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10/02/2012

Noblesse russe en émigration, portraits et souvenirs

Réputée comme l'une des plus raffinées de son temps, aucune société n'aura été aussi
brutalement jetée hors de son pays natal que la noblesse russe. D'octobre 1917 à aujourd'hui,
des années-lumière semblent nous séparer de la révolution bolchevique et du drame de l'émigration
que les rares survivants d'aujourd'hui auront tragiquement traversés dans leur prime jeunesse.

"Malgré le nivellement des temps modernes, l'aristocratie russe reste pour d'aucuns un domaine inaccessible que tout concourt à rendre fastueux et empreint de magnificence. Un raffinement, des usages compliqués, des noms et des lignées plongeant leurs racines dans l’Histoire, en ont fait un monde mythique dérivant entre l’histoire et le rêve. Garder le pouvoir dans le rêve est le privilège des grands dépossédés", souligne Jacques Ferrand dans son ouvrage abondamment illustré Noblesse russe : portraits d'exil.

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"La veille de Pâques 1903 me fut envoyé le Chiffre, relate la princesse Varvara Dolgorouky parmi ses monogram Alexandra.jpgsouvenirs Au temps des troïkas. Je devenais ainsi demoiselle d’honneur. Le Chiffre [illustration] était formé des initiales de l'impératrice, surmontées d’une couronne de diamants et fixées à un ruban bleu ciel, couleur de l'Ordre de Saint-André. Nous le portions à l’épaule gauche pour nous rendre à la Cour ou à un mariage ainsi que dans toutes les occasions officielles. J’étais aussitôt appelée auprès de l’Impératrice pour la messe pascale au Palais. Quelle était belle la nuit sainte avec les hymnes chantées par les chœurs de la chapelle de la Cour, et toute cette joie de la Résurrection !"  

"Le lendemain avait lieu le bal traditionnel en costume de Cour, renchérit Véra Galitzine dans ses Réminiscences d'une princesse émigrée. La toilette de rigueur portée par les dames est le costumekokoshnik4.jpg national. Des kokochniks impériaux [illustration], étincelants comme des tiares, tombaient jusqu’aux traînes tramées d’or et d’argent des voiles de dentelles, que portaient les chambellans. Les dames d’honneur étaient en vert, les demoiselles d’honneur en rouge. Les autres pouvaient choisir les couleurs à leur gré, tout comme les grandes-duchesses et les princesses de sang, dont les traînes étaient portées par des gentilshommes et des pages. "Ces vêtements d’apparat se prêtaient mal aux danses modernes, aussi ne dansait-on que des polonaises. La salle donnait sur un balcon immense d’où l’on découvrait la magnifique illumination qui embrasait toute la ville. Le Kremlin ruisselait de milliers d'ampoules électriques, le célèbre clocher d'Yvan le Grand paraissait construit en diamants."  

Octobre 1917, la Révolution bolchevique éclate.

zinaida.jpg"Les longs corridors de l’Institut Sainte-Catherine résonnent sous les pas des Pages de l’Empereur, dont un détachement vient d’arriver pour nous protéger d’un danger que nous ignorons," se souvient la princesse Zinaïda Schakovskoy, jeune pensionnaire à Saint-Pétersbourg et plus tard au Berlaymont à Bruxelles. "Je me faufile dans la grande salle où trônent les portraits des deux impératrices. J’entends ce bruit qui me sera bientôt familier, celui des mitrailleuses. Des soldats débraillés parcourent les artères. Quelques drapeaux rouges pendent à l’une ou l’autre maison. Je comprends subitement que quelque chose vient d’arriver à la Russie !"

Les Schakovskoy se regroupent à la campagne. "Les gens ont envahi la propriété et malgré les protestations des domestiques, ils ont brisé les scellés apposés sur la distillerie d’alcool, fermée depuis la guerre. Ils plongèrent leurs cruches dans les cuves d’alcool ; deux ou trois y tombèrent et se noyèrent. Dans leur hâte à s’enivrer et sans même retirer les cadavres, les autres continuèrent à boire l’alcool pur ou à en rapporter chez eux ..."

Lapotkhovo, domaine de la vieille princesse Ouroussoff, un château historique où l'impératrice Catherine a157327.jpgII séjourna en son temps. Bienfaitrice de la population des environs, la princesse a toute sa vie tenté d’améliorer la situation des paysans : hôpital modèle, écoles, bibliothèque populaire, crèche pour enfants, etc. Mais à la Révolution, pour s’être opposée aux maraudeurs pour qui liberté signifie pillage, elle est déclarée ennemie du peuple. Un beau soir, des soldats déserteurs arrivent au village et se mettent à prêcher la bonne parole bolchevique : le château, ses dépendances et les écuries, la chapelle, tout doit être détruit. "Partez vite, nous ne voulons plus de vous, allez mourir à l’étranger, nous avons assez souffert par vos aïeux ; maintenant, tout nous appartient !" Paralysée de frayeur, la vieille princesse se laisse traîner jusqu’aux marches de l’escalier où on doit l’asseoir. Et là, impuissante, elle assiste au saccage de sa maison. Ne se contentant pas uniquement de voler, les paysans détruisent de nombreuses œuvres d’art accumulées par la famille au cours de plusieurs générations. Tableaux et toiles de maîtres sont jetés par les fenêtres et vont s’empaler sur les branches des arbres.
    
Dans la chapelle, les paysans crèvent les yeux du Christ : "Il ne faut pas qu’il nous voit, il nous empêche de faire ce que nous voulons, c’est un bourgeois, un ennemi de la liberté !" Le caveau familial contient la dépouille du petit-fils de la princesse Ouroussoff, récemment décédé de ses blessures de guerre. La rumeur court que les décorations du jeune prince sont en or et qu’elles ont été ensevelies avec lui. Ils brisent la dalle du caveau et ouvrent le cercueil. S’acharnant sur le corps, ils ne trouvent rien à partArmoiries des princes Ouroussov.jpg quelques petites médailles à l’effigie de saints. Furieux de leur déconvenue, ils s’en vont sans même refermer le tombeau.
    
"Par cette belle journée ensoleillée, ce tombeau violé, ouvert à tous les vents, a quelque chose d’affreusement triste, témoigne un journaliste français en reportage dans la Russie révolutionnaire. Je pénètre dans la chapelle dont l’extérieur est ornementé d’un bas-relief aux armoiries des princes Ouroussoff [illustration] et Obolensky. Je descends dans la crypte, une odeur atroce me prend à la gorge. Depuis octobre dernier, personne n’a osé refermer le cercueil, le corps du vaillant officier se décompose lentement en plein air !"

Tourmente des noires années de la Révolution bolchevique …

Des milliers de réfugiés de la noblesse russe font souche un peu partout dans le monde. Pour survivre, grands-ducs, princes, anciens aides-de-camp du tsar, aristocrates de tous bords, se font chauffeurs de taxi, portiers de nuit, garçons de restaurants ou précepteurs. S'intégrant au fil des ans dans leurs nouvelles patries, les enfants de la deuxième génération - nous en sommes à la troisième aujourd'hui - sont Français, Belges, Italiens, Allemands, Britanniques ou Américains.


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Prince Nicolas Alexandrovitch Obolensky (1900-1979). Plus connu après-guerre sous le nom de Père Nicolas. Sa marraine de baptême fut l'Impératrice Maria Feodorovna. Par sa mère, née princesse sérénissime Salomé Dadian Mingrelsky, il descendait des princes régnants de Mingrélie, petite principauté souveraine du Caucase annexée par la Russie. En 1918, il réussit à s'enfuir de Russie via la Finlande puis la Suisse pour s'installer finalement en France. Sous-lieutenant des Forces Françaises de l'Intérieur, agent de renseignement en territoire occupé, il est arrêté par la Gestapo en 1944, emprisonné et déporté à Büchenwald d'où il sera libéré par les troupes américaines. Décoré de la Médaille de la Résistance avec rosette, de la Croix de Guerre avec palme et citation à l'ordre de l'Armée et de la croix d'officier de la Légion d'Honneur.

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C'est à Büchenwald que sa foi profonde et ses sentiments chrétiens le poussèrent à se consacrer au service de l'Eglise Orthodoxe. Ordonné prêtre en mars 1963 dans la cathédrale Saint Alexandre Newsky à Paris, le père Nicolas Obolensky consacra toute son énergie à l'activité pastorale. Son action oecuménique, le prestige de son nom, ses relations avec le clergé catholique et les autres confessions religieuses lui permirent d'obtenir pour l'Eglise Orthodoxe une place d'honneur dans toutes les cérémonies officielles. Aîné du nom des Obolensky, il occupa une place hors pair au sein de toute sa famille.

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Le prince et la princesse Félix Youssoupov. Epoux d'Irina de Russie, nièce du tsar Nicolas II, Félix Youssoupov est devenu une figure de légende par le rôle qu'il joua dans l'élimination de Raspoutine. Les premiers temps de l'émigration se passent dans une relative aisance grâce à la vente de bijoux et de deux toiles de Rembrandt que Félix avait réussi à emporter, enroulées autour de la taille. Créant tour à tour une organisation de secours aux réfugiés, participant à l'ouverture d'un restaurant et d'un cabaret russes, lançant une maison de couture et de parfum qui connût une certaine notoriété, à la prospérité du moment se succèdent des fins de mois difficiles. Adepte de l'adage propre à certains aristocrates ruinés par les circonstances de la vie - ne pas avoir d'argent est déjà fort désagréable, mais si en plus il faut se priver - pratiquant une vie mondaine très cosmopolite, tenant maison et table ouverte à la russe, jamais le prince Youssoupov ne refusera d'aider ceux qui venaient lui demander du secours.

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En couverture d'un Paris-Match de décembre 1938, la princesse Guedianov,
gagnante d'un concours de Miss Beauté russe.

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Lisa Soukhotine, épouse de l'acteur Mel Ferrer. Sa famille quitte la Russie via Belgrade où de nombreux réfugiés russes bénéficient de l'hospitalité du roi Alexandre Ier de Yougoslavie, pour s'installer ensuite à Bruxelles où elle voit le jour. Certains quartiers de son pedigree familial feraient pâlir les âmes prudes : Grigori Potemkine, prince, amant et grand favori de Catherine II de Russie ; le décembriste Vassily Davydoff, exilé en Sibérie après sa participation au complot avorté de décembre 1825 contre le nouveau tsar Nicolas Ier ; le capitaine Serge Soukhotine, coauteur dans l'assassinat de Raspoutine. Lisa Soukhotine aura été la dernière épouse de feu Mel Ferrer qui joua en son temps dans le film Guerre et Paix le rôle du prince Bolkonsky, alias Nicolas Volkonsky, grand-père de Léon Tolstoï. L'épilogue du film est connue : Bolkonsky-Ferrer tombe amoureux de l'héroïne du roman, la belle Natacha Rostov, à la ville Audrey Hepburn qui sera aussi son épouse. 

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S.A.I. et R. l'archiduchesse Rodolphe d'Autriche, née comtesse Xénia Tchernyschev-Bezobrasov. Comme bon nombre de descendants d'émigrés russes qui s'intégreront parfaitement au sein du cosmopolitisme sans frontière des grandes familles de la vieille Europe, Xénia Tchernyschev-Bezobrasov sera la première épouse de l'archiduc Rodolphe d'Autriche, qui la perdra malheureusement dans un accident de voiture en 1968. Sang russe oblige, leur fille Maria Anna épousera le prince Piotr Galitzine, né en Argentine de parents originaires de Moscou, mariés en émigration en Yougoslavie et décédés à New York. Le père de Xénia, après avoir servi dans le prestigieux régiment impérial des Chevaliers-Gardes à Saint-Pétersbourg, aura en émigration tâté de mille et un métiers : chauffeur de taxi, gérant d'un salon de thé puis d'un atelier d'arts décoratifs ; ensuite éleveur de poulets, professeur de tennis et de langue russe, pour finir comme restaurateur de tableaux aux Etats-Unis.

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Laetitia Spetschinsky. Elle illustre parfaitement le lien entre l'ancienne Russie et la Russie d'aujourd'hui. Des arrière-grands-parents au service du tsar : lui, officier au régiment des Gardes à Cheval à Saint-Pétersbourg ; elle, née princesse Galitzine, dame d'honneur à la Cour ; un grand-père, ancien président de l'Union de la Noblesse russe en Belgique. Professeure et chercheuse dans le secteur des relations Union Européenne-Russie à l'Université d'Ottignies LLN, encourageant l'étude des relations du pays de ses ancêtres avec l'Europe occidentale, Laetitia organisa il y a quelques années la venue de l'ex-président Gorbatchev qui fut, quant à lui, le tsar de la Perestroïka.

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Alexandre Pouchkine, descendant à la 5e génération du poète. Parmi la descendance du célèbre poète, éparpillée tant en Russie qu'en Angleterre et en France, réside à Bruxelles l'unique représentant mâle porteur du nom. Raffinement suprême, ne s'est-il pas offert une épouse elle-même descendante du poète par suite du remariage d'un arrière-grand-père commun ? Une généalogie prenant sa source auprès du fameux Hanibal, négrillon de Pierre-le-Grand, pour se développer notamment au sein des Romanov et de quelques Mountbatten britanniques. Alexandre Pouchkine - président de l'Union de la Noblesse russe en Belgique - et son épouse consacrent leur énergie à leur propre œuvre, la Fondation Internationale Pouchkine dont le but est de soutenir les actions caritatives en faveur des enfants atteints du cancer en Russie.

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Daria Nabokov. Si le patronyme est célèbre depuis la parution de Lolita, sulfureux roman de son arrière-grand-oncle Vladimir Nabokov, Daria porte en elle les gênes des grands serviteurs de l'empire : un ministre de la Justice sous le tsar Alexandre II, dont le fils fut gouverneur de Courlande. Son grand-père, journaliste, historien et généalogiste, était l'âme et la mémoire de l'émigration russe. Il co-publia une biographie remarquée du maréchal prince Koutousov, son ancêtre maternel, brillant vainqueur de Napoléon lors de la campagne de Russie en 1812. Deux siècles plus tard, sur l'avenue Louise à Bruxelles où règne la haute couture pour altesses royales et dames du monde, l'on s'en va goûter aux délices du restaurant de son mari, le Rouge Tomate.

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Solitude et abandon, tel est le lot de nombreux réfugiés russes de la première génération, coupés de leurs racines ancestrales : "Je suis dans la maison de retraite à Sainte-Geneviève-des-Bois près de Paris, raconte une princesse Mestchersky. L'un de nous dit que ce qui est ennuyeux, c'est que dans notre futur, il n'y a que la mort. Mais comme nous sommes tranquilles pour l'attendre ..."

Nicolas van Outryve d'Ydewalle

02/02/2012

Histoires de famille de ma Russie d'autrefois

De l'Alsace à Saint-Pétersbourg et de Moscou à Bruges,
la révolution française et la révolution bolchevique ont ceci en commun d'avoir
brutalement jeté une même lignée deux fois sur les routes de l'émigration. 

Dernier seigneur féodal de Soultz-sous-Forêts en Alsace, nanti de lettres d'introduction de différents princes du Saint Empire germanique, le baron Auguste de Bode émigre en 1795 vers la Russie où sa famille est accueillie avec une impériale bienveillance par Catherine II, Paul Ier et ensuite par la grande-duchesse Elisabeth de Bade, la vertueuse épouse d'Alexandre Ier.

Le 5-6 juin 1807 a lieu la bataille de Guttstadt où troupes russes et armées de Napoléon s'affrontent. Le vicomte Guillaume de Saint-Priest, émigré français commandant le Régiment russe des Chasseurs de la Garde, est grièvement blessé. Bravant tous les dangers, un vaillant porte-enseigne de 20 ans réussit à exfiltrer son chef de Corps du champ de bataille, le sauvant ainsi d'une mort certaine. Ce fait d'armes vaudra à mon aïeul Louis de Bode, fils de l'émigré alsacien, tous les honneurs que la société pouvait réserver à un jeune officier de bonne naissance.

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 Une lignée aux destins croisés : le baron Louis de Bode (1787-1859) et
sa descendante à la 5ème génération, la princesse Hélène Obolensky (1916-1996),
mère de l'auteur de ces lignes. Alors que l'un fuit l'Alsace en 1795 pour la Russie,
l'autre reprend en 1925 le chemin vers la France puis la Belgique.
© Musée régional de Tambov & archives personnelles

Louis est devenu le point de mire des soirées de Saint-Pétersbourg, écrit sa mère à ses cousins Trazegnies aux Pays-Bas, il est invité à toutes les réceptions de la Cour. Lors de la campagne de Paris en 1814 qui conduit à la première abdication de Napoléon, le baron Louis de Bode est promu colonel à la suite du tsar. Rentré à Moscou, il épouse Nathalie Kolytchev, dernière titulaire d'un patronyme célèbre en Russie par référence à Saint Philippe Kolytchev, patriarche de Moscou, trucidé en 1570 par le tsar Ivan-le-Terrible parce qu'il avait osé s'y opposer.

Nommé directeur des Palais du Kremlin, chambellan, maréchal puis grand-maître de la Cour, Louis de Bode est chargé en 1837 par Nicolas Ier d'une mission d'importance : diriger dans l'enceinte du Kremlin les travaux de rénovation du Palais des Terems et faire édifier un nouveau Grand Palais, l'ancien en bois étant propice aux incendies.

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Dans l'enceinte du Kremlin à Moscou, le "Palais des Terems" avec ses onze coupoles dorées
aux tambours de briques polychromes, un bijou de l'art baroque moscovite.
Cette ancienne résidence privée des tsars a été rénovée dans les années 1845 sous la direction
de Louis de Bode, directeur des Palais du Kremlin. Il dirigea de 1838 à 1849 la reconstruction
du "Grand Palais" du Kremlin, destiné à abriter les appartements privés du tsar Nicolas Ier
ainsi que les nombreuses salles d'apparat.

Il doit également replacer la fameuse Reine des Cloches, coulée et brisée en 1737. A l'aide des plans de l'architecte Constantin Thon, les travaux seront exécutés à la grande satisfaction de l'empereur. Pour remercier le baron, Nicolas Ier lui octroie en 1849 une médaille enrichie de diamants portant l'inscription MERCI ainsi que 40.000 roubles pour payer ses dettes !

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La "Reine des Cloches" n'aura jamais sonné car elle se brisa lors d'un incendie
dans sa fosse de coulée en 1737. C'est avec l'aide de l'architecte
Auguste Ricard de Montferrand que Louis de Bode la fit placer sur son socle actuel.
© E. Gilbertson, 1838, Musée de l'Hermitage, Saint-Pétersbourg. 

Ctsse de la Mottedef.jpgOn croyait l'affaire du collier de la reine Marie-Antoinette clôturée depuis le décès officiel en 1791 à Londres de la comtesse de la Motte [illustration], instigatrice de l'aventure. Or en 1826, non loin des vignobles de Sudak en Crimée, décède une dame répondant au nom de comtesse de Gachet. Elle parlait un français choisi avec grâce et dignité et disposait d'une réserve inépuisable d'histoires sur la cour de Louis XVI. Elle me donnait l'impression qu'il y avait un grand mystère dans sa vie ..., raconte une nièce de Louis de Bode. Ce dernier a un frère, Alexandre, qui réside en Crimée car le tsar l'avait chargé d'y relancer l'industrie viticole. L'entraide entre émigrés n'étant pas un vain mot, il avait pris sous sa protection la mystérieuse dame qui à son tour l'avait institué son exécuteur testamentaire. Historiens et curieux, dont Alexandre Dumas220px-War_and_peace_1956.jpg père, se sont penchés sur le cas de cette énigmatique comtesse de Gachet dont la véritable identité n'est aujourd'hui plus vraiment mise en cause.

Maître de cérémonies de la Cour, Louis de Bode fait l'acquisition d'une demeure au 52 de la rue Povarskaïa à Moscou, un palais ayant appartenu aux princes Dolgorouki [illustration ci-après]. Notre baron y recevra régulièrement les visiteurs étrangers de marque, invités par le tsar dans l'ancienne capitale. Clin d'oeil littéraire, dans son roman Guerre et Paix, Léon Tolstoï en fera le palais de la famille Rostov. Qui ne se souvient de la mythique scène de bal entre le prince André, Mel Ferrer, et la charmante Natacha Rostov, Audrey Hepburn ? Si dans le roman le prince André n'épouse pas Natacha, Mel Ferrer, après avoir été le mari d'Audrey Hepburn, épousera en dernières noces Lisa Soukhotine, une descendante de Louis de Bode !

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Le "Palais Bode" de la rue Povarskaïa à Moscou est célèbre pour avoir été la réplique
du palais de la famille Rostov dans le roman "Guerre et Paix" de Léon Tolstoï.
Jusqu'à la perestroïka, cette ancienne demeure de famille fut le siège
de l'Union des Ecrivains Soviétiques.
 

Saint-Arnauld (L).jpgLors de la campagne de Crimée (1853-56), une lettre d’un militaire français fait état d’une victoire emportée sur les Russes : ... le général qui commandait n’a pas pu emporter son vestiaire. On a trouvé des épaulettes, un ceinturon avec des glands en argent et un porte-monnaie contenant 300 francs. On prétend que ce général s’appelait Bode. Ce général malchanceux est Léon de Bode, fils aîné de Louis. Ironie de l’histoire, le corps expéditionnaire internatinal est commandé par le maréchal Armand Leroy de Saint-Arnauld [illustration], époux de la marquise Louise de Trazegnies, elle-même d'ascendance Bode par suite d'une alliance remontant à 1728 ! Des cousins combattant dans des camps opposés, une situation fréquente à l'époque, émigration oblige.

Historien et collectionneur, le baron Michel de Bode-Kolytchev, second fils de Louis, consacrera vingt-cinq années de sa vie à l'histoire de sa famille maternelle Kolytchev. Gratifié d'une belle-mère Stroganov au patrimoine conséquent, il achète en 1853 avec la dot de sa femme l'immense domaine de Lukino à Peredelkino, non loin de Moscou. Les anciennes chroniques s'en souviennent avec nostalgie :  mur d'enceinte, vaste demeure, bibliothèque, musée, églises et chapelles, cimetière dans lequel sont inhumés les restes de toute la famille.

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 L'ancienne propriété de campagne des barons de Bode à Peredelkino, non loin de Moscou,
est aujourd'hui partiellement réservée à l'église orthodoxe. Plusieurs anciens bâtiments
de style russian revival, un mélange kitch pétro-byzantin, sont en cours de rénovation.

La révolution bolchevique bouleverse les choses. Les ossements de famille sont exhumés et jetés aux orties. Le domaine est morcelé, le camarade Staline fait ériger un lotissement résidentiel avec datchas destinées à des écrivains russes éminents. Boris Pasternak est du nombre et s'y fait enterrer. Une partie de l'ancienne propriété Bode-Kolytchev est attribuée à l'église et sera la résidence d'été de feu le Raspoutine (L).jpgpatriarche de Moscou Alexis II, décédé en 2008.      

La nuit du 16-17 décembre 1916, Grigori Raspoutine [illustration] est assassiné au palais Youssoupov à Saint-Pétersbourg. Si les conjurés sont connus, un nom est parfois omis dans les livres d'histoire, celui du lieutenant Serge Soukhotine, petit-fils de Michel de Bode, car il n'aura joué qu'un rôle de comparse.  

Nathalie Soukhotine, soeur de Serge, est l'épouse du prince Nicolas Obolensky, descendant à la 33ème génération de Rurik, fondateur de l'empire russe en 862. Le ménage habite un domaine hérité de Maria Tolstoï, l'unique soeur de l'écrivain. Aux lendemains d'octobre 1917, la révolution jette la famille sur le chemin de l'exil mais cette fois-ci dans le sens inverse de celui pris par l'aïeul alsacien. Alors que la mère et la fille aînée décèdent de la tuberculose en France, le restant de la famille se réfugie ensuite en Belgique.   

Epilogue : décembre 1939 à Bruges, un journal local annonce : Une princesse russe, Hélène Nicolaïevna Obolensky, épouse le chevalier Thierry d'Ydewalle. Le père de la jeune fille, Nicolas Obolensky, était un petit-neveu de l'écrivain Léon Tolstoï. Dans la corbeille de la mariée ? Un passeport Nansen de réfugiée apatride.

Nicolas van Outryve d'Ydewalle

© Article paru dans le magazine l'Eventail de février 2012.