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08/02/2012

Saint-Pétersbourg ou le tricentenaire d'une capitale impériale

Surgie des marécages finnois de la Neva par la volonté d'un seul homme, le tsar Pierre-le-Grand,
au prix de la vie de dizaines de milliers d'autres, décorée avec faste et splendeur
par des artisans italiens, français et allemands, éternelle rivale de Moscou,
Saint-Pétersbourg a célébré en 2003 ses trois cents ans d'existence.

Saint-Pétersbourg, née des terreurs d'enfance de Pierre et de ses visions politiques à long terme ? Envenise du nord,nouvelle amsterdam,pierre le grand,saint petersbourg,tricentenaire,strelsy,alexandre menchikov,daniel menchik,apraxine,golovkine,cheremetiev,dolgorouki,stroganov,youssoupov,smolny,bartolomeo rastrelli,gagarine,pouchkine,petrograd,leningrad mai 1682, le futur tsar Pierre n'a que dix ans lorsqu'il assiste à un horrible image011.jpgmassacre perpétré sur les marches du Kremlin de Moscou par les streltsy, sorte de garde prétorienne rapprochée, sanglante épilogue d'une histoire de familles se disputant la succession au trône des Romanov. Sa vie durant, il en gardera des tics nerveux ainsi qu'une sainte horreur de Moscou.

Pierre devient tsar à vingt-deux ans. Résolu de faire de la Baltique, considérée jusqu'alors propriété quasi exclusive des Suédois, une mer ouverte à tous et en particulier aux Russes, il décide de créer un point d'appui sur l'estuaire de la Neva, à la fois verrou contre l'ennemi héréditaire et ouverture sur l'Occident. Ainsi naît la ville de Sankt Piter Bourkh, du nom de son saint patron, l'apôtre Pierre.

Le 16 mai 1703 selon le calendrier julien russe, le 27 mai suivant notre calendrier grégorien, débute l'édification de la future forteresse Pierre-et-Paul. Rempart de terre et de bois, il serait incongru de parler de pose de première pierre, la région se distinguant à l'époque par l'absence totale de briques et de pierres. Très vite, un oukase obligera tout bateau entrant dans la ville d'importer un certain tonnage afin d'y approvisionner les chantiers de construction.

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De la petite maison [ci-dessus] qu'il s'est fait bâtir - on la visite toujours - le tsar dirige les travaux. Ayant assimilé les métiers de la construction durant ses séjours en Europe et notamment en Hollande [illustration ci-contre], ilvenise du nord,nouvelle amsterdam,pierre le grand,saint petersbourg,tricentenaire,strelsy,alexandre menchikov,daniel menchik,apraxine,golovkine,cheremetiev,dolgorouki,stroganov,youssoupov,smolny,bartolomeo rastrelli,gagarine,pouchkine,petrograd,leningrad met la main à la pâte. Et l'histoire de faire la part belle à la légende : On avait commencé à construire la ville mais les marais absorbaient la pierre. Beaucoup de pierres, rocher après rocher, avaient été entassées mais les marais prenaient tout et il ne restait que de la boue à la surface. - Vous ne savez rien faire, dit le tsar à ses gens et sur ces mots, il commença à soulever rocher après rocher et à assembler les blocs en l'air. Et c'est ainsi qu'il construisit la ville entière en la laissant tomber toute faite sur la terre !

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Plan datant de 1737, représentant Saint-Pétersbourg en plein développement urbanistique.

La réalité est nettement moins allégorique car c'est au prix du travail surhumain de dizaines de milliers de soldats, de prisonniers suédois et ottomans, tous devenus maçons, de populations transplantées de force qu'à coups de knout des millions de pilotis sont enfoncés dans les tourbières, des blocs de granit et de pierres sont transportés à mains nues. Des milliers d'hommes y laisseront la vie, ce qui fera courir 306b.jpgla rumeur que fouler le sol de Pétersbourg, c'est fouler un cimetière !

Pour peupler la ville, des oukases décrètent l'installation forcée de populations recrutées dans tout l'Empire : 350 familles nobles et autant de familles de marchands et d'artisans sont priées d'y élire domicile et de bâtir leurs maisons d'après les plans déjà tracés. Interdiction est faite de construire en pierres ailleurs qu'à Saint-Pétersbourg.

Parmi les noms liés aux premières années de Saint-Pétersbourg domine la figure d'Alexandre Menchikov [ci-contre], richissime, puissant, fourbe et corrompu. Fils illettré d'un paysan lithuanien, Daniel Menchik, il vend des pâtisseries sur la Place Rouge à Moscou. Remarqué par le tsar pour son intelligence, il devient son homme de confiance tout comme son compagnon de beuverie, ensuite prince puis généralissime des armées et premier gouverneur de Saint-Pétersbourg. Son palais, le palais Menchikov - aujourd'hui haut lieu de tourisme - est le premier digne de ce nom dans la nouvelle capitale [vue intérieure ci-après].

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D'autres familles aristocratiques se distingueront également : les comtes Apraxine dont est issu le premier amiral de la flotte tsariste - quelques descendants résident aujourd'hui à Bruxelles - le chancelier Golovkine, les comtes Cheremetiev, princes Dolgorouki, comtes Stroganov [palais illustré ci-après] ainsi que les princes Youssoupov dont on dira que leur fortune dépasse celle des Romanov. Par ailleurs, la période de Pierre-le-Grand, avec ses bouleversements sociaux, ouvre toute grande la porte aux aventuriers ou aux hommes d'origine modeste - parfois des serfs - qui, entrés au service du tsar, sont élevés au rang d'aristocrates. 

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En 1724, un an avant la mort de Pierre, Saint-Pétersbourg compte déjà 75.000 habitants - ils seront 100.000 en 1750 - supplantant ainsi officiellement Moscou. Sous le règne de sa fille, Elisabeth Pétrovna,bartolomeo rastrelli.jpg le style architectural des nouvelles constructions porte l'appellation de baroque élisabéthain, somptueusement représenté par le palais d'Hiver, le palais Stroganov, le couvent Smolny, le palais impérial de Tsarskoïe Selo ainsi que nombre d'églises et d'hôtels particuliers. L'architecte en est l'incontournable Bartolomeo Rastrelli [ci-contre], moy comte de Rastrelli, ober architecte de la Cour, tel qu'il se définit lui-même.

Tout à la fois autocrate éclairée et souveraine philosophe, Catherine II veut faire mieux encore : La fureur de bâtir est en ce moment chez nous une rage plus que n'importe quoi. C'est une véritable maladie, quelque chose comme l'ivrognerie et peut-être aussi une accoutumance, narre-t-elle à son confident Grimm. Du baroque on passe au néo-classiscisme, comme les palais de Marbre et de Pavlovsk ainsi que l'Académie des Beaux-Arts.

Architectes, sculpteurs et fontainiers, artisans venus de France et d'Italie, aménagent les îles, créent de larges avenues, de spacieux jardins, élèvent de grands et petits palais. Catherine fait édifier le Petit Ermitage - amorce du futur musée de l'Ermitage - afin qu'elle et les souris puissent admirer ses collections de tableaux. Mais, notera l'impératrice dans ses Mémoires, ces palais étaient sans confort ni commodités. Quelqu'un qui d'une fenêtre se laisse glisser sur une planche ? C'était la princesse Gagarine, une dame d'honneur, qui partait satisfaire ses besoins dans les buissons ! L'hiver, dans la chambre à coucher de l'impératrice, on faisait entrer une section de soldats en leur intimant l'ordre : Respirez bien chaud ! Ainsi, le souffle de ces hommes réchauffait la chambre et empêchait l'impératrice de mourir de froid.

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Entrée d'un attelage sur la place des Palais face au Palais d'hiver.

Sous le règne de Catherine, la Neva se vêtit de granit, raconte le poète Pouchkine : les berges sont recouvertes de plus de trente-huit kilomètres de granit de Finlande, ce qui n'empêche pas de nombreux habitants de s'aventurer durant l'hiver sur la glace pour gagner l'autre bord en sautant de glaçon en glaçon. La folle témérité des Russes est incroyable, ils cherchent à s'y aventurer tant que le danger persiste et chaque année, beaucoup s'y noient. Les Russes croient fermement en la prédestination, ils font le signe de croix et s'élancent, persuadés que s'ils périssent, c'est qu'ils sont prédestinés, lit-on parmi les souvenirs de l'époque.

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Cavalier de bronze représentant Pierre-le-Grand, érigé par Catherine II.
D'un poids de 1.500 tonnes, le bloc de granit fut acheminé à l'aide rondins sur une distance de 12 km.

Paul Ier, plus préoccupé de sa sécurité personnelle que de la grandeur de son empire, fait édifier le palais Mikhaïlovski, connu sous le nom de château des Ingénieurs, où il se fera étrangler par son entourage quarante jours à peine après son installation. Sous le règne d'Alexandre Ier, alors que s'élèvent de multiples palais jaunes et blancs inspirés par l'architecte Carlo Rossi, Saint-Pétersbourg devient la capitale de l'Europe diplomatique.

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Place des Palais avec la colonne Alexandre, monolithique de granit rose dressé en 1834 par l'architecte français Auguste de Montferrand en commémoration de la victoire du tsar Alexandre Ier sur Napoléon.

Refuge pour bon nombre d'aristocrates jetés hors de France à la Révolution, la bonne société de Pétersbourg offre sa proverbiale hospitalité aux émigrés : Tous les soirs, j'allais dans le monde, raconte la portraitiste Elisabeth Vigée-Le Brun. Les bals, les concerts et les spectacles étaient fréquents, j'y retrouvais toute la grâce d'un cercle français car, pour me servir de l'expression de la princesse Dolgorouky, il me semble que le bon goût ait sauté à pieds joints de Paris à Saint-Pétersbourg ! Une foule de seigneurs, possédant des fortunes colossales, se plaisent à tenir table ouverte au point qu'un étranger connu n'a jamais besoin d'avoir recours au restaurateur. Il trouve partout à dîner, à souper ; il n'a que l'embarras du choix, tant les Russes sont enchantés qu'on aille dîner chez eux.

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Montagnes russes sur la Néva gelée. "Je ne peux omettre de vous parler des montagnes de glace, très hautes et aux pentes très raides. Le grand amusement est de se placer sur un petit traîneau
et de se laisser glisser jusqu'en bas à une vitesse incroyablement élevée",
écrit la portraitiste Elisabeth Vigée-Le Brun.

Sous Nicolas Ier, les tsars Alexandre II et III et Nicolas II, l'ère des grandes constructions est passée. Il est vrai que les empereurs ont d'autres soucis : les premiers soubresauts d'un mécontentement populaire commencent à se faire sentir alors que, selon le mot de Lamartine, les souverains russes tentent de perpétrer l'immobilité du monde, mettant toutes leurs ambitions à ressusciter l'empire orthodoxe de Byzance. La majestueuse place des Palais est le théâtre d'événements graves. Les cellules glacées de la forteresse Pierre-et-Paul se remplissent de martyrs de la cause révolutionnaire, tandis qu'au palais impérial de Tsarskoïe Selo on continue à prier le Dieu des tsars …

A la déclaration de guerre en 1914, Saint-Pétersbourg russifie son nom en Petrograd, la ville de Pierre. Octobre 1917, la révolution bolchevique éclate, le camarade Lénine et ses sbires s'installent à l'Institutleningrad-fete-la-levee-du-blocus-allemand139fec95eeba-.jpg Smolny où depuis la Grande Catherine des générations de vertueuses jeunes filles de la noblesse russe auront reçu une éducation des plus sévères. Un an plus tard, le gouvernement bolchevique décide de se transférer à Moscou. Lénine mort, Petrograd devient Leningrad. Juin 1941, avec l'invasion des armées hitlériennes débute le terrible siège de l'ancienne capitale. Il durera 900 jours, laissant 600.000 cadavres, victimes de la faim et du froid, ainsi que des visions de cauchemar et d'horreur dans l'esprit des héroïques survivants.

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Escalier des Ambassadeurs au palais d'Hiver, aujourd'hui entrée du musée de l'Ermitage.
Egalement appelé "Escalier du Jourdain" parce que le tsar y descendait le jour de l'Epiphanie
pour présider la bénédiction des eaux de la Néva, en commémoration du baptême du Christ.

Evoquer avec le poète Pouchkine les nuits blanches de juin, nuits rêveuses et sans lune où le rose transparent du ciel est si clair que l'aquarelle bleu pâle du fleuve ne le reflète qu'à grand-peine, éclairant les objets de tous les côtés à la fois dans un silence impressionnant, où aimer pendant de pareilles nuits, ce serait aimer deux fois, selon l'expression d'Alexandre Dumas père !

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Baptisée naguère Venise du Nord, nouvelle Amsterdam ou Palmyre du Nord, la perestroïka permit à Leningrad de renouer en 1992 avec son passé en redevenant Saint-Pétersbourg, non tant pour céder à d'anciens rêves de splendeur que pour profiter enfin de cette ouverture sur l'Europe qu'avait voulue son fondateur, le tsar Pierre-le-Grand ...

Nicolas van Outryve d'Ydewalle

03/01/2012

Charles Eugène duc de Croÿ (1651-1702), une momie pour le tsar

Feld-maréchal des armées russes sous Pierre-le-Grand, il est fait prisonnier en 1700 par les Suédois lors de la défaite de Narva. Décédé en 1702 à Reval, criblé de dettes et insolvable, la coutume locale lui interdisant tout enterrement tant que ses créances restent impayées, son corps momifié ne sera mis en terre que quelque cent cinquante ans plus tard.

Maréchaux d'empire, ambassadeurs, évêques et cardinaux, chambellans, surintendant et bouteiller, grand-écuyer et gouverneur-général, tuteur et premier ministre de Charles-Quint … si la maison de Croÿ s'illustre sous mille et une facettes parmi les pages d'histoire de nos contrées et d'ailleurs, seul Charles Eugène, duc de Croÿ et prince du Saint-Empire, rejoint le panthéon des momies célèbres au même titre que les Toutankhamon, Ramsès II et autre Ötzi, l'homme des Glaces !

Charles Eugène de Croÿ ou la rocambolesque histoire d'une momie malgré elle.

Père de quatre enfants dont aucun ne laissera de descendance, Charles Eugène embrasse la carrière des armes. Lieutenant général au Danemark, promu maréchal de camp général en 1688 pour ses brillants faits d'armes contre les Turcs lors de la libération de Vienne et du siège de Belgrade, il entre en 1697 au service de la Russie comme feld-maréchal alors que le Pierre-le-Grand entame ses hostilités contre la Suède.

Dans la Russie impériale, les feld-maréchaux non-russes font partie d'un club très fermé : le duc de Croÿ en 1700, le duc de Wellington en 1815, l'archiduc Albert d'Autriche en 1872, suivi de Frédéric Guillaume de Prusse en 1872 et du roi Carol Ier de Roumanie en 1912, sans oublier les comtes Josef Radetzky von Radetz en 1816 et Helmuth von Molkte en 1871.

La bataille de Narva du 20 novembre 1700 est fatale pour les Russes.

Laissons la parole à Alexandre Dumas dans ses "Impressions de voyage" : "Enfin, il [le roi Charles XII de Suède] marcha sur Narva et en l’absence de Pierre qui avait laissé le commandement à Croÿ, commença par battre un premier corps de Russes au nord de Reval, puis enfin la totalité de l’armée devant Narva. C’était à ne pas y croire : avec neuf mille hommes et dix pièces de canon, Charles XII venait de battre soixante mille hommes avec cent quarante-cinq pièces de canon. Et non seulement neuf mille hommes en avaient battu soixante mille, mais encore ils avaient tué sept mille Russes et fait vingt-cinq mille prisonniers !

Le désastre était terrible et eut un immense retentissement. Il pénétra dans toutes les profondeurs de l’empire. Pierre ne se découragea point et parut même insensible à cette écrasante nouvelle. Je sais bien, dit-il, que nous ne sommes que des écoliers près des Suédois ; mais, à force d’être battus par eux, nous deviendrons des maîtres à notre tour." En effet, la revanche de Pierre-le-Grand sera totale lors de sa victoire sur les Suédois à la bataille de Poltava en 1709.  

Revenons à Narva. Foudroyés de face par une violente bourrasque de neige, les Russes ne voient pas venir les coups de canons ennemis, n'imaginant même pas quel petit nombre ils ont à combattre. Le duc de Croÿ veut donner des ordres, son adjoint le prince Dolgorouki n'entend pas les recevoir. Les officiers russes se soulèvent contre les officiers supérieurs étrangers qui n'arrivent pas à se faire comprendre par la troupe composée essentiellement de paysans incultes. Chacun quittant son poste, la confusion se répand dans toute l'armée. Les uns courent se noyer dans la rivière de Narva, les autres abandonnent leurs armes et se mettent à genoux devant les Suédois.

Croÿ, blessé au combat, ainsi que de nombreux officiers non-russes, craignant plus de tomber en disgrâce auprès du tsar que la vindicte des Suédois, se rendent aux vainqueurs.

Ici se termine la carrière militaire du feld-maréchal de Pierre-le-Grand. Croÿ est envoyé comme prisonnier à Reval, l'actuelle Tallinn en Estonie, à l'époque sous domination suédoise. "Dans cet état, il ne céda pas moins pour sa passion pour le luxe et la prodigalité", commente le Messager des Sciences Historiques de Belgique dans l'une de ses parutions de 1841. Le duc meurt le 20 janvier 1702 des suites de ses blessures de guerre, couvert de dettes impayées. Ses créanciers exigent l'application de la loi qui refusait la sépulture aux débiteurs insolvables jusqu'à ce que quelqu'un des leurs les acquittât.

La suite est rocambolesque. Deux voyageurs, le marquis de Custine et Alexandre Dumas, nous la détaillent dans leurs souvenirs.

Le récit "Lettres de Ruspierre-le-grand,croÿ,narva,poltava,dolgorouki,tallin,custine,paulucci,nicolas ier,troubetzkoïsie" de Custine date de 1839. "D'après une coutume dans le pays, on disposa son corps dans l'église de Reval en attendant que les héritiers pussent satisfaire les créanciers. Aujourd'hui, ce cadavre est encore dans la même église où il fut déposé il y a plus de cent ans. Le capital de la dette primitive s'est augmenté d'abord des intérêts puis de la somme destinée chaque jour à l'entretien du corps. La créance principale, les frais et les intérêts accumulés ont produit une dette totale si énorme qu'il est peu de fortune aujourd'hui qui pourrait suffire à l'acquitter.

Or, il y a une vingtaine d'années, l'empereur Alexandre passe par Reval. En visitant l'église principale, il aperçoit le cadavre et se récrie contre ce hideux spectacle. On lui conte l'histoire du prince de Croÿ ; il ordonne que le corps soit mis en terre le lendemain et l'église purifiée. Le lendemain, le corps du prince de Croÿ est porté au cimetière. A la vérité, le surlendemain, il était replacé à l'endroit même où l'avait laissé l'empereur ! S'il n'y a pas de justice en Russie, vous voyez qu'il y a des habitudes plus fortes que la loi suprême."
       
Et le Messager des Sciences Historiques de Belgique de compléter : "… le gouvernement lui fit faire un cercueil des plus riches, comme l'on peut en juger par les lambeaux de satin blanc et de velours noir qui ont résisté au temps, et le corps du noble prisonnier fut déposé dans un des caveaux de l'église où sans doute le froid rigoureux qu'il y eut cette même année, contribua à sa conservation en le gelant avant qu'il eut le temps de se décomposer. Peut-être aussi ne doit-il son étonnante dureté qu'aux graines absorbantes dont les parois de son cercueil étaient rembourrées.

Quoiqu'il en soit, comme personne jusqu'ici n'a songé ou contribué à payer les dettes du duc de Croÿ, il est probable que le corps serait encore dans le caveau si en 1819, le marquis de Paulucci, gouverneur-général des provinces  de la Baltique, le voyant si bien conservé, ne l'eut fait transporter dans une chapelle de l'église où il est couché sur un lit funèbre, couvert d'un vitrage, qui s'enlève chaque fois qu'on veut le voir.

Bien que l'expression de ce cadavre soit celle d'un vieillard dont le sommeil est agité par un rêve sérieux, il est impossible de le considérer sans émotion car la mort l'a tellement allongé qu'on croit voir un géant, portant une perruque blonde à la Turenne et le corps enveloppé d'un habit de velours noir. Le sacristain qui est chargé de le montrer, prend plaisir à retourner ce corps dans tous les sens, à lui enlever sa chevelure, à exhiber sa blessure au genou, etc. Le dessèchement a rendu ce cadavre si léger que lorsqu'on s'appuie fortement sur les pieds du mort, la partie supérieure du corps se lève comme pour demander raison de cette violence."
              
Vingt ans plus tard, la momie n'est plus exposée à la curiosité des visiteurs. Le récit qu'en fait Alexandre Dumas en 1860 nous apprend que le corps du duc de Croÿ aura finalement été enseveli un an plus tôt sur ordre du tsar Nicolas Ier, soit exactement cent quarante sept années après son décès !

"Ce corps était la propriété d’un bon sacristain qui le montrait, moyennant une rétribution qu’il laissait, il faut lui rendre cette justice, à la générosité du visiteur. On avait déposé le corps dans un coin de l’église Saint-Nicolas, habillé des vêtements qu’il avait coutume de porter, c’est-à-dire d’un manteau de velours noir, de son habit d’uniforme du temps de Pierre-le-Grand, la tête couverte de sa perruque aux longues boucles, les jambes chaussées de bas de soie, et le cou serré par une cravate de fine batiste.

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Dessin datant de 1819, représentant la momie de Charles Eugène de Croÿ exposée dans l'église Saint Nicolas à Tallinn, cent dix-huit ans après son décès.

En 1819, le marquis Paulucci fit quelques observations charitables sur ce pauvre cadavre impitoyablement exposé ainsi depuis plus d’un siècle à la curiosité des générations. Mais il n’y avait rien à faire contre la persistance des Revaliens dans l’exercice de leurs droits. Tout ce que put le marquis Paulucci en faveur du cadavre, fut de le coucher proprement dans une niche de bois où il était encore il y a trois ans, lorsque le prince Troubetzkoï, qui me racontait cette anecdote, l’y vit. Mais ce qui avait surtout touché le prince, c’étaient les soins du bon sacristain pour ce cadavre qui était son gagne-pain. L’église Saint-Nicolas n’était guère elle-même en meilleur état que le prince et en certains endroits même n’étant pas si bien couverte, le sacristain changeait son mort de place quand il craignait que l’humidité ne l’atteignit ; car, comme dit le fossoyeur de Shakespeare : "Rien n’est pire que l’eau pour nos maudits corps morts !
      
Ce n’est pas le tout : quand le temps était beau, il lui faisait prendre l’air. Dans les journées d’été, il le mettait au soleil. Enfin, il avait pour lui tous les soins qu’une garde-malade aurait pour son patient. Par malheur pour le pauvre sacristain, le jeune empereur Nicolas regarda cette exposition et surtout cette exploitation d’un cadavre comme une profanation et ordonna que le prince de Croÿ, insolvable ou non, fût enterré comme un chrétien. Les Revaliens n’osèrent point réagir contre la volonté de l’empereur et l’ordre pieux fut accompli, au grand désespoir du sacristain.

Il n’y a donc plus de remarquable à voir dans l’église Saint-Nicolas de Reval qu’un tableau représentant La Fuite en Égypte."

Nicolas van Outryve d'Ydewalle