Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

17/01/2012

Monseigneur de Soultz

De l’Alsace à Saint-Pétersbourg (1775 - 1812)
Correspondance et Mémoires de la baronne Mary de Bode
par Nicolas d'Ydewalle, son descendant à la 7ème génération

L’an de grâce 1775, le baron Karl-August von Bode [illustration de droite], officier dans un régiment étranger au service Auguste de Bode1.jpgde Louis XVI, épouse à Londres Mary Kynnersley, descendante du duc de Gloucester, fils du roi Edouard III d’Angleterre. En 1787, après 30 années de vie militaire, Auguste de Bode vend sa charge de colonel et quitte l’armée. Il pense pouvoir vivre de ses rentes et jouir d’une vie de famille tranquille et paisible, mais c’est sans compter sur l’impulsion infatigable de son épouse qui lui fait acheter une saline en Alsace à Soultz-sous-Forêts. Peu de temps après, Auguste de Bode acquiert le fief du même nom et devient le nouveau Seigneur de Soultz. Mais huit mois après son investiture, la Révolution française éclate et le baron de Bode perd tous ses privilèges : il n’est plus que le citoyen Bode, cible désignée des tribunaux patriotiques !

Mary Kynnersley 1.jpgLors de l’exode massif de 1793, la famille fuit l’Alsace et se réfugie au chapitre noble du couvent d’Altenberg, près de Wetzlar. C’est là qu’elle apprend que la tsarine Catherine II ouvre toutes grandes les portes de la Russie aux émigrés. Mary de Bode, armée seulement de son courage et de sa témérité, nantie de plusieurs lettres d’introduction des cours allemandes pour la Cour de Russie, part en reconnaissance jusqu’à Saint-Pétersbourg. Elle y est royalement accueillie par Catherine II, sa cour et sa coterie. La famille sera ensuite dotée de terres, propriétés et charges officielles. Au décès de Catherine II, Mary reste en bons termes avec Paul Ier, le tsar au cerveau malade. Après l’assassinat de ce dernier, elle sera la protégée de sa veuve, née Sophie-Dorothée de Wurtemberg. C’est ensuite la jeune Louise de Bade, devenue la tsarine Elisabeth Alexeïevna, épouse d’Alexandre Ier, qui étendra sa bienveillance sur la famille.

Mary de Bode [illustration de gauche] meurt à Moscou en mai 1812, quelques semaines avant l’entrée des troupes de Napoléon en Russie. Après le Congrès de Vienne, son fils aîné Clément, né en Grande-Bretagne et donc de nationalité anglaise, ensuite le fils de celui-ci, tenteront désespérément de se faire indemniser de la perte du fief de Soultz-sous-Forêts, grâce aux substantiels dédommagements versés par la France vaincue. Ils perdent santé et fortune dans un procès qui durera plus de 45 ans et deviendra une Cause célèbre, unique dans les annales judiciaires britanniques. L’écœurement est total dans la presse britannique et l’opinion publique. On ira même jusqu’à accuser ouvertement, et non sans raison, le roi George IV d’Angleterre d’avoir fait effectuer d’importants travaux d’agrandissement à Buckingham Palace avec les fonds destinés à indemniser les Bode !…                                    

Ouvrage disponible chez l'auteur Nicolas van Outryve d'Ydewalle

_________________________________________________________________________________________________________________________________________________

Comte-rendu dressé par Christian Laporte - Journal Le Soir, avril 2000

Mary Kynnersley, descendante du duc de Gloucester, ne voulait pas s'encroûter aux côtés de son époux, le baron Karl August von Bode, lorsque celui-ci eut quitté l'armée en 1787. Elle lui fit acheter une saline en Alsace, à Soultz-sous-Forêts. Mais, à peine installés, les Bode furent victimes de la Révolution française. Mary, ayant appris que Catherine II ouvrait la Russie aux émigrés, partit à Saint-Pétersbourg. Elle y fut royalement accueillie par l'impératrice. Et la famille reçut des charges, des terres et des propriétés. Mary de Bode mourut à Moscou en 1812.

Nicolas d'Ydewalle, son descendant, a merveilleusement exploité ses Mémoires avec sa connaissance de la société russe d'avant la révolution. De l'histoire qui se lit comme un roman !

_________________________________________________________________________________________________________________________________________________

Compte-rendu dressé par Marie Dumont - The Bulletin d'avril 2000

Keepinq it in the family

When I was 17, recalls Nicolas d'Ydewalle, my mother gave me an old book in English, saying, "this isbaron de bode,mary kynnersley,soultz-sous-forêts,auguste de bode,nassau-sarrebruck,deux-ponts,saline,charles withworth,chouvalov,zagriasky,cause célèbre,clément de bode,ropscha,zoritch,outryve d'ydewalle,olivier de trazegnies,l'eventail,the bulletin the memoirs of an English ancestor." D'Ydewalle flipped through the faded volume and forgot all about it. It was only 10 years ago that he grew interested in the woman in its pages, Mary de Bode, who narrowly escaped the guillotine during the French Revolution and sought refuge in the Russia of Catherine the Great. He has compiled her correspondence and diaries in a book, Monseigneur de Soultz : De l'Asace à Saint Pétersbourg.

A businessman in his fifties, d'Ydewalle belongs to one of Europe's oldest families (his ties is emblazoned with its coat of arms). His father, chevalier Thierry d'Ydewalle, was a distant cousin of Princess Mathilde ; his mother, Princesse Hélène Obolensky, a descendent of the Viking Rurik, who founded a principality in Russia the seed of the future Russian state in the ninth century.

Mary de Bode was a sixth generation ancestor on his mother's side. She was born Mary Kynnersley in Staffordshire, Britain, in 1747. A bright young aristocrat itching to see the world, she married in 1775 a penniless German officer, Auguste de Bode, who had sworn suicide if she refused him. Thirteen years and eight children later, straitened financial circumstances led the Bodes to buy a salt works in Soultz, north east France. Auguste de Bode took the name of his adopted domain. Shortly afterwards, the Bodes lost all their privileges and property in the French Revolution. They fled for Russia, where Catherine the Great welcomed fugitive aristocrats with open arms, offering them vast expanses of land.

Mary de Bode's memoirs reflect the 18th century rise of correspondence as a literary genre. They also form a delightful historical document, mixing first hand accounts of the political upheavals of the time with everyday concerns the education of her children, her passion for botany and occasional efforts as a matchmaker.

D'Ydewalle has mixed feelings about Bode. Despite his admiration for her courage and open mindedness, he sees her as cold and manipulative. She was an opportunist, he says. She rather tastelessly went out of her way to make good connections. Maybe he's a little harsh on his forbear her memoirs are fresh and touching. There are a few tragic moments, like the sudden death of one of her children, but her optimism and resilience dominate the book. Everything becomes interesting in the countryside, she wrote in her diary on her Crimean estate, especially when you're in the middle of nowhere.

_____________________________________________________________________________________

Compte-rendu dressé par Olivier de Trazegnies - Magazine l'Eventail de mars 2000

En dépit de son titre, cet ouvrage n'est pas une retranscription des mémoires d'une Anglaise cosmopolite, publiés à Londres vers 1900, mais une véritable biographie.

La fin du XVIIIème siècle voit l'éclosion de nouveaux genres littéraires. Les romans épistolaires ont fait la gloire de Choderlos de Laclos et de Sénancour. Comment cette manière si féminine de décrire la réalité n'aurait-elle pas séduit les disciples de la marquise de Sévigné, arrivant en grand cortège, avec leurs vastes robes et leurs plumes d'oie, dans le Panthéon des Lettres ! L'ennui de la douceur de vivre puis le terrible divertissement de la Révolution française, qui portent en eux un grand brassage des conditions sociales, font apparaître témoignages, souvenirs, mémoires et correspondances dont s'enchantent des strates successives de lecteurs. A la suite de Germaine de Staël, d'Elisabeth Vigée Lebrun ou de Belle de Zuylen, la femme s'estime parfaitement libérée quand elle a conquis son audience et assuré sa présence dans les salons qui deviennent en Europe les temples gracieux de la culture. Heureuse époque où tout ce qui peut s'écrire est lu, où les émotions encore intactes se libèrent pour autant qu'on les sollicite ! Depuis près de deux siècles, la tradition veut que les lettres intimes soient en fait des chroniques qui se lisent en société et qui font concurrence aux gazettes. Tant qu'à faire, autant vivre à distance les aventures d'une personne du même monde que de se fier à des plumitifs dont les sources sont souvent douteuses et le ton passablement vulgaire.

Ces auteurs innombrables qui apparaissent au tournant du siècle ne sont plus les duchesses et marquises d'autrefois. L'éducation s'est répandue au delà des cercles de la cour. Voltaire a montré qu'un fils de notaire pouvait dans son domaine parler d'égal à égal avec un roi. Et chaque personne, dont la vie a été mouvementée, se sent la mission d'édifier l'univers en répandant le récit de ses expériences. Comme l'Europe est essentiellement un théâtre où officient les princes, c'est dans les galeries dorées que palpitent les coeurs. Et si l'on sort parfois de ces décors olympiens, c'est pour se plonger au coeur de l'aventure, c'est-à-dire dans les rues, dans les émeutes ou dans les steppes, ce for (en italien, fuori=dehors) qui a aussi donné notre mot mystérieux de forêt. L'existence quotidienne est un monde terrifiant dont il est délicieux de griser le public des châteaux.

baron de bode,mary kynnersley,soultz-sous-forêts,auguste de bode,nassau-sarrebruck,deux-ponts,saline,charles withworth,chouvalov,zagriasky,cause célèbre,clément de bode,ropscha,zoritch,outryve d'ydewalle

Montagnes russes sur les glaces de la Néva à Saint-Pétersbourg. La luge est considérée ici comme un spectacle très convenable. Les gens effectuent des glissades sur les montagnes de glace construites avec des pentes presque verticales. Nous avons été les admirer ; c'est un spectacle extraordinaire La foule est tellement nombreuse qu'on se croirait à une foire ou une course de chevaux.

Mary Kynnersley of Loxley Park, baronne de Bode (1747-1812), est un exemple achevé de cette catégorie d'auteurs. Issue de la meilleure société britannique, mais sans fortune, elle est pleine d'entregent, elle pense, donne son avis sur toutes choses et impose aux siens un mariage d'amour, quelques années avant la phrase troublante de Saint-Just : le bonheur est une idée neuve en Europe. Loin d'éprouver les préjugés de l'aristocratie continentale à l'égard du travail, c'est avant la lettre une Margaret Thatcher doublée d'une Helena Rubinstein - autrement dit une femme de tête et un capitaine d'industrie - toujours résolue à sauter l'obstacle. Par délicatesse envers ses lecteurs, cette battante a des malheurs. La Révolution la ruine, manque d'anéantir sa famille et la jette sur les chemins de l'exil. De nombreuses maisons ducales s'engloutiront dans les misères de l'émigration et connaîtront l'existence du quart monde. La baronne de Bode, qui a des relations dans toutes les cours allemandes, joue de ce léger avantage comme de violons dépareillés dont on tire des lamentos sublimes et parvient à se faire recevoir par la lointaine Tsarine de Russie, Catherine II. Ses aventures dans les palais de Saint-Pétersbourg comme dans les plaines de Tartarie sont abordées avec la même énergie et le même optimisme. A force de se battre pour sa nichée, elle devient une personne importante à la cour de Paul ler et d'Alexandre ler. Elle meurt en 1812 sans savoir qu'elle a fondé sur les bords de la Neva une dynastie qui comptera parmi les plus riches et les mieux alliées de l'Empire.

Le récit de ses aventures, écrit par Nicolas d'Ydewalle qui en descend par sa mère la princesse Hélène baron de bode,mary kynnersley,soultz-sous-forêts,auguste de bode,nassau-sarrebruck,deux-ponts,saline,charles withworth,chouvalov,zagriasky,cause célèbre,clément de bode,ropscha,zoritch,outryve d'ydewalleObolensky [illustration de gauche], se lit de bout en bout avec le même plaisir de la découverte. La tante de notre héroïne, Eléonore de Bode, avait épousé le septième marquis de Trazegnies. Cela nous vaut des descriptions insolites et charmantes de la vie noble dans les Pays-Bas autrichiens à la fin de l'Ancien Régime, tant au sein des nombreux châteaux de la famille qu'à la cour de l'évêque de Namur, Monseigneur de Lobkowicz. L'influence à Vienne de la marquise de Herzelles, grande amie de Joseph II, est le petit coup de pouce qui permet à Auguste de Bode d'acquérir l'immense seigneurie de Soultz en Alsace. Il s'y fait introniser, à la veille de la Révolution française, avec le faste d'un grand d'Espagne. Mais la gloire difficilement acquise est de courte durée. Quatre ans plus tard, les Bode se sauvent en Allemagne après avoir manqué à plusieurs reprises de connaître le sort de la princesse de Lamballe. La plume alerte de notre épistolière et l'érudition de Nicolas d'Ydewalle nous restituent les parfums et les remugles d'une époque en plein chambardement. Avant le passage définitif du côté de la Sémiramis du Nord, les Bode ont connu les derniers charmes de l'Ancien Régime dans les principautés allemandes et les délices d'une vie insouciante à l'ombre des grands-ducs, des princes et des landgraves. Cousine et amie de la duchesse de Cumberland, belle-soeur de George III d'Angleterre, Mary est évidemment introduite partout. Le récit des fêtes et des plaisirs d'un monde qui ne le cédait en rien à celui de l'aristocratie française permet un regard nostalgique sur une civilisation disparue. Ensuite la grande aventure russe, les steppes, les khans et les princesses exotiques marquent l'irruption dans cette société policée d'un imaginaire sis par-delà les frontières de la civilisation. Au sud de l'Ukraine, aux confins des états orthodoxes et musulmans du Caucase, la baronne pénètre en terra  incognita et affronte d'incroyables difficultés dans la gestion des immenses domaines que, d'un trait de plume - autocratique bien plus qu'épistolaire - l'empereur a concédés à sa famille. Pendant un court séjour de Mary à Saint-Pétersbourg, son mari meurt des fièvres au fond de cette Tartarie. D'autres auraient perdu courage, mais notre baronne lutte pour des enfants dont il faut assurer la subsistance, qu'il convient d'éduquer, de marier, de doter et de porter aux nues de la Renommée. Son succès posthume en est d'autant plus éclatant.

baron de bode,mary kynnersley,soultz-sous-forêts,auguste de bode,nassau-sarrebruck,deux-ponts,saline,charles withworth,chouvalov,zagriasky,cause célèbre,clément de bode,ropscha,zoritch,outryve d'ydewalle

En passant sur un pont juste à la sortie du jardin de Madame de Zagriasky, on entrait dans la propriété du comte Stroganov, une famille absolument délicieuse. Nous faisions de grandes promenades dans les jardins de la villa, l'une des plus belles autour de Pétersbourg. Cette noble famille est très riche et tous les dimanches, le comte Stroganov donnait une tête.

La société de l'époque est internationale. Les plus grands noms de France et d'Angleterre arpentent les parquets précieux de la capitale russe. Les tsars, les impératrices, les princes et les grandes duchesses accueillent chaleureusement madame de Bode qui voit se dérouler l'histoire sous ses yeux. Son amitié pour le dernier favori de Catherine II, Platon Zoubov, explique la manière discrète et passablement embarrassée dont elle aborde l'assassinat de Paul ler dans lequel le beau prince joua un rôle des plus ténébreux. A vrai dire tout Saint Pétersbourg souhaitait la disparition de l'empereur qui était devenu à demi-fou. Opinion que partageait même, dans son inconscient, la tsarine Maria Feodorovna ! Elle adorait son mari, avec qui elle avait connu tant d'années heureuses, mais savait parfaitement que son fils Alexandre était compromis dans cette sombre affaire. Loin de le maudire, elle se contenta d'afficher ostensiblement le portrait du tsar défunt chaque fois qu'elle le recevait. Est-ce par une ironie de l'histoire que le jeune lieutenant Serioja Soukhotine, descendant de Mary de Bode, fut un des assassins de Raspoutine au palais Youssoupov en 1916 ?

Exploitant les écrits des mémorialistes contemporains et guidé par sa parfaite connaissance de la société russe d'avant la Révolution, Nicolas d'Ydewalle nous plonge dans une époque fascinante, celle d'une Europe sans frontières où les fastes les plus éblouissants sont perpétuellement menacés par la rumeur qui monte des foules en colère et par le fracas du canon. 

 

 

11/01/2012

Portraits et anecdotes : les écrits de l'ambassadeur de Russie, le comte Fédor Golovkine (1766-1825)

"La diplomatie aime se rendre agréable pour se venger de ne pas toujours être utile," a-t-on ironisé au XIXème siècle. Les souvenirs du comte Golovkine, ministre de Russie auprès de la Cour de Naples, en sont une vivante illustration où le pittoresque se lie à la futilité et à l'impertinence.

Eteints dans les mâles en 1846, les Golovkine auront traversé un court moment de l'histoire de la Russie. Comme en dehors des familles princières multiséculaires, l'anoblissement en Russie n'était pas fédor golovkine.jpgencore en usage au début du règne du tsar Pierre-le-Grand, celui-ci eut l'intelligence de faire intervenir au préalable l'empereur d'Autriche. Titré comte de l'Empire Romain par Joseph Ier en 1707, l'arrière-grand-père de Fédor Golovkine, chancelier de l'Empire et ministre des Affaires étrangères, fut confirmé dans son titre par le Sénat russe deux ans plus tard.

Les archives d'Etat de Moscou contiennent d'authentiques perles parmi les dépêches diplomatiques de Fédor Golovkine à son ministre HeinrichGrafOstermann.jpgde tutelle, le vice-chancelier Ostermann [illustration de droite] ...

L'ambassadeur de Russie avait beau se creuser la tête pour assembler les matériaux d'une dépêche, rien ne se présentait, les affaires étant d'une monotonie et d'une tranquillité désespérantes ... Enfin, on signale une frégate anglaise dans les eaux de Naples. Voilà un sujet pour sa première dépêche. Il annonce l'apparition de cette frégate. Dans la seconde, la frégate fait voile pour la Sicile. Dans la troisième, elle avait changé de projet et s'établissait en croisière, etc. A la sixième dépêche, sentant le ridicule de ces frivoles procès-verbaux, l'ambassadeur termine familièrement sa lettre au ministre par ses termes : Quant à la frégate, qu'elle aille au diable, je ne m'en mêle plus et je ne vous en parlerai plus. Le vaisseau La Parthénope est enfin parti pour se joindre à la flotte anglaise et j'en suis fort charmé car depuis que je suis à Naples, je n'ai cessé de dire en écrivant à Votre Excellence : il part et puis il ne part pas, ce qui n'est pas fort intéressant ni pour Elle ni pour moi.

Le sans-gêne avec lequel Golovkine rédige certaines de ses dépêches se retrouve dans un autre courrier, assez unique dans les annales de la diplomatie : J'en suis réduit cette fois à l'aveu du célèbre Montaigne : Je sais que je ne sais rien. Il y a force nouvelles étrangères que votre Excellence apprendra mieux par d'autres voies, mais de Naples je ne puis lui parler que du respect avec lequel je suis, Monsieur le Comte, etc.

Portrait du gentilhomme russe à la fin du XVIIIème siècle

Si la puissance de l'homme résidait dans la magie de ses manières, le gentilhomme russe n'aurait qu'à se montrer. Je pense, et personne ne me le disputera, qu'à l'exception des Français, nul ne l'égalera sur le théâtre du monde. Discours légers et piquants, idées en apparence très libérales, horreur prononcée pour tout ce qui sent la barbarie, goût pour les arts, grâce dans le maintien, élégance dans la mise, magnificence dans les habitudes, talents de société, langues, danse, musique, comédie, de l'assurance qui promet encore au-delà de ce qu'il laisse voir, tels sont en Russie les attributs de l'homme de qualité, de l'homme de Cour, de celui qui est destiné aux ambassades, au commandement, au Conseil.

Ne lui parlez pas d'histoire, car il n'a pas même étudié celle de son pays, et si vous remontez plus haut que Pierre Ier, auquel il croit devoir son succès, vous serez confondu de son ignorance ; ni de la géographie, car hors la route de Moscou à Saint-Pétersbourg et celle de Saint-Pétersbourg à Paris, il ne connaît la Suisse que par la Nouvelle Héloïse, la Hollande parce qu'elle fut l'école du grand Pierre, l'Italie parce qu'on lui en parle sans cesse et l'Angleterre parce que c'est de là que lui viennent ses fracs, ses bottes et ses chevaux.

Le prince de Ligne

Charles, prince de Ligne et du Saint-Empire Romain, était grand d'Espagne de première classe, chevalier de la Toison d'Or, capitaine des gardes allemandes de l'Empereur, feld-maréchal, etc., ce Charles_Joseph_de_Ligne.jpgqui, joint à une grande naissance, une grande fortune dissipée, une grande gaieté, une moralité de circonstance et de nombreux voyages, en avait fait ce qu'on appelle communément un grand seigneur.

M. de Ligne était grand et bien fait, avec un visage qui devait avoir été beau quoiqu'un peu efféminé. Il devait, à vingt ans, avoir l'air de ce qu'on appelle populairement un bellâtre. Ses manières le premier jour étaient belles et grandes mais dès le lendemain d'un cynisme surprenant. Il disait et faisait des choses qui ne cadraient ni avec son nom et moins encore avec ses emplois. Sa malpropreté visait à l'originalité. A sa montagne [le Kahlenberg] près de Vienne, son séjour favori depuis la perte de Beloeil et ses terres aux Pays-Bas, le désordre et le dépenaillement étaient extrêmes et il ne quittait son lit que pour dîner, abandonnant les soins de sa tête aux doigts actifs d'un valet de chambre. Un écritoire renversé, des manuscrits illisibles et surchargés de ratures, sa fille chérie, sa Christine, la princesse de Clary, le seul de ses enfants, disait-il, qui fut de lui, assise dans un coin à les déchiffrer.

Sa jeunesse fut partagée entre la cour de Vienne dont la politique était de distinguer les Belges, et celle de Versailles où le roi et les _DSF0810.jpgprinces ne le nommait que Charlot. Joseph II, qui employait de préférence les gens aimables, comme plus capables de s'insinuer, l'employa surtout avec la Russie comme quelqu'un qu'on pouvait démentir, et à l'armée où il montrait de la valeur, comme un général auquel on donne ensuite un chef sans qu'il puisse s'en formaliser.

Lorsqu'il fut décidé que Frédéric II de Prusse enverrait à Pétersbourg son successeur, la Cour de Vienne y envoya le prince de Ligne avec l'ordre de déjouer l'illustre négociateur. Quelques jours après son arrivée, le prince royal fut conduit à l'Académie des Sciences et à force de discours à entendre, de minéraux, d'armures et d'embryons à voir, il s'évanouit. Le prince de Ligne aussitôt se met en voiture et vole au palais impérial. Catherine, apprenant qu'il est dans ses appartements, le fait entrer et lui demande quelle raison l'y amène si tôt. Hélas ! Madame, j'avais suivi le prince de Prusse à l'Académie et lorsque j'ai vu qu'il y était sans connaissance, je me suis hâté de venir en informer Votre Majesté. Ce mot et bien d'autres remplirent parfaitement le but de la cour de Vienne.

Joseph II [illustration de gauche] ne saisissait pas aussi promptement les mots que sa bonne sœur de Russie. Revenant très mécontent de sa tournée d'inspection aux Pays-Bas, il se plaignit au prince de Ligne du mauvais esprit des Flamands : Au bout du compte, je ne veux que leur bien. - Ah ! Sire, croyez qu'ils en sont fort persuadés. L'empereur ne comprit pas ce jeu de mots qui, trois semaines plus tard, courait toute l'Europe !

Les comtes de Cobenzl

La fin de cette famille fut très brillante. Deux cousins germains, les comtes Philippe et Louis, furent tout ce qu'on peut être dans la monarchie autrichienne. La mémoire du AL33-COBENZL.jpgpère du comte Louis était restée chère aux Belges qu'il avait gouvernés en qualité de plénipotentiaire sous le prince Charles de Lorraine.

Le physique de ces messieurs pouvait consoler de ne leur pas voir d'enfants. Philippe était petit, maigre, jaune, ayant la tournure d'un prêteur sur gages. Louis  était gros, roux, louche et malpropre jusque dans la plus brillante toilette, et sa femme, quoiqu'ayant de l'esprit, était une des plus désagréables créatures qu'on pût rencontrer et d'une malpropreté à tuer ses poux jusqu'à table. On peut dire qu'ils avaient trop mauvaise façon pour effrayer leurs rivaux d'ambition, et c'est ce qui les fit arriver aux plus brillantes ambassades et au ministère.

Le comte Louis [illustration de gauche] affectait tellement de se tenir en mouvement qu'il était impossible de découvrir quand il travaillait. Il avait surtout une passion désordonnée pour la comédie et, malheureusement pour sa profession qui demande de la dignité, il la jouait dans la dernière perfection et ne parlait d'autre chose. Cela l'exposa aux scènes les plus désagréables. Un soir, oubliant qu'il faisait en costume la répétition d'un rôle de Juif avec une barbe et un emplâtre sur l'œil, un courrier fort important arrivant de Vienne, il ordonne de le faire entrer. Le courrier recule de deux pas et refuse de remettre ses dépêches. On a beau lui expliquer le cas, il s'obstine et il fallut aller chercher le baron Seddeler, ministre de Toscane, qui connaissait le courrier, pour l'assurer que c'était là l'ambassadeur de Sa Majesté Impériale et Royale apostolique !

J'étais depuis quelque temps déjà nommé à l'ambassade de Naples, lorsqu'un jour à Tsarskoïé-Sélo, l'Impératrice, mécontente du comte de Cobenzl, me dit à travers la table : Tâchez d'y plaire et de vous y plaire ; j'en mets tous les moyens à votre disposition et ne vous défend qu'une chose, c'est de jouer la comédie. Lorsqu'on est chargé de me représenter, il faut renoncer à faire tout autre personnage."

La colonie russe à Florence

Nous avons ici le prince et la princesse Gagarine, fort agréables l'un et l'autre. Lui est une sorte de célébrité. La belle Narichkine s'en amouracha, leurs amours furent Kochubey_Viktor_Pavlovich.jpgimprudentes. La belle eut injonction de voyager et le secrétaire d'Etat fut congédié. Cela l'a remis avec sa femme dont cette passion l'avait séparé. La princesse Gagarine est intimement liée avec ma nièce Tolstoï par le catholicisme. Elles sont à la tête des femmes de qualité qui ont abjuré et dont le zèle imprudent a causé l'expulsion des Jésuites. Ici, elles sont libres d'adorer le Dieu de Rome, elles le sont d'une mesure extrême, mais à Pétersbourg elles voulaient le martyre comme les Italiennes veulent un amant.

La colonie russe est augmentée de M. le comte, plus tard fait prince, Kotchoubey [illustration de gauche], ancien ministre de l'Intérieur et des Affaires étrangères, avec femme, enfants, suite et neuf lits de voyage complets. La difficulté de loger tout cela et l'ennui d'en entendre parler ont été à leur comble. Il a perdu cinq enfants ; il lui en reste autant. Il y a aussi deux MM. Gouriev, père et fils, qui se trouvent, en fait de lumières, tellement supérieurs à tous les hobereaux de leur province qu'il n'est pas permis de dire en leur présence s'il fait jour ou s'il fait nuit.

Florence, le 13 janvier 1817, jour du nouvel an russe selon le calendrier julien. Je veux à propos de cette fête vous conter une naïveté. Le jour de Noël, la comtesse Apraxine s'était trouvée mal. Elle était couchée dans une chambre obscure et la porte était ouverte. Voici la conversation qu'elle entendit entre deux Russes de sa suite : Une chose qui me tourne la tête, c'est pourquoi nous avons Noël douze jours plus tard que les Italiens. - Que vous êtes bête ! Comment, ayant voyagé, pouvez-vous faire pareille question ? Vous devez comprendre que lorsque Notre-Seigneur vint au monde en Palestine, le courrier qui vint à Rome en porter la nouvelle au pape eut besoin de douze grands jours pour aller jusqu'à Moscou la porter au czar. Les deux Eglises ne célèbrent pas le jour de la Nativité mais celui de l'arrivée du courrier qui en porta la nouvelle - Ah ! j'entends maintenant la chose et rien n'est plus clair. 

Frédéric le Grand et Catherine II

L'ambassadeur Golovkine rencontrait Frédéric le Grand chez la sœur de ce dernier, la princesse Amélie, qui honorait la comtesse Kameke, née Golovkine, de son amitié. Lefrédéric II de Prusse.jpg roi ne manquait jamais de tourner la cour de Russie en ridicule : Il y a une chose à laquelle il faut bien faire attention. Vos impératrices ont toujours de la gorge ; c'est comme un attribut de l'empire, comme le sceptre, la couronne et le globe. Or, il importe que vous sachiez qu'il est dangereux d'y regarder lorsqu'elles ne l'ordonnent pas que de n'y point regarder lorsqu'elles veulent bien vous la montrer. Souvenez-vous de cet avis en temps et lieu et tenez-vous toujours bien.

Catherine II et la grande-duchesse Elisabeth

300px-Elisbeth_Alexeievna.jpgLa princesse, épouse du futur tsar Alexandre Ier, ne pouvait souffrir le rouge et l'Impératrice, comme elle le disait à sa dame d'honneur Mme de Chouvalov, ne pouvait souffrir qu'une jeune femme ne parût en public avec l'histoire de sa santé sur le visage. Après mille remontrances à ce sujet, Sa Majesté croyant que Mme de Chouvalov manquait de fermeté, chargea le maréchal comte Saltikov d'expliquer sa volonté à Mme la grande-duchesse. Ce dernier lui fit dire qu'il demanderait à la voir à la fin de sa toilette et que ce serait de la part de l'Impératrice. Comme elle se doutait de l'objet de l'ambassade, elle attendit pour le faire entrer qu'elle fût prête à passer chez Sa Majesté. Alors, allant à sa rencontre avec un flambeau à la main, elle lui dit : Regardez-moi bien, monsieur ; comment me trouvez-vous ? Parlez sans compliments. - Mais … très jolie. - Vous l'entendez, mesdames, le maréchal est content ; il n'y faut donc rien ajouter. Et le laissant tout ébahi, elle s'en alla si vite qu'il ne put la rejoindre. L'Impératrice, d'abord un peu surprise, ne fit que rire des plaintes du maréchal et le voyant tout scandalisé de la légèreté d'un tel procédé, dit : Elle a raison, elle est charmante ; qu'on ne lui en parle plus.

Le baron d'Anstett

A la demande de l'Impératrice, le prince de Nassau-Siegen me pria de lui donner un secrétaire de confiance. Je me rappelai un jeune Alsacien, premier commis et amant entretenu d'une vieille Française, intriguante transformée après bien des aventures en marchande de modes et qu'elle m'avait prié de placer. Le prince lui trouva bien des talents mais leur ménage était monté sur un pied contraire à tous les autres. Ordinairement le ministre fait son brouillon et le secrétaire copie et met au net, au lieu qu'ici le ministre dictait, le secrétaire corrigeait la rédaction improvisée et alors c'était le prince qui copiait péniblement le brouillon que souvent il ne savait pas lire. Le secrétaire enlevé au comptoir d'une boutique devint M. d'Anstett, ministre plénipotentiaire de l'Empereur Alexandre dans les occasions les plus importantes, notamment au congrès de Vienne, cordon rouge, enfin en tous points un personnage que Buonaparte haïssait à mort. Il avait le défaut de boire et cela parut dans une occasion particulière. Etant ivre en assistant à la cérémonie par laquelle lord Aberdeen recevait l'Empereur Alexandre en tant que chevalier de l'ordre de la Jarretière, il se mit pendant un silence religieux à dire tout haut : Quelle … farce ! L'Empereur, qui peut-être était de son avis, borna sa colère à faire mettre à l'ordre du jour qu'on ne devait point traiter d'affaires avec son conseiller privé d'Anstett l'après-dîner.

On aimait les parvenus, un grand seigneur y eût perdu sa place.

Nicolas van Outryve d'Ydewalle

03/01/2012

Charles Eugène duc de Croÿ (1651-1702), une momie pour le tsar

Feld-maréchal des armées russes sous Pierre-le-Grand, il est fait prisonnier en 1700 par les Suédois lors de la défaite de Narva. Décédé en 1702 à Reval, criblé de dettes et insolvable, la coutume locale lui interdisant tout enterrement tant que ses créances restent impayées, son corps momifié ne sera mis en terre que quelque cent cinquante ans plus tard.

Maréchaux d'empire, ambassadeurs, évêques et cardinaux, chambellans, surintendant et bouteiller, grand-écuyer et gouverneur-général, tuteur et premier ministre de Charles-Quint … si la maison de Croÿ s'illustre sous mille et une facettes parmi les pages d'histoire de nos contrées et d'ailleurs, seul Charles Eugène, duc de Croÿ et prince du Saint-Empire, rejoint le panthéon des momies célèbres au même titre que les Toutankhamon, Ramsès II et autre Ötzi, l'homme des Glaces !

Charles Eugène de Croÿ ou la rocambolesque histoire d'une momie malgré elle.

Père de quatre enfants dont aucun ne laissera de descendance, Charles Eugène embrasse la carrière des armes. Lieutenant général au Danemark, promu maréchal de camp général en 1688 pour ses brillants faits d'armes contre les Turcs lors de la libération de Vienne et du siège de Belgrade, il entre en 1697 au service de la Russie comme feld-maréchal alors que le Pierre-le-Grand entame ses hostilités contre la Suède.

Dans la Russie impériale, les feld-maréchaux non-russes font partie d'un club très fermé : le duc de Croÿ en 1700, le duc de Wellington en 1815, l'archiduc Albert d'Autriche en 1872, suivi de Frédéric Guillaume de Prusse en 1872 et du roi Carol Ier de Roumanie en 1912, sans oublier les comtes Josef Radetzky von Radetz en 1816 et Helmuth von Molkte en 1871.

La bataille de Narva du 20 novembre 1700 est fatale pour les Russes.

Laissons la parole à Alexandre Dumas dans ses "Impressions de voyage" : "Enfin, il [le roi Charles XII de Suède] marcha sur Narva et en l’absence de Pierre qui avait laissé le commandement à Croÿ, commença par battre un premier corps de Russes au nord de Reval, puis enfin la totalité de l’armée devant Narva. C’était à ne pas y croire : avec neuf mille hommes et dix pièces de canon, Charles XII venait de battre soixante mille hommes avec cent quarante-cinq pièces de canon. Et non seulement neuf mille hommes en avaient battu soixante mille, mais encore ils avaient tué sept mille Russes et fait vingt-cinq mille prisonniers !

Le désastre était terrible et eut un immense retentissement. Il pénétra dans toutes les profondeurs de l’empire. Pierre ne se découragea point et parut même insensible à cette écrasante nouvelle. Je sais bien, dit-il, que nous ne sommes que des écoliers près des Suédois ; mais, à force d’être battus par eux, nous deviendrons des maîtres à notre tour." En effet, la revanche de Pierre-le-Grand sera totale lors de sa victoire sur les Suédois à la bataille de Poltava en 1709.  

Revenons à Narva. Foudroyés de face par une violente bourrasque de neige, les Russes ne voient pas venir les coups de canons ennemis, n'imaginant même pas quel petit nombre ils ont à combattre. Le duc de Croÿ veut donner des ordres, son adjoint le prince Dolgorouki n'entend pas les recevoir. Les officiers russes se soulèvent contre les officiers supérieurs étrangers qui n'arrivent pas à se faire comprendre par la troupe composée essentiellement de paysans incultes. Chacun quittant son poste, la confusion se répand dans toute l'armée. Les uns courent se noyer dans la rivière de Narva, les autres abandonnent leurs armes et se mettent à genoux devant les Suédois.

Croÿ, blessé au combat, ainsi que de nombreux officiers non-russes, craignant plus de tomber en disgrâce auprès du tsar que la vindicte des Suédois, se rendent aux vainqueurs.

Ici se termine la carrière militaire du feld-maréchal de Pierre-le-Grand. Croÿ est envoyé comme prisonnier à Reval, l'actuelle Tallinn en Estonie, à l'époque sous domination suédoise. "Dans cet état, il ne céda pas moins pour sa passion pour le luxe et la prodigalité", commente le Messager des Sciences Historiques de Belgique dans l'une de ses parutions de 1841. Le duc meurt le 20 janvier 1702 des suites de ses blessures de guerre, couvert de dettes impayées. Ses créanciers exigent l'application de la loi qui refusait la sépulture aux débiteurs insolvables jusqu'à ce que quelqu'un des leurs les acquittât.

La suite est rocambolesque. Deux voyageurs, le marquis de Custine et Alexandre Dumas, nous la détaillent dans leurs souvenirs.

Le récit "Lettres de Ruspierre-le-grand,croÿ,narva,poltava,dolgorouki,tallin,custine,paulucci,nicolas ier,troubetzkoïsie" de Custine date de 1839. "D'après une coutume dans le pays, on disposa son corps dans l'église de Reval en attendant que les héritiers pussent satisfaire les créanciers. Aujourd'hui, ce cadavre est encore dans la même église où il fut déposé il y a plus de cent ans. Le capital de la dette primitive s'est augmenté d'abord des intérêts puis de la somme destinée chaque jour à l'entretien du corps. La créance principale, les frais et les intérêts accumulés ont produit une dette totale si énorme qu'il est peu de fortune aujourd'hui qui pourrait suffire à l'acquitter.

Or, il y a une vingtaine d'années, l'empereur Alexandre passe par Reval. En visitant l'église principale, il aperçoit le cadavre et se récrie contre ce hideux spectacle. On lui conte l'histoire du prince de Croÿ ; il ordonne que le corps soit mis en terre le lendemain et l'église purifiée. Le lendemain, le corps du prince de Croÿ est porté au cimetière. A la vérité, le surlendemain, il était replacé à l'endroit même où l'avait laissé l'empereur ! S'il n'y a pas de justice en Russie, vous voyez qu'il y a des habitudes plus fortes que la loi suprême."
       
Et le Messager des Sciences Historiques de Belgique de compléter : "… le gouvernement lui fit faire un cercueil des plus riches, comme l'on peut en juger par les lambeaux de satin blanc et de velours noir qui ont résisté au temps, et le corps du noble prisonnier fut déposé dans un des caveaux de l'église où sans doute le froid rigoureux qu'il y eut cette même année, contribua à sa conservation en le gelant avant qu'il eut le temps de se décomposer. Peut-être aussi ne doit-il son étonnante dureté qu'aux graines absorbantes dont les parois de son cercueil étaient rembourrées.

Quoiqu'il en soit, comme personne jusqu'ici n'a songé ou contribué à payer les dettes du duc de Croÿ, il est probable que le corps serait encore dans le caveau si en 1819, le marquis de Paulucci, gouverneur-général des provinces  de la Baltique, le voyant si bien conservé, ne l'eut fait transporter dans une chapelle de l'église où il est couché sur un lit funèbre, couvert d'un vitrage, qui s'enlève chaque fois qu'on veut le voir.

Bien que l'expression de ce cadavre soit celle d'un vieillard dont le sommeil est agité par un rêve sérieux, il est impossible de le considérer sans émotion car la mort l'a tellement allongé qu'on croit voir un géant, portant une perruque blonde à la Turenne et le corps enveloppé d'un habit de velours noir. Le sacristain qui est chargé de le montrer, prend plaisir à retourner ce corps dans tous les sens, à lui enlever sa chevelure, à exhiber sa blessure au genou, etc. Le dessèchement a rendu ce cadavre si léger que lorsqu'on s'appuie fortement sur les pieds du mort, la partie supérieure du corps se lève comme pour demander raison de cette violence."
              
Vingt ans plus tard, la momie n'est plus exposée à la curiosité des visiteurs. Le récit qu'en fait Alexandre Dumas en 1860 nous apprend que le corps du duc de Croÿ aura finalement été enseveli un an plus tôt sur ordre du tsar Nicolas Ier, soit exactement cent quarante sept années après son décès !

"Ce corps était la propriété d’un bon sacristain qui le montrait, moyennant une rétribution qu’il laissait, il faut lui rendre cette justice, à la générosité du visiteur. On avait déposé le corps dans un coin de l’église Saint-Nicolas, habillé des vêtements qu’il avait coutume de porter, c’est-à-dire d’un manteau de velours noir, de son habit d’uniforme du temps de Pierre-le-Grand, la tête couverte de sa perruque aux longues boucles, les jambes chaussées de bas de soie, et le cou serré par une cravate de fine batiste.

pierre-le-grand,croÿ,narva,poltava,dolgorouki,tallin,custine,paulucci,nicolas ier,d'ydewalle,troubetzkoï

Dessin datant de 1819, représentant la momie de Charles Eugène de Croÿ exposée dans l'église Saint Nicolas à Tallinn, cent dix-huit ans après son décès.

En 1819, le marquis Paulucci fit quelques observations charitables sur ce pauvre cadavre impitoyablement exposé ainsi depuis plus d’un siècle à la curiosité des générations. Mais il n’y avait rien à faire contre la persistance des Revaliens dans l’exercice de leurs droits. Tout ce que put le marquis Paulucci en faveur du cadavre, fut de le coucher proprement dans une niche de bois où il était encore il y a trois ans, lorsque le prince Troubetzkoï, qui me racontait cette anecdote, l’y vit. Mais ce qui avait surtout touché le prince, c’étaient les soins du bon sacristain pour ce cadavre qui était son gagne-pain. L’église Saint-Nicolas n’était guère elle-même en meilleur état que le prince et en certains endroits même n’étant pas si bien couverte, le sacristain changeait son mort de place quand il craignait que l’humidité ne l’atteignit ; car, comme dit le fossoyeur de Shakespeare : "Rien n’est pire que l’eau pour nos maudits corps morts !
      
Ce n’est pas le tout : quand le temps était beau, il lui faisait prendre l’air. Dans les journées d’été, il le mettait au soleil. Enfin, il avait pour lui tous les soins qu’une garde-malade aurait pour son patient. Par malheur pour le pauvre sacristain, le jeune empereur Nicolas regarda cette exposition et surtout cette exploitation d’un cadavre comme une profanation et ordonna que le prince de Croÿ, insolvable ou non, fût enterré comme un chrétien. Les Revaliens n’osèrent point réagir contre la volonté de l’empereur et l’ordre pieux fut accompli, au grand désespoir du sacristain.

Il n’y a donc plus de remarquable à voir dans l’église Saint-Nicolas de Reval qu’un tableau représentant La Fuite en Égypte."

Nicolas van Outryve d'Ydewalle