Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

04/02/2012

La famille Stroganov, de la Sibérie aux marches du trône des tsars ou le récit d'une prodigieuse ascension

Qualifiés dans les documents anciens "d'hommes illustres", la légende raconte que les Stroganov tirent leur patronyme du mot "stroganina", spécialité culinaire russe par laquelle la viande était conservée en fines tranches, d'ou l'appellation "boeuf Stroganov". Immensément riche et grand amateur d'art, la famille Stroganov aura été intimement liée à dynastie des anciens maîtres de la Russie.

Moins connu que l'anecdote du boeuf patronymique, tout récit sur la famille Stroganov débute invariablement par l'affaire de ce grand-duc de Moscou, fait prisonnier en 1448 par les Tatars. Ceux ci réclament une rançon de 200.000 roubles mais les caisses de l'Etat sont vides. Qu'à cela ne tienne,cathédrale de l'Annonciation.jpg c'est la famille Stroganov qui verse la somme !

Au siècle précédent déjà, un Spiridon Stroganov assiste puissamment le prince Dimitri Donskoï dans sa lutte contre l'envahisseur mongol. Quatre générations plus tard, sous l'égide d'Anika Feodorovitch Stroganov, est né un véritable empire familial, regroupant environ six mille serfs, à faire pâlir le plus riche des Rothschild : mines de sel, culture de perles, commerce de grains et de fourrures, prêts d'argent, transport et livraison jusqu'aux comptoirs commerciaux d'Europe centrale, y compris Paris.

Mécène et homme de culture, Anika Feodorovitch fonde une bibliothèque, installe une école d'icônes, érige une vaste demeure et lance les fondations de la cathédrale de l'Annonciation à Solvychedosk [ci-contre]. A sa mort, son entreprise assure à elle seule la moitié de la production de sel en Russie : l'avenir de la famille semble tout tracé pour les années à venir.

Nouvelle étape, Yvan-le-Terrible charge les Stroganov de coloniser la Sibérie. Usant et abusant de ce nouveau pouvoir au nom du tsar bien aimé, on va jusqu'à armer des troupes de mercenaires et de brigands pour conquérir ces nouveaux territoires, ce qui permettra aux Stroganov de devenir ainsi les plus gros propriétaires terriens de l'Empire.

Consécration suprême, pour services rendus à la mère patrie, Pierre-le-Grand anoblit les Stroganov en 1722 et leur octroie le titre de baron, plus tard celui de comte. D'hommes illustres, ils sont devenus aristocrates. Noblesse oblige : l'un épouse une Narychkine, d'une lignée apparentée à la famille du tsar ; l'autre une Vorontsov, fille d'un tout puissant chancelier de la Cour ; un troisième, une comtesse Cheremetiev.

Des affaires d'argent aux affaires de Cour, il s'agit maintenant d'asseoir son nouveau statut social. Des architectes italiens, bâtisseurs de la nouvelle capitale, sont mis à contribution pour édifier le long de la Perspective Nevski, l'aristocratique Champs Élysées russe, un grandiose palais baroque où abondent colonnades, portiques, frontons à cartouches, cariatides et médaillons sculptés. Les gazettes européennes de l'époque se font l'écho d'une somptueuse fête donnée à l'occasion de la naissance du grand-duc Paul, réjouissances durant lesquelles le palais était complètement illuminé de l'intérieur par des centaines de cierges et de l'extérieur avec des lampions multicolores ...

Stroganov Palace 1840.jpg

palais stroganov4.jpg

Le palais Stroganov vers 1840 et aujourd'hui

Plus riche qu'un Stroganov, tu meurs, affirme un ancien dicton russe, librement traduit ! A elle seule, la famille totalise un cinquième des taxes par rapport à l'ensemble des revenus de l'Empire. L'anecdote à propos d'Alexandre Sergueïevitch Stroganov (1734-1811), le plus fortuné d'entre tous, est restée dans les mémoires : ne peut il pas s'offrir le luxe d'abandonner douze millions d'hectares de terres à la Couronne, alors qu'il en possède encore le double ?

Inscrit dès la naissance dans un régiment de la Garde Impériale, Alexandre s'en va parfaire son éducation dans l'Italie antique puis à Paris où il séjournera six ans. Bien que son père lui écrive : Laisse aux Français le soin de t'apprendre la danse, Stroganov rejoint, en esprit éclairé, une loge maçonnique où il se lie d'amitié avec les peintres et sculpteurs du moment, Greuze, Vernet, Houdon et bien d'autres.

Ecumant salles de ventes et collections particulières, dont celles du duc de Choiseul et du prince de Conti, il va imprimer un nouvel élan à la collection familiale d'objets d'art, entamée par ses ancêtres deux siècles auparavant. Elle deviendra la plus fameuse parmi toute l'aristocratie russe et renommée dans l'Europe entière.

Rentré en Russie, Catherine II présente le comte Stroganov à un hôte de marque, Joseph II, empereur d'Autriche : voici un homme qui dépense sans compter et fait tout pour se ruiner, mais sans y parvenir ! Richissime, ignorant la superficie réelle de ses terres et le nombre de ses serfs, sénateur, grand collectionneur d'art devant l'Eternel, il est tout naturellement nommé président de l'Académie des Beaux Arts.

En mécène accompli, il se lance dans la construction de la cathédrale Notre Dame de Kazan à Saint- Pétersbourg. Principale église orthodoxe de son temps, elle rappelle étrangement la basilique Saint Pierre à Rome par sa majesté et sa grandeur. Sous le règne d'Alexandre Ier, l'édifice servira également de musée où seront conservés religieusement les trophées militaires pris à la Grande Armée de Napoléon.

220px-Charles-Gilbert_Romme.pngAlexandre Stroganov confie l'éducation de son fils Paul à un précepteur français, Gilbert Romme [ci-contre], le futur conventionnel. Toute éducation digne de ce nom passant par laboeuf stroganov, rothschild, stroganoff,yvan le terrible,pierre le grand,narychkine,cheremetiev,vorontsov,garde impériale,joseph ii,notre dame de kazan,gilbert romme,théroigne de méricourt,galitzine,catherine ii,anne troubetskoï,bataille de craonne,elisabeth vigée le brun,demidoff,san donato,palais stroganov,fondation stroganov France, le maître et l'élève se retrouvent à Paris, alors en pleine Révolution. Emporté par les idées nouvelles, renonçant à son titre, son rang et son nom, l'extravagant jeune homme, Popo pour les intimes, fréquente le Club des Jacobins et fonde son propre cercle, les Amis de la Loi. Fortune aidant, il subventionne ses nouveaux amis français avec largesse, allant même jusqu'à s'offrir les faveurs de Théroigne de Méricourt [à droite] et se pavaner dans les rues de la capitale avec sa dulcinée en bonnet phrygien ! Affolement à l'ambassade de Russie à Paris. L'impératrice Catherine II est prévenue : ordre de rejoindre le bercail sans délai ni détour. Le fastueux sans culotte est relégué un temps dans ses terres puis réapparaît, assagi, dans les salons de Pétersbourg où il rentre dans les rangs en épousant une princesse Galitzine. Entre temps, Gilbert Romme, son ancien précepteur, aura mis fin à ses jours après avoir voté la mort du roi de France.

Pris par les doux plaisirs de la vie mondaine, parlant à peine le russe, époux d'une jeune femmepaul alexandrovitch Stroganov.jpg cultivée et spirituelle, le comte Paul Alexandrovitch Stroganov (1774-1817) [ci-contre] mènera l'existence d'un grand seigneur, désoeuvré quoique éclairé, ne retrouvant sa fougue révolutionnaire qu'auprès du cercle très fermé des amis du grand-duc Alexandre qui rêve d'un changement de régime en Russie. Promu général à la suite du tsar, il mourra de chagrin peu de temps après la brutale disparition de son fils aîné, tué à 17 ans d'un boulet de canon sur le champ de bataille de Craonne en France, juste avant l'entrée des troupes alliées à Paris en 1814.

Son cousin Grigori Alexandrovitch Stroganov, né en 1770 sous le règne de Catherine II, et son épouse, née princesse Anne Troubetskoï, seront tous deux l'objet de la délicate sollicitude de la portraitiste Elisabeth Vigée-Le boeuf stroganov,rothschild,stroganoff,yvan le terrible,pierre le grand,narychkine,cheremetiev,vorontsov,garde impériale,joseph ii,notre dame de kazan,gilbert romme,théroigne de méricourt,galitzine,catherine ii,anne troubetskoï,bataille de craonne,elisabeth vigée le brun,demidoff,san donato,palais stroganov,fondation stroganovBrun, tant dans ses écrits que sous ses pinceaux, alors que le scripteur de ces lignes s'inscrit parmi les descendants de cette part d'histoire familiale, au détour d'une généalogie maternelle russe.

Prise sous son charme, Elisabeth Vigée-Le Brun écrira sans ambages avoir rarement rencontré un homme aussi aimable et d'un tel entrain, faisant les délices de la bonne société par ses soupers, ses spectacles et ses fêtes ! Capitaine à 25 ans dans un régiment de la Garde, il quitte l'armée pour embrasser la carrière diplomatique, ce qui lui donnera plus tard le privilège de représenter son tsar en Angleterre lors du couronnement de la reine Victoria, Aujourd'hui, Grigori Stroganov [ci-contre] repose au cimetière Alexandre Nevski de Saint-Pétersbourg, dans un caveau de pierre surmonté d'une épitaphe en français.

C'est à son fils aîné, Serge Grigoriëvitch, président de la société d'archéologie de l'université de Moscou, que reviendra le mérite d'avoir mis à jour la fabuleuse collection de l'or des Scythes, depuis lors précieusement conservée au musée de l'Ermitage.

datcha stroganov.jpg

 La datcha Stroganov sur les bords de la Neva, tableau de Vorokhinin, 1997
Une charmante cazin à l'italienne, écrit Elisabeth Vigée-Le Brun. Nous faisions de grandes promenades dans les jardins de la villa du Comte Stroganov, l'un des plus belles autour de Petersbourg, commente la baronne Mary de Bode, une mienne aïeule émigrée en Russie à la Révolution française.

La fortune et le nom cherchant à s'allier mutuellement, une soeur de Grigori devient la femme du richissime Nicolas Demidoff, le plus riche particulier de Russie, selon Madame Vigée-Le Brun, rejeton de maîtres de forges fournissant les troupes impériales depuis près de deux siècles. Après avoir confié sa mère au Père Lachaise pour un repos éternel, leur fils Anatole, devenu prince de San Donato, se marie - l'union sera brève - avec la fille de Jérôme Bonaparte, jeune frère de Napoléon.

La comtesse Stroganov, portrait de Franz Xaver Winterhalter (1857) exposé au musée de l'Ermitage.2.jpgUn petit-fils de Grigori Stroganov épouse en secret la grande duchesse Marie, fille préférée du tsar Nicolas Ier et veuve de Maximilien de Beauharnais, petit-fils de l'impératrice Joséphine. Jamais Marie [ci-contre] n'osera avouer cette alliance à son auguste père, très à cheval sur les questions d'unions morganatiques. Aussi, lorsque l'empereur venait voir sa fille, le comte Stroganov se tenait-il dans le salon de son épouse, chapeau et gants en mains, comme un invité. Les apparences étaient sauves !

La dynastie Stroganov, des générations de grands seigneurs et de richesses accumulées depuis les contreforts de l'Oural jusqu'aux pieds du trône des tsars à Saint-Pétersbourg : églises, cathédrales, monastères, écoles, galeries d'art, vastes demeures et palais baroques ...

Quelques années après la Révolution bolchevique, le palais Stroganov est fermé par décision officielle. A l'abri des regards, certaines collections sont réparties parmi différents musées de la Russie devenue soviétique. Puis, en mai 1931 a lieu à Berlin une importante vente d'objets d'art : irréversible dispersion de tableaux, icônes, meubles, sculptures, livres rares, bronzes, broderies, pierres de couleurs, ornements sacrés, argenteries, antiquités et émaux du Moyen Age !

Meyblyum, Jules. Palace of Count PS Stroganov. Yellow room, Hermitage.jpg

Salon jaune au palais Stroganov, tableau de Jules Meyblyum, Musée de l'Ermitage

Si le tsar Yvan le Terrible fut à l'origine de la prodigieuse ascension de la famille Stroganov, Staline, le petit père des peuples, fit tout pour la détruire. Mais aujourd'hui, un héritage vieux de quatre siècles ressurgit grâce à la Fondation Stroganov, créée par une autre descendante, la baronne Hélène de Ludinghausen, assistée de beaucoup de bonnes volontés de part et d'autre de l'ancien rideau de fer ...

Nicolas van Outryve d'Ydewalle

site web : http://stroganofffoundation.org/

 

13/01/2012

Epîtres autour de la marquise de Herzelles, née Christine de Trazegnies (1728-1793)

Fille aînée de Philippe Ignace, marquis de Trazegnies, colonel d'un régiment de Dragons au service de l'empereur d'Autriche et de Marie Eléonore de Bode, jeune veuve fortunée et baronne de fraîche date, Christine voit le jour en Hongrie, en l'an de grâce 1728.
Marquise d'Herzelles1.jpg
A vingt et un printemps à peine, elle épouse à onze heures avant minuit dans la chapelle du château de Trazegnies le fringant mais presque septuagénaire Ambroise, marquis de Herzelles, superintendant et directeur général des Domaines et des Finances de Sa Majesté Impériale. Parmi ses quelques précédents états matrimoniaux, il est dit que le marquis avait été marié secrètement à une Marie Catherine d'Autriche, fille naturelle de don Juan d'Autriche, gouverneur et capitaine général à Bruxelles, lui même fils naturel du roi d'Espagne, Philippe IV.

Veuve dix ans plus tard, Christine de Herzelles est devenue l'objet de toutes les attentions :  ... un modèle de vertu, elle était la plus belle dame de Bruxelles et elle s'est toujours conduite comme un ange, ce qui lui a attiré l'attachement des Majestés et de tout le monde. Elle embellit la Cour de Charles de Lorraine, gouverneur de nos provinces, qui note dans son journal : ordonné à Monsieur Sauvage de tacher de me peindre Madame derzelle. - Revêtue d'une écrasante robe de cour et d'un manteau d'hermine négligemment posé sur de rondes et gracieuses épaules, la marquise étincelle de perles et de diamants. Sur son sein se détache le bijou de la Croix Etoilée ... écrit avec une admiration non dissimulée son quatre fois arrière petit neveu actuel, le marquis Olivier de Trazegnies.

Préceptrice à la Cour d'Autriche

Autant de qualités parvinrent tout naturellement aux oreilles de l'impératrice Marie Thérèse à Vienne par la bouche de sa belle soeur, Anne Charlotte de Lorraine, qui nourrissait pour Christine de Herzellesmarie thérèse.jpg tendresse et amitié. Elle est choisie comme grande maîtresse de l'archiduchesse Elisabeth, fille de Marie Thérèse et soeur du futur Joseph II. Je vous prie de faire mes compliments au trésor que vous avés auprès de vous, car je peut bien dire, ma chère nièce, que c'en est un que vous possédés dans Mme d'Ersel. Recommandés luy de ma part de ménager sa santé ; elle le doit pour Sa Majesté, qui me mande les choses du monde les plus flateuse pour elle, écrit Anne-Charlotte de Lorraine à la petite Elisabeth.

Christine remplit sa tâche à la satisfaction générale mais malheureusement le climat autrichien ne convient pas à sa santé ; elle revient aux Pays-Bas en 1763. Notre chère madame d'Herzelles est actuellement encore très attaquée d'une vomique à la poitrine, voilà trois semaines qu'elle crache avec beaucoup de douleur, cela l'accable extrêmement, d'autant plus qu'elle sortait d'une autre maladie de près d'un mois, fièvre, rhumatisme, érysipèle, en un mot elle a passé un hiver des plus affreux.

Mais la jeune princesse Elisabeth, par courrier interposé, lui voue une tendre affection : Leurs Majestés sont contente de ma conduite, ce qui me fait une joie incroiable ; je n'ai point voulue manquer à vous le mander, sachant que vous vous intéressé si vivement à tous ce qui me regarde et n'aiant pas de plus grande sattisfaction que de leurs donner toute la consolation qu'ils mérittes par leurs soing et bontés matternelle et patternelle.

Les années passent, Joseph II cherche la personne de confiance qui s'occupera de sa fille unique de 3 Maria Theresa Titi.jpgans qui s'appelle, elle aussi, Marie-Thérèse. A nouveau, c'est à Anne-Charlotte de Lorraine que revient la tâche d'obtenir le retour de la marquise à Vienne. Malgré ses troubles de santé, Christine accepte. Ravi, Joseph II écrit à sa tante pour la remercier : J'ay cru choisir une personne dont l'exemple et l'esprit agréable fera plus d'effet et sera plus agréable à copier que la prudence désagréable des matrones à moustaches de la cour. Enfin je suis trop heureux si je puis avoir Mme d'Herzelles que j'estime et respecte, et dont les loix, mais bien plus encore l'exemple, me paroissent bien plus doux à suivre que celles des autres. Tous ce que vous pouvez l'assurer, c'est qu'elle n'aura à faire avec personne qu'avec mon auguste mère : logé à coté de ma fille, elle sera toute séparé du reste du grabuge.

Joseph II ne cesse de témoigner toute son admiration pour la préceptrice de sa fille : Adieu ma paresse, quand il s'agit de vous, madame ; je ne puis vous laisser ignorer les témoignages de satisfaction que S.M. l'Impératrice m'a donné de la visite qu'elle a faite à ma fille. Elle m'en marque son parfait contentement et, qui plus est, vous rend la justice due et dont je suis sans cella si imbue. J'ai dont raison, dis-je à moi-même, d'avoir, contre vent et marrée, lutté pour cette flamande, pendant que tout le corps efrayament respectable des Aya [gouvernantes] et Maria_Theresia_Daughter_of_Isabella_de_Parma.jpggrandes maitresses attendoit seulement que je gettasse le mouchoir et fasse choix d'une de leurs tons et façons.

La jeune archiduchesse et sa gouvernante sont devenues les meilleures amies du monde : Je vous prie de m'accorder la grâce que je vous demande ; c'est votre amitié, ma chère Aja, que je vous demande, et je vous remercie du billet que vous m'avez écrit, et je vous serai toujours votre fidelle amie ...

Mais il était écrit que cette période bénie aurait une fin prématurée. Le 23 janvier 1770, elle a sept ans, la petite Marie-Thérèse meurt dans les bras de Christine de Herzelles ... Déjà très éprouvé par le décès de son épouse, Marie-Elisabeth de Parme, le père est inconsolable : Madame, si la décence le permettoit, ce ne seroit que chés vous que j'épancherais toute l'afliction dont je puis vous dire que mon âme est pénétrée. J'ai cessé d'être père : c'est plus que je puis en porter. A tout moment, malgré ma résignation, je ne puis m'empêcher de penser et de dire : "Mon Dieu, rendés-moi ma fille, rendés-moi la!" J'entens sa voix, je la vois. Un cri de douleur : C'est la perte la plus grande qu'un père, un prince et un mortell a jamais faite, et vu ma situation présente et avenire, je puis m'apeller aussi le plus malheureux et le plus digne de pitié. Adieu, conservés-vous, je vous prie, pour un ami qui en vérité n'a que vous encore pour resource et pour objet.

Correspondance entre Schönbrunn et Namur

Christine de Herzelles quittera Vienne pour ne plus y revenir. Cinq ans plus tard, elle se retire au couvent de la Paix-Notre-Dame à Namur, chez les religieuses bénédictines : ma délicieuse demeure, que je troquerais pas pour un royaume ; c'est le lieu de mon repos et de mes délices et où il y a des logements pour les dames avec femme de chambre. Ma nièce, la marquise d'Herzelles et moi-même avons 12 fenêtres, les plus belles, raconte Charlotte de Bode à son cousin.

couvent bénédictines.jpg

L'impératrice Marie-Thérèse et Christine échangeront une longue correspondance qui ne se terminera qu'au décès de l'impératrice en 1780. On se confie avec une totale spontanéité sur les brouilles familiales, le désespoir de ne pas pouvoir arrêter les guerres, les famines et la peste.

Moi qui ne chérit que ma chambre close, je ne sais les choses que quand elles sont passés, par hazard. Alors il n'est plus tems à y rémédier, et les tords restent sur vous, je vous avoue que ma retraite qui était une affaire de goût, le devient asteur une nécessité. Je dois survivre à toute ma famille ; je dois revenir à 50 ans d'une maladie mortelle pour voir périr l'ouvrage de 31 ans de règne et de fatigue et des soings, pour voir encore écrouler la monarchie, rendre tous mes sujets malheureux par la guerre, peste et famine.

Amitié et affection se conjuguent : Marquise de Herzelles, je suis contente des mots que vous m'avés écrits en allemand, et je passe très volontiers sur quelques fautes en ortographe, vu votre docilité à vous prêter à ma prétension. - Vous voilà, ma chère amie, au fait de mon poullalier [ses enfants]. Ma santé paroît meilleur que l'année passée, et plains d'incommodité et de miserres, l'humeur abbatue, et la misère qui est de notre côté, le rend pas plus animée. Le temps est chaud, mais humide et triste : cela donne le splin. - Louons Dieu pour la paix. Vos Flamands vous diront que je suis très bien en santé : le dehors est trompeur ; je me sens absolument diminuer à grans pads. Je n'en suis pas fâchée.

Joseph II, son fils, est une perpétuelle source de soucis : J'ose bien avancer que c'est le tems du changement total du coeur de mon fils qui depuis la maladie de sa fille at comencée à se séparer de moi et at continuée toujours de plus en plus si bien que nous voilà réduite, pour conserver seulement les dehors, de ne nous voir plus du tout qu'au dîner. Même les affaires se traitent d'un étage à l'autre sans se voir. Les anecdotes ne manquent pas : il m'at épouvantée à mourir d'une culbute qu'il at fait à cheval. Il n'y a rien à craindre, mais il s'est fait mal au croupion, donc il se ressentira longtemps. On s'indigne de l'inconduite de Louis de Rohan, évêque-ambassadeur de France, futur cardinal de l'Affaire du Collier : nous avonts un ambassadeur évêque ici de France, qui est pire que tous les petits maîtres. Il se promène habillé en matellots avec 20 femmes, et il auroit tous à sa suite s'il en vouloit. C'est honteux pour nous ...

Qu'il est pénible de vieillir ...

Je vis de trop déjà 12 ans, soupire l'impératrice Marie-Thérèse, que les choses de ce bas monde intéressent de moins en moins ... - Je ne trouve rien de si pénible que de vieillir. Je n'ay jamais connut l'envie, mais depuis un couple d'années, j'en porte à tout ceux qui finissent leurs carrières. - Je n'ais put vous écrire par le dernier courier, ayant eu tant à dépêcher, et mon bras droite me refuse souvent de m'en servir. Ce mal augmente toujours surtout asteur où quelque chose se dérange ; j'ai eut même deux mois de suite Pirrisipelle au visage et pleins d'autres incommodités et tout les jours moins d'haleine.

On nous dit ici que vous est malade ; votre long silence me la fait craindre. Contez toujours que mon amitié et estime ne finiront qu'avec mes tristes jours. Effectivement, la santé de Christine ne cesse d'inquiéter ses proches : Ma nièce de Herzelles m'a totalement mise à bout. Depuis trois mois, elle a fait maladie sur maladie. La bile, le foie, un catharre, et de plus beaucoup de température. Mal partout, puis une très grande faiblesse, au point qu'à ce jour encore elle ne sait rien faire seule.

Le 29 novembre 1780, l'impératrice Marie-Thérèse d'Autriche rend son âme à Dieu. Elle laisse des êtres inconsolables : Nous sommes ici dans la plus cruelle douleur de la mort de S.M. l'Impératrice qui a été enlevée bien subitement ; ma nièce dHerzelles est dans la plus grande affliction. Cette auguste souveraine la comblait de grâces et de bienfaits. - La mort de feu l'Impératrice est bien le coup le plus affreux qui puisse arriver à ses sujets, car une mère aussi tendre et bienfaisante qu'elle n'est plus à retrouver, ma nièce est incommodée depuis cette nouvelle, elle ne sait tarir ses larmes, tout est lugubre ici, le deuil, les cloches 3 fois par jour, tous les services d'église, tout rappelle à ce triste souvenir, grâce au Seigneur que cette immortelle princesse nous a laissé un fils, un successeur digne d'elle et qui a été jusqu'à son dernier soupir une héroïne de courage et de chrétienté.

Le nouvel empereur

Nos manuels d'histoire ne semblent pas avoir gardé en mémoire les commentaires élogieux à propos joseph II.1.jpgde Joseph II, notre nouvel empereur : La présence de cet auguste souverain, sa modestie, sa bonté, son affabilité, sa bienfaisance, mais surtout ce fond d'humanité qui est à la base de ses vertus remplit de joie toute la ville, le respect le devance, la vénération l'environne, sa vertu le couvre tout entier, tel est le cortège de ce grand héros. - L'empereur s'y est fait adorer, il est impossible de trouver un souverain, plus affable, plus populaire, plus juste, plus éclairé et plus instruit que lui, il reçoit tout le monde avec une bonté qui enlève les coeurs, on n'écrit et on ne parle que de ces rares qualités, je ne finirai si je devais vous dire la grandeur, l'étendue de ses mérites.  

Ne chuchote-t-on pas dans certains ouvrages d'histoire que Joseph II, follement épris de Christine de Herzelles depuis de nombreuses années, serait venu trois fois de suite lui demander sa main ? Ma nièce d'Herzelles n'a pas manqué de faire bien des recommandations à S.M. l'Empereur, il lui a fait la grâce de la venir voir trois fois au couvent. D'anciennes lettres de l'empereur font allusion à notre heureux ménage et à des secrets inviolables. - En réponse à votre billiet, j'ai l'honneur de vous bien remercier, chère amie, de la discrétion que vous avés bien voulu avoir à nier ce que je désire tant qu'on ne sache point. - Je dois seulement vous avertir que S.M. l'Impératrice m'a faite les mesmes questions que vous dite du publique et qu'elle m'a tant tourmenté qu'à la fin je lui ai dû et cru bien faire de lui avouer le secret. ElleMarquise d'Herzelles2.jpg l'a très approuvé et m'a promis le secret le plus inviolable.
 
Six semaines avant la fin brutale de Marie-Antoinette qu'elle avait bien connue à la Cour d'Autriche, Christine s'éteint le 5 septembre 1793 : Cette chère et chérie amie a succombé à une maladie la plus douloureuse après trois mois complets de souffrance, c'était un érysipèle inflammatoire qui est devenu général autant intérieur qu'extérieurement de façon qu'elle a fini par une dissolution générale. - Toujours douce et patiente, résignée à la volonté du Seigneur, elle a demandé elle-même les Saints Sacrements et a édifié tout ce qui l'approchait. Nous espérons que ces longues souffrances lui ont fait faire le purgatoire sur la terre et que la miséricorde de notre bon Dieu l'aura reçue dans la gloire.

Que n'ont-elles pas souffert nos épistolières du temps jadis, car, comme s'en plaint amèrement Charlotte de Bode : Il faut de la patience pour me lire, je suis à peu près estropiée de rhumatisme du pouce droit de façon que ma plume n'a jamais d'égalité, je dois la lâcher comme elle veut !...

Nicolas van Outryve d'Ydewalle

© Baron Kervyn de Lettenhove, Bruxelles, 1867 : Lettres inédites de Marie-Thérèse et de Joseph II.
© Famille de Radzitzky d'Ostrowick : Lettres des Bode, Trazegnies, Herzelles à leur cousin Radzitzky.  
© Marquis de Trazegnies : La marquise de Herzelles, une amie de Marie Thérèse et de Joseph II.

11/01/2012

Portraits et anecdotes : les écrits de l'ambassadeur de Russie, le comte Fédor Golovkine (1766-1825)

"La diplomatie aime se rendre agréable pour se venger de ne pas toujours être utile," a-t-on ironisé au XIXème siècle. Les souvenirs du comte Golovkine, ministre de Russie auprès de la Cour de Naples, en sont une vivante illustration où le pittoresque se lie à la futilité et à l'impertinence.

Eteints dans les mâles en 1846, les Golovkine auront traversé un court moment de l'histoire de la Russie. Comme en dehors des familles princières multiséculaires, l'anoblissement en Russie n'était pas fédor golovkine.jpgencore en usage au début du règne du tsar Pierre-le-Grand, celui-ci eut l'intelligence de faire intervenir au préalable l'empereur d'Autriche. Titré comte de l'Empire Romain par Joseph Ier en 1707, l'arrière-grand-père de Fédor Golovkine, chancelier de l'Empire et ministre des Affaires étrangères, fut confirmé dans son titre par le Sénat russe deux ans plus tard.

Les archives d'Etat de Moscou contiennent d'authentiques perles parmi les dépêches diplomatiques de Fédor Golovkine à son ministre HeinrichGrafOstermann.jpgde tutelle, le vice-chancelier Ostermann [illustration de droite] ...

L'ambassadeur de Russie avait beau se creuser la tête pour assembler les matériaux d'une dépêche, rien ne se présentait, les affaires étant d'une monotonie et d'une tranquillité désespérantes ... Enfin, on signale une frégate anglaise dans les eaux de Naples. Voilà un sujet pour sa première dépêche. Il annonce l'apparition de cette frégate. Dans la seconde, la frégate fait voile pour la Sicile. Dans la troisième, elle avait changé de projet et s'établissait en croisière, etc. A la sixième dépêche, sentant le ridicule de ces frivoles procès-verbaux, l'ambassadeur termine familièrement sa lettre au ministre par ses termes : Quant à la frégate, qu'elle aille au diable, je ne m'en mêle plus et je ne vous en parlerai plus. Le vaisseau La Parthénope est enfin parti pour se joindre à la flotte anglaise et j'en suis fort charmé car depuis que je suis à Naples, je n'ai cessé de dire en écrivant à Votre Excellence : il part et puis il ne part pas, ce qui n'est pas fort intéressant ni pour Elle ni pour moi.

Le sans-gêne avec lequel Golovkine rédige certaines de ses dépêches se retrouve dans un autre courrier, assez unique dans les annales de la diplomatie : J'en suis réduit cette fois à l'aveu du célèbre Montaigne : Je sais que je ne sais rien. Il y a force nouvelles étrangères que votre Excellence apprendra mieux par d'autres voies, mais de Naples je ne puis lui parler que du respect avec lequel je suis, Monsieur le Comte, etc.

Portrait du gentilhomme russe à la fin du XVIIIème siècle

Si la puissance de l'homme résidait dans la magie de ses manières, le gentilhomme russe n'aurait qu'à se montrer. Je pense, et personne ne me le disputera, qu'à l'exception des Français, nul ne l'égalera sur le théâtre du monde. Discours légers et piquants, idées en apparence très libérales, horreur prononcée pour tout ce qui sent la barbarie, goût pour les arts, grâce dans le maintien, élégance dans la mise, magnificence dans les habitudes, talents de société, langues, danse, musique, comédie, de l'assurance qui promet encore au-delà de ce qu'il laisse voir, tels sont en Russie les attributs de l'homme de qualité, de l'homme de Cour, de celui qui est destiné aux ambassades, au commandement, au Conseil.

Ne lui parlez pas d'histoire, car il n'a pas même étudié celle de son pays, et si vous remontez plus haut que Pierre Ier, auquel il croit devoir son succès, vous serez confondu de son ignorance ; ni de la géographie, car hors la route de Moscou à Saint-Pétersbourg et celle de Saint-Pétersbourg à Paris, il ne connaît la Suisse que par la Nouvelle Héloïse, la Hollande parce qu'elle fut l'école du grand Pierre, l'Italie parce qu'on lui en parle sans cesse et l'Angleterre parce que c'est de là que lui viennent ses fracs, ses bottes et ses chevaux.

Le prince de Ligne

Charles, prince de Ligne et du Saint-Empire Romain, était grand d'Espagne de première classe, chevalier de la Toison d'Or, capitaine des gardes allemandes de l'Empereur, feld-maréchal, etc., ce Charles_Joseph_de_Ligne.jpgqui, joint à une grande naissance, une grande fortune dissipée, une grande gaieté, une moralité de circonstance et de nombreux voyages, en avait fait ce qu'on appelle communément un grand seigneur.

M. de Ligne était grand et bien fait, avec un visage qui devait avoir été beau quoiqu'un peu efféminé. Il devait, à vingt ans, avoir l'air de ce qu'on appelle populairement un bellâtre. Ses manières le premier jour étaient belles et grandes mais dès le lendemain d'un cynisme surprenant. Il disait et faisait des choses qui ne cadraient ni avec son nom et moins encore avec ses emplois. Sa malpropreté visait à l'originalité. A sa montagne [le Kahlenberg] près de Vienne, son séjour favori depuis la perte de Beloeil et ses terres aux Pays-Bas, le désordre et le dépenaillement étaient extrêmes et il ne quittait son lit que pour dîner, abandonnant les soins de sa tête aux doigts actifs d'un valet de chambre. Un écritoire renversé, des manuscrits illisibles et surchargés de ratures, sa fille chérie, sa Christine, la princesse de Clary, le seul de ses enfants, disait-il, qui fut de lui, assise dans un coin à les déchiffrer.

Sa jeunesse fut partagée entre la cour de Vienne dont la politique était de distinguer les Belges, et celle de Versailles où le roi et les _DSF0810.jpgprinces ne le nommait que Charlot. Joseph II, qui employait de préférence les gens aimables, comme plus capables de s'insinuer, l'employa surtout avec la Russie comme quelqu'un qu'on pouvait démentir, et à l'armée où il montrait de la valeur, comme un général auquel on donne ensuite un chef sans qu'il puisse s'en formaliser.

Lorsqu'il fut décidé que Frédéric II de Prusse enverrait à Pétersbourg son successeur, la Cour de Vienne y envoya le prince de Ligne avec l'ordre de déjouer l'illustre négociateur. Quelques jours après son arrivée, le prince royal fut conduit à l'Académie des Sciences et à force de discours à entendre, de minéraux, d'armures et d'embryons à voir, il s'évanouit. Le prince de Ligne aussitôt se met en voiture et vole au palais impérial. Catherine, apprenant qu'il est dans ses appartements, le fait entrer et lui demande quelle raison l'y amène si tôt. Hélas ! Madame, j'avais suivi le prince de Prusse à l'Académie et lorsque j'ai vu qu'il y était sans connaissance, je me suis hâté de venir en informer Votre Majesté. Ce mot et bien d'autres remplirent parfaitement le but de la cour de Vienne.

Joseph II [illustration de gauche] ne saisissait pas aussi promptement les mots que sa bonne sœur de Russie. Revenant très mécontent de sa tournée d'inspection aux Pays-Bas, il se plaignit au prince de Ligne du mauvais esprit des Flamands : Au bout du compte, je ne veux que leur bien. - Ah ! Sire, croyez qu'ils en sont fort persuadés. L'empereur ne comprit pas ce jeu de mots qui, trois semaines plus tard, courait toute l'Europe !

Les comtes de Cobenzl

La fin de cette famille fut très brillante. Deux cousins germains, les comtes Philippe et Louis, furent tout ce qu'on peut être dans la monarchie autrichienne. La mémoire du AL33-COBENZL.jpgpère du comte Louis était restée chère aux Belges qu'il avait gouvernés en qualité de plénipotentiaire sous le prince Charles de Lorraine.

Le physique de ces messieurs pouvait consoler de ne leur pas voir d'enfants. Philippe était petit, maigre, jaune, ayant la tournure d'un prêteur sur gages. Louis  était gros, roux, louche et malpropre jusque dans la plus brillante toilette, et sa femme, quoiqu'ayant de l'esprit, était une des plus désagréables créatures qu'on pût rencontrer et d'une malpropreté à tuer ses poux jusqu'à table. On peut dire qu'ils avaient trop mauvaise façon pour effrayer leurs rivaux d'ambition, et c'est ce qui les fit arriver aux plus brillantes ambassades et au ministère.

Le comte Louis [illustration de gauche] affectait tellement de se tenir en mouvement qu'il était impossible de découvrir quand il travaillait. Il avait surtout une passion désordonnée pour la comédie et, malheureusement pour sa profession qui demande de la dignité, il la jouait dans la dernière perfection et ne parlait d'autre chose. Cela l'exposa aux scènes les plus désagréables. Un soir, oubliant qu'il faisait en costume la répétition d'un rôle de Juif avec une barbe et un emplâtre sur l'œil, un courrier fort important arrivant de Vienne, il ordonne de le faire entrer. Le courrier recule de deux pas et refuse de remettre ses dépêches. On a beau lui expliquer le cas, il s'obstine et il fallut aller chercher le baron Seddeler, ministre de Toscane, qui connaissait le courrier, pour l'assurer que c'était là l'ambassadeur de Sa Majesté Impériale et Royale apostolique !

J'étais depuis quelque temps déjà nommé à l'ambassade de Naples, lorsqu'un jour à Tsarskoïé-Sélo, l'Impératrice, mécontente du comte de Cobenzl, me dit à travers la table : Tâchez d'y plaire et de vous y plaire ; j'en mets tous les moyens à votre disposition et ne vous défend qu'une chose, c'est de jouer la comédie. Lorsqu'on est chargé de me représenter, il faut renoncer à faire tout autre personnage."

La colonie russe à Florence

Nous avons ici le prince et la princesse Gagarine, fort agréables l'un et l'autre. Lui est une sorte de célébrité. La belle Narichkine s'en amouracha, leurs amours furent Kochubey_Viktor_Pavlovich.jpgimprudentes. La belle eut injonction de voyager et le secrétaire d'Etat fut congédié. Cela l'a remis avec sa femme dont cette passion l'avait séparé. La princesse Gagarine est intimement liée avec ma nièce Tolstoï par le catholicisme. Elles sont à la tête des femmes de qualité qui ont abjuré et dont le zèle imprudent a causé l'expulsion des Jésuites. Ici, elles sont libres d'adorer le Dieu de Rome, elles le sont d'une mesure extrême, mais à Pétersbourg elles voulaient le martyre comme les Italiennes veulent un amant.

La colonie russe est augmentée de M. le comte, plus tard fait prince, Kotchoubey [illustration de gauche], ancien ministre de l'Intérieur et des Affaires étrangères, avec femme, enfants, suite et neuf lits de voyage complets. La difficulté de loger tout cela et l'ennui d'en entendre parler ont été à leur comble. Il a perdu cinq enfants ; il lui en reste autant. Il y a aussi deux MM. Gouriev, père et fils, qui se trouvent, en fait de lumières, tellement supérieurs à tous les hobereaux de leur province qu'il n'est pas permis de dire en leur présence s'il fait jour ou s'il fait nuit.

Florence, le 13 janvier 1817, jour du nouvel an russe selon le calendrier julien. Je veux à propos de cette fête vous conter une naïveté. Le jour de Noël, la comtesse Apraxine s'était trouvée mal. Elle était couchée dans une chambre obscure et la porte était ouverte. Voici la conversation qu'elle entendit entre deux Russes de sa suite : Une chose qui me tourne la tête, c'est pourquoi nous avons Noël douze jours plus tard que les Italiens. - Que vous êtes bête ! Comment, ayant voyagé, pouvez-vous faire pareille question ? Vous devez comprendre que lorsque Notre-Seigneur vint au monde en Palestine, le courrier qui vint à Rome en porter la nouvelle au pape eut besoin de douze grands jours pour aller jusqu'à Moscou la porter au czar. Les deux Eglises ne célèbrent pas le jour de la Nativité mais celui de l'arrivée du courrier qui en porta la nouvelle - Ah ! j'entends maintenant la chose et rien n'est plus clair. 

Frédéric le Grand et Catherine II

L'ambassadeur Golovkine rencontrait Frédéric le Grand chez la sœur de ce dernier, la princesse Amélie, qui honorait la comtesse Kameke, née Golovkine, de son amitié. Lefrédéric II de Prusse.jpg roi ne manquait jamais de tourner la cour de Russie en ridicule : Il y a une chose à laquelle il faut bien faire attention. Vos impératrices ont toujours de la gorge ; c'est comme un attribut de l'empire, comme le sceptre, la couronne et le globe. Or, il importe que vous sachiez qu'il est dangereux d'y regarder lorsqu'elles ne l'ordonnent pas que de n'y point regarder lorsqu'elles veulent bien vous la montrer. Souvenez-vous de cet avis en temps et lieu et tenez-vous toujours bien.

Catherine II et la grande-duchesse Elisabeth

300px-Elisbeth_Alexeievna.jpgLa princesse, épouse du futur tsar Alexandre Ier, ne pouvait souffrir le rouge et l'Impératrice, comme elle le disait à sa dame d'honneur Mme de Chouvalov, ne pouvait souffrir qu'une jeune femme ne parût en public avec l'histoire de sa santé sur le visage. Après mille remontrances à ce sujet, Sa Majesté croyant que Mme de Chouvalov manquait de fermeté, chargea le maréchal comte Saltikov d'expliquer sa volonté à Mme la grande-duchesse. Ce dernier lui fit dire qu'il demanderait à la voir à la fin de sa toilette et que ce serait de la part de l'Impératrice. Comme elle se doutait de l'objet de l'ambassade, elle attendit pour le faire entrer qu'elle fût prête à passer chez Sa Majesté. Alors, allant à sa rencontre avec un flambeau à la main, elle lui dit : Regardez-moi bien, monsieur ; comment me trouvez-vous ? Parlez sans compliments. - Mais … très jolie. - Vous l'entendez, mesdames, le maréchal est content ; il n'y faut donc rien ajouter. Et le laissant tout ébahi, elle s'en alla si vite qu'il ne put la rejoindre. L'Impératrice, d'abord un peu surprise, ne fit que rire des plaintes du maréchal et le voyant tout scandalisé de la légèreté d'un tel procédé, dit : Elle a raison, elle est charmante ; qu'on ne lui en parle plus.

Le baron d'Anstett

A la demande de l'Impératrice, le prince de Nassau-Siegen me pria de lui donner un secrétaire de confiance. Je me rappelai un jeune Alsacien, premier commis et amant entretenu d'une vieille Française, intriguante transformée après bien des aventures en marchande de modes et qu'elle m'avait prié de placer. Le prince lui trouva bien des talents mais leur ménage était monté sur un pied contraire à tous les autres. Ordinairement le ministre fait son brouillon et le secrétaire copie et met au net, au lieu qu'ici le ministre dictait, le secrétaire corrigeait la rédaction improvisée et alors c'était le prince qui copiait péniblement le brouillon que souvent il ne savait pas lire. Le secrétaire enlevé au comptoir d'une boutique devint M. d'Anstett, ministre plénipotentiaire de l'Empereur Alexandre dans les occasions les plus importantes, notamment au congrès de Vienne, cordon rouge, enfin en tous points un personnage que Buonaparte haïssait à mort. Il avait le défaut de boire et cela parut dans une occasion particulière. Etant ivre en assistant à la cérémonie par laquelle lord Aberdeen recevait l'Empereur Alexandre en tant que chevalier de l'ordre de la Jarretière, il se mit pendant un silence religieux à dire tout haut : Quelle … farce ! L'Empereur, qui peut-être était de son avis, borna sa colère à faire mettre à l'ordre du jour qu'on ne devait point traiter d'affaires avec son conseiller privé d'Anstett l'après-dîner.

On aimait les parvenus, un grand seigneur y eût perdu sa place.

Nicolas van Outryve d'Ydewalle