

    Tandis que leurs cousins Calonne se font militaires en France ou abbés en Espagne, les Caloen de Flandre se contentent d'être terriens, ne réservant leurs instincts guerriers qu'à la chasse aux faisans, tout en orientant vers les Ordres ceux de leurs rejetons qui font preuve d'intelligence. Ils apparaissent à Loppem au début du XIXème siècle en la personne de Joseph-Bernard van Caloen. Le père de ce dernier est député aux Etats de Flandre et bourgmestre de Bruges, ce qui lui vaut le privilège de connaître l'humidité des cachots de sa bonne ville, otage malgré lui des sans-culottes français en 1793.

    Joseph-Bernard épouse Marie-Christine de Potter. Les Potter ? Des habitués de Loppem : le grand-père, Clément, seigneur de Droogewalle, a acquis en 1756 auprès de l'évêque de Bruges l'ancienne cure du lieu qu'il a agrandie pour en faire sa campagne. Marie-Christine héritera de la propriété.

    Alors que trois fils naissent de son union avec Joseph-Bernard van Caloen, l'aîné meurt du typhus à vingt ans et le troisième se fait jésuite. Reste le second, Charles, qu'il s'agit de marier afin d'assurer la descendance. Or, celui-ci voudrait entrer dans les Ordres. Il en est empêché à cause d'une double cataracte, le rendant pratiquement aveugle à l'âge de dix-huit ans. Cette infirmité a tout naturellement renforcé son mysticisme et c'est en vain qu'on lui présente des héritières, mais toutes ces jeunes personnes lui semblent bien sottes et mondaines. Son père se désole, tandis qu'au château de Mianoye à Assesse se lamente de son côté un autre père. Le comte de Gourcy-Serainchamps souhaite avoir des petits-enfants mais sa fille Savina désire, elle aussi, entrer au couvent, se moquant des prétendants qui ne peuvent parler que de chevaux, de fusils et de sangliers. Heureusement, au château de Lovendegem veille une tante bien intentionnée, la baronne Dons. Une rencontre est organisée. Se comprenant d'emblée, les jeunes gens se fiancent, se marient et s'installent à Loppem !

    Pavillon de Potter.gif

    La maison de campagne de la famille de Potter à Loppem, plus tard van Caloen - Aquarelle de 1848.

    Un ménage aussi peu ordinaire ne pouvait que résider dans une demeure extraordinaire …

    Trouvant l'ancienne demeure trop vétuste, les jeunes mariés la font raser et entament dès 1858 la construction d'un château romantique d'un nouveau genre - le néo-gothique - fortement imprégné d'esprit chevaleresque et de sentiments religieux. A l'époque, le style chrétien ou néo-gothique est très à la mode. Par opposition aux styles de la Renaissance et du Classicisme, considérés comme païens et étrangers, il fallait témoigner d'une appartenance religieuse chrétienne et nationale, voir même régionale.

    Les Caloen s'adressent à Edward Pugin, architecte londonien très en vogue, fils d'un théoricien du néo-gothique britannique qui participa à l'édification du Parlement de Londres. Le temps d'une première cuisson de briques à base de terre extraite de l'étang, un différend surgit entre l'architecte et les propriétaires qui décident de s'en séparer. Entre alors en scène Jean [de] Béthune, futur baron, chargé de dresser de nouveaux plans en meilleure harmonie avec le style ogival flamand. En matière d'architecture, le château de Loppem sera sa première réalisation, suivie de nombreuses autres dont l'abbaye bénédictine de Maredsous.

    Extérieur château.gif

    Façade avant du château se reflétant dans l'étang, tel qu'on peut le voir aujourd'hui.

    Citadins l'hiver, châtelains l'été, le baron et la baronne Charles van Caloen passent la belle saison à Loppem parmi un concours de cousins français, monsignori romains, baronnets anglais et autres aimables pique-assiette. Un familier de la maison, l'illustre abbé-poète brugeois Guido Gezelle, y couche quelques rimes en vieux flamand, peintes pour la postérité en lettres gothiques sur les murs du grand salon.

    En 1867 - Charles van Caloen a 52 ans - un miracle se produit. Apprenant qu'un médecin français opère avec succès de la cataracte, il part pour Paris au bras de son épouse. L'opération réussit fort bien. Après vingt ans de mariage, il peut pour la première fois contempler son épouse, puis ses enfants et ensuite son château qui, assure la chronique familiale, lui cause un certain choc ! Peu de temps après, il est élu sénateur de Bruges, enlevant le siège aux libéraux.

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    Le baron Charles van Caloen en habit de sénateur, constructeur du château de Loppem reproduit en arrière-plan, et son épouse, née comtesse Savina de Gourcy-Serainchamps, représentée devant le château paternel de Mianoye à Assesse, aujourd'hui démoli. Huiles sur toile de J.B. Anthony, 1881. 

    Charles et Savina van Caloen ont cinq enfants. L'aîné est célèbre : monseigneur Gérard van Caloen, premier moine-novice de Maredsous, réformateur de la congrégation bénédictine au Brésil puis fondateur de l'abbaye de Saint-André, située à quelques lieues du château paternel. Albert, le fils puîné, dessinera le fameux labyrinthe du château que petits et grands empruntent encore de nos jours : une longueur totale de 2 km où, de cul-de-sac en cul-de-sac, on finit par atteindre le but, un grand arbre entouré de bancs, symbole du paradis que le chrétien atteint après une vie d'efforts, d'erreurs et de recommencements.

    Durant la première guerre mondiale, le baron Albert van Caloen est bourgmestre de Loppem, comme l'avaient été avant lui son père, son grand-père et son arrière-grand-père et comme le sera après lui son fils Karl. Pillé, expulsé, il fait face à l'adversité et réussit à se maintenir à son poste dans … la maison du jardinier. Survient la fin des hostilités, le baron songe à réoccuper son château mais le roi Albert et la reine Elisabeth annoncent leur arrivée. Le roi s'opposant à ce que le propriétaire du lieu retourne se réfugier chez son jardinier, souverain et châtelain cohabitent durant un mois au château de Loppem, devenu capitale de la Belgique libérée. Un ballet incessant d'ex-ministres, aspirants-ministres et futurs ministres, roi d'Angleterre, fils de l'empereur du Japon et diverses personnalités telles que Raymond Poincaré, président de la République française. Est-ce une demeure historique ?, s'enquiert ce dernier en franchissant le seuil du château. Et son hôte de lui répondre : Elle le sera à partir d'aujourd'hui !

    Loppem Albert Ier Poincaré.jpg

    Visite de Raymond Poincaré, président de la République française, le 9 novembre 1918.
    Parmi les personnalités présentes, on reconnaît la reine Elisabeth et le roi Albert Ier.

    Le baron Jean van Caloen, dernier occupant des lieux, décédé en 1972, crée la Fondation van Caloen en lui faisant don du château, du parc et des bâtiments annexes. Outre le castel proprement dit, le visiteur est invité à y découvrir une riche collection de tableaux et d'antiquités : sculptures religieuses provenant de différentes régions de la vieille Europe, gravures de P. Breughel l'Ancien, manuscrits médiévaux et livres d'heures enluminés.

    Le château de Loppem, expression de rêves chrétiens selon le magazine Point de Vue ou gloire du Gothic Revival comme le titre Philippe Farcy, infatigable chroniqueur ès vieilles pierres ? C'est selon. De toute manière, pour les amateurs d'art et d'histoire une visite s'impose car si la famille van Caloen peuple toujours les terres de Bruges, tout comme d'autres lieux du royaume, la belle époque s'est définitivement refermée sur le château néo-gothique de Loppem …

    Nicolas van Outryve d'Ydewalle

    Illustrations extraites de l'ouvrage Le Château de Loppem, Stichting Kunstboek 2001, Oostkamp
    www.kasteelvanloppem.be - le château se visite tous les jours, sauf le Lu et le Ve, du 1er avril au 31 octobre, de 10 à 12 heures et de 14 à 18 heures.