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08/02/2012

Saint-Pétersbourg ou le tricentenaire d'une capitale impériale

Surgie des marécages finnois de la Neva par la volonté d'un seul homme, le tsar Pierre-le-Grand,
au prix de la vie de dizaines de milliers d'autres, décorée avec faste et splendeur
par des artisans italiens, français et allemands, éternelle rivale de Moscou,
Saint-Pétersbourg a célébré en 2003 ses trois cents ans d'existence.

Saint-Pétersbourg, née des terreurs d'enfance de Pierre et de ses visions politiques à long terme ? Envenise du nord,nouvelle amsterdam,pierre le grand,saint petersbourg,tricentenaire,strelsy,alexandre menchikov,daniel menchik,apraxine,golovkine,cheremetiev,dolgorouki,stroganov,youssoupov,smolny,bartolomeo rastrelli,gagarine,pouchkine,petrograd,leningrad mai 1682, le futur tsar Pierre n'a que dix ans lorsqu'il assiste à un horrible image011.jpgmassacre perpétré sur les marches du Kremlin de Moscou par les streltsy, sorte de garde prétorienne rapprochée, sanglante épilogue d'une histoire de familles se disputant la succession au trône des Romanov. Sa vie durant, il en gardera des tics nerveux ainsi qu'une sainte horreur de Moscou.

Pierre devient tsar à vingt-deux ans. Résolu de faire de la Baltique, considérée jusqu'alors propriété quasi exclusive des Suédois, une mer ouverte à tous et en particulier aux Russes, il décide de créer un point d'appui sur l'estuaire de la Neva, à la fois verrou contre l'ennemi héréditaire et ouverture sur l'Occident. Ainsi naît la ville de Sankt Piter Bourkh, du nom de son saint patron, l'apôtre Pierre.

Le 16 mai 1703 selon le calendrier julien russe, le 27 mai suivant notre calendrier grégorien, débute l'édification de la future forteresse Pierre-et-Paul. Rempart de terre et de bois, il serait incongru de parler de pose de première pierre, la région se distinguant à l'époque par l'absence totale de briques et de pierres. Très vite, un oukase obligera tout bateau entrant dans la ville d'importer un certain tonnage afin d'y approvisionner les chantiers de construction.

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De la petite maison [ci-dessus] qu'il s'est fait bâtir - on la visite toujours - le tsar dirige les travaux. Ayant assimilé les métiers de la construction durant ses séjours en Europe et notamment en Hollande [illustration ci-contre], ilvenise du nord,nouvelle amsterdam,pierre le grand,saint petersbourg,tricentenaire,strelsy,alexandre menchikov,daniel menchik,apraxine,golovkine,cheremetiev,dolgorouki,stroganov,youssoupov,smolny,bartolomeo rastrelli,gagarine,pouchkine,petrograd,leningrad met la main à la pâte. Et l'histoire de faire la part belle à la légende : On avait commencé à construire la ville mais les marais absorbaient la pierre. Beaucoup de pierres, rocher après rocher, avaient été entassées mais les marais prenaient tout et il ne restait que de la boue à la surface. - Vous ne savez rien faire, dit le tsar à ses gens et sur ces mots, il commença à soulever rocher après rocher et à assembler les blocs en l'air. Et c'est ainsi qu'il construisit la ville entière en la laissant tomber toute faite sur la terre !

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Plan datant de 1737, représentant Saint-Pétersbourg en plein développement urbanistique.

La réalité est nettement moins allégorique car c'est au prix du travail surhumain de dizaines de milliers de soldats, de prisonniers suédois et ottomans, tous devenus maçons, de populations transplantées de force qu'à coups de knout des millions de pilotis sont enfoncés dans les tourbières, des blocs de granit et de pierres sont transportés à mains nues. Des milliers d'hommes y laisseront la vie, ce qui fera courir 306b.jpgla rumeur que fouler le sol de Pétersbourg, c'est fouler un cimetière !

Pour peupler la ville, des oukases décrètent l'installation forcée de populations recrutées dans tout l'Empire : 350 familles nobles et autant de familles de marchands et d'artisans sont priées d'y élire domicile et de bâtir leurs maisons d'après les plans déjà tracés. Interdiction est faite de construire en pierres ailleurs qu'à Saint-Pétersbourg.

Parmi les noms liés aux premières années de Saint-Pétersbourg domine la figure d'Alexandre Menchikov [ci-contre], richissime, puissant, fourbe et corrompu. Fils illettré d'un paysan lithuanien, Daniel Menchik, il vend des pâtisseries sur la Place Rouge à Moscou. Remarqué par le tsar pour son intelligence, il devient son homme de confiance tout comme son compagnon de beuverie, ensuite prince puis généralissime des armées et premier gouverneur de Saint-Pétersbourg. Son palais, le palais Menchikov - aujourd'hui haut lieu de tourisme - est le premier digne de ce nom dans la nouvelle capitale [vue intérieure ci-après].

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D'autres familles aristocratiques se distingueront également : les comtes Apraxine dont est issu le premier amiral de la flotte tsariste - quelques descendants résident aujourd'hui à Bruxelles - le chancelier Golovkine, les comtes Cheremetiev, princes Dolgorouki, comtes Stroganov [palais illustré ci-après] ainsi que les princes Youssoupov dont on dira que leur fortune dépasse celle des Romanov. Par ailleurs, la période de Pierre-le-Grand, avec ses bouleversements sociaux, ouvre toute grande la porte aux aventuriers ou aux hommes d'origine modeste - parfois des serfs - qui, entrés au service du tsar, sont élevés au rang d'aristocrates. 

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En 1724, un an avant la mort de Pierre, Saint-Pétersbourg compte déjà 75.000 habitants - ils seront 100.000 en 1750 - supplantant ainsi officiellement Moscou. Sous le règne de sa fille, Elisabeth Pétrovna,bartolomeo rastrelli.jpg le style architectural des nouvelles constructions porte l'appellation de baroque élisabéthain, somptueusement représenté par le palais d'Hiver, le palais Stroganov, le couvent Smolny, le palais impérial de Tsarskoïe Selo ainsi que nombre d'églises et d'hôtels particuliers. L'architecte en est l'incontournable Bartolomeo Rastrelli [ci-contre], moy comte de Rastrelli, ober architecte de la Cour, tel qu'il se définit lui-même.

Tout à la fois autocrate éclairée et souveraine philosophe, Catherine II veut faire mieux encore : La fureur de bâtir est en ce moment chez nous une rage plus que n'importe quoi. C'est une véritable maladie, quelque chose comme l'ivrognerie et peut-être aussi une accoutumance, narre-t-elle à son confident Grimm. Du baroque on passe au néo-classiscisme, comme les palais de Marbre et de Pavlovsk ainsi que l'Académie des Beaux-Arts.

Architectes, sculpteurs et fontainiers, artisans venus de France et d'Italie, aménagent les îles, créent de larges avenues, de spacieux jardins, élèvent de grands et petits palais. Catherine fait édifier le Petit Ermitage - amorce du futur musée de l'Ermitage - afin qu'elle et les souris puissent admirer ses collections de tableaux. Mais, notera l'impératrice dans ses Mémoires, ces palais étaient sans confort ni commodités. Quelqu'un qui d'une fenêtre se laisse glisser sur une planche ? C'était la princesse Gagarine, une dame d'honneur, qui partait satisfaire ses besoins dans les buissons ! L'hiver, dans la chambre à coucher de l'impératrice, on faisait entrer une section de soldats en leur intimant l'ordre : Respirez bien chaud ! Ainsi, le souffle de ces hommes réchauffait la chambre et empêchait l'impératrice de mourir de froid.

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Entrée d'un attelage sur la place des Palais face au Palais d'hiver.

Sous le règne de Catherine, la Neva se vêtit de granit, raconte le poète Pouchkine : les berges sont recouvertes de plus de trente-huit kilomètres de granit de Finlande, ce qui n'empêche pas de nombreux habitants de s'aventurer durant l'hiver sur la glace pour gagner l'autre bord en sautant de glaçon en glaçon. La folle témérité des Russes est incroyable, ils cherchent à s'y aventurer tant que le danger persiste et chaque année, beaucoup s'y noient. Les Russes croient fermement en la prédestination, ils font le signe de croix et s'élancent, persuadés que s'ils périssent, c'est qu'ils sont prédestinés, lit-on parmi les souvenirs de l'époque.

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Cavalier de bronze représentant Pierre-le-Grand, érigé par Catherine II.
D'un poids de 1.500 tonnes, le bloc de granit fut acheminé à l'aide rondins sur une distance de 12 km.

Paul Ier, plus préoccupé de sa sécurité personnelle que de la grandeur de son empire, fait édifier le palais Mikhaïlovski, connu sous le nom de château des Ingénieurs, où il se fera étrangler par son entourage quarante jours à peine après son installation. Sous le règne d'Alexandre Ier, alors que s'élèvent de multiples palais jaunes et blancs inspirés par l'architecte Carlo Rossi, Saint-Pétersbourg devient la capitale de l'Europe diplomatique.

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Place des Palais avec la colonne Alexandre, monolithique de granit rose dressé en 1834 par l'architecte français Auguste de Montferrand en commémoration de la victoire du tsar Alexandre Ier sur Napoléon.

Refuge pour bon nombre d'aristocrates jetés hors de France à la Révolution, la bonne société de Pétersbourg offre sa proverbiale hospitalité aux émigrés : Tous les soirs, j'allais dans le monde, raconte la portraitiste Elisabeth Vigée-Le Brun. Les bals, les concerts et les spectacles étaient fréquents, j'y retrouvais toute la grâce d'un cercle français car, pour me servir de l'expression de la princesse Dolgorouky, il me semble que le bon goût ait sauté à pieds joints de Paris à Saint-Pétersbourg ! Une foule de seigneurs, possédant des fortunes colossales, se plaisent à tenir table ouverte au point qu'un étranger connu n'a jamais besoin d'avoir recours au restaurateur. Il trouve partout à dîner, à souper ; il n'a que l'embarras du choix, tant les Russes sont enchantés qu'on aille dîner chez eux.

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Montagnes russes sur la Néva gelée. "Je ne peux omettre de vous parler des montagnes de glace, très hautes et aux pentes très raides. Le grand amusement est de se placer sur un petit traîneau
et de se laisser glisser jusqu'en bas à une vitesse incroyablement élevée",
écrit la portraitiste Elisabeth Vigée-Le Brun.

Sous Nicolas Ier, les tsars Alexandre II et III et Nicolas II, l'ère des grandes constructions est passée. Il est vrai que les empereurs ont d'autres soucis : les premiers soubresauts d'un mécontentement populaire commencent à se faire sentir alors que, selon le mot de Lamartine, les souverains russes tentent de perpétrer l'immobilité du monde, mettant toutes leurs ambitions à ressusciter l'empire orthodoxe de Byzance. La majestueuse place des Palais est le théâtre d'événements graves. Les cellules glacées de la forteresse Pierre-et-Paul se remplissent de martyrs de la cause révolutionnaire, tandis qu'au palais impérial de Tsarskoïe Selo on continue à prier le Dieu des tsars …

A la déclaration de guerre en 1914, Saint-Pétersbourg russifie son nom en Petrograd, la ville de Pierre. Octobre 1917, la révolution bolchevique éclate, le camarade Lénine et ses sbires s'installent à l'Institutleningrad-fete-la-levee-du-blocus-allemand139fec95eeba-.jpg Smolny où depuis la Grande Catherine des générations de vertueuses jeunes filles de la noblesse russe auront reçu une éducation des plus sévères. Un an plus tard, le gouvernement bolchevique décide de se transférer à Moscou. Lénine mort, Petrograd devient Leningrad. Juin 1941, avec l'invasion des armées hitlériennes débute le terrible siège de l'ancienne capitale. Il durera 900 jours, laissant 600.000 cadavres, victimes de la faim et du froid, ainsi que des visions de cauchemar et d'horreur dans l'esprit des héroïques survivants.

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Escalier des Ambassadeurs au palais d'Hiver, aujourd'hui entrée du musée de l'Ermitage.
Egalement appelé "Escalier du Jourdain" parce que le tsar y descendait le jour de l'Epiphanie
pour présider la bénédiction des eaux de la Néva, en commémoration du baptême du Christ.

Evoquer avec le poète Pouchkine les nuits blanches de juin, nuits rêveuses et sans lune où le rose transparent du ciel est si clair que l'aquarelle bleu pâle du fleuve ne le reflète qu'à grand-peine, éclairant les objets de tous les côtés à la fois dans un silence impressionnant, où aimer pendant de pareilles nuits, ce serait aimer deux fois, selon l'expression d'Alexandre Dumas père !

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Baptisée naguère Venise du Nord, nouvelle Amsterdam ou Palmyre du Nord, la perestroïka permit à Leningrad de renouer en 1992 avec son passé en redevenant Saint-Pétersbourg, non tant pour céder à d'anciens rêves de splendeur que pour profiter enfin de cette ouverture sur l'Europe qu'avait voulue son fondateur, le tsar Pierre-le-Grand ...

Nicolas van Outryve d'Ydewalle

11/01/2012

Portraits et anecdotes : les écrits de l'ambassadeur de Russie, le comte Fédor Golovkine (1766-1825)

"La diplomatie aime se rendre agréable pour se venger de ne pas toujours être utile," a-t-on ironisé au XIXème siècle. Les souvenirs du comte Golovkine, ministre de Russie auprès de la Cour de Naples, en sont une vivante illustration où le pittoresque se lie à la futilité et à l'impertinence.

Eteints dans les mâles en 1846, les Golovkine auront traversé un court moment de l'histoire de la Russie. Comme en dehors des familles princières multiséculaires, l'anoblissement en Russie n'était pas fédor golovkine.jpgencore en usage au début du règne du tsar Pierre-le-Grand, celui-ci eut l'intelligence de faire intervenir au préalable l'empereur d'Autriche. Titré comte de l'Empire Romain par Joseph Ier en 1707, l'arrière-grand-père de Fédor Golovkine, chancelier de l'Empire et ministre des Affaires étrangères, fut confirmé dans son titre par le Sénat russe deux ans plus tard.

Les archives d'Etat de Moscou contiennent d'authentiques perles parmi les dépêches diplomatiques de Fédor Golovkine à son ministre HeinrichGrafOstermann.jpgde tutelle, le vice-chancelier Ostermann [illustration de droite] ...

L'ambassadeur de Russie avait beau se creuser la tête pour assembler les matériaux d'une dépêche, rien ne se présentait, les affaires étant d'une monotonie et d'une tranquillité désespérantes ... Enfin, on signale une frégate anglaise dans les eaux de Naples. Voilà un sujet pour sa première dépêche. Il annonce l'apparition de cette frégate. Dans la seconde, la frégate fait voile pour la Sicile. Dans la troisième, elle avait changé de projet et s'établissait en croisière, etc. A la sixième dépêche, sentant le ridicule de ces frivoles procès-verbaux, l'ambassadeur termine familièrement sa lettre au ministre par ses termes : Quant à la frégate, qu'elle aille au diable, je ne m'en mêle plus et je ne vous en parlerai plus. Le vaisseau La Parthénope est enfin parti pour se joindre à la flotte anglaise et j'en suis fort charmé car depuis que je suis à Naples, je n'ai cessé de dire en écrivant à Votre Excellence : il part et puis il ne part pas, ce qui n'est pas fort intéressant ni pour Elle ni pour moi.

Le sans-gêne avec lequel Golovkine rédige certaines de ses dépêches se retrouve dans un autre courrier, assez unique dans les annales de la diplomatie : J'en suis réduit cette fois à l'aveu du célèbre Montaigne : Je sais que je ne sais rien. Il y a force nouvelles étrangères que votre Excellence apprendra mieux par d'autres voies, mais de Naples je ne puis lui parler que du respect avec lequel je suis, Monsieur le Comte, etc.

Portrait du gentilhomme russe à la fin du XVIIIème siècle

Si la puissance de l'homme résidait dans la magie de ses manières, le gentilhomme russe n'aurait qu'à se montrer. Je pense, et personne ne me le disputera, qu'à l'exception des Français, nul ne l'égalera sur le théâtre du monde. Discours légers et piquants, idées en apparence très libérales, horreur prononcée pour tout ce qui sent la barbarie, goût pour les arts, grâce dans le maintien, élégance dans la mise, magnificence dans les habitudes, talents de société, langues, danse, musique, comédie, de l'assurance qui promet encore au-delà de ce qu'il laisse voir, tels sont en Russie les attributs de l'homme de qualité, de l'homme de Cour, de celui qui est destiné aux ambassades, au commandement, au Conseil.

Ne lui parlez pas d'histoire, car il n'a pas même étudié celle de son pays, et si vous remontez plus haut que Pierre Ier, auquel il croit devoir son succès, vous serez confondu de son ignorance ; ni de la géographie, car hors la route de Moscou à Saint-Pétersbourg et celle de Saint-Pétersbourg à Paris, il ne connaît la Suisse que par la Nouvelle Héloïse, la Hollande parce qu'elle fut l'école du grand Pierre, l'Italie parce qu'on lui en parle sans cesse et l'Angleterre parce que c'est de là que lui viennent ses fracs, ses bottes et ses chevaux.

Le prince de Ligne

Charles, prince de Ligne et du Saint-Empire Romain, était grand d'Espagne de première classe, chevalier de la Toison d'Or, capitaine des gardes allemandes de l'Empereur, feld-maréchal, etc., ce Charles_Joseph_de_Ligne.jpgqui, joint à une grande naissance, une grande fortune dissipée, une grande gaieté, une moralité de circonstance et de nombreux voyages, en avait fait ce qu'on appelle communément un grand seigneur.

M. de Ligne était grand et bien fait, avec un visage qui devait avoir été beau quoiqu'un peu efféminé. Il devait, à vingt ans, avoir l'air de ce qu'on appelle populairement un bellâtre. Ses manières le premier jour étaient belles et grandes mais dès le lendemain d'un cynisme surprenant. Il disait et faisait des choses qui ne cadraient ni avec son nom et moins encore avec ses emplois. Sa malpropreté visait à l'originalité. A sa montagne [le Kahlenberg] près de Vienne, son séjour favori depuis la perte de Beloeil et ses terres aux Pays-Bas, le désordre et le dépenaillement étaient extrêmes et il ne quittait son lit que pour dîner, abandonnant les soins de sa tête aux doigts actifs d'un valet de chambre. Un écritoire renversé, des manuscrits illisibles et surchargés de ratures, sa fille chérie, sa Christine, la princesse de Clary, le seul de ses enfants, disait-il, qui fut de lui, assise dans un coin à les déchiffrer.

Sa jeunesse fut partagée entre la cour de Vienne dont la politique était de distinguer les Belges, et celle de Versailles où le roi et les _DSF0810.jpgprinces ne le nommait que Charlot. Joseph II, qui employait de préférence les gens aimables, comme plus capables de s'insinuer, l'employa surtout avec la Russie comme quelqu'un qu'on pouvait démentir, et à l'armée où il montrait de la valeur, comme un général auquel on donne ensuite un chef sans qu'il puisse s'en formaliser.

Lorsqu'il fut décidé que Frédéric II de Prusse enverrait à Pétersbourg son successeur, la Cour de Vienne y envoya le prince de Ligne avec l'ordre de déjouer l'illustre négociateur. Quelques jours après son arrivée, le prince royal fut conduit à l'Académie des Sciences et à force de discours à entendre, de minéraux, d'armures et d'embryons à voir, il s'évanouit. Le prince de Ligne aussitôt se met en voiture et vole au palais impérial. Catherine, apprenant qu'il est dans ses appartements, le fait entrer et lui demande quelle raison l'y amène si tôt. Hélas ! Madame, j'avais suivi le prince de Prusse à l'Académie et lorsque j'ai vu qu'il y était sans connaissance, je me suis hâté de venir en informer Votre Majesté. Ce mot et bien d'autres remplirent parfaitement le but de la cour de Vienne.

Joseph II [illustration de gauche] ne saisissait pas aussi promptement les mots que sa bonne sœur de Russie. Revenant très mécontent de sa tournée d'inspection aux Pays-Bas, il se plaignit au prince de Ligne du mauvais esprit des Flamands : Au bout du compte, je ne veux que leur bien. - Ah ! Sire, croyez qu'ils en sont fort persuadés. L'empereur ne comprit pas ce jeu de mots qui, trois semaines plus tard, courait toute l'Europe !

Les comtes de Cobenzl

La fin de cette famille fut très brillante. Deux cousins germains, les comtes Philippe et Louis, furent tout ce qu'on peut être dans la monarchie autrichienne. La mémoire du AL33-COBENZL.jpgpère du comte Louis était restée chère aux Belges qu'il avait gouvernés en qualité de plénipotentiaire sous le prince Charles de Lorraine.

Le physique de ces messieurs pouvait consoler de ne leur pas voir d'enfants. Philippe était petit, maigre, jaune, ayant la tournure d'un prêteur sur gages. Louis  était gros, roux, louche et malpropre jusque dans la plus brillante toilette, et sa femme, quoiqu'ayant de l'esprit, était une des plus désagréables créatures qu'on pût rencontrer et d'une malpropreté à tuer ses poux jusqu'à table. On peut dire qu'ils avaient trop mauvaise façon pour effrayer leurs rivaux d'ambition, et c'est ce qui les fit arriver aux plus brillantes ambassades et au ministère.

Le comte Louis [illustration de gauche] affectait tellement de se tenir en mouvement qu'il était impossible de découvrir quand il travaillait. Il avait surtout une passion désordonnée pour la comédie et, malheureusement pour sa profession qui demande de la dignité, il la jouait dans la dernière perfection et ne parlait d'autre chose. Cela l'exposa aux scènes les plus désagréables. Un soir, oubliant qu'il faisait en costume la répétition d'un rôle de Juif avec une barbe et un emplâtre sur l'œil, un courrier fort important arrivant de Vienne, il ordonne de le faire entrer. Le courrier recule de deux pas et refuse de remettre ses dépêches. On a beau lui expliquer le cas, il s'obstine et il fallut aller chercher le baron Seddeler, ministre de Toscane, qui connaissait le courrier, pour l'assurer que c'était là l'ambassadeur de Sa Majesté Impériale et Royale apostolique !

J'étais depuis quelque temps déjà nommé à l'ambassade de Naples, lorsqu'un jour à Tsarskoïé-Sélo, l'Impératrice, mécontente du comte de Cobenzl, me dit à travers la table : Tâchez d'y plaire et de vous y plaire ; j'en mets tous les moyens à votre disposition et ne vous défend qu'une chose, c'est de jouer la comédie. Lorsqu'on est chargé de me représenter, il faut renoncer à faire tout autre personnage."

La colonie russe à Florence

Nous avons ici le prince et la princesse Gagarine, fort agréables l'un et l'autre. Lui est une sorte de célébrité. La belle Narichkine s'en amouracha, leurs amours furent Kochubey_Viktor_Pavlovich.jpgimprudentes. La belle eut injonction de voyager et le secrétaire d'Etat fut congédié. Cela l'a remis avec sa femme dont cette passion l'avait séparé. La princesse Gagarine est intimement liée avec ma nièce Tolstoï par le catholicisme. Elles sont à la tête des femmes de qualité qui ont abjuré et dont le zèle imprudent a causé l'expulsion des Jésuites. Ici, elles sont libres d'adorer le Dieu de Rome, elles le sont d'une mesure extrême, mais à Pétersbourg elles voulaient le martyre comme les Italiennes veulent un amant.

La colonie russe est augmentée de M. le comte, plus tard fait prince, Kotchoubey [illustration de gauche], ancien ministre de l'Intérieur et des Affaires étrangères, avec femme, enfants, suite et neuf lits de voyage complets. La difficulté de loger tout cela et l'ennui d'en entendre parler ont été à leur comble. Il a perdu cinq enfants ; il lui en reste autant. Il y a aussi deux MM. Gouriev, père et fils, qui se trouvent, en fait de lumières, tellement supérieurs à tous les hobereaux de leur province qu'il n'est pas permis de dire en leur présence s'il fait jour ou s'il fait nuit.

Florence, le 13 janvier 1817, jour du nouvel an russe selon le calendrier julien. Je veux à propos de cette fête vous conter une naïveté. Le jour de Noël, la comtesse Apraxine s'était trouvée mal. Elle était couchée dans une chambre obscure et la porte était ouverte. Voici la conversation qu'elle entendit entre deux Russes de sa suite : Une chose qui me tourne la tête, c'est pourquoi nous avons Noël douze jours plus tard que les Italiens. - Que vous êtes bête ! Comment, ayant voyagé, pouvez-vous faire pareille question ? Vous devez comprendre que lorsque Notre-Seigneur vint au monde en Palestine, le courrier qui vint à Rome en porter la nouvelle au pape eut besoin de douze grands jours pour aller jusqu'à Moscou la porter au czar. Les deux Eglises ne célèbrent pas le jour de la Nativité mais celui de l'arrivée du courrier qui en porta la nouvelle - Ah ! j'entends maintenant la chose et rien n'est plus clair. 

Frédéric le Grand et Catherine II

L'ambassadeur Golovkine rencontrait Frédéric le Grand chez la sœur de ce dernier, la princesse Amélie, qui honorait la comtesse Kameke, née Golovkine, de son amitié. Lefrédéric II de Prusse.jpg roi ne manquait jamais de tourner la cour de Russie en ridicule : Il y a une chose à laquelle il faut bien faire attention. Vos impératrices ont toujours de la gorge ; c'est comme un attribut de l'empire, comme le sceptre, la couronne et le globe. Or, il importe que vous sachiez qu'il est dangereux d'y regarder lorsqu'elles ne l'ordonnent pas que de n'y point regarder lorsqu'elles veulent bien vous la montrer. Souvenez-vous de cet avis en temps et lieu et tenez-vous toujours bien.

Catherine II et la grande-duchesse Elisabeth

300px-Elisbeth_Alexeievna.jpgLa princesse, épouse du futur tsar Alexandre Ier, ne pouvait souffrir le rouge et l'Impératrice, comme elle le disait à sa dame d'honneur Mme de Chouvalov, ne pouvait souffrir qu'une jeune femme ne parût en public avec l'histoire de sa santé sur le visage. Après mille remontrances à ce sujet, Sa Majesté croyant que Mme de Chouvalov manquait de fermeté, chargea le maréchal comte Saltikov d'expliquer sa volonté à Mme la grande-duchesse. Ce dernier lui fit dire qu'il demanderait à la voir à la fin de sa toilette et que ce serait de la part de l'Impératrice. Comme elle se doutait de l'objet de l'ambassade, elle attendit pour le faire entrer qu'elle fût prête à passer chez Sa Majesté. Alors, allant à sa rencontre avec un flambeau à la main, elle lui dit : Regardez-moi bien, monsieur ; comment me trouvez-vous ? Parlez sans compliments. - Mais … très jolie. - Vous l'entendez, mesdames, le maréchal est content ; il n'y faut donc rien ajouter. Et le laissant tout ébahi, elle s'en alla si vite qu'il ne put la rejoindre. L'Impératrice, d'abord un peu surprise, ne fit que rire des plaintes du maréchal et le voyant tout scandalisé de la légèreté d'un tel procédé, dit : Elle a raison, elle est charmante ; qu'on ne lui en parle plus.

Le baron d'Anstett

A la demande de l'Impératrice, le prince de Nassau-Siegen me pria de lui donner un secrétaire de confiance. Je me rappelai un jeune Alsacien, premier commis et amant entretenu d'une vieille Française, intriguante transformée après bien des aventures en marchande de modes et qu'elle m'avait prié de placer. Le prince lui trouva bien des talents mais leur ménage était monté sur un pied contraire à tous les autres. Ordinairement le ministre fait son brouillon et le secrétaire copie et met au net, au lieu qu'ici le ministre dictait, le secrétaire corrigeait la rédaction improvisée et alors c'était le prince qui copiait péniblement le brouillon que souvent il ne savait pas lire. Le secrétaire enlevé au comptoir d'une boutique devint M. d'Anstett, ministre plénipotentiaire de l'Empereur Alexandre dans les occasions les plus importantes, notamment au congrès de Vienne, cordon rouge, enfin en tous points un personnage que Buonaparte haïssait à mort. Il avait le défaut de boire et cela parut dans une occasion particulière. Etant ivre en assistant à la cérémonie par laquelle lord Aberdeen recevait l'Empereur Alexandre en tant que chevalier de l'ordre de la Jarretière, il se mit pendant un silence religieux à dire tout haut : Quelle … farce ! L'Empereur, qui peut-être était de son avis, borna sa colère à faire mettre à l'ordre du jour qu'on ne devait point traiter d'affaires avec son conseiller privé d'Anstett l'après-dîner.

On aimait les parvenus, un grand seigneur y eût perdu sa place.

Nicolas van Outryve d'Ydewalle