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04/02/2012

Carl Fabergé, joaillier impérial à la Cour des Romanov

Génie créateur d'objets d'art somptueux et de bijoux éblouissants, son titre de
"Fournisseur de la Cour Impériale" lui ouvre les portes d'une carrière extraordinaire.
Les célébrissimes oeufs de Pâques rendront le destin de Carl Fabergé indissociable
de l'apothéose, ensuite de la tragique disparition de la famille impériale de Russie.

Originaire de Picardie, convertie à la religion réformée, la famille Fabergé est contrainte de s'exiler hors de France, comme bien d'autres, lors de la révocation de l'Edit de Nantes en 1685. Un siècle et demi plus tard, l'ouverture d'un commerce de joaillerie et de diamants à Saint Pétersbourg par un certain carl fabergé,maison fabergé,alexandre iii,alix de hesse darmstadt,alexandra feodorovna,youssoupov,stroganov,cheremetiev,oeufs de pâques,nicolas ii,matriochka,julia grant,cantacuzèneGustav Faberg ou Faberger, russe des provinces baltes venu d'Allemagne, n'a rien d'inhabituel car à cette époque la plupart des orfèvres sont de souche germanique.

Le 30 mai 1846, naît un garçon baptisé au temple protestant sous le nom de Peter Carl mais qui restera toujours pour les Russes Carl Gustavovitch. Joaillier bijoutier d'exception [ci-contre], le plus connu parmi les orfèvres russes, il apparaît telle une comète dans une époque de luxe et de savoir-vivre, parmi les splendeurs et les pompes de la Cour impériale pour disparaître dans son sillage lors de la Révolution bolchevique.

Entre 1870 et 1917, les ateliers Fabergé produiront environ 150.000 pièces, aussi bien des bijoux que des objets utilitaires, bols à punch ou cadres pour photographies, statuettes en pierres dures ou les légendaires oeufs de Pâques qui feront sa gloire : une gamme très hétéroclite utilisant des matériaux précieux comme l'or, le platine, les diamants et les émaux, mais aussi le bois et la céramique.

Le premier contact de Carl Fabergé avec la famille impériale remonte à 1882 lors d'une exposition panslave réunissant à Moscou quelques 4.000 participants, sous le patronage du tsar Alexandre III. Le catalogue cite de remarquables copies de bijoux grecs que l'on venait de découvrir dans les fouilles de Kertch en Crimée. Ayant obtenu la permission du comte Stroganov, président de la société impériale d'archéologie, de copier quelques-uns de ces bijoux en or - ils avaient été déposés dans le trésor du musée de l'Ermitage - Fabergé reçoit une médaille d'or, la première d'une longue série.
    
Volant bientôt de succès en succès, Carl Fabergé prend part aux grandes expositions internationales : Nuremberg où il reçoit une nouvelle médaille d'or et le titre fort convoité de Fournisseur de la Cour impériale ; Nijni Novgorod, Stockholm et Paris où il reçoit la croix de la Légion d'honneur !

Une légende est née : Carl Fabergé, l'inventeur de l'objet de fantaisie, remarquable combinaison entre objet d'art, bijou et objet d'utilité. S'inspirant des pièces du XVIIIième siècle, Fabergé développe uneEtui.jpg vaste gamme d'objets d'art, tabatières, bonbonnières, horloges et pommeaux de cannes finement travaillés. Ainsi en 1884, le Reichkanzler Bismarck, premier ministre de l'empereur Guillaume Ier, tsarevitch.jpgreçoit des mains d'Alexandre III une tabatière en or avec émail, enrichie de nombreux diamants et d'un portrait du tsar.

Depuis l'étui à cigarettes avec une pensée sertie de saphirs et de roses, emporté en voyage comme cadeau par leurs majestés impériales, se décline une longue liste de broches, bagues, épingles, bracelets et boutons de manchettes ainsi que des icônes en pendentif et des croix ornées, dont l'inventaire est actuellement toujours conservé parmi les Archives d'Etat à Saint-Pétersbourg. Mais l'esprit créatif de Fabergé donne également naissance à de nombreux objets utilitaires : pendulettes, crayons, boutons de sonnettes, coupe-papier, faces à main, alliant à leur fonction domestique une incomparable qualité artistique.

Aux cadeaux diplomatiques s'ajoutent de gros objets comme une monumentale horloge en argent, offerte à Alexandre III et à la tsarine pour leurs noces d'argent, où un kovsh, sorte de grande saucière [ci-après], offert par le tsar et la tsarine au roi Christian IX et à la reine Louise de Danemark pour leurs noces d'or. Mais également un splendide collier en diamants que le tsarévitch Nicolas emporte à Cobourg alors qu'il va rendre visite à sa fiancée, la princesse Alix de Hesse-Darmstadt, la future tsarine Alexandra Feodorovna.

kovsh.jpg

 Kovsh monumental, argent doré, émail, quartz.
Collection de la Reine Margrethe de Danemark

Le couronnement de Nicolas et d'Alexandra fait l'objet de nombreuses commandes : broches pour les grandes-duchesses, couronnes pour leurs majestés le tsar et la tsarine, tabatières, présentoirs, étuis à cigarettes et bracelets divers.

Jouissant de la protection de la famille impériale, Fabergé est devenu célèbre en Russie : decarl fabergé,maison fabergé,alexandre iii,alix de hesse darmstadt,alexandra feodorovna,youssoupov,stroganov,cheremetiev,oeufs de pâques,nicolas ii,matriochka,julia grant,cantacuzène nombreuses réalisations sortiront de ses ateliers comme cadeaux du tsar aux empereurs du Japon et de Chine, au sultan de Turquie, aux Cours de Londres et de Copenhague, aux roi du Siam et maharadjahs des Indes. Ses magasins de Saint-Pétersbourg sont le lieu de rendez-vous par excellence de la haute société : grands-ducs et grandes-duchesses, princes Youssoupov, comtes Stroganov et Cheremetiev, les frères Nobel, tous à la recherche du bel objet inédit, original ou amusant.

Saint-Pétersbourg, dont les palais et les avenues brillaient du luxe de la Cour, abritait une société aristocratique ouverte aux influences des modes occidentales. Moscou, au contraire, capitale religieuse et administrative, comptait bon nombre de bourgeois nouveaux riches dont le traditionalisme reflétait la vie moscovite. Installés dans les deux cités, les ateliers Fabergé surent adapter leurs créations à ces clients aux goûts si différents. Ainsi, Saint-Pétersbourg fut la seule ville où Fabergé put exprimer sans limites son style de cour internationale, alors que ses ateliers de Moscou fabriquaient surtout des objets [ci-contre] de style panslave inspirés du Moyen Age, afin de répondre aux demandes d'une clientèle conservatrice.

lérot.jpgC'est avec la sculpture [ci-contre] d'animaux en pierres dures que Fabergé atteint le sommet de son art. Mais comment attirer l'attention des Russes sur de petites sculptures d'animaux que l'artisanat local fabrique depuis toujours en bois ? Sa stratégie commerciale reposait sur son talent de susciter la demande : présentant ses objets exotiques à Londres lors d'une exposition internationale, il reçoit une commande de la Cour royale d'Angleterre, suivie bien évidemment d'un engouement de la part de la clientèle russe !    

Fasciné par la beauté et les couleurs des pierres dures de Russie, rhodonite, jaspe, agate, obsidienne, néphrite, jade, Fabergé maîtrisait à la perfection l'art de les graver et de les polir. La Renaissance a beaucoup intrigué les joailliers de la fin du XIXième siècle pour la virtuosité du traitement des pierres dures et leur transformation en objets de curiosité. S'inspirant des collections du Palais Pitti - les trésors des Médicis - des galeries de Dresde, du Louvre et bien sûr de l'Ermitage, Fabergé crée au sein de sa production une sorte de Wunderkammer, une série d'objets exotiques dont la valeur est d'abord celle de la rareté et de la curiosité qu'ils suscitent.

 

oeuf du couronnement.jpg

L'oeuf du Couronnement, 1897
Or, platine, diamants, rubis, cristal de roche, émail, velours

Les Oeufs à surprises de Pâques sont sans aucun doute les créations les plus prestigieuses et les plus célèbres de l'oeuvre de Fabergé. Il était d'usage en Russie - ce l'est toujours - de s'échanger lors de la Pâques orthodoxe des oeufs peints, symboles de résurrection et de vie. Les oeufs de Pâques de Fabergé, distribués parmi les membres de la famille impériale et de la grande aristocratie russe, dérivent de cette tradition populaire. L'engouement de la famille Romanov pour ces merveilleux objets fit le succès de la firme : les tsars Alexandre III et Nicolas II commandèrent cinquante-six oeufs qu'ils offrirent chaque année à leur épouse, les tsarines Alexandra Feodorovna et Alexandra, lors des fêtes pascales. Presque tous possèdent leurs surprises, tout comme les matriochka, poupées russes en bois s'emboîtant les unes dans les autres. Le premier oeuf impérial était d'or émaillé blanc. On l'ouvrait, il y avait un jaune, on ouvrait le jaune, il y avait une poule, on ouvrait la poule, il y avait la couronne du sacre, on ouvrait la couronne, il y avait un oeuf en rubis !


oeuf 15ième anniversaire.jpgoeuf aux muguets.jpg


















A gauche, Oeuf du quinzième anniversaire offert par Nicolas II
à son épouse Alexandra Feodorovna à Pâques 1898.
A droite,
Oeuf aux muguets offert par Nicolas II
à sa mère l'impératrice douairière Maria Feodorovna à Pâques 1900

C'est Julia Grant, petite-fille du président des Etats-Unis, qui introduit la mode Fabergé aux Etats Unis. Epouse d'un prince Cantacuzène, elle fit connaître la maison Fabergé qu'elle fréquentait à Saint-Pétersbourg à ses amis et connaissances américains.

En 1913, les festivités pour le tricentenaire de la dynastie Romanov permettent à Fabergé d'étaler une nouvelle fois tout son génie créatif. Les articles sont invariablement décorés des aigles impériaux, de griffons ou des millésimes 1613-1913. Mais au lendemain de la célébration du tricentenaire, la guerre éclate : la Russie s'engouffre dans un épouvantable massacre qui va lui coûter des millions de vie.

Aux ateliers Fabergé, ce n'est plus le luxe mais la sobriété qui est à l'ordre du jour. Ne pouvant plus obtenir ni argent ni or, on travaille le cuivre, le laiton et l'acier. Produisant notamment des décorations militaires émaillées, l'art de Fabergé devient austère : l'oeuf à la Croix Rouge, présenté en 1915, est décoré d'une Croix Rouge sur fond d'émail blanc avec les portraits de l'impératrice et de sa fille Tatiana, habillées en soeurs de charité, terme usuel de l'époque pour infirmières. L'oeuf de 1916 est fait d'acier d'obus et contient une miniature du tsar et de l'héritier du trône au front.

soeurs de charité.jpg

Le tsar Nicolas II et la tsarine Alexandra Feodorovna avec la grande-duchesse Anastasia,
entourés du personnel médical d'un hôpital de campagne, 1914

La fin est proche. Obligé d'abdiquer en 1917, Nicolas II est mis en captivité dans son propre palais de Tsarskoïe-Selo. Il n'y aura plus d'oeuf de Pâques impérial cette année-là ...

carl fabergé,maison fabergé,alexandre iii,alix de hesse darmstadt,alexandra feodorovna,youssoupov,stroganov,cheremetiev,oeufs de pâques,nicolas ii,matriochka,julia grant,cantacuzèneCarl Fabergé fuit la Russie et termine sa vie en Suisse. Retour aux sources, alors que la révocation de l'Edit de Nantes avait chassé ses ancêtres de France et après avoir fait souche en Russie, Carl et son épouse seront finalement inhumés au cimetière protestant de Cannes, dans une modeste tombe de porphyre noir de Suède. Et ainsi disparut à jamais, emportée par la vague rouge de la Révolution bolchevique, toute une société de faste et de grandeur qui avait été sa raison d'être !

Nicolas van Outryve d'Ydewalle

03/02/2012

Bijoux, joyaux et parures à la Cour impériale de Russie

"A la Cour de Catherine II de Russie, richesse et pompe dépassent de loin l’imagination ;
l’éclat des habits et la profusion de pierres rares lui accordent la toute première place
parmi les Cours européennes !", tel est le témoignage d'un voyageur britannique
au XVIIIème siècle, ébloui par le faste de la Cour impériale.

De tous les objets précieux qui sont l'apanage de la noblesse russe, rien ne nous surprend plus, nous étrangers, que l'abondance de joyaux sur les parties les plus diverses des costumes de Cour. Dans la plupart des pays, de telles parures sont portées par les dames mais en Russie, les messieurs rivalisent avec celles-ci : beaucoup de courtisans apparaissent couverts de diamants de la tête aux pieds !…

catherine II.jpg

Portrait de Catherine II de Russie. Couronne, boucles d'oreilles, collier, agrafe de poitrine,
Ordre de Saint-André … l'impératrice Catherine-la-Grande en majesté.

Florilège et chatoiement de couleurs : saphirs au bleu intense, vert foncé des émeraudes, spinelles et rubis d'un rouge éclatant, chrysolites au vert mordoré, grenats de Bohème rouge cerise et améthystes violette … la Cour de Saint-Pétersbourg n'a jamais autant aimé se parer de joyaux. Si Versailles reste un modèle qu'elle s'empresse d'imiter, elle cherche également à s'imposer en rivale. Pas le moindre habit qui ne reflète l'or ou l'argent, ne soit incrusté de perles, brillants ou pierres. Depuis les caftans, les jabots garnis de dentelle, les basques et les pans, jusqu'aux perruques et aux mille et un accessoires de l'élégance vestimentaire : crinolines et corselets, volants de dentelle, pendants d'oreilles, colliers, bagues et bracelets, broches, agrafes, épingles de cravate ou à cheveux, nœuds et chaînettes, brodequins et boucles de ceinture.

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Noeud. Or, argent, émail, diamants, brillants, fin XVIIIè siècle.

De l'avis unanime des habitués de Versailles, la Cour de l'impératrice Elisabeth Pétrovna, fille de Pierre-le-Grand, passe pour la plus brillante d'Europe, alliant le faste oriental à l'éclat français. L'impératrice elle-même ne donne-t-elle pas le ton en exigeant de son entourage pompe et apparat ? L'un de ses favoris, Alexis Razoumovski, est le premier à arborer des nœuds et des boucles ornés de brillants. Le beau Serge Narichkine, que l'on disait le plus élégant de toute la Russie, apparaît au mariage d'un grand-duc vêtu d'un caftan d'or, constellé de pierres précieuses.  

Traditionnellement, la Russie se fournit en pierres précieuses auprès des comptoirs de Chine ou de l'Inde. Joailliers et orfèvres ne forment qu'une seule corporation : les ateliers disposent de spécialistes pour tailler, polir et sertir, assembler et enchâsser perles et pierres avant d'en effectuer l'ornementation complète sur une parure. Très recherchés, de nombreux artisans russes et surtout étrangers, tailleurs à facettes français, allemands, hollandais et suisses viennent exercer leur art à la Cour. Un grand nombre d'entre eux - parmi lesquels le célébrissime Fabergé -  feront même de la Russie leur seconde patrie.

Dans une profusion de pierres, fleurs et plumes d'or et d'argent, perles et fines dentelles, jouant sur les contrastes et les nuances, la palette du joaillier russe se décline autour d'une multiplicité de tons vifs, due principalement à la taille à facettes. Assortissant les accessoires de mode aux vêtements de Cour, les orfèvres conçoivent des parures aux pièces interchangeables, comme le bouquet de fleurs, ornement de ceinture de robe de cérémonie, et l'aigrette, plumet fixé dans la coiffure, où chaque fleur s'anime au moindre mouvement en brillant de tous ses feux.

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A gauche, Etui pour cartes de visite à l'effigie du tsar Paul Ier.
Or, argent, émail, brillant, fin XVIIIè siècle.
A droite,
Aigrette en forme de fontaine. Plumet fixé dans la coiffure, monté en 1750.
Constitué d'une cascade de diamants et de deux saphirs bleu marine, dessinant une source
d'où s'élève une colonne retombant en lourdes gouttes de saphirs

Parmi les pierres historiques conservées autrefois dans la Salle du Trésor au palais d'Hiver de Saint-Pétersbourg, le diamant Orlov, ornant le sceptre impérial, est considéré comme l'un des plus prestigieux par sa taille, sa beauté et sa légende. Découverte en Inde vers 1600, on pense que cette pierre forma primitivement l'œil d'une divinité hindoue. Dérobée par un soldat français, elle devient propriété d'un shah de Perse. Ce dernier est assassiné et le diamant disparaît durant les troubles de la ville d'Ispahan. On retrouve la pierre aux mains d'un marchand arménien qui la transmet à son neveu, un certain Lazarev, banquier et joaillier de son état. En attendant de lui trouver un acquéreur, le diamant est déposé dans une banque à Amsterdam.

orlov - toison.jpg

Sceptre impérial arborant le diamant Orlov. Formait-il l'un des yeux du Lion d'or du Grand Moghol, dont l'autre, le fameux "Koh-i-Nor", orne actuellement la couronne d'Angleterre ? Considéré comme l'un des plus gros diamant au monde, son histoire s'apparente aux mythes et légendes des temps anciens.
Ordre de la Toison d'Or. Or, argent, topazes mauves du Brésil et brillants, milieu du XIXe siècle. Ce bijou aurait été porté par un empereur d'Autriche.

Mais comment devient-il le diamant Orlov ? On se souvient que les frères Orlov ont très activement participé au coup d'Etat qui procura le trône à Catherine II. L'impératrice s'empresse de les couvrir de présents, charges et fonctions militaires. Grigori Orlov, le plus actif des frères, devient un personnage important tant à la Cour que dans le lit de son impératrice bien-aimée. A l'occasion de la fête de Sainte-Catherine, en lieu et place du traditionnel bouquet de fleurs, il lui offre un extraordinaire diamant qu'il a acquis chez Lazarev pour la fabuleuse somme de 400.000 roubles, payables par acomptes pendant sept ans !

La richesse et la somptuosité des insignes de la souveraineté impériale font l'admiration des étrangers et l'émerveillement du bon peuple russe. Le faste déployé à la Cour impériale symbolise le pouvoir et l'autorité que le tsar ne reçoit que par la grâce divine : Seigneur, donne la force suprême au grand Souverain que tu as bien voulu faire Empereur, mets-lui sur le front la Couronne aux pierres précieuses d'une pureté immaculée. Mets dans sa main droite le Sceptre du salut, fais-le asseoir sur le Trône de la vérité !, implore le métropolite de Moscou au cours de la cérémonie du sacre. Un rituel emprunté aux traditions byzantines : couronne impériale, sceptre, chaîne et globe ainsi que le manteau d'hermine et de brocart or et pourpre, brodé de l'aigle à deux têtes.

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Couronne impériale, créée en 1762 par l'orfèvre suisse Jérémie Pauzié.
Chef-d'œuvre de joaillerie, cette couronne servira au sacre de plusieurs empereurs.
Le tsar Nicolas II sera le dernier à la porter.

Assemblée pour le sacre de Catherine II, la Couronne impériale marque l'apogée dans la magnificence des parures de Cour. Je triai parmi tous les bijoux ceux qui me semblaient le mieux convenir à ce travail, évoque son créateur, le Suisse Jérémie Pauzié, je choisis les pierres les plus grosses. Chef d'œuvre scintillant de tous ses feux, la Couronne impériale servira une ultime fois lors du sacre du tsar Nicolas II …

Insigne de souveraineté russe, le Globe terrestre symbolisait déjà chez les empereurs romains le pouvoir sur l'univers. La Grande Chaîne, portant l'étoile de l'Ordre de Saint-André, orne le manteau impérial. Longue de 148 cm, ses maillons alternent l'aigle à deux têtes, les couronnes, la croix de Saint-André et le monogramme impérial.

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Diadème de type Kokoschnik, par analogie à la coiffure paysanne d'étoffe en forme de diadème.
Or, argent et diamants avec un diamant rose de 13 carats,
monté vers 1800 pour l'épouse de l'empereur Alexandre Ier.

Sous Pierre-le-Grand, le système de récompenses en nature, octroyées pour services rendus, est remplacé par l'attribution d'ordres ou de décorations, incrustés de pierres d'une richesse exceptionnelle. La plus ancienne distinction est l'Ordre de Saint-André, représentant le martyre de Saint-André, devenu par la suite le saint patron de l'église russe.

L'unique ordre conféré aux dames, en récompense de certains de leurs bienfaits, est l'Ordre de Sainte-Catherine, créé en souvenir d'un fait d'armes très personnel de Marthe Skavronskaïa, maîtresse de Pierre-le-Grand puis épouse, ensuite veuve et enfin tsarine sous le nom de Catherine Ier. En 1711, alors qu'un conflit avec la Sublime Porte menace de tourner au désastre pour la Russie, les hostilités prennent subitement fin à la surprise générale. Fin stratège, le tsar avait compris qu'une défaite sur le terrain pouvait se transformer en paix honorable dans l'alcôve du Grand Vizir !

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 A gauche, Ordre de Saint Alexandre Nevski, deuxième moitié du XVIIIième siècle.
A droite, Ordre de Sainte-Catherine, réservé aux femmes.
Or, argent, rubis et brillants, fin du XVIIIe siècle.

Sur les instructions de Pierre-le-Grand, les joyaux et parures impériales devaient être entreposés au sein du Trésor national. Trois siècles plus tard, la Révolution bolchevique décrète que tous les trésors nés de l'oppression des travailleurs et qui étaient jusqu'à présent la propriété exclusive des classes dominantes, deviendront propriété de l'Etat des ouvriers et paysans ... Aujourd'hui, on peut les admirer à Moscou, précieusement conservés au Fonds diamantaire, sous le vocable très à la mode de Trésor des Tsars !

Nicolas van Outryve d'Ydewalle

© Joyaux du Trésor de Russie. La Bibliothèque des Arts, 1991, Paris

26/01/2012

"Dieu sauve le tsar !…" ou la mémoire retrouvée des Romanov

Plus de quatre-vingt dix ans après le massacre d'Ekaterinbourg, l'hymne impérial retentit à nouveau :
la Russie du présent renoue avec celle du passé. Les Romanov sont-ils de retour ?

Septembre 2006, drapé dans l'étendard impérial orné de l'aigle à deux têtes, le cercueil de Mariadagmar de danemark,saga des romanov,rurik,nicolas ii,michel romanov,jean des cars tsarine mère.jpgFéodorovna, née princesse Dagmar de Danemark [ci-contre] et mère de Nicolas II, quitte son pays natal pour reprendre le chemin de la Russie. Elle repose désormais dans la cathédrale de St-Pierre-et-St-Paul au sein du mausolée des Romanov. C'est notre tsarine. Notre âme nous a amenés ici car nous nous sentons coupables. Si l'impératrice est revenue ici, c'est par la volonté de Dieu …, confesse une babouchka aux yeux rougis.

La Russie à l'heure d'un grand pardon ? Dans son ouvrage La saga des Romanov, Jean des Cars nous raconte avec passion comment les souverains de l'ancienne Russie sont à nouveau entrés dans l'histoire officielle après un long oubli imposé par les années de communisme.

La Russie ? Une création des Vikings, appelés par les tribus slaves à venir les gouverner. Ces nouveaux arrivants sont surnommés les Rus, en suédois ceux qui font du canotage. En 862, leur chef Rurik fortifie une petite ville qu'il baptise Novgorod, la ville nouvelle. Il s'y établit comme prince et étend peu à peu son pouvoir sur tout le pays. Le XVème siècle voit le rassemblement progressif des terres russes sous l'autorité du grand-prince de Moscou. Avec Ivan-le-Terrible (1533-1584), la Russie entre dans l'ère de la monarchie absolue. S'arrogeant le titre d'autocrate, le tsar veut ainsi signifier que la principauté de Moscou est désormais un Etat souverain qui ne paiera plus le tribut annuel au Khan des Tartares, envahisseurs de la Russie durant les deux siècles précédents. Le terme deviendra synonyme de despotisme absolu.    

Roman Zacharine (+1543) est issu d'une modeste noblesse germanique dont les ancêtres auraient rejoint la Russie au XIIIème siècle. Sa fille Anastasia Romanovna sera la première épouse d'Ivan-1 - Michel Romanov.jpgle-Terrible. Romanovna, fille de Roman, au masculin Romanov, le nom est né. La famille Zacharine fait valoir ses prétentions : au décès d'Ivan et après un temps de troubles, c'est un arrière-petit-fils de Roman Zacharine qui est élu tsar, Michel Romanov [ci-contre]. Nous sommes en 1613, la dynastie est lancée. Suivent trois siècles d'histoire mouvementée dont un fin chroniqueur de l'empire fera observer : Le trône de Russie n'est ni héréditaire, ni électif mais occupatif !

Les Romanov, dynastie russe ou allemande ? Alors que la descendance masculine des premiers Romanov s’éteint déjà en 1762, elle connaîtra ensuite une série d'alliances germaniques : Holstein-Gottorp, Anhalt-Zerbst, Wurtemberg, Bade, Prusse, Hesse-Darmstadt, sans omettre le Danemark. N'a-t-on pas calculé que la proportion de sang russe chez le tsarévitch Alexis n'était plus que de 1/256ème ?

De 1613 à 1917, dix-neuf tsars et tsarines régneront sur l'empire de Russie. Certains deviendront même des stars de l'histoire russe.

Géant de plus de deux mètres, Pierre-le-Grand (1682-1689) [ci-contre] réveille la Russie au monde moderne. Je 2 - Pierre-le-Grand.jpgsuis un élève, je cherche des maîtres. Affublé du surnom de Pieterbass (maître Pierre), il s'en va parachever son éducation en Hollande. Tour à tour charpentier, menuisier, cordonnier, géomètre, bûcheron, dentiste, il étudie les mathématiques, la physique et l'anatomie. Son nom restera à jamais associé à la création en 1703 de Saint-Pétersbourg, la nouvelle capitale surgie des marécages de la Neva, fenêtre sur l'Europe, baptisée la Venise du Nord.

Catherine II (1762-1796) ne laisse aucun de ses contemporains indifférents, à commencer par Frédéric-le-Grand : Vos impératrices ont toujours de la gorge. C'est comme un attribut de l'empire, comme le sceptre, la couronne et le globe. Or, il importe que vous sachiez qu'il est aussi dangereux d'y regarder lorsqu'elles ne l'ordonnent pas que de n'y point regarder lorsqu'elles veulent bien vous la montrer !  Femme aux multiples amants et autant de favoris - vingt et un selon les chiffres3 - Catherine II.3.jpg officiels - sa mort arrache un cri de désespoir au prince de Ligne : Catherine-le-Grand n'est plus ! L'astre le plus brillant qui éclaira notre hémisphère vient de s'éteindre …   

Son fils Paul Ier [ci-dessous], tsar au cerveau dérangé, lui succède (1796-1801). Les 4 - Paul Ier.jpgPétersbourgeois vivent dans la crainte, les instructions les plus saugrenues s'abattant sur leur tête. Tel oukase oblige les piétons à se découvrir et les cavaliers à descendre de cheval au passage de l'empereur. Lors des parades militaires, les officiers emportent toujours de l'argent sur eux, sachant le risque d'être mis aux arrêts pour une faute de service et d'être expédiés séance tenante en Sibérie ! Universellement détesté, le tsar est étranglé dans sa chambre à coucher.

Alexandre Ier (1801-1825) [ci-contre] survit dans les mémoires en tant que glorieuxAlexandre_I.jpg vainqueur de l'empereur Napoléon Ier, venu envahir la Russie. Un empire crispé sur lui-même, ainsi pourrait-on qualifier le règne de Nicolas Ier (1825-1855), tsar autoritaire qui dès le jour de son avènement, le 14 décembre 1825, doit faire face au complot des Décabristes du nom d'un groupuscule de hobereaux princiers en mal d'idées égalitaires.

On retiendra d'Alexandre II (1855-1881) [ci-contre] qu'il abolit le servage, Alexander_II_Russia-gr2020.jpgparadoxalement un échec puisque cela provoquera un exode massif vers les villes de milliers de paysans libérés mais sans terre et sans travail, source de mécontentement, premier pas vers la révolution de 1917. Le tsar périra assassiné, victime de la bombe d'un révolutionnaire. L'autoritarisme se renforce sous le règne d'Alexandre III (1881-1894), peu enclin à poursuivre les progrès initiés par son père. Jusqu'à Dieu, c'est bien haut ! Jusqu'au tsar, c'est bien loin !, l'esprit alexandra.jpgpopulaire exprime son désespoir et sa révolte.

Je voudrais te tenir dans mes bras et te faire sentir mon amour infini. Tu es ma vie, mon âme, et chaque séparation me cause une douleur immense. Ce billet d'Alexandra Féodorovna [ci-contre] écrit durant la guerre à son époux, le tsar Nicolas II (1894-1917), résume en quelques mots le drame de deux êtres qui ne demandaient qu'à s'aimer en paix. Un tsar trop faible pour régner, une épouse tourmentée par le drame de l'hémophilie du tsarévitch Alexis, l'influence malfaisante de Raspoutine, moine aux pouvoirs imaginaires ... la fin de l'empire est proche.

Durant la nuit du 16 au 17 juillet 1918, la famille impériale est assassinée, mettant ainsi fin à trois siècles de règne Romanov. Toute l'opération a duré vingt minutes, consignera dans son rapport le commandant de la garde.

Nicolas van Outryve d'Ydewalle

© Jean des Cars, La Saga des Romanov de Pierre-le-Grand à Nicolas II, Paris, Plon, 2008