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gauthier de meaux

  • Anne de Kiev (vers 1025 - avant 1080) princesse de Russie et reine de France

    Cathédrale Sainte-Sophie à Kiev en Ukraine, l'an 1881. Un Français de marque écoute avec recueillement une panikhide1 célébrée devant un antique sarcophage byzantin. A la fin de la cérémonie, il se retire après voir demandé que l'on fasse brûler une veilleuse perpétuelle.

    Le sarcophage (illustration ci-dessous) devant lequel s'était incliné le duc de Montpensier, fils du roi Louis-Philippe qu'il venait de représenter à Moscou au couronnement du nouveau tsar Alexandre III, abritait les cendres de Yaroslav-le-Sage (978-1054), grand-prince de Russie et père d'Anne, reine de France, épouse du roi Henri Ier (1009-1060). C'est sur le chemin de retour que le duc avait exprimé le désir de se recueillir devant la tombe de son ancêtre.

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    Si une aussi lointaine ascendance s'est sans doute effacée de la mémoire collective, cette alliance franco-russe datant du XIème siècle a produit une anecdote historique toujours d'actualité. En effet, une légende assurait que notre princesse russe descendait par sa mère de Philippe de Macédoine, raison pour laquelle elle aurait donné le nom du père d'Alexandre-le-Grand à l'aîné de ses fils, Philippe, roi de France de 1060 à 1108. Alors que la mère d'Anne ne disposait que de solides racines scandinaves, ce prénom de légende est traditionnellement toujours bien porté dans certaines de nos monarchies européennes !

    Descendante à la 6ème génération du viking Rurik, fondateur en 862 du futur empire de Russie, Anne naît à NovgorodCapture d’écran 2014-12-15 à 10.03.54.png vers 1025 dans une famille de neuf enfants. Son enfance et adolescence se déroulent à Kiev, ville qualifiée "d’émule de Constantinople" et dotée de "plus de quatre-cents églises" selon un chronique de l'époque. Boiteux et physiquement frêle, son père, Yaroslav-le-Sage (illustration ci-contre), est l'un des douze fils de Vladimir-le-Grand qui convertit le pays au christianisme. Grand collectionneur de livres, consacrant des nuits entières à la lecture et élevant ses enfants dans le même esprit, juriste, écrivain, parlant huit langues, il régnera durant trente-cinq ans sur sa principauté.

    Alors que la France sort à peine de l'anarchie féodale et des ravages causés par les Sarrasins et les Normands, la Russie kiévienne est au faîte de sa prospérité, tant matérielle que spirituelle. Chrétienne orthodoxe depuis trois générations, elle s'appuie sur une base autrement solide que la toute jeune2 puissance des Capétiens.

    UN ROI DE FRANCE À MARIER

    Troisième souverain capétien, veuf d'une première union restée stérile, Henri Ier est l'époux d'une Mathilde de Frise. En 1044, après dix ans de mariage également sans héritier, cette dernière rend son âme à Dieu. La relève du trône de France n'étant pas assurée, le roi doit donc chercher à contracter un nouveau mariage. Mais où trouver l'âme sœur ?

    Une alliance issue du Saint-Empire lui est pratiquement impossible, Rome interdisant formellement toute union entre parents jusqu'au 7ème degré, y compris dans la famille de feu son épouse. Son propre père n'avait-il pas été excommunié par le pape pour cause de mariage consanguin au 4ème degré ? Ne désirant en aucune manière revivre l'affront fait au roi son père, Henri se soumet aux exigences de l'Eglise. Des émissaires sont envoyés au-delà des frontières afin de lui trouver une fiancée potentielle qui ne soit pas sa parente. Après quatre ans d'attente, on lui révèle l'existence d'une princesse slave, fille de Yaroslav Vladimirovitch, grand-prince de Kiev. Beauté ravissante, bouche sensuelle, cheveux blonds, grâce et esprit ... sa réputation s'étend même jusqu'à Constantinople !

    Une alliance avec le trône de Kiev ? Si paradoxalement la Russie est encore considérée comme un pays exotique3 pour les uns, barbare pour les autres, les liens matrimoniaux entre les dynasties occidentales et russes n'avaient au XIème siècle rien d’insolite, bien au contraire. Pas moins de 45 unions sur les 54 mariages rurikides du moment le sont avec des princes étrangers, certains byzantins, rarement orientaux, occidentaux pour la plupart. La propre mère d'Anne est fille du roi de Suède, sa tante est reine de Pologne, ses deux sœurs règnent l'une en Hongrie, l'autre en Norvège puis au Danemark. Ses deux frères aînés ont épousé des filles de grands féodaux allemands, markgrave de Saxe et comte de Stade, alors que le troisième est le gendre de l'empereur de Byzance, Constantin IX Monomaque (1000-1055).

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    Cathédrale Sainte Sophie de Kiev : fresque du Xlème siècle représentant les filles de Yaroslav-le-Sage, Anne (sans doute à gauche), Anastasia, Elizabeth et probablement Agathe.

    Henri Ier charge une ambassade, conduite par les évêques Gauthier de Meaux et Roger de Châlons, de se rendre à Kiev pour demander de la part du roi de France la main d'Anne au grand-duc. Vsevolod, l'intellectuel de la famille et frère d'Anne, leur sert d'interprète. Il parle cinq langues dont le latin.

    Paris et Kiev, les deux villes les plus importantes de la chrétienté après Constantinople, ne sont-elles pas faites pour s'entendre ? Favorable à une politique d'ouverture avec l'Occident, le grand-duc marque son accord.

    MARIAGE ET SACRE

    Anne quitte Kiev pour rejoindre sa nouvelle patrie, un périple qui va durer plusieurs mois durant lesquels elle fera halte avec sa suite parmi quelques-uns des membres de sa famille. A Gniezno, chez sa tante Marie Dobronega, épouse du roi Casimir Ier de Pologne, dont les relations avec la Russie étaient encore sans ombrages, ne présageant en rien la lutte séculaire qui allait plus tard meurtrir les deux pays. Puis Esztergom en Hongrie auprès de sa sœur Anastasia, au sein de la cour d'Andras Ier. Ensuite en remontant le Danube jusqu'en amont de Ratisbonne pour finalement pénétrer en France après avoir traversé Mayence qui était à l'époque la résidence habituelle des empereurs germaniques.

    Henri se rend en personne à Reims pour accueillir sa fiancée aux portes de la cité du sacre. On raconte qu'au moment où Anne descendit de son attelage, le roi se précipita sur elle pour l'embrasser avec ferveur, incapable de maîtriser son enthousiasme. "Je suppose que c'est vous qui êtes le roi, n'est-ce pas ?", s’enquit la belle, confuse et rougissante.

    Le mariage a lieu à Reims le 19 mai 1051, immédiatement suivi du couronnement et du sacre, présidé par l'archevêque Guy de Châtillon. Anne est la toute première reine de France à recevoir elle-même le sacre royal qui n'était réservé jusqu'à présent qu'au roi seul. Aucune difficulté d'ordre confessionnel ne semble avoir été soulevée alors que les relations entre Rome et Constantinople s'étaient dégradées depuis longtemps. Ce n'est que trois ans après leur mariage, en 1054, que la séparation des Eglises d'Orient et d'Occident sera consommée, avec à la clé anathèmes et excommunications réciproques.

    Ayant appris quelques rudiments de français durant son voyage jusqu'en France, Anne signe son contrat de mariage en deux langues, russe et français, alors que son mari n'y appose qu'une croix. Il semblerait qu'il ne savait pas écrire !

    L'EVANGÉLIAIRE DE REIMS

    Ici une énigme se présente. On a longtemps cru que l'évangile slavon sur lequel les rois de France prêtaient habituellement serment au moment du sacre avait été apporté à Reims par Anne de Russie. On comprend aisément qu'elle aurait voulu prêter serment sur un livre sacré qui lui était familier. Son geste aurait d'ailleurs été à l'origine de la tradition.

    Souvent appelé "Texte du Sacre", l’Evangéliaire de Reims (illustration ci-après) se compose de deux parties, la première étant rédigée en alphabet cyrillique, la deuxième en glagolitique, en l'occurrence originaire de Croatie. On a d'abord pensé qu'il pourrait avoir été écrit par Saint Procope, mort vers 1030. Or, de savantes recherches démontrent que l’Evangéliaire ne fut composé qu'en 1395 sur commande de l'empereur du Saint-Empire et roi de Bohème, Charles IV (1316-1378). Allemand par son père et tchèque par sa mère, il avait voulu tenter une œuvre œcuménique au cœur de I'Europe, à la frontière entre les mondes slave et germain, catholique et orthodoxe.

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    Au milieu du XVIème siècle, l’Evangéliaire est acquis par le cardinal Charles de Lorraine (1524-1574), grand mécène devant l'Eternel et précédemment archevêque de Reims. Il l'offre à la bibliothèque du chapitre de la cathédrale en 1554, après l'avoir revêtu d'une reliure incrustée de métaux précieux et fait ajouter quelques reliques dont un fragment de la Sainte Croix.

    Lorsque le prince Boris Ivanovitch Kourakine, ambassadeur de Russie en France et par ailleurs beau-frère de Pierre-le-Grand, accompagna son tsar en visite officielle à Reims en 1717, le texte sacré lui fut présenté. Au grand ébahissement de l'entourage des dignitaires français qui en avaient oublié l'origine historique, celui-ci se mit à lire à haute voix la partie en cyrillique mais avoua son incompréhension quant à la seconde.

    Comme aucune mention de cette précieuse relique n'est faite ni à Reims ni ailleurs en France avant le XVIème siècle, laissons à l’Evangéliaire de Reims sa part de mystère et à l’Histoire sa part de vérité4.

    ANNA REINA

    Anne a environ vingt-sept ans, Henri Ier a passé le seuil de la quarantaine. Installée à Senlis, la jeune reine s'entoure d'une cour composée principalement d’épouses de seigneurs et d'officiers royaux.

    Souvent accompagné de la nouvelle reine, Henri Ier parcourt sans relâche ses domaines dans la gestion de son royaume. Il arrive à Anne de contresigner les actes royaux, ce qu'elle fait en introduisant une innovation. En France, l'usage royal et celui des grands dignitaires était d'apposer sur les actes un simple "signum", un grand "S" barré, mais Anne se plait à mettre sa signature complète en latin "Ana reina" mais en caractères cyrilliques !

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    Son premier devoir est de donner un héritier au trône de France. C'est ainsi qu'elle fait vœu, si elle a un fils, de faire construire une abbaye à Senlis. L'héritier tant désiré naît en 1052, Philippe, prénom qui s'implante dès lors fermement dans la maison de France et au sein des dynasties voisines, les actuels détenteurs étant par ailleurs des descendants lointains mais directs. Anne aura encore trois enfants dont un seul survécut, Hugues, surnommé "le Grand", qui sera l'un des héros de la première croisade. Le 23 mai 1059, le roi et la reine sont à Reims où leur fils Philippe est sacré roi du vivant de son père selon la tradition des premiers Capétiens. Il serait le premier roi de France à prêter serment sur l’Evangéliaire de Reims.

    Anne seconde sans relâche son époux dans ses travaux de redressement spirituel et matériel du royaume de France, animée en cela par l'appellation quelque peu guerrière attribuée aux Capétiens : "sergents de Dieu".

    Le pape Nicolas II l'atteste d'ailleurs haut et fort : "à la très glorieuse reine de France, Anne, reine digne de la grâce de Dieu tout-puissant, cette grâce qui a suscité dans un cœur féminin une vertu et une vaillance véritablement viriles. Il est arrivé à notre ouïe, ô notre très excellente fille, que de ta pieuse générosité les dons s'écoulent vers les pauvres et que tu donnes protection aux bons, opprimés par la violence des puissants, réalisant ainsi les vertus qui conviennent à ton sang de reine. En obéissant aux commandements du Seigneur, tu acquériras, notre fille, la sagesse pour le salut de ton âme et pour le passage du royaume terrestre provisoire au Royaume du Ciel."

    Un an après le sacre du petit Philippe, Anne perd son royal époux qui meurt subitement en forêt d’Orléans. Nous sommes le 4 août 1060. Veuve à trente-cinq ans, devenue corégente du royaume, elle abandonne bientôt les rênes du gouvernement au comte Baudouin de Flandre, tuteur-régent désigné par feu Henri Ier. Elle se retire à Senlis où la construction de son abbaye s'achève en octobre 1065.

    SCANDALE À LA COUR

    Anne réside au château de Senlis. Elle aime Senlis, ville royale "non seulement pour l'air pur qu'on y respirait, mais surtout pour le plaisir de la chasse qu'elle appréciait particulièrement", comme le raconte la chronique. Pendant la première année de règne de son fils, elle continue de remplir un rôle politique certain, avant de plonger dans une aventure sentimentale tout à fait inattendue ...

    L'auteur de cette nouvelle passion s'appelle Raoul II de Péronne, comte de Crépy. Notre homme tombe éperdumentAnne de Kiev & Raoul de Crépy.png amoureux de la ravissante veuve. On dit même qu'il cherche à l'enlever ! Vrai ou faux, l'histoire assure que les sentiments sont réciproques. Ils décident de se marier (illustration ci-contre) mais il y a un sérieux obstacle, Raoul est déjà marié. Qu'à cela ne tienne, il répudie sa femme sous le fallacieux prétexte d'adultère. Le mariage a lieu en 1062 mais l'épouse délaissée ne se laisse pas faire. Elle porte plainte auprès du pape Alexandre II car elle ne sent nullement coupable. Le souverain pontife ordonne à Raoul de renvoyer Anne et de reprendre sa légitime épouse. Peine perdue, la passion est plus forte que la raison. Raoul est excommunié en 1066, ce qui ne l'empêchera pas de se qualifier sans vergogne de "beau-père du roi" ! A la cour, l'union de la reine régente avec un seigneur de rang inférieur, déjà marié qui plus est, crée le scandale. De son côté, Anne, réputée pour sa profonde piété, vit sans doute un drame de conscience, bien qu'aucune sanction ne soit prise contre elle.

    Devenue simple comtesse, la reine tient à ce que son statut royal continue à être reconnu. En 1063, alors qu'on a omis de la mentionner dans les actes d'une donation faite par Philippe Ier, elle réplique en apposant sa signature "Anna matris Filipi Regis" (Anne, mère du roi Philippe), juste au-dessous de celle de son fils. L'écriture appuyée traduit bien sa détermination.

    Malgré cette situation assez étrange, le roi Philippe Ier ainsi que son frère conservent une profonde affection pour leur mère. Le roi trouve sage de prôner la réconciliation, admettant même Raoul de Crépy à la cour. Ce dernier meurt vers 1074. L'histoire de ce couple inhabituel bravant les interdits de l'époque restera un exemple de modernité, suivant les critères de nos moralistes d'aujourd'hui !

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    A droite : statue de la reine Anne de France, exécutée par des artistes ukrainiens à l'occasion du jumelage de Senlis avec la ville Kiev.

    La reine Anne de France est mentionnée pour la dernière fois en 1075 dans une charte cosignée par elle et son fils Philippe Ier. Sans doute, est-elle décédée5 peu de temps après. On a écrit qu'elle serait retournée en Russie mais une tombe, trouvée en 1682 dans l'abbaye de Villiers près de La Ferté-Alais, donnerait à penser qu'elle n'a pas quitté la France. Aujourd'hui disparu, le monument funèbre portait l'inscription "Anne, femme de Henri". Hommage d'une reconnaissance religieuse ou véritable lieu de sépulture ? Alors qu'une inscription peu explicite sur une autre tombe dans l'église de Senlis indique qu'elle est "retournée dans le pays de ses ancêtres" ...

    Secrets d'Histoire ?

     Nicolas van Outryve d'Ydewalle

    1 Prière pour un défunt dans le rite orthodoxe.

    2 Prétention d'usage démontrant l'ancienneté des Rurikides (année 862) sur celle des Capétiens (866).

    3 Quelque sept siècles plus tard, les Mémoires d'une mienne aïeule, fuyant la France révolutionnaire, témoignent du même sentiment : "... l'effroi que causait le seul nom de la Russie, on s'imaginait Russie et Spitzberg synonymes et on ne voyait qu’ours blancs !"

    4 Et à Stéphane Bern le soin d'y apporter éventuellement sa propre version dans un prochain "Secretsd'Histoire" ?

    5 Près de cent-cinquante ans plus tard, le 25 avril 1214, naîtra Louis, neuvième du nom, bientôt roi de France et futur saint, descendant direct à la 6ème génération d’Anne de Kiev. Où la nombreuse descendance actuelle de Saint Louis, éparpillée parmi notre bonne société d'ici et d'ailleurs, se retrouve dotée d'un antique ADN slave !