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fondation stroganov

  • La famille Stroganov, de la Sibérie aux marches du trône des tsars ou le récit d'une prodigieuse ascension

    Qualifiés dans les documents anciens "d'hommes illustres", la légende raconte que les Stroganov tirent leur patronyme du mot "stroganina", spécialité culinaire russe par laquelle la viande était conservée en fines tranches, d'ou l'appellation "boeuf Stroganov". Immensément riche et grand amateur d'art, la famille Stroganov aura été intimement liée à dynastie des anciens maîtres de la Russie.

    Moins connu que l'anecdote du boeuf patronymique, tout récit sur la famille Stroganov débute invariablement par l'affaire de ce grand-duc de Moscou, fait prisonnier en 1448 par les Tatars. Ceux ci réclament une rançon de 200.000 roubles mais les caisses de l'Etat sont vides. Qu'à cela ne tienne,cathédrale de l'Annonciation.jpg c'est la famille Stroganov qui verse la somme !

    Au siècle précédent déjà, un Spiridon Stroganov assiste puissamment le prince Dimitri Donskoï dans sa lutte contre l'envahisseur mongol. Quatre générations plus tard, sous l'égide d'Anika Feodorovitch Stroganov, est né un véritable empire familial, regroupant environ six mille serfs, à faire pâlir le plus riche des Rothschild : mines de sel, culture de perles, commerce de grains et de fourrures, prêts d'argent, transport et livraison jusqu'aux comptoirs commerciaux d'Europe centrale, y compris Paris.

    Mécène et homme de culture, Anika Feodorovitch fonde une bibliothèque, installe une école d'icônes, érige une vaste demeure et lance les fondations de la cathédrale de l'Annonciation à Solvychedosk [ci-contre]. A sa mort, son entreprise assure à elle seule la moitié de la production de sel en Russie : l'avenir de la famille semble tout tracé pour les années à venir.

    Nouvelle étape, Yvan-le-Terrible charge les Stroganov de coloniser la Sibérie. Usant et abusant de ce nouveau pouvoir au nom du tsar bien aimé, on va jusqu'à armer des troupes de mercenaires et de brigands pour conquérir ces nouveaux territoires, ce qui permettra aux Stroganov de devenir ainsi les plus gros propriétaires terriens de l'Empire.

    Consécration suprême, pour services rendus à la mère patrie, Pierre-le-Grand anoblit les Stroganov en 1722 et leur octroie le titre de baron, plus tard celui de comte. D'hommes illustres, ils sont devenus aristocrates. Noblesse oblige : l'un épouse une Narychkine, d'une lignée apparentée à la famille du tsar ; l'autre une Vorontsov, fille d'un tout puissant chancelier de la Cour ; un troisième, une comtesse Cheremetiev.

    Des affaires d'argent aux affaires de Cour, il s'agit maintenant d'asseoir son nouveau statut social. Des architectes italiens, bâtisseurs de la nouvelle capitale, sont mis à contribution pour édifier le long de la Perspective Nevski, l'aristocratique Champs Élysées russe, un grandiose palais baroque où abondent colonnades, portiques, frontons à cartouches, cariatides et médaillons sculptés. Les gazettes européennes de l'époque se font l'écho d'une somptueuse fête donnée à l'occasion de la naissance du grand-duc Paul, réjouissances durant lesquelles le palais était complètement illuminé de l'intérieur par des centaines de cierges et de l'extérieur avec des lampions multicolores ...

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    Le palais Stroganov vers 1840 et aujourd'hui

    Plus riche qu'un Stroganov, tu meurs, affirme un ancien dicton russe, librement traduit ! A elle seule, la famille totalise un cinquième des taxes par rapport à l'ensemble des revenus de l'Empire. L'anecdote à propos d'Alexandre Sergueïevitch Stroganov (1734-1811), le plus fortuné d'entre tous, est restée dans les mémoires : ne peut il pas s'offrir le luxe d'abandonner douze millions d'hectares de terres à la Couronne, alors qu'il en possède encore le double ?

    Inscrit dès la naissance dans un régiment de la Garde Impériale, Alexandre s'en va parfaire son éducation dans l'Italie antique puis à Paris où il séjournera six ans. Bien que son père lui écrive : Laisse aux Français le soin de t'apprendre la danse, Stroganov rejoint, en esprit éclairé, une loge maçonnique où il se lie d'amitié avec les peintres et sculpteurs du moment, Greuze, Vernet, Houdon et bien d'autres.

    Ecumant salles de ventes et collections particulières, dont celles du duc de Choiseul et du prince de Conti, il va imprimer un nouvel élan à la collection familiale d'objets d'art, entamée par ses ancêtres deux siècles auparavant. Elle deviendra la plus fameuse parmi toute l'aristocratie russe et renommée dans l'Europe entière.

    Rentré en Russie, Catherine II présente le comte Stroganov à un hôte de marque, Joseph II, empereur d'Autriche : voici un homme qui dépense sans compter et fait tout pour se ruiner, mais sans y parvenir ! Richissime, ignorant la superficie réelle de ses terres et le nombre de ses serfs, sénateur, grand collectionneur d'art devant l'Eternel, il est tout naturellement nommé président de l'Académie des Beaux Arts.

    En mécène accompli, il se lance dans la construction de la cathédrale Notre Dame de Kazan à Saint- Pétersbourg. Principale église orthodoxe de son temps, elle rappelle étrangement la basilique Saint Pierre à Rome par sa majesté et sa grandeur. Sous le règne d'Alexandre Ier, l'édifice servira également de musée où seront conservés religieusement les trophées militaires pris à la Grande Armée de Napoléon.

    220px-Charles-Gilbert_Romme.pngAlexandre Stroganov confie l'éducation de son fils Paul à un précepteur français, Gilbert Romme [ci-contre], le futur conventionnel. Toute éducation digne de ce nom passant par laboeuf stroganov, rothschild, stroganoff,yvan le terrible,pierre le grand,narychkine,cheremetiev,vorontsov,garde impériale,joseph ii,notre dame de kazan,gilbert romme,théroigne de méricourt,galitzine,catherine ii,anne troubetskoï,bataille de craonne,elisabeth vigée le brun,demidoff,san donato,palais stroganov,fondation stroganov France, le maître et l'élève se retrouvent à Paris, alors en pleine Révolution. Emporté par les idées nouvelles, renonçant à son titre, son rang et son nom, l'extravagant jeune homme, Popo pour les intimes, fréquente le Club des Jacobins et fonde son propre cercle, les Amis de la Loi. Fortune aidant, il subventionne ses nouveaux amis français avec largesse, allant même jusqu'à s'offrir les faveurs de Théroigne de Méricourt [à droite] et se pavaner dans les rues de la capitale avec sa dulcinée en bonnet phrygien ! Affolement à l'ambassade de Russie à Paris. L'impératrice Catherine II est prévenue : ordre de rejoindre le bercail sans délai ni détour. Le fastueux sans culotte est relégué un temps dans ses terres puis réapparaît, assagi, dans les salons de Pétersbourg où il rentre dans les rangs en épousant une princesse Galitzine. Entre temps, Gilbert Romme, son ancien précepteur, aura mis fin à ses jours après avoir voté la mort du roi de France.

    Pris par les doux plaisirs de la vie mondaine, parlant à peine le russe, époux d'une jeune femmepaul alexandrovitch Stroganov.jpg cultivée et spirituelle, le comte Paul Alexandrovitch Stroganov (1774-1817) [ci-contre] mènera l'existence d'un grand seigneur, désoeuvré quoique éclairé, ne retrouvant sa fougue révolutionnaire qu'auprès du cercle très fermé des amis du grand-duc Alexandre qui rêve d'un changement de régime en Russie. Promu général à la suite du tsar, il mourra de chagrin peu de temps après la brutale disparition de son fils aîné, tué à 17 ans d'un boulet de canon sur le champ de bataille de Craonne en France, juste avant l'entrée des troupes alliées à Paris en 1814.

    Son cousin Grigori Alexandrovitch Stroganov, né en 1770 sous le règne de Catherine II, et son épouse, née princesse Anne Troubetskoï, seront tous deux l'objet de la délicate sollicitude de la portraitiste Elisabeth Vigée-Le boeuf stroganov,rothschild,stroganoff,yvan le terrible,pierre le grand,narychkine,cheremetiev,vorontsov,garde impériale,joseph ii,notre dame de kazan,gilbert romme,théroigne de méricourt,galitzine,catherine ii,anne troubetskoï,bataille de craonne,elisabeth vigée le brun,demidoff,san donato,palais stroganov,fondation stroganovBrun, tant dans ses écrits que sous ses pinceaux, alors que le scripteur de ces lignes s'inscrit parmi les descendants de cette part d'histoire familiale, au détour d'une généalogie maternelle russe.

    Prise sous son charme, Elisabeth Vigée-Le Brun écrira sans ambages avoir rarement rencontré un homme aussi aimable et d'un tel entrain, faisant les délices de la bonne société par ses soupers, ses spectacles et ses fêtes ! Capitaine à 25 ans dans un régiment de la Garde, il quitte l'armée pour embrasser la carrière diplomatique, ce qui lui donnera plus tard le privilège de représenter son tsar en Angleterre lors du couronnement de la reine Victoria, Aujourd'hui, Grigori Stroganov [ci-contre] repose au cimetière Alexandre Nevski de Saint-Pétersbourg, dans un caveau de pierre surmonté d'une épitaphe en français.

    C'est à son fils aîné, Serge Grigoriëvitch, président de la société d'archéologie de l'université de Moscou, que reviendra le mérite d'avoir mis à jour la fabuleuse collection de l'or des Scythes, depuis lors précieusement conservée au musée de l'Ermitage.

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     La datcha Stroganov sur les bords de la Neva, tableau de Vorokhinin, 1997
    Une charmante cazin à l'italienne, écrit Elisabeth Vigée-Le Brun. Nous faisions de grandes promenades dans les jardins de la villa du Comte Stroganov, l'un des plus belles autour de Petersbourg, commente la baronne Mary de Bode, une mienne aïeule émigrée en Russie à la Révolution française.

    La fortune et le nom cherchant à s'allier mutuellement, une soeur de Grigori devient la femme du richissime Nicolas Demidoff, le plus riche particulier de Russie, selon Madame Vigée-Le Brun, rejeton de maîtres de forges fournissant les troupes impériales depuis près de deux siècles. Après avoir confié sa mère au Père Lachaise pour un repos éternel, leur fils Anatole, devenu prince de San Donato, se marie - l'union sera brève - avec la fille de Jérôme Bonaparte, jeune frère de Napoléon.

    La comtesse Stroganov, portrait de Franz Xaver Winterhalter (1857) exposé au musée de l'Ermitage.2.jpgUn petit-fils de Grigori Stroganov épouse en secret la grande duchesse Marie, fille préférée du tsar Nicolas Ier et veuve de Maximilien de Beauharnais, petit-fils de l'impératrice Joséphine. Jamais Marie [ci-contre] n'osera avouer cette alliance à son auguste père, très à cheval sur les questions d'unions morganatiques. Aussi, lorsque l'empereur venait voir sa fille, le comte Stroganov se tenait-il dans le salon de son épouse, chapeau et gants en mains, comme un invité. Les apparences étaient sauves !

    La dynastie Stroganov, des générations de grands seigneurs et de richesses accumulées depuis les contreforts de l'Oural jusqu'aux pieds du trône des tsars à Saint-Pétersbourg : églises, cathédrales, monastères, écoles, galeries d'art, vastes demeures et palais baroques ...

    Quelques années après la Révolution bolchevique, le palais Stroganov est fermé par décision officielle. A l'abri des regards, certaines collections sont réparties parmi différents musées de la Russie devenue soviétique. Puis, en mai 1931 a lieu à Berlin une importante vente d'objets d'art : irréversible dispersion de tableaux, icônes, meubles, sculptures, livres rares, bronzes, broderies, pierres de couleurs, ornements sacrés, argenteries, antiquités et émaux du Moyen Age !

    Meyblyum, Jules. Palace of Count PS Stroganov. Yellow room, Hermitage.jpg

    Salon jaune au palais Stroganov, tableau de Jules Meyblyum, Musée de l'Ermitage

    Si le tsar Yvan le Terrible fut à l'origine de la prodigieuse ascension de la famille Stroganov, Staline, le petit père des peuples, fit tout pour la détruire. Mais aujourd'hui, un héritage vieux de quatre siècles ressurgit grâce à la Fondation Stroganov, créée par une autre descendante, la baronne Hélène de Ludinghausen, assistée de beaucoup de bonnes volontés de part et d'autre de l'ancien rideau de fer ...

    Nicolas van Outryve d'Ydewalle

    site web : http://stroganofffoundation.org/