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02/02/2012

Histoires de famille de ma Russie d'autrefois

De l'Alsace à Saint-Pétersbourg et de Moscou à Bruges,
la révolution française et la révolution bolchevique ont ceci en commun d'avoir
brutalement jeté une même lignée deux fois sur les routes de l'émigration. 

Dernier seigneur féodal de Soultz-sous-Forêts en Alsace, nanti de lettres d'introduction de différents princes du Saint Empire germanique, le baron Auguste de Bode émigre en 1795 vers la Russie où sa famille est accueillie avec une impériale bienveillance par Catherine II, Paul Ier et ensuite par la grande-duchesse Elisabeth de Bade, la vertueuse épouse d'Alexandre Ier.

Le 5-6 juin 1807 a lieu la bataille de Guttstadt où troupes russes et armées de Napoléon s'affrontent. Le vicomte Guillaume de Saint-Priest, émigré français commandant le Régiment russe des Chasseurs de la Garde, est grièvement blessé. Bravant tous les dangers, un vaillant porte-enseigne de 20 ans réussit à exfiltrer son chef de Corps du champ de bataille, le sauvant ainsi d'une mort certaine. Ce fait d'armes vaudra à mon aïeul Louis de Bode, fils de l'émigré alsacien, tous les honneurs que la société pouvait réserver à un jeune officier de bonne naissance.

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 Une lignée aux destins croisés : le baron Louis de Bode (1787-1859) et
sa descendante à la 5ème génération, la princesse Hélène Obolensky (1916-1996),
mère de l'auteur de ces lignes. Alors que l'un fuit l'Alsace en 1795 pour la Russie,
l'autre reprend en 1925 le chemin vers la France puis la Belgique.
© Musée régional de Tambov & archives personnelles

Louis est devenu le point de mire des soirées de Saint-Pétersbourg, écrit sa mère à ses cousins Trazegnies aux Pays-Bas, il est invité à toutes les réceptions de la Cour. Lors de la campagne de Paris en 1814 qui conduit à la première abdication de Napoléon, le baron Louis de Bode est promu colonel à la suite du tsar. Rentré à Moscou, il épouse Nathalie Kolytchev, dernière titulaire d'un patronyme célèbre en Russie par référence à Saint Philippe Kolytchev, patriarche de Moscou, trucidé en 1570 par le tsar Ivan-le-Terrible parce qu'il avait osé s'y opposer.

Nommé directeur des Palais du Kremlin, chambellan, maréchal puis grand-maître de la Cour, Louis de Bode est chargé en 1837 par Nicolas Ier d'une mission d'importance : diriger dans l'enceinte du Kremlin les travaux de rénovation du Palais des Terems et faire édifier un nouveau Grand Palais, l'ancien en bois étant propice aux incendies.

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Dans l'enceinte du Kremlin à Moscou, le "Palais des Terems" avec ses onze coupoles dorées
aux tambours de briques polychromes, un bijou de l'art baroque moscovite.
Cette ancienne résidence privée des tsars a été rénovée dans les années 1845 sous la direction
de Louis de Bode, directeur des Palais du Kremlin. Il dirigea de 1838 à 1849 la reconstruction
du "Grand Palais" du Kremlin, destiné à abriter les appartements privés du tsar Nicolas Ier
ainsi que les nombreuses salles d'apparat.

Il doit également replacer la fameuse Reine des Cloches, coulée et brisée en 1737. A l'aide des plans de l'architecte Constantin Thon, les travaux seront exécutés à la grande satisfaction de l'empereur. Pour remercier le baron, Nicolas Ier lui octroie en 1849 une médaille enrichie de diamants portant l'inscription MERCI ainsi que 40.000 roubles pour payer ses dettes !

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La "Reine des Cloches" n'aura jamais sonné car elle se brisa lors d'un incendie
dans sa fosse de coulée en 1737. C'est avec l'aide de l'architecte
Auguste Ricard de Montferrand que Louis de Bode la fit placer sur son socle actuel.
© E. Gilbertson, 1838, Musée de l'Hermitage, Saint-Pétersbourg. 

Ctsse de la Mottedef.jpgOn croyait l'affaire du collier de la reine Marie-Antoinette clôturée depuis le décès officiel en 1791 à Londres de la comtesse de la Motte [illustration], instigatrice de l'aventure. Or en 1826, non loin des vignobles de Sudak en Crimée, décède une dame répondant au nom de comtesse de Gachet. Elle parlait un français choisi avec grâce et dignité et disposait d'une réserve inépuisable d'histoires sur la cour de Louis XVI. Elle me donnait l'impression qu'il y avait un grand mystère dans sa vie ..., raconte une nièce de Louis de Bode. Ce dernier a un frère, Alexandre, qui réside en Crimée car le tsar l'avait chargé d'y relancer l'industrie viticole. L'entraide entre émigrés n'étant pas un vain mot, il avait pris sous sa protection la mystérieuse dame qui à son tour l'avait institué son exécuteur testamentaire. Historiens et curieux, dont Alexandre Dumas220px-War_and_peace_1956.jpg père, se sont penchés sur le cas de cette énigmatique comtesse de Gachet dont la véritable identité n'est aujourd'hui plus vraiment mise en cause.

Maître de cérémonies de la Cour, Louis de Bode fait l'acquisition d'une demeure au 52 de la rue Povarskaïa à Moscou, un palais ayant appartenu aux princes Dolgorouki [illustration ci-après]. Notre baron y recevra régulièrement les visiteurs étrangers de marque, invités par le tsar dans l'ancienne capitale. Clin d'oeil littéraire, dans son roman Guerre et Paix, Léon Tolstoï en fera le palais de la famille Rostov. Qui ne se souvient de la mythique scène de bal entre le prince André, Mel Ferrer, et la charmante Natacha Rostov, Audrey Hepburn ? Si dans le roman le prince André n'épouse pas Natacha, Mel Ferrer, après avoir été le mari d'Audrey Hepburn, épousera en dernières noces Lisa Soukhotine, une descendante de Louis de Bode !

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Le "Palais Bode" de la rue Povarskaïa à Moscou est célèbre pour avoir été la réplique
du palais de la famille Rostov dans le roman "Guerre et Paix" de Léon Tolstoï.
Jusqu'à la perestroïka, cette ancienne demeure de famille fut le siège
de l'Union des Ecrivains Soviétiques.
 

Saint-Arnauld (L).jpgLors de la campagne de Crimée (1853-56), une lettre d’un militaire français fait état d’une victoire emportée sur les Russes : ... le général qui commandait n’a pas pu emporter son vestiaire. On a trouvé des épaulettes, un ceinturon avec des glands en argent et un porte-monnaie contenant 300 francs. On prétend que ce général s’appelait Bode. Ce général malchanceux est Léon de Bode, fils aîné de Louis. Ironie de l’histoire, le corps expéditionnaire internatinal est commandé par le maréchal Armand Leroy de Saint-Arnauld [illustration], époux de la marquise Louise de Trazegnies, elle-même d'ascendance Bode par suite d'une alliance remontant à 1728 ! Des cousins combattant dans des camps opposés, une situation fréquente à l'époque, émigration oblige.

Historien et collectionneur, le baron Michel de Bode-Kolytchev, second fils de Louis, consacrera vingt-cinq années de sa vie à l'histoire de sa famille maternelle Kolytchev. Gratifié d'une belle-mère Stroganov au patrimoine conséquent, il achète en 1853 avec la dot de sa femme l'immense domaine de Lukino à Peredelkino, non loin de Moscou. Les anciennes chroniques s'en souviennent avec nostalgie :  mur d'enceinte, vaste demeure, bibliothèque, musée, églises et chapelles, cimetière dans lequel sont inhumés les restes de toute la famille.

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 L'ancienne propriété de campagne des barons de Bode à Peredelkino, non loin de Moscou,
est aujourd'hui partiellement réservée à l'église orthodoxe. Plusieurs anciens bâtiments
de style russian revival, un mélange kitch pétro-byzantin, sont en cours de rénovation.

La révolution bolchevique bouleverse les choses. Les ossements de famille sont exhumés et jetés aux orties. Le domaine est morcelé, le camarade Staline fait ériger un lotissement résidentiel avec datchas destinées à des écrivains russes éminents. Boris Pasternak est du nombre et s'y fait enterrer. Une partie de l'ancienne propriété Bode-Kolytchev est attribuée à l'église et sera la résidence d'été de feu le Raspoutine (L).jpgpatriarche de Moscou Alexis II, décédé en 2008.      

La nuit du 16-17 décembre 1916, Grigori Raspoutine [illustration] est assassiné au palais Youssoupov à Saint-Pétersbourg. Si les conjurés sont connus, un nom est parfois omis dans les livres d'histoire, celui du lieutenant Serge Soukhotine, petit-fils de Michel de Bode, car il n'aura joué qu'un rôle de comparse.  

Nathalie Soukhotine, soeur de Serge, est l'épouse du prince Nicolas Obolensky, descendant à la 33ème génération de Rurik, fondateur de l'empire russe en 862. Le ménage habite un domaine hérité de Maria Tolstoï, l'unique soeur de l'écrivain. Aux lendemains d'octobre 1917, la révolution jette la famille sur le chemin de l'exil mais cette fois-ci dans le sens inverse de celui pris par l'aïeul alsacien. Alors que la mère et la fille aînée décèdent de la tuberculose en France, le restant de la famille se réfugie ensuite en Belgique.   

Epilogue : décembre 1939 à Bruges, un journal local annonce : Une princesse russe, Hélène Nicolaïevna Obolensky, épouse le chevalier Thierry d'Ydewalle. Le père de la jeune fille, Nicolas Obolensky, était un petit-neveu de l'écrivain Léon Tolstoï. Dans la corbeille de la mariée ? Un passeport Nansen de réfugiée apatride.

Nicolas van Outryve d'Ydewalle

© Article paru dans le magazine l'Eventail de février 2012.

09/01/2012

Si l'Almanach de Saint-Pétersbourg m'était conté …

Prestigieux prédécesseur des "Carnet Mondain", "High Life" et autre "Bottin Mondain",
l'annuaire de la bonne société russe paraît pour la dernière fois en 1913,
la guerre puis la Révolution bolchevique mettant brutalement ses membres aux abonnés absents.  

Témoin d'une époque cruellement vécue par les très rares survivants d'aujourd'hui, l'Almanach de Saint-Pétersbourg constitue un émouvant livre de souvenirs où la mémoire des disparus côtoie le caractère suranné et désuet de ses annonces publicitaires ...

Sous-titré Cour, Monde et Ville, il s'adresse tant à la société russe qu'aux étrangers en séjour en Russie à la "merci des guides et commissionnaires d'hôtel", annomod_article4675255_1.jpgnce-t-il en préambule. Au prix de 4 roubles à Pétersbourg, 8 marks à Leipzig ou Vienne, 10 francs à Paris, on pouvait également se le procurer à Londres, New York ou Washington.

A tout seigneur tout honneur, la rubrique Cour est consacrée à la famille impériale : Sa Majesté Impériale Nicolaï Alexandrovitch, Empereur et Autocrate de toutes les Russies, tsar de Moscou, Kiev, Vladimir, Novgorod, etc., seigneur des pays d'Iverie, Cartalinie, Karbardinie, etc., souverain des princes circassiens et montagnards, etc., bref, un relevé géographique sinon topographique des glorieuses possessions de l'empire russe, suivi d'une longue litanie d'altesses impériales, les Augustes Membres, dont certaines périront tragiquement quatre ans plus tard sous la faucille et le marteau bolcheviques.

A la Cour du tsar sied une publicité de standing : fournisseur des Cours d'Angleterre, de Grèce et d'Espagne ainsi que celle du roi du Siam, le bijoutier Cartier se rappelle au bon souvenir de sa clientèle impériale, tandis que la maison Heidsieck propose ses grands vins de Champagne en Monopole sec, Goût américain et Monopole brut.

Les Frederiks.jpgtitulaires des Charges de Cour - chambellan, grand-maître, grand-maréchal, grand-veneur, écuyer, dame et demoiselle d'honneur - sont innombrables, tous portant des noms chargés d'histoire sans qui l'empire ne serait pas. A leur tête, le vieux comte Frédericks, ministre de la Cour Impériale et des Apanages, chef de la Maison Militaire de Sa Majesté l'Empereur. Il dispose d'une ligne téléphonique directe, le 1-20, coupée depuis près d'un siècle.

Les pages de l'Almanach se rapportant au Corps diplomatique nous apprennent que le royaume de Belgique est représenté par le comte Conrad de Buisseret Steenbecque de Blarenghien, ministre plénipotentiaire, assisté de Bernard de l'Escaille et de Florent de Selys de Fanson, respectivement conseiller et secrétaire. Mais on est surpris d'apprendre que nos diplomates ne reçoivent que de 13.30h à 15h, alors que la légation du shah de Perse affichent ses heures de chancellerie de 10h à 17h ! La comtesse Frédéric de Pourtalès, épouse de l'ambassadeur du Kaiser à Saint-Pétersbourg, doyen du corps diplomatique, reçoit le lundi au 41, rue Morskaïa. Originaire du duché de Mecklenbourg-Schwerin, l'on sait que ce Pourtalès prussianisé est issu de l'émigration française de 1789.

Précédant la liste mondaine, la rubrique Nécrologie nous renvoie à la pieuse mémoire des chers défunts dont Maria Tolstoï,maria tolstoï.jpg une mienne aïeule maternelle, décédée en son couvent le 5 avril 1912, deux ans après son illustre frère l'écrivain. Mariée très jeune à un cousin Tolstoï, du genre "Henry VIII campagnard et déplaisant" selon un mot de Tourguéniev qui la poursuivit aussi de ses assiduités qui ne furent pas que littéraires, elle rompt à la naissance de son quatrième enfant, bien décidée à ne plus être la "première sultane du harem" de son despote de mari qui s'affiche ouvertement avec ses différentes maîtresses. Reprenant goût à la vie, elle rencontre un beau Suédois dont elle aura une fille, au grand dam de son frère Léon : "Gentille, gentille et mille fois chère amie Machenka,  j'ai pleuré et pleure encore en t'écrivant …" Après un temps d'errance, elle retrouve paix et sérénité au couvent de Schamordino où elle passera les dernières années de sa vie comme nonne. A l'image de certaines tsarines veuves ou répudiées, il était courant pour un veuf ou une veuve de la bonne société russe d'entrer dans les ordres, si pas de fonder soi-même un couvent avec ses propres deniers. Un salut de l'âme assuré !

"Nous avons cru devoir supprimer la particule de devant les noms de familles russes", déclare l'Almanach avec moultes précautions. Partie intégrale du nom, elle ne peut précéder un nom russe, sauf lorsqu'il est d'extraction étrangère et que la particule sert à démontrer la noblesse dans le pays d'origine. "Cependant, nous admettons fort bien qu'à l'étranger beaucoup de Russes tiennent à indiquer extérieurement leur classe, c'est à dire en traduisant leur état de noble par la particule de, le cas échéant von," conclut l'Almanach.

C'est donc avec la particule qu'est repris Jacques de Danzas, gentilhomme de la Chambre de S.M. l'Empereur. Descendant d'un émigré alsacien à la Révolution française, un grand-oncle ami et témoin officiel de Pouchkine lors de son duel en 1837 et aujourd'hui, une noria de camions français des Transports Danzas que l'on croise régulièrement sur nos routes. Le pedigree de madame Charlotte de Bodisco vaut son pesant de quartiers : les Bodisco se rattachent à un Piter Bodisco, originaire de Venise mais vivant à Bruges à la fin du XVIe siècle. Un descendant à la 5e génération, agent commercial pour le compte de Pierre le Grand, émigre en Russie, y fait souche et est anobli, engendrant des conseillers d'Etat, un ambassadeur, deux généraux et un contre-amiral.

"N'oubliez jamais que chaque visite au théâtre équivaut à une tension de nerfs et que, faute de conversation animée, tout le monde a l'air fatigué et peu à son avantage," diagnostique l'Eau de Cologne 4711 qui ajoute : "Vous pouvez même vous en servir pendant la représentation, votre voisin n'en ressentira pas désagréablement l'odeur." Et de citer d'illustres utilisateurs : l'empereur d'Autriche, la reine mère d'Italie et le shah de Perse !

La société russe se décline diversément, qu'elle soit issue de plus de mille ans d'histoire ou tout simplement péripétie ou soubresaut de la petite histoire si pas de fugitives histoires d'alcôves. Au départ des familles princières rurikides Obolensky, Gagarine, Schakovskoy et autres Scherbatov, nées de Rurik, fondateur de l'empire en 862, au comte Bobrinsky, fruit des amours secrètes de Catherine de Russie et de son favori du moment Grigori Orlov, bien des noms répertoriés dans l'Almanach de Saint-Pétersbourg battent le rappel d'un passé historique mouvementé.

Alexandre Alexandrovitch Pouchkine, fils du grand poète et dont l'unique descendant porteur du nom vit aujourd'hui paisiblement à Bruxelles, tout en cousinant avec certains Mountbatten britanniques. Rostopchine, du nom de celui qui fit brûler Moscou lors de l'invasion des troupes napoléoniennes et qui nous légua sa fille, la comtesse de Ségur, dont les talents littéraires firent battre le cœur de nos grands-mères. Les comtes baltes von Sievers dont est issu Alexandre von Sievers, acteur de théâtre bien connu chez nous.

Suivant l'usage protocolaire, le prince Wladimir Anatoliévitch Bariatinsky, aide de camp général de l'empereur et attaché à "l'Auguste Personne de S.M. l'Impératrice Marie Féodorovna", est qualifié de Haute Excellence. Issue de Yaroslav-le-Sage dont la fille Anne devint reine de France en 1050, la mouvance Bariatinsky remplit plusieurs recueils généalogiques dans lesquels s'égrène un chapelet de cousins-cousines belges : Coninck de Merckem, Harou, Hennin de Boussu Walcourt, Misson, Outryve d'Ydewalle, Regout, Terwangne, Valcke, etc., apparentés au-delà des générations et des frontières à quelques noms des plus fréquentables, Battenberg, Metternich, Pouchkine, Sturdza, Alexandre de Yougoslavie, les enfants du premier mariage de l'archiduc Rodolphe d'Autriche, sans oublier l'altière Denise Sauvage de Brantes, épouse d'un certain Valéry Giscard d'Estaing ...

La vue courte ? Lunettes, pince-nez, faces à main, jumelles de théâtre, l'opticien M., commissionnaire des universités de Moscou et d'Odessa nous étale ses articles. Au cinéma ce soir ? Sur commande : séances cinématographiques dans les "maisons particulières, sous la direction de mécaniciens experts, lanternes de projection fixes, programmes des plus choisis." Besoin de domestiques et de buffetiers pour vos dîners, soirées ou bals ? Rien de plus simple : adressez-vous à Théodore Zeest, ancien chef de cuisine de feu le grand-duc Alexis Alexandrovitch, affecté au Yacht Club Impérial.

P1050817.jpgIl y a longtemps que la ligne 18-45 ne répond plus au magnifique palais des princes Youssoupov, parents du jeunfelix-youssoupov-3-serov.jpge Félix, 26 ans en 1913 et futur assassin du staretz Raspoutine ! Les Youssoupov passaient pour être plus riches que les Romanoff. Le père de Félix ne jouissait-il pas, selon le bon mot d'un grand-duc, d'un "crédit illimité avec trois titres d'emprunt" ? En effet, la mère de Félix, dernière porteuse du nom, avait épousé le fils d'un enfant naturel - affirmait-on en coulisse - de Frédéric-Guillaume IV de Prusse. Celui-ci reçut un nom, épousa une comtesse, en prit le nom et le titre. Le fils, comte, épousa la dernière princesse Youssoupov et en prit le nom et le titre. Ainsi va la généalogie !

Snobisme oblige, madame veuve Nathalie Alexeïevna B. signale à l'attention du lecteur que sa propriété de campagne appartient à la famille "depuis plus de 400 ans", tandis qu'un certain Arthur Macpherson se proclame "british subject, prominent money broker" et "great supporter of all kind of sports".

Une princesse Schakovskoy rappelle avec dignité que feu son mari, officier de marine, a sombré en 1905 à bord du navire de guerre Petropavslosk en rade de Port-Arthur, lors du sanglant conflit avec le Japon. Le prince Alexandre Nicolaïevitch Obolensky, préfet de Saint-Pétersbourg durant la guerre, subira les foudres de l'impératrice : "Obolensky est un imbécile, s'insurge-t-elle dans une lettre au tsar, c'est un vrai scandale : on ne peut plus trouver de farine en ville et les gens font la queue devant les boutiques, l'organisation est détestable ..."

Coincée entre les rubriques Leçons de piano et Légumes séchés, Alexandra Olsoufiev propose ses services de lectrice pour "vos après-midi de tricots". Plus loin, une Elisabeth Müller se dit très recommandée comme masseuse, du temps où cette profession n'avait pas encore été détournée de son appellation première. Et madame Badière, modiste à Paris, de proposer ses "boas pour dames, coiffures de théâtre, manchons et plumes, fleurs artificielles pour chapeaux et robes de bal."

Certaines publicités nous laissent perplexes : une machine de nettoyage par le vide, servant également au massage et à la désinfection, ainsi qu'un laboratoire médical vantant ses services tant pour les embaumements que pour l'examen hygiénique et chimique des aliments !  

Ce220px-War_and_peace_1956.jpg ne sont pas tant les noms ni les alliances qui constituent le prestige de la noblesse russe mais bien la distinction de l'origine et l'ancienneté du nom. Aussi, en province, sait-on faire la différence entre les mérites généalogiques et l'antiquité d'un nom, même sans titre. Les Soukhotine sont de ceux-là, comme Michel Sergueïvitch Soukhotine, gendre de Léon Tolstoï et membre de la Douma d'Empire. Aujourd'hui, son arrière-petite-fille Lisa fut la dernière épouse de feu l'acteur Mel Ferrer qui joua en son temps dans le film Guerre et Paix le rôle du prince Bolkonsky, alias Nicolas Volkonsky, grand-père de Léon Tolstoï. On connaît l'épilogue du film : Bolkonsky-Ferrer tombe amoureux de l'héroïne du roman, la belle Natacha Rostov, à la ville Audrey Hepburn qui deviendra son épouse ! Certains quartiers Soukhotine pourraient faire pâlir les âmes prudes : Grigori Potemkine, prince, amant et grand favori de Catherine II de Russie ; Vassily Davydoff, décabriste exilé en Sibérie après sa participation au complot avorté de décembre 1825 contre le nouveau tsar Nicolas Ier ; Serge Soukhotine, coauteur dans l'assassinat du moine Raspoutine …

Nicolas Alexeïevitch Maklakoff est ministre de l'Intérieur, ce qui lui vaut à la Révolution le privilège d'être fusillé par les Bolcheviques, Marie Maklakoff.jpgavides de liquider les suppôts sanguinaires du tsarisme abhorré. Née princesse Obolensky, son épouse réussit néanmoins à émigrer hors de Russie et à s'installer dans le Nord de la France. Enterrée à Menin, sa tombe sera profanée cinquante ans plus tard, provoquant la une d'un journal west-flandrien local : "Qui a détruit la tombe d'une princesse russe ?" Le coupable court toujours.

Serge Victorovitch Spetschinsky est officier au Régiment des Gardes à Cheval à Saint-Pétersbourg ; son épouse, née princesse Galitzine, est dame d'honneur à la Cour. En émigration, leur fils Victor aura été président de l'Union de la Noblesse russe en Belgique, tandis qu'une petite-fille de ce dernier, Laetitia Spetschinsky, est professeure et chercheuse dans le secteur des relations Union Européenne-Russie à l'Université d'Ottignies LLN. Encourageant avec bonheur l'étude des relations du pays de ses ancêtres avec l'Europe occidentale, elle organisa il y a quelques années la venue de l'ex-président Gorbatchev qui fut, quant à lui, le tsar de la Perestroïka.

Une petite faim ? Des amis à dîner ce soir ? Sous le slogan selon lequel la gourmandise est "un amour raffiné et désordonné de la bonne chère", la maison Aux Gourmets déclare fournir sans concurrence possible "une table nourrissante, fraîche, copieuse et saine, répondant aux exigences les plus raffinées du gourmand contemporain, ainsi qu'un assortiment fin et recherché de produits pour déjeuners, dîners et soupers de gala." Bien avant nos problèmes de traçabilité des produits alimentaires, la maison ne manque pas d'ajouter que "si la gastronomie est la connaissance raisonnée de tout ce qui peut être mangé", le commerce entier se trouve sous la surveillance constante d'un médecin !

DGolitsyn_COA.jpgescendants du grand-duc Guédimine de Lithuanie, fondateur de la dynastie des Jagellon qui régna sur la Pologne et la Hongrie, les princes Galitzine - du sobriquet Golitsa, gantelet - sont à la généalogie russe ce que les lapins ne sont pas à la myxomatose. Très nombreux, résistants aux outrages du temps et aux aléas de l'histoire, ils ont entrepris d'en rédiger eux-mêmes quelques glorieux chapitres : chef d'armée sous Ivan-le-Terrible, candidat au trône des Romanov, compagnon du jeune tsar Pierre puis feld-maréchal, persécuté par une tsarine, envoyé extraordinaire à Londres, vice-chancelier sous Catherine II, général combattant Napoléon Bonaparte, ministre du tsar Alexandre Ier mais adversaire de Nicolas Ier, protecteur de Beethoven et enfin, commandant en chef des troupes du Caucase … le tout en l'espace de trois siècles.

Une branche s'établit vers 1820 en France, devenant par la même occasion catholique et châtelaine via des alliances Bertier de Sauvigny, La Roche-Aymon, Grammont, Luynes et d'autres. En 1860, un prince Paul Galitzine est 1er secrétaire de la légation de Russie à Bruxelles. Ses parents et sa sœur Olga résident également dans notre royaume. "Cette jeune altesse slave rencontra dans la société bruxelloise un parfait gentilhomme, le comte Raymond Cornet de Grez d'Elzius", relate Louis Robyns de Schneidauer dans Le Parchemin de février 1937. Le contrat de mariage, passé en 1861 devant notaire, doit être le dernier du genre en Belgique : quelques mois avant l'abolition du servage en Russie, la fiancée n'apportait-elle pas en dot un certain nombre de "villages avec autant de milliers d'âmes" ? Et ils furent heureux, eurent des enfants ainsi qu'une belle descendance, d'Anethan, Bonaert, Broqueville, Carette, Liedekerke, Marmol, d'Ursel, Villegas, à coup sûr bien de chez nous mais dont l'ADN risque d'être fort éloigné du modèle standard !

En voyage ou en séjour prolongé à l'étranger ? "Nous appelons l'attention du lecteur sur les avantages que l'Almanach présente pour la publicité par le fait qu'il se trouve dans tous les ministères ainsi que dans tous les hôtels fréquentés par la haute société russe et étrangère, et à cause de la vogue dont il jouit", clame-t-il avec fierté. Le Grand Hôtel de Russie à Rome se déclare de "tout premier ordre, fréquenté par la société russe", tandis que l'hôtel de Grande-Bretagne à Cannes, haut lieu de l'aristocratie russe, se décrit comme "l'un des plus beaux hôtels de la Riviera française, fréquenté par l'élite de la colonie étrangère". Précurseur du Guide du Routard pour aristocrate fauché, l'hôtel Anker à Bayreuth conseille de s'adresser par écrit à son Comité de logement en indiquant le prix souhaité par journée ainsi que la durée du séjour.  

Vous cherchez à vous offrir un pied-à-terre dans l'Allemagne impériale ? Faites appel à l'architecte Ernst B. à Essen : construction de villas, hôtels particuliers et habitations seigneuriales. Plus modeste, la pension von Finck à Berlin, Postdammer Strasse, tenue par Frau von Witzleben, offre "Elektrische Licht, Gute Küche, Fahrstuhl, Beste Gesellschaft, Zentrale Lage" (électricité, bonne chère, ascenseur, société de standing, situation centrale). Problèmes de santé ? La maison St Blasien en Forêt Noire, sous la haute protection de Son Altesse Royale la grande-duchesse Louise de Bade, accepte les maladies des nerfs et du cœur, les affections du tube digestif, l'anémie et autres maladies intérieures chroniques, mais exclue les phtisiques.

Cher lecteur de l'Almanach, avez-vous une remarque à formuler, une suggestion à faire ? "Prière de bien vouloir noter, soit en français soit en russe, toute communication, modification ou rectification jugée utile, en l'envoyant à la Direction de l'Almanach de Saint-Pétersbourg, Morskaïa 4, téléphone 144-79."

Edité une première fois en 1910 puis suspendu pour cause de guerre après 1913, l'Almanach de Saint-Pétersbourg n'aura connu qu'une brève existence, toute la bonne société russe disparaissant brutalement dans la tourmente bolchevique de 1917 pour émigrer ensuite aux quatre coins du globe …

Nicolas van Outryve d'Ydewalle