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marquis de trazegnies

  • La Garde impériale russe

    Unité d'élite alliant qualités guerrières et traditions séculaires, dévouée corps et âmes à la protection
    de la monarchie, elle était considérée comme l'un des plus beaux fleurons militaires au monde.
    Hussards, Lanciers, Cuirassiers, Dragons, Chasseurs, Tirailleurs, Cavaliers et Cosaques : si toute
    la société russe ne servait pas dans la Garde Impériale, y servir signifiait appartenir à la haute société.

    Sous le règne du tsar Nicolas II, la Garde Impériale russe vit l'ultime période de sa longue et glorieuse histoire : issue d'un groupe de camarades de jeux, elle naît en 1683 par la volonté du futur Pierre-le-Grand, pour qui tout homme de bonne famille devait obligatoirement servir sous les armes.

    Installé au village de Preobrajenski, Pierre occupe ses loisirs à des jeux militaires en compagnie de ses camarades, fils de boyards et de courtisans, les faisant sans cesse manœuvrer comme de véritables soldats. Peu à peu, le groupe s'agrandit et Pierre en transfère une partie dans le village voisin de Semenovski, pour embrigader ensuite l'ensemble en deux régiments distincts, le Preobrajenski et le Semenovski, premiers embryons de la future Garde Impériale.

    Nicolas II de Russie en uniforme du Régiment de la Garde Préobrajensky.jpg

    Le tsar Nicolas II de Russie en uniforme du Régiment Preobrajenski

    Les années passent : augmentée de nouvelles unités, bien entraînée, proche du souverain, la Garde participe à la vie politique et est mêlée (ou se mêle…) aux événements marquants de l'histoire du pays. Elle inscrira son nom dans la plupart des batailles russes et européennes. Ses officiers sortent invariablement de l'aristocratie, principe auquel aucune exception n'est tolérée, au point qu'un sous-officier promu au grade de sous-lieutenant est automatiquement muté ailleurs. Quant aux hommes, rigoureusement sélectionnés, ils manifestent par leur attitude et leur tenue leur fierté d'appartenir à ce corps d'élite.

    Autour des années 1900, un officier de la Garde est un personnage envié : fortuné, portant avec Uniforme d'un chevalier-garde.jpgélégance un uniforme flatteur, partageant son existence entre la parade, le service de Cour et la vie mondaine, coqueluche des salons, des jeunes filles et des mères de famille, il est aussi un véritable soldat sortant des meilleures écoles militaires. Les conditions d'admission sont sévères. Le candidat passe soit par le Corps des Cadets, internat assurant une éducation répartie sur sept années, soit par le célèbre Corps des Pages, réservé à la fine fleur de l'aristocratie. Suivent deux années d'école militaire qui vont faire du junker un officier accompli. L'origine familiale peut aussi jouer un rôle déterminant : destiné à entrer dans le même régiment que ses ancêtres, le candidat y est habituellement inscrit dès sa naissance.    
        
    Le postulant est ensuite soumis à une série d'épreuves. Convié dans le monde chez tel ou tel officier appartenant au régiment où il espère entrer, il sera jugé sur sa tenue et son éducation, le plus souvent par la maîtresse de maison elle-même. Puis, lors d'une réception entre hommes au Cercle des officiers, le candidat est invité à dîner par ses futurs camarades. L'alcool ne lui est pas ménagé. Quel est son comportement sous l'effet de la boisson, quelle est sa capacité d'absorption sans perdre de sa dignité ? Dans certains régiments de cavalerie, la tradition veut que le postulant soit en mesure d'absorber le contenu d'un casque régimentaire !

    Vient ensuite la réunion des officiers du régiment : Messieurs, quelqu'un a-t-il quelque chose à dire sur l'admission de X dans notre régiment ? Les causes de rejet sont rarement d'ordre militaire : manque de tenue ou mauvaise éducation, particulièrement en présence des dames ; manque de respect envers les officiers supérieurs, tendance à faire du scandale après avoir bu, trop grande assiduité auprès des épouses d'officiers.

    Imperial Corps of Pages Building, St. Petersburg, ca. 1858..jpg

    Dans l'ancien palais des comtes Vorontsov à Saint Petersbourg,
    le bâtiment du Corps des Pages, vers 1858

    S'il n'est pas aisé d'entrer dans la Garde Impériale, il faut disposer d'une solide fortune personnelle pour pouvoir y rester et suivre le train de vie très onéreux de salons de Saint-Pétersbourg. La solde est modeste et le service coûte cher : les uniformes, variés et souvent somptueux, ainsi que les montures sont en partie à la charge personnelle des officiers. Dans certains régiments, le versement d'une garantie est exigée afin d'alimenter une caisse de caution mutuelle. En temps de paix comme en temps de guerre, les officiers d'une unité sont tous solidaires : tout manquement à l'honneur rejaillit sur l'ensemble du régiment.

    Les parades de la Garde, à Saint-Pétersbourg comme au palais d'été de Tsarkoié-Sélo, sont fréquentes et le tsar participe régulièrement aux réunions de ses camarades de la Garde, comme il aime à le répéter. Toute la famille impériale d'ailleurs, grands-ducs et princes alliés, y sert ou est inscrite sur ses listes. L'empereur, l'impératrice, le tsarévitch sont chefs honoraires de plusieurs régiments.

    Parades sur la place de l'Amirauté - Vassili S. Sadovnikof.jpg

    La place de l'Amirauté est le cadre de nombreuses revues militaires où se déploient le faste et
    la tenue qui caractérisent l'armée russe. Les membres de la famille impériale peuvent
    y assister du haut de balcons aménagés.
    Aquarelle de Vassili Semionovitch Sadovnikov

    Chevaliers-Gardes, prenez garde, la Dame blanche vous regarde ! Chevaliers-Gardes, prenez garde, laRU058s.jpg Dame blanche vous attend ! La marche de ce prestigieux régiment sonne comme un air d'opéra ! Les noms résonnent comme des faits d'armes : Chevaliers-Gardes de Sa Majesté l’Impératrice, Cuirassiers, Lanciers et Hussards de Sa Majesté, Cosaques de Sa Majesté l'Empereur

    De tous les régiments de la Garde impériale, le Pavlovski est l'un des plus connus en partie grâce au port de la fameuse mitre [illustration], typique des armées prussiennes que Paul Ier cherchait à imiter. Aux batailles d'Eylau et de Friedland, de nombreuses mitres sont endommagées par les balles. Afin de commémorer ce fait, il est décrété que les mitres ayant reçu entre une et quatre balles seront conservées telles quelles !

    Souvenirs de la Garde Impériale au Musée de l’Armée à Bruxelles

    Lors de la défaite des armées blanches durant la Révolution bolchevique, le régiment des Cosaques de Sa Majesté l'Empereur passe avec armes et bagages en Yougoslavie. Ses souvenirs les plus précieux sont ensuite transférés en France. Mais en 1936, à l'arrivée du Front Populaire et la crainte de nouveaux désordres, les précieuses reliques, drapeaux, trompettes, argenterie du mess officiers, sont mises en dépôt au Musée de l'Armée au Cinquantenaire où elles dormiront pendant plus de soixante ans.

    Grande salle des Feld-maréchaux - Edouard Hau, 1866.jpg

    Salle des Feld-maréchaux au Palais d'Hiver de Saint-Pétersbourg,
    occupée par des militaires du Régiment des Cosaques, chargés de monter la garde.
    Aquarelle d'Edouard Pétrovitch Hau, 1866

    Constitués sous le règne de l'impératrice Catherine II à l’initiative du prince Potemkine, les Cosaques seront restés célèbres pour avoir mené la vie dure aux troupes françaises lors de l'invasion de la Russie par Napoléon. Braves parmi les braves, ne s'en allaient-ils pas guerroyer au son de la Marche nuptiale ? Selon la tradition, ils allaient à la mort comme on va à une noce …!
     
    La Société Royale des Amis du Musée de l'Armée a ouvert une salle, baptisée avec pompe Trésors de la Russie impériale, où sont exposées de superbes pièces du glorieux passé militaire cosaque, auxquelles sont venus s’ajouter de nombreux souvenirs d’autres régiments de la Garde impériale russe.
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    Fondé en 1790, le Peterbourgski aura maintes fois changé d'appellation en fonction de son chef honoraire du moment : général major prince Galitzine, S.M. le Roi de Prusse, etc. Le 1er août 1914, il perd le nom de son titulaire, Frédéric-Guillaume III de Prusse, devenu souverain ennemi, et russifie son appellation en Petrogradski. Stationné à Varsovie, il est commandé par le général baron de Bode, descendant d'une famille émigrée en Russie à la Révolution française, alliée à l’auteur de ces lignes ainsi qu’aux marquis de Trazegnies. Les archives de ce régiment ont également fait l’objet d’une mise en valeur au Cinquantenaire. [illustration : bol à punch]
        
    Jetée dans la fournaise de 1914, la Garde Impériale va s’y couvrir de gloire mais aussi disparaître en grande partie, faisant l’admiration de ses ennemis prussiens : … contre nous, la Garde russe, adversaire héroïque ! En émigration, les descendants des vétérans se retrouvent au sein d'associations régimentaires, regroupées à Paris sous la bannière d'une Union de la Garde dont le but est de cultiver le souvenir, notamment à l'occasion de la fête de Saint-André, saint patron de la Garde.

    nécrologie.jpg

    Qui ne souvient avec nostalgie de ces annonces nécrologiques d'il y a une trentaine d'années, annonçant le décès d'un aristocrate russe, invariablement ancien colonel de la Garde ?
        
    Nicolas van Outryve d'Ydewalle

  • Epîtres autour de la marquise de Herzelles, née Christine de Trazegnies (1728-1793)

    Fille aînée de Philippe Ignace, marquis de Trazegnies, colonel d'un régiment de Dragons au service de l'empereur d'Autriche et de Marie Eléonore de Bode, jeune veuve fortunée et baronne de fraîche date, Christine voit le jour en Hongrie, en l'an de grâce 1728.
    Marquise d'Herzelles1.jpg
    A vingt et un printemps à peine, elle épouse à onze heures avant minuit dans la chapelle du château de Trazegnies le fringant mais presque septuagénaire Ambroise, marquis de Herzelles, superintendant et directeur général des Domaines et des Finances de Sa Majesté Impériale. Parmi ses quelques précédents états matrimoniaux, il est dit que le marquis avait été marié secrètement à une Marie Catherine d'Autriche, fille naturelle de don Juan d'Autriche, gouverneur et capitaine général à Bruxelles, lui même fils naturel du roi d'Espagne, Philippe IV.

    Veuve dix ans plus tard, Christine de Herzelles est devenue l'objet de toutes les attentions :  ... un modèle de vertu, elle était la plus belle dame de Bruxelles et elle s'est toujours conduite comme un ange, ce qui lui a attiré l'attachement des Majestés et de tout le monde. Elle embellit la Cour de Charles de Lorraine, gouverneur de nos provinces, qui note dans son journal : ordonné à Monsieur Sauvage de tacher de me peindre Madame derzelle. - Revêtue d'une écrasante robe de cour et d'un manteau d'hermine négligemment posé sur de rondes et gracieuses épaules, la marquise étincelle de perles et de diamants. Sur son sein se détache le bijou de la Croix Etoilée ... écrit avec une admiration non dissimulée son quatre fois arrière petit neveu actuel, le marquis Olivier de Trazegnies.

    Préceptrice à la Cour d'Autriche

    Autant de qualités parvinrent tout naturellement aux oreilles de l'impératrice Marie Thérèse à Vienne par la bouche de sa belle soeur, Anne Charlotte de Lorraine, qui nourrissait pour Christine de Herzellesmarie thérèse.jpg tendresse et amitié. Elle est choisie comme grande maîtresse de l'archiduchesse Elisabeth, fille de Marie Thérèse et soeur du futur Joseph II. Je vous prie de faire mes compliments au trésor que vous avés auprès de vous, car je peut bien dire, ma chère nièce, que c'en est un que vous possédés dans Mme d'Ersel. Recommandés luy de ma part de ménager sa santé ; elle le doit pour Sa Majesté, qui me mande les choses du monde les plus flateuse pour elle, écrit Anne-Charlotte de Lorraine à la petite Elisabeth.

    Christine remplit sa tâche à la satisfaction générale mais malheureusement le climat autrichien ne convient pas à sa santé ; elle revient aux Pays-Bas en 1763. Notre chère madame d'Herzelles est actuellement encore très attaquée d'une vomique à la poitrine, voilà trois semaines qu'elle crache avec beaucoup de douleur, cela l'accable extrêmement, d'autant plus qu'elle sortait d'une autre maladie de près d'un mois, fièvre, rhumatisme, érysipèle, en un mot elle a passé un hiver des plus affreux.

    Mais la jeune princesse Elisabeth, par courrier interposé, lui voue une tendre affection : Leurs Majestés sont contente de ma conduite, ce qui me fait une joie incroiable ; je n'ai point voulue manquer à vous le mander, sachant que vous vous intéressé si vivement à tous ce qui me regarde et n'aiant pas de plus grande sattisfaction que de leurs donner toute la consolation qu'ils mérittes par leurs soing et bontés matternelle et patternelle.

    Les années passent, Joseph II cherche la personne de confiance qui s'occupera de sa fille unique de 3 Maria Theresa Titi.jpgans qui s'appelle, elle aussi, Marie-Thérèse. A nouveau, c'est à Anne-Charlotte de Lorraine que revient la tâche d'obtenir le retour de la marquise à Vienne. Malgré ses troubles de santé, Christine accepte. Ravi, Joseph II écrit à sa tante pour la remercier : J'ay cru choisir une personne dont l'exemple et l'esprit agréable fera plus d'effet et sera plus agréable à copier que la prudence désagréable des matrones à moustaches de la cour. Enfin je suis trop heureux si je puis avoir Mme d'Herzelles que j'estime et respecte, et dont les loix, mais bien plus encore l'exemple, me paroissent bien plus doux à suivre que celles des autres. Tous ce que vous pouvez l'assurer, c'est qu'elle n'aura à faire avec personne qu'avec mon auguste mère : logé à coté de ma fille, elle sera toute séparé du reste du grabuge.

    Joseph II ne cesse de témoigner toute son admiration pour la préceptrice de sa fille : Adieu ma paresse, quand il s'agit de vous, madame ; je ne puis vous laisser ignorer les témoignages de satisfaction que S.M. l'Impératrice m'a donné de la visite qu'elle a faite à ma fille. Elle m'en marque son parfait contentement et, qui plus est, vous rend la justice due et dont je suis sans cella si imbue. J'ai dont raison, dis-je à moi-même, d'avoir, contre vent et marrée, lutté pour cette flamande, pendant que tout le corps efrayament respectable des Aya [gouvernantes] et Maria_Theresia_Daughter_of_Isabella_de_Parma.jpggrandes maitresses attendoit seulement que je gettasse le mouchoir et fasse choix d'une de leurs tons et façons.

    La jeune archiduchesse et sa gouvernante sont devenues les meilleures amies du monde : Je vous prie de m'accorder la grâce que je vous demande ; c'est votre amitié, ma chère Aja, que je vous demande, et je vous remercie du billet que vous m'avez écrit, et je vous serai toujours votre fidelle amie ...

    Mais il était écrit que cette période bénie aurait une fin prématurée. Le 23 janvier 1770, elle a sept ans, la petite Marie-Thérèse meurt dans les bras de Christine de Herzelles ... Déjà très éprouvé par le décès de son épouse, Marie-Elisabeth de Parme, le père est inconsolable : Madame, si la décence le permettoit, ce ne seroit que chés vous que j'épancherais toute l'afliction dont je puis vous dire que mon âme est pénétrée. J'ai cessé d'être père : c'est plus que je puis en porter. A tout moment, malgré ma résignation, je ne puis m'empêcher de penser et de dire : "Mon Dieu, rendés-moi ma fille, rendés-moi la!" J'entens sa voix, je la vois. Un cri de douleur : C'est la perte la plus grande qu'un père, un prince et un mortell a jamais faite, et vu ma situation présente et avenire, je puis m'apeller aussi le plus malheureux et le plus digne de pitié. Adieu, conservés-vous, je vous prie, pour un ami qui en vérité n'a que vous encore pour resource et pour objet.

    Correspondance entre Schönbrunn et Namur

    Christine de Herzelles quittera Vienne pour ne plus y revenir. Cinq ans plus tard, elle se retire au couvent de la Paix-Notre-Dame à Namur, chez les religieuses bénédictines : ma délicieuse demeure, que je troquerais pas pour un royaume ; c'est le lieu de mon repos et de mes délices et où il y a des logements pour les dames avec femme de chambre. Ma nièce, la marquise d'Herzelles et moi-même avons 12 fenêtres, les plus belles, raconte Charlotte de Bode à son cousin.

    couvent bénédictines.jpg

    L'impératrice Marie-Thérèse et Christine échangeront une longue correspondance qui ne se terminera qu'au décès de l'impératrice en 1780. On se confie avec une totale spontanéité sur les brouilles familiales, le désespoir de ne pas pouvoir arrêter les guerres, les famines et la peste.

    Moi qui ne chérit que ma chambre close, je ne sais les choses que quand elles sont passés, par hazard. Alors il n'est plus tems à y rémédier, et les tords restent sur vous, je vous avoue que ma retraite qui était une affaire de goût, le devient asteur une nécessité. Je dois survivre à toute ma famille ; je dois revenir à 50 ans d'une maladie mortelle pour voir périr l'ouvrage de 31 ans de règne et de fatigue et des soings, pour voir encore écrouler la monarchie, rendre tous mes sujets malheureux par la guerre, peste et famine.

    Amitié et affection se conjuguent : Marquise de Herzelles, je suis contente des mots que vous m'avés écrits en allemand, et je passe très volontiers sur quelques fautes en ortographe, vu votre docilité à vous prêter à ma prétension. - Vous voilà, ma chère amie, au fait de mon poullalier [ses enfants]. Ma santé paroît meilleur que l'année passée, et plains d'incommodité et de miserres, l'humeur abbatue, et la misère qui est de notre côté, le rend pas plus animée. Le temps est chaud, mais humide et triste : cela donne le splin. - Louons Dieu pour la paix. Vos Flamands vous diront que je suis très bien en santé : le dehors est trompeur ; je me sens absolument diminuer à grans pads. Je n'en suis pas fâchée.

    Joseph II, son fils, est une perpétuelle source de soucis : J'ose bien avancer que c'est le tems du changement total du coeur de mon fils qui depuis la maladie de sa fille at comencée à se séparer de moi et at continuée toujours de plus en plus si bien que nous voilà réduite, pour conserver seulement les dehors, de ne nous voir plus du tout qu'au dîner. Même les affaires se traitent d'un étage à l'autre sans se voir. Les anecdotes ne manquent pas : il m'at épouvantée à mourir d'une culbute qu'il at fait à cheval. Il n'y a rien à craindre, mais il s'est fait mal au croupion, donc il se ressentira longtemps. On s'indigne de l'inconduite de Louis de Rohan, évêque-ambassadeur de France, futur cardinal de l'Affaire du Collier : nous avonts un ambassadeur évêque ici de France, qui est pire que tous les petits maîtres. Il se promène habillé en matellots avec 20 femmes, et il auroit tous à sa suite s'il en vouloit. C'est honteux pour nous ...

    Qu'il est pénible de vieillir ...

    Je vis de trop déjà 12 ans, soupire l'impératrice Marie-Thérèse, que les choses de ce bas monde intéressent de moins en moins ... - Je ne trouve rien de si pénible que de vieillir. Je n'ay jamais connut l'envie, mais depuis un couple d'années, j'en porte à tout ceux qui finissent leurs carrières. - Je n'ais put vous écrire par le dernier courier, ayant eu tant à dépêcher, et mon bras droite me refuse souvent de m'en servir. Ce mal augmente toujours surtout asteur où quelque chose se dérange ; j'ai eut même deux mois de suite Pirrisipelle au visage et pleins d'autres incommodités et tout les jours moins d'haleine.

    On nous dit ici que vous est malade ; votre long silence me la fait craindre. Contez toujours que mon amitié et estime ne finiront qu'avec mes tristes jours. Effectivement, la santé de Christine ne cesse d'inquiéter ses proches : Ma nièce de Herzelles m'a totalement mise à bout. Depuis trois mois, elle a fait maladie sur maladie. La bile, le foie, un catharre, et de plus beaucoup de température. Mal partout, puis une très grande faiblesse, au point qu'à ce jour encore elle ne sait rien faire seule.

    Le 29 novembre 1780, l'impératrice Marie-Thérèse d'Autriche rend son âme à Dieu. Elle laisse des êtres inconsolables : Nous sommes ici dans la plus cruelle douleur de la mort de S.M. l'Impératrice qui a été enlevée bien subitement ; ma nièce dHerzelles est dans la plus grande affliction. Cette auguste souveraine la comblait de grâces et de bienfaits. - La mort de feu l'Impératrice est bien le coup le plus affreux qui puisse arriver à ses sujets, car une mère aussi tendre et bienfaisante qu'elle n'est plus à retrouver, ma nièce est incommodée depuis cette nouvelle, elle ne sait tarir ses larmes, tout est lugubre ici, le deuil, les cloches 3 fois par jour, tous les services d'église, tout rappelle à ce triste souvenir, grâce au Seigneur que cette immortelle princesse nous a laissé un fils, un successeur digne d'elle et qui a été jusqu'à son dernier soupir une héroïne de courage et de chrétienté.

    Le nouvel empereur

    Nos manuels d'histoire ne semblent pas avoir gardé en mémoire les commentaires élogieux à propos joseph II.1.jpgde Joseph II, notre nouvel empereur : La présence de cet auguste souverain, sa modestie, sa bonté, son affabilité, sa bienfaisance, mais surtout ce fond d'humanité qui est à la base de ses vertus remplit de joie toute la ville, le respect le devance, la vénération l'environne, sa vertu le couvre tout entier, tel est le cortège de ce grand héros. - L'empereur s'y est fait adorer, il est impossible de trouver un souverain, plus affable, plus populaire, plus juste, plus éclairé et plus instruit que lui, il reçoit tout le monde avec une bonté qui enlève les coeurs, on n'écrit et on ne parle que de ces rares qualités, je ne finirai si je devais vous dire la grandeur, l'étendue de ses mérites.  

    Ne chuchote-t-on pas dans certains ouvrages d'histoire que Joseph II, follement épris de Christine de Herzelles depuis de nombreuses années, serait venu trois fois de suite lui demander sa main ? Ma nièce d'Herzelles n'a pas manqué de faire bien des recommandations à S.M. l'Empereur, il lui a fait la grâce de la venir voir trois fois au couvent. D'anciennes lettres de l'empereur font allusion à notre heureux ménage et à des secrets inviolables. - En réponse à votre billiet, j'ai l'honneur de vous bien remercier, chère amie, de la discrétion que vous avés bien voulu avoir à nier ce que je désire tant qu'on ne sache point. - Je dois seulement vous avertir que S.M. l'Impératrice m'a faite les mesmes questions que vous dite du publique et qu'elle m'a tant tourmenté qu'à la fin je lui ai dû et cru bien faire de lui avouer le secret. ElleMarquise d'Herzelles2.jpg l'a très approuvé et m'a promis le secret le plus inviolable.
     
    Six semaines avant la fin brutale de Marie-Antoinette qu'elle avait bien connue à la Cour d'Autriche, Christine s'éteint le 5 septembre 1793 : Cette chère et chérie amie a succombé à une maladie la plus douloureuse après trois mois complets de souffrance, c'était un érysipèle inflammatoire qui est devenu général autant intérieur qu'extérieurement de façon qu'elle a fini par une dissolution générale. - Toujours douce et patiente, résignée à la volonté du Seigneur, elle a demandé elle-même les Saints Sacrements et a édifié tout ce qui l'approchait. Nous espérons que ces longues souffrances lui ont fait faire le purgatoire sur la terre et que la miséricorde de notre bon Dieu l'aura reçue dans la gloire.

    Que n'ont-elles pas souffert nos épistolières du temps jadis, car, comme s'en plaint amèrement Charlotte de Bode : Il faut de la patience pour me lire, je suis à peu près estropiée de rhumatisme du pouce droit de façon que ma plume n'a jamais d'égalité, je dois la lâcher comme elle veut !...

    Nicolas van Outryve d'Ydewalle

    © Baron Kervyn de Lettenhove, Bruxelles, 1867 : Lettres inédites de Marie-Thérèse et de Joseph II.
    © Famille de Radzitzky d'Ostrowick : Lettres des Bode, Trazegnies, Herzelles à leur cousin Radzitzky.  
    © Marquis de Trazegnies : La marquise de Herzelles, une amie de Marie Thérèse et de Joseph II.