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  • Favori de l'impératrice Catherine II de Russie, une charge de Cour

    Trente-quatre années de règne, vingt et un favoris officiels dont une douzaine dûment répertoriés,
     les amours de l'impératrice Russie sont un sujet de prédilection pour la petite histoire.

    "Je les ai presque tous connus", se souviendra le prince Charles Joseph de Ligne à propos des nombreux amants de Catherine II. "Le premier est un Soltikoff, le deuxième roi de Pologne, le troisième Orloff, le quatrième Baziliskoff, le cinquième Potemkin, le sixième Sabatovsky, le septième Soritsch, le huitième Korsakoff, le neuvième Landskoï, le dixième Jermolov, le onzième Mamonoff et le douzième Zouboff. "

    Princesse allemande de modeste extraction, Sophie von Anhalt-Zerbst, Figchen pour les intimes, naît en 1729 d'unmedium_Grande_duchesse_catherine_alekseevna_future_empress_catherine_II_the_great_1760s_JPG.jpg père feld-maréchal sous Frédéric le Grand, roi de Prusse. Mariée à 16 ans au grand duc Pierre de Holstein-Gottorp, petit fils du tsar Pierre-le-Grand, elle fait détrôner son époux, devenu tsar sous le nom de Pierre III, en juillet 1762 avec la complicité d'officiers de la Garde, ce qui fera dire à un observateur avisé : "Le trône de Russie n'est ni héréditaire ni électif, il est occupatif !"
     
    Au contraire de son mari, allemand de coeur et grand admirateur du roi de Prusse, la nouvelle impératrice s'assimile remarquablement à sa nouvelle patrie. Autodidacte de grande culture, lisant Tacite, Machiavel et Montesquieu dans le texte, elle se révèle étonnamment préparée à ses responsabilités, ne laissant aucun de ses contemporains indifférents. "Vos impératrices ont toujours de la gorge. C'est comme un attribut de l'empire, comme le sceptre, la couronne et le globe. Or, il importe que vous sachiez qu'il est aussi dangereux d'y regarder lorsqu'elles ne l'ordonnent pas que de n'y point regarder lorsqu'elles veulent bien vous la montrer !", fait remarquer Frédéric-le-Grand.

    Catherinesaltykof.jpg sera restée vierge six longues années aux côtés d'un sociopathe immature, de surcroît impuissant car atteint de phimosis. Subissant ses sautes d'humeur et sa grossièreté, elle se console dans les bras d'un premier amant, un fringant chambellan de son époux, le comte Serge Soltykoff dont la mère, une très volage princesse Galitzine, aurait eu pour amants "les 300 grenadiers de Sa Majesté Elisabeth", aux dires d'une perfide rumeur de Cour. Nous sommes en 1751.

    "Je plaisais, confessera l'impératrice plus tard, par conséquent, la moitié du chemin de la tentation était fait. Tenter et être tenté sont fort proches l'un de l'autre." Et lorsqu'elle succombe, sa justification est toute prête : "On ne tient pas son coeur dans la main !"

    Entre-temps, un coup de bistouri l'ayant délivré de la malformation qui l'empêchait de concrétiser ses désirs, le grand duc Pierre découvre l'amour. Sans pour autant renoncer aux assiduités du beau Serge, Catherine est maintenant contrainte de recevoir son époux dans son lit. En 1754, elle donne naissance au tsarévitch Paul. Qui en est le père ? Soltykoff ? Le grand-duc ? Aujourd'hui encore, l'incertitude demeure. D'ailleurs, le grand duc ne s'était il pas exclamé : "Dieu sait où ma femme prend ses grossesses ; je ne sais pas trop si cet enfant est à moi et s'il faut que je le prenne sur mon compte" !

    Exit Serge Soltykoff, chassé de la Cour sur ordre de l'impératrice Elisabeth pour cause de commerce criminel entretenu avec Catherine. Place à Stanislas Poniatowski, futur roi de Pologne.

    Gentilhomme sans fortune, Stanislas Auguste Poniatowski (1732-1798) vient d'arriver en Russie à la suite du nouvel ambassadeur britannique à Saint Pétersbourg. Il est gai, brillant et fait pour réussir dans une Cour où les plaisirsponia.jpg sont de mise. Il obtient une accréditation comme ambassadeur de Saxe, ce qui lui permet de rencontrer la grande duchesse Catherine qui s'entiche de ce beau jeune homme.

    Il devient le nouvel amant de Catherine. Nous sommes en 1755. Neuf ans plus tard, Catherine impose son favori comme roi de Pologne. Cultivant les arts et les lettres, Stanislas Poniatowski donnera à son pays un certain rayonnement intellectuel mais, jouet des factions entre les grandes familles polonaises et la Russie, il est détrôné en 1795. Exilé malgré lui à Saint-Pétersbourg, il sera un personnage très recherché parmi les salons mondains de la capitale.

    "Stanislas Auguste était grand, son beau visage exprimait la douceur et la bienveillance. Le son de sa voix était pénétrant ...". Une amitié d'automne s'installe entre le roi déchu et Elisabeth Vigée-Le Brun, réfugiée un certain temps en Russie pour cause de révolution en France, fine chroniqueuse des salons européens et portraitiste toute en délicatesse de la bonne société de l'époque.

    Lorsque l'impératrice porte ses regards intéressés sur l'un de ses sujets, elle le fait inviter à dîner par une dame d'honneur chez qui elle se rend comme par hasard. Là, elle s'entretient avec le nouveau venu et cherche à savoir s'il est digne de la faveur qu'elle lui destine. Si son jugement est favorable, un regard en instruit la dame d'honneur qui à son tour avertit celui qui a le bonheur de plaire. Le lendemain, l'élu reçoit la visite du docteur Rogerson, le médecin écossais de la tsarine, qui préside à la grande hygiène des favoris, pour un examen préalable. Si nécessaire, la comtesse Bruce, une autre dame d'honneur, se charge de tester le candidat dont les capacités physiques font ensuite l'objet d'un rapport établi par l'éprouveuse (sic). S'il est positif, l'élu prend possession le soir même de l'appartement préparé au Palais et qui communique avec celui de l'impératrice.

    Quand un favori cesse de plaire, il reçoit l'ordre de voyager. Dès lors, la vue de l'impératrice lui est interdite !

    Grigori Cherny Chernov Andrey Ivanovich Portrait of Count Grigory Grigoryevich Orlov Hermitage.jpgGrigoriévitch Orlov (1734-1783) est l'un des auteurs du coup d'Etat qui porte la nouvelle impératrice sur le trône en 1762. Il a pour lui le courage et la beauté. Favori puis amant de Catherine durant seize ans, Orlov est titré comte russe et prince du Saint Empire germanique. En 1774, envoyé par sa souveraine en mission à l'étranger, il apprend que Potemkine l'a supplanté. Il s'empresse de rentrer au pays. Dans l'espoir de reconquérir le coeur de la tsarine, il achète à un courtier d'Amsterdam un diamant de 190 carats, un des plus gros du monde, le fameux diamant Orlov. Se contentant de l'accepter, Catherine II le fait intégrer à son sceptre. Obligé de se retirer, Orlov meurt en 1783 dans Alexandra Obolensky.jpgun délire frénétique à Moscou.

    De sa relation avec Catherine, il laisse de très nombreux descendants, titrés comtes Bobrinski. Cette lignée survit actuellement en Russie et aux États unis ainsi qu'en Angleterre et en France. L'un de ses rejetons n'est autre que Marie Alexandra, authentique princesse Obolensky, vedette en 2008 de Secret Story, émission people dont la télévision française détient le monopole intellectuel.

    Montant les marches du grand escalier du palais impérial, Potemkine croise le prince Orlov qui en descend : "Quelle nouvelle y a-t-il à la Cour ?", s'enquiert-il pour ne pas rester dans un silence embarrassant. "Aucune, répond froidement Orlov, excepté que vous montez et que je descends."

    Officier de Grigori Aleksandrovith Potemkine.jpgla Garde, Grigori Alexandrovitch Potemkine (1739-1791) avait été remarqué par Catherine à l'occasion de son coup d'État. Il devient le nouveau favori en titre de l'impératrice. Durant les dix-sept années qui suivent, trouvant du plaisir dans le luxe ostentatoire et la richesse personnelle, il sera devenu le personnage le plus puissant de Russie.

    Alors que la liaison avec l'impératrice se termine en 1776, les relations entre Catherine et Potemkine resteront toujours amicales et son influence ne sera jamais supplantée par celle des favoris suivants. De nombreux témoignages attestent de l'extraordinaire influence de Potemkine. En 1787, il organise un voyage triomphal de Catherine II dans la Crimée nouvellement conquise, ne craignant pas de faire construire des villages factices pour faire la preuve de l'excellence de son administration.

    A chacun son favori ! On pardonnera à l'auteur de ces lignes d'avoir le sien, septième au répertoire officiel : Semion Gavrilovitch Zoritch, surnommé Adonis par les dames dezoritch.jpg la Cour qui se pâment devant cet officier des Hussards, fils d'un colonel serbe au service de la Russie. Lui trouvant une "tête sublime", la tsarine se l'attache, le fait lieutenant-colonel et inspecteur des troupes légères.

    En moins d'un an, le nouvel amant reçoit une terre en Livonie, 500.000 roubles en espèces ainsi qu'une commanderie des Chevaliers-Gardes avec rang de général major. Mais en janvier 1778, il commet la lourde erreur de se brouiller avec Grigori Potemkine, tentant même de provoquer ce dernier en duel. L'impératrice le congédie sur le champ non sans le doter d'une rente de 400.000 livres et lui attribuer en pleine propriété la ville de Chkloff. Avec ses indemnités de rupture, le général y fonde une école de Cadets qui connaîtra son heure de gloire.

    Il vivra le restant de ses jours sur un grand pied : "Il est comme un petit souverain. Quel enchantement : chaque soir, il y a opéra avec ballet, suivi d'un bal jusqu'à minuit puis souper ; c'est presque aussi beau qu'à Pétersbourg. Et c'est ainsi chaque jour de l'année. C'était comme l'île de Calypso", relate dans ses Souvenirs la baronne Mary de Bode, une mienne aïeule émigrée en Russie en 1794.

    Son fils, mon trisaïeul, porte enseigne de 16 ans à l'école des Cadets de Chkloff, écrira plus tard : "Il montrait de la grandeur dans sa disgrâce. Un jour, il me dit : "Ne sois pas si triste, mon enfant, le sort a ses caprices, mais quelle que sera ta destinée future, rappelle-toi toujours qu'il n'y a rien de stable dans ce monde. Heureux, mille fois heureux celui qui conserve la conscience d'un honnête homme, celui-là seul peut supporter avec résignation les coups de la fortune."

    Korsakov, le huitième favori en titre, était d'une ignorance absolue. Dès qu'il eut obtenu la place à laquelle le hasard l'avait élevé, il crut qu'un homme de sa condition se devait de posséder une bibliothèque. Faisant venir le plus fameux libraire de Saint-Pétersbourg, il lui commande des livres pour les placer dans la demeure que l'impératrice venait de lui offrir. "Quels livres vous faut-il ?, s'enquiert le libraire. Vous savez ça mieux que moi, répond le nouveau favori, de gros livres en bas, de petits en haut, voilà comment ils sont chez l'Impératrice." Découvrant quelque temps plus tard qu'elle est trompée par son favori, l'Impératrice lui ordonne aussitôt de voyager hors de l'empire.

    Alexandre250px-Levitsky_lanskoy.jpg Dmitriévitch Lanskoï (1758-1783), bel officier à la figure d'ange, fut celui que Catherine aimera le plus. Chevalier-Garde en faction à la porte de l'impératrice, la souveraine est frappée par sa prestance. Le choix de Catherine est fait. Sachenka connaît une ascension fulgurante : aide de camp et Kammerherr, installé au palais d'Hiver en tant que Fluegel-adjutant, élevé au grade de colonel, lieutenant-général trois ans plus tard et commandant du Régiment des Chevaliers Gardes, pour terminer adjudant-général. Une idylle de trois ans, une dot estimée à plus de 3 millions de roubles en terres, argent, diamants et palais.

    Malheureusement, le beau Lanskoï meurt en 1783 dans les bras de son illustre maîtresse. De santé fragile, cherchant à ne pas décevoir son impératrice, il aurait eu recours à des aphrodisiaques qui achèveront de détraquer sa santé. Le désespoir de Catherine est grand. Poussant des cris aigus et sauvages, elle refuse toute nourriture et s'enferme dans l'obscurité. "L'Impératrice, depuis la mort du favori Lanskoï, est devenue si mélancolique qu'elle ne voit presque personne, mande Frédéric-le-Grand. Tout cela fait stagnation dans les affaires mais jusqu'ici il n'y a pas apparence que cela puisse opérer quelque changement ..."

    Pourvoyeur attitré des plaisirs impériaux, Potemkine s'empresse de ne pas laisser dans le coeur de sa souveraine un vide causé par la mort de Lanskoï. Il le fait remplacer par un beau lieutenant des Gardes à cheval, appelé Yermolov. De brefs amours sur une période de seize mois qui rapportent au nouvel élu plus d'un demi million de roubles en argent, terres et paysans ainsi que le cordon de l'Aigle Blanc de Pologne.

    Âgé de vingt-sept ans, Platon Alexandrovitch Zoubov (1767-1817) est le dernier favori de l'impératrice qui en a ... trente-huit de plus ! Avec sa silhouette alourdie et son visage empâté, Catherine ressemble à ce que sera cent ans plus tard la reine Victoria : une aimable grand mère qui doit mettre des lunettes pour lire et qui sourit à bouche édentée.

    Lieutenant au Régiment des Gardes, Platon Zoubov se fait remarquer à la Cour par une belle figure et des manières séduisantes. Les dames parlent de lui avec tant d'enthousiasme devant l'impératrice qu'elle cherche à le voir. Le premier coup d'oeil est décisif : l'heureux lieutenant est aussitôt nommé commandant d'un détachement qui accompagne l'impératrice à sa résidence de Tsarskoïe Selo. Il dîne seul avec elle, reçoit un présent de cent mille roubles et est installé dans l'appartement des favoris.

    Catherine annonce à Potemkine qu'elle est revenue à la vie "comme le fait une mouche" après un long hiver. "Maintenant, je me sens bien et joyeuse à nouveau", rajoutant un peu plus loin : "Notre bébé pleure lorsque l'accès à ma chambre lui est refusé !"

    "Zoubov était grand, mince et bien fait, souligne Elisabeth Vigée-Le Brun dans ses Souvenirs de Russie. Je l'ai vu à un bal de Cour, donnant le bras à l'impératrice. Il portait à sa boutonnière le portrait de Catherine, entouré de superbes diamants, et elle paraissait le traiter avec une grand bonté."

    Titré comte puis Reichsfurst, prince du Saint Empire romain germanique, il devient ainsi le quatrième et dernier Russe à obtenir ce titre. "Le comte Zoubov est tout ici, affirme Rostopchine, le futur gouverneur de Moscou, son pouvoir est plus grand que celui dont a joui autrefois le prince Patiomkin. Quoique l'impératrice répète à tous et à chacun que c'est le plus grand génie que la Russie ait jamais produit, il est aussi négligent et incapable que par le passé." A la mort de Potemkine, il lui succède en tant que gouverneur général de la Nouvelle Russie, une zone historique située à présent sur le territoire de l'Ukraine et de la partie sud de la Russie.

    Arrogant, avide d'argent ainsi que de pouvoir et d'honneur, Platon Zoubov ne laisse échapper aucune occasionJohann Baptist Lampi the Elder. Portrait of His Senior Highness Prince Zubov (1793).jpg d'augmenter sa fortune. Mais le 9 novembre 1796, à dix heures du soir, l'impératrice de toutes les Russies succombe à une attaque d'apoplexie. "Catherine le Grand n'est plus ! Ces mots sont affreux à prononcer !... L'astre le plus brillant qui éclaira notre hémisphère vient de s'éteindre ..." s'écrie le prince de Ligne en apprenant le trépas de la tsarine.

    Pendant dix jours, l'amant esseulé se cache dans la maison de sa soeur. Le nouvel empereur Paul I lui rend visite, boit à sa santé et lui souhaite "autant d'années de prospérité qu'il y a de gouttes dans un vase", ce qui n'empêchera pas le tsar de le déposséder et de le relever de toutes ses fonctions. Il lui est fortement conseillé de se rendre à l'étranger et de s'y faire oublier.

    A sa mort, Catherine II laisse le souvenir d'un règne aussi glorieux que celui de Pierre Ier le Grand. D'un point de vue législatif et administratif, elle a unifié l'Empire et a considérablement agrandi le territoire russe aux dépens de la Pologne et de la Turquie en s'attribuant la Crimée et ses grands ports de la mer Noire, comme Odessa.

    Favori de Catherine II de Russie, une charge de Cour ? "Nous avons promis de donner l'état de ce que les favoris ont reçu de cette Princesse, tel qu'il nous a été fourni par des personnes bien informées, révèle une ancienne chronique, plus de quatre vingt huit millions de roubles". Des roubles d'époque", bien entendu ! ...

    Nicolas van Outryve d'Ydewalle