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03/02/2012

Bijoux, joyaux et parures à la Cour impériale de Russie

"A la Cour de Catherine II de Russie, richesse et pompe dépassent de loin l’imagination ;
l’éclat des habits et la profusion de pierres rares lui accordent la toute première place
parmi les Cours européennes !", tel est le témoignage d'un voyageur britannique
au XVIIIème siècle, ébloui par le faste de la Cour impériale.

De tous les objets précieux qui sont l'apanage de la noblesse russe, rien ne nous surprend plus, nous étrangers, que l'abondance de joyaux sur les parties les plus diverses des costumes de Cour. Dans la plupart des pays, de telles parures sont portées par les dames mais en Russie, les messieurs rivalisent avec celles-ci : beaucoup de courtisans apparaissent couverts de diamants de la tête aux pieds !…

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Portrait de Catherine II de Russie. Couronne, boucles d'oreilles, collier, agrafe de poitrine,
Ordre de Saint-André … l'impératrice Catherine-la-Grande en majesté.

Florilège et chatoiement de couleurs : saphirs au bleu intense, vert foncé des émeraudes, spinelles et rubis d'un rouge éclatant, chrysolites au vert mordoré, grenats de Bohème rouge cerise et améthystes violette … la Cour de Saint-Pétersbourg n'a jamais autant aimé se parer de joyaux. Si Versailles reste un modèle qu'elle s'empresse d'imiter, elle cherche également à s'imposer en rivale. Pas le moindre habit qui ne reflète l'or ou l'argent, ne soit incrusté de perles, brillants ou pierres. Depuis les caftans, les jabots garnis de dentelle, les basques et les pans, jusqu'aux perruques et aux mille et un accessoires de l'élégance vestimentaire : crinolines et corselets, volants de dentelle, pendants d'oreilles, colliers, bagues et bracelets, broches, agrafes, épingles de cravate ou à cheveux, nœuds et chaînettes, brodequins et boucles de ceinture.

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Noeud. Or, argent, émail, diamants, brillants, fin XVIIIè siècle.

De l'avis unanime des habitués de Versailles, la Cour de l'impératrice Elisabeth Pétrovna, fille de Pierre-le-Grand, passe pour la plus brillante d'Europe, alliant le faste oriental à l'éclat français. L'impératrice elle-même ne donne-t-elle pas le ton en exigeant de son entourage pompe et apparat ? L'un de ses favoris, Alexis Razoumovski, est le premier à arborer des nœuds et des boucles ornés de brillants. Le beau Serge Narichkine, que l'on disait le plus élégant de toute la Russie, apparaît au mariage d'un grand-duc vêtu d'un caftan d'or, constellé de pierres précieuses.  

Traditionnellement, la Russie se fournit en pierres précieuses auprès des comptoirs de Chine ou de l'Inde. Joailliers et orfèvres ne forment qu'une seule corporation : les ateliers disposent de spécialistes pour tailler, polir et sertir, assembler et enchâsser perles et pierres avant d'en effectuer l'ornementation complète sur une parure. Très recherchés, de nombreux artisans russes et surtout étrangers, tailleurs à facettes français, allemands, hollandais et suisses viennent exercer leur art à la Cour. Un grand nombre d'entre eux - parmi lesquels le célébrissime Fabergé -  feront même de la Russie leur seconde patrie.

Dans une profusion de pierres, fleurs et plumes d'or et d'argent, perles et fines dentelles, jouant sur les contrastes et les nuances, la palette du joaillier russe se décline autour d'une multiplicité de tons vifs, due principalement à la taille à facettes. Assortissant les accessoires de mode aux vêtements de Cour, les orfèvres conçoivent des parures aux pièces interchangeables, comme le bouquet de fleurs, ornement de ceinture de robe de cérémonie, et l'aigrette, plumet fixé dans la coiffure, où chaque fleur s'anime au moindre mouvement en brillant de tous ses feux.

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A gauche, Etui pour cartes de visite à l'effigie du tsar Paul Ier.
Or, argent, émail, brillant, fin XVIIIè siècle.
A droite,
Aigrette en forme de fontaine. Plumet fixé dans la coiffure, monté en 1750.
Constitué d'une cascade de diamants et de deux saphirs bleu marine, dessinant une source
d'où s'élève une colonne retombant en lourdes gouttes de saphirs

Parmi les pierres historiques conservées autrefois dans la Salle du Trésor au palais d'Hiver de Saint-Pétersbourg, le diamant Orlov, ornant le sceptre impérial, est considéré comme l'un des plus prestigieux par sa taille, sa beauté et sa légende. Découverte en Inde vers 1600, on pense que cette pierre forma primitivement l'œil d'une divinité hindoue. Dérobée par un soldat français, elle devient propriété d'un shah de Perse. Ce dernier est assassiné et le diamant disparaît durant les troubles de la ville d'Ispahan. On retrouve la pierre aux mains d'un marchand arménien qui la transmet à son neveu, un certain Lazarev, banquier et joaillier de son état. En attendant de lui trouver un acquéreur, le diamant est déposé dans une banque à Amsterdam.

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Sceptre impérial arborant le diamant Orlov. Formait-il l'un des yeux du Lion d'or du Grand Moghol, dont l'autre, le fameux "Koh-i-Nor", orne actuellement la couronne d'Angleterre ? Considéré comme l'un des plus gros diamant au monde, son histoire s'apparente aux mythes et légendes des temps anciens.
Ordre de la Toison d'Or. Or, argent, topazes mauves du Brésil et brillants, milieu du XIXe siècle. Ce bijou aurait été porté par un empereur d'Autriche.

Mais comment devient-il le diamant Orlov ? On se souvient que les frères Orlov ont très activement participé au coup d'Etat qui procura le trône à Catherine II. L'impératrice s'empresse de les couvrir de présents, charges et fonctions militaires. Grigori Orlov, le plus actif des frères, devient un personnage important tant à la Cour que dans le lit de son impératrice bien-aimée. A l'occasion de la fête de Sainte-Catherine, en lieu et place du traditionnel bouquet de fleurs, il lui offre un extraordinaire diamant qu'il a acquis chez Lazarev pour la fabuleuse somme de 400.000 roubles, payables par acomptes pendant sept ans !

La richesse et la somptuosité des insignes de la souveraineté impériale font l'admiration des étrangers et l'émerveillement du bon peuple russe. Le faste déployé à la Cour impériale symbolise le pouvoir et l'autorité que le tsar ne reçoit que par la grâce divine : Seigneur, donne la force suprême au grand Souverain que tu as bien voulu faire Empereur, mets-lui sur le front la Couronne aux pierres précieuses d'une pureté immaculée. Mets dans sa main droite le Sceptre du salut, fais-le asseoir sur le Trône de la vérité !, implore le métropolite de Moscou au cours de la cérémonie du sacre. Un rituel emprunté aux traditions byzantines : couronne impériale, sceptre, chaîne et globe ainsi que le manteau d'hermine et de brocart or et pourpre, brodé de l'aigle à deux têtes.

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Couronne impériale, créée en 1762 par l'orfèvre suisse Jérémie Pauzié.
Chef-d'œuvre de joaillerie, cette couronne servira au sacre de plusieurs empereurs.
Le tsar Nicolas II sera le dernier à la porter.

Assemblée pour le sacre de Catherine II, la Couronne impériale marque l'apogée dans la magnificence des parures de Cour. Je triai parmi tous les bijoux ceux qui me semblaient le mieux convenir à ce travail, évoque son créateur, le Suisse Jérémie Pauzié, je choisis les pierres les plus grosses. Chef d'œuvre scintillant de tous ses feux, la Couronne impériale servira une ultime fois lors du sacre du tsar Nicolas II …

Insigne de souveraineté russe, le Globe terrestre symbolisait déjà chez les empereurs romains le pouvoir sur l'univers. La Grande Chaîne, portant l'étoile de l'Ordre de Saint-André, orne le manteau impérial. Longue de 148 cm, ses maillons alternent l'aigle à deux têtes, les couronnes, la croix de Saint-André et le monogramme impérial.

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Diadème de type Kokoschnik, par analogie à la coiffure paysanne d'étoffe en forme de diadème.
Or, argent et diamants avec un diamant rose de 13 carats,
monté vers 1800 pour l'épouse de l'empereur Alexandre Ier.

Sous Pierre-le-Grand, le système de récompenses en nature, octroyées pour services rendus, est remplacé par l'attribution d'ordres ou de décorations, incrustés de pierres d'une richesse exceptionnelle. La plus ancienne distinction est l'Ordre de Saint-André, représentant le martyre de Saint-André, devenu par la suite le saint patron de l'église russe.

L'unique ordre conféré aux dames, en récompense de certains de leurs bienfaits, est l'Ordre de Sainte-Catherine, créé en souvenir d'un fait d'armes très personnel de Marthe Skavronskaïa, maîtresse de Pierre-le-Grand puis épouse, ensuite veuve et enfin tsarine sous le nom de Catherine Ier. En 1711, alors qu'un conflit avec la Sublime Porte menace de tourner au désastre pour la Russie, les hostilités prennent subitement fin à la surprise générale. Fin stratège, le tsar avait compris qu'une défaite sur le terrain pouvait se transformer en paix honorable dans l'alcôve du Grand Vizir !

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 A gauche, Ordre de Saint Alexandre Nevski, deuxième moitié du XVIIIième siècle.
A droite, Ordre de Sainte-Catherine, réservé aux femmes.
Or, argent, rubis et brillants, fin du XVIIIe siècle.

Sur les instructions de Pierre-le-Grand, les joyaux et parures impériales devaient être entreposés au sein du Trésor national. Trois siècles plus tard, la Révolution bolchevique décrète que tous les trésors nés de l'oppression des travailleurs et qui étaient jusqu'à présent la propriété exclusive des classes dominantes, deviendront propriété de l'Etat des ouvriers et paysans ... Aujourd'hui, on peut les admirer à Moscou, précieusement conservés au Fonds diamantaire, sous le vocable très à la mode de Trésor des Tsars !

Nicolas van Outryve d'Ydewalle

© Joyaux du Trésor de Russie. La Bibliothèque des Arts, 1991, Paris

30/01/2012

Aquarelles du Palais d'Hiver à Saint Pétersbourg

Fleuron des collections du Musée de l'Ermitage, un ensemble d'aquarelles immortalisent
la splendeur et l'intimité des intérieurs du Palais des tsars de Russie à Saint-Pétersbourg.
A la fois précieux souvenir d'un passé aujourd'hui effacé et brillant témoignage
de l'art graphique russe au XIXe siècle, magnifiquement illustré par l'éditeur Alain de Gourcuff.

Pays aux espaces infinis, la Russie a longtemps semblé inaccessible aux Européens. Ce n'est qu'à partir de l'avènement de Pierre-le-Grand qu'elle s'ouvre sur l'Europe. Délaissant Moscou, le tsar crée unepalais d'hiver,tsar de russie,alain de gourcuff,musée de l'ermitage,pierre-le-grand,nicolas ier,alexandre ii,edouard petrovitch hau,constantin andreïevitch oukhtomsky,alexandra feodorovna nouvelle capitale à l'extrémité ouest de ses territoires, terres marécageuses reprises depuis peu aux Suédois. Saint-Pétersbourg devient la capitale d'un empire qui peut désormais communiquer avec les plus grandes nations.

Résidence de la famille impériale et siège de l'Etat jusqu'en 1917, le Palais d'Hiver est construit entre 1753 et 1762 par l'architecte italien Francesco Rastrelli [ci-contre] pour l'impératrice Elisabeth Ier, fille de Pierre-le-Grand. Elevé sur les bords de la Néva, il est le plus vaste des cinq bâtiments qui constituent aujourd'hui le Musée de l'Ermitage.

L'édification des salles d'apparat et des appartements privés requiert le concours des meilleurs artistes et décorateurs. Alors qu'un terrible incendie ravage les bâtiments en 1837 [illustration ci-après], une grande partie de la décoration intérieure sera fidèlement reconstituée.

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C'est d'abord Nicolas Ier puis son fils, le tsar Alexandre II, qui commande l'exécution d'aquarelles représentant les appartements privés de la famille et les nombreuses salles d'apparat. Cet ensemble de 130 aquarelles est aujourd'hui conservé au Cabinet des Dessins du Musée de l'Ermitage, dans un portefeuille marqué au chiffre d'Alexandre II. Il n'avait jusqu'à présent jamais été publié dans son intégralité.

De 1835 à 1880, les aquarellistes les plus renommés sont mis à contribution, tel Edouard Pétrovitch Hau qui continue à dessiner pour Leurs Majestés Impériales des perspectives des intérieurs du Palais d'Hiver, selon un rapport de l'Académie des Arts de Saint-Pétersbourg. Ses aquarelles reproduisent avec minutie aussi bien les intérieurs créés après le grand incendie que des pièces restaurées dans leur état d'origine.

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Grande salle du Trône
D'une superficie de 800 m², dite aussi "Salle Saint Georges",
elle est inaugurée le 26 novembre 1795, jour de la fête patronymique du Saint.
Aquarelle de Constantin Andreïevitch Oukhtomsky, 1862.

Chacun de ces artistes se reconnaît à des particularités de style : dessin précis et gamme de couleurs froides chez l'un ; grande liberté picturale et large palette de couleurs chez l'autre ; netteté et simplicité de l'exécution avec rendu des détails chez un troisième.

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Salle de bains de l'impératrice Alexandra Féodorovna, épouse de Nicolas Ier
Dessinée par l'architecte Montferrand, son aménagement exotique copie le style mauresque
dont s'inspirent un grand nombre d'artisans de cette période au goût éclectique.
Aquarelle d'Edouard Pétrovitch Hau, 1870.

Petit jardin d'hiver de l'impératrice Alexandra Féodorovna
La longueur des hivers russes éveille le désir de pallier l'absence de verdures.
Les jardins intérieurs contribuent à l'illusion de l'été.
Aquarelle de Constantin Andreïevitch Oukhtomsky.

Les aquarelles révèlent parfois des détails touchants sur la vie quotidienne de la famille impériale, tels le mobilier miniature et les jouets dans les salles de jeux des enfants de Nicolas Ier, décrit par ses contemporains comme un père extraordinairement attentif.

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La salle des Cuirassiers
Aménagée après l'incendie de 1837, la salle ouvre l'enfilade des cinq salles
du côté de la Place des Palais et dans lesquelles, en avril 1839,
Nicolas Ier décide de faire accrocher des tableaux militaires.
Aquarelle d'Edouard Pétrovitch Hau, 1864.

Dans ses souvenirs rédigés en français, Nicolas Ier rapporte des réminiscences de jeunesse : Hors les étiquettes, notre genre de vie d'enfant était assez semblable à celui de tout autre enfant. Dès l'instant de la naissance, on lui donnait une bonne anglaise, deux dames de nuit, quatre filles ou femmes de chambre, une nourrice, deux valets de chambre, deux laquais, huit domestiques et huit chauffeurs ...

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Le cabinet Framboise de la grande-duchesse Maria Alexandrovna
Le mobilier, réalisé à la fin des années 1830, était garni de soie framboise.
Abritée derrière un écran de verdure, la grand-duchesse pouvait admirer la vue sur l'Amirauté.
Aquarelle d'Edouard Pétrovitch Hau, 1860.

Images à la netteté cristalline ou d'une savoureuse douceur, les aquarelles du Palais d'Hiver représentent l'ultime expression d'un art destiné à disparaître avec l'émergence de la photographie. Aujourd'hui, le temps semble s'être figé parmi ces intérieurs familiaux et ces vastes salles d'apparat qui nous renseignent aussi bien sur la vie du Palais que sur celle des souverains qui s'y sont succédés.

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Presque deux cent cinquante ans plus tard, là où ces mêmes intérieurs sont encore reconnaissables, malgré la transformation du Palais d'Hiver en Musée de l'Ermitage, surgissent devant nous les images d'autrefois ...

Nicolas van Outryve d'Ydewalle
        
© Vues du Palais d'Hiver à Saint-Pétersbourg, Alain de Gourcuff Editeur, Paris, 1995

22/01/2012

Le Bal de l'Ermitage de février 1903, dernier bal à la Cour des Romanov

Il y a plus de cent ans, toute la bonne société russe est conviée au dernier grand bal de Cour donné au palais impérial de Saint-Pétersbourg, aujourd'hui Musée de l'Ermitage. En souvenir du temps des boyards, les invités sont tenus de porter des costumes de l'ancienne Russie.

"Au cours de ma première saison dans le monde", relate la princesse Varvara Dolgorouky dans ses Souvenirs Au temps des Troïkas, "il y eut un bal en costumes anciens. Les invitations avaient été lancées longtemps à l’avance pour donner le temps de choisir et de préparer robes et habits. Ce fut un grand événement dans la vie de la société de Saint-Pétersbourg comme on n’en avait pas connu depuis très longtemps. On se mit à regarder les portraits de famille, à visiter les galeries de peintures, à étudier les gravures anciennes."

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Le Palais d'hiver illuminé un soir de fête

L’activité fut grande dans les ateliers des costumes de théâtre, chez les tailleurs et les modistes. On fit venir de Moscou des tissus d’or et d’argent, brocarts et somptueux velours vénitiens. Des personnes se rendaient exprès à Moscou pour visiter une exposition consacrée aux vêtements, joyaux et étoffes de la Russie antérieure au 17ème siècle. Les hommes, mêmes les généraux au visage grave et les austères hommes d’Etat, attachaient autant d’importance à leur physique que les femmes.

kokoshnik4.jpg"Au bal, les robes, sans décolleté, étaient relevées par l’ancienne coiffure russe, le kokoshnik, en forme de grande auréole, richement brodé d’or et d’argent et serti de pierres précieuses et joyaux de famille, souvent pesamment broché d’or. Les cheveux des dames mariées étaient cachés, tandis que ceux des jeunes filles étaient ramassés en deux longues tresses parfois entrelacées de rubans et perles. Le talent, le goût, le style de la fameuse couturière moscovite Lamanova étaient extraordinaires. Elle était le génie russe de l’élégance. Nul ne l’égalait, pas même sans doute, les grandes maisons de couture françaises," s’exclame Varvara Dolgorouki.

Les officiers des régiments de la Garde portaient des uniformes des régiments du 18ème siècle ou ceux de dignitaires de l’ancienne Cour de Moscou. "Les habits russes anciens faisaient revivre notre passé, au temps où les modes européennes ne s’étaient pas encore introduites en Russie," continue la princesse Dolgorouky. "L’Empereur avait grande allure en tsar de Moscou, vêtu de brocart écarlate, orné de fourrures et de joyaux. Il paraissait moins grand que son épouse, qui portait une tunique de drap d’or avec des broderies d’argent, et comme coiffure une sorte de mitre byzantine qui rehaussait encore sa taille."

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Le tsar Nicolas II et son épouse en costume ancien.
La robe de la tsarine est aujourd'hui conservée au musée de l'Ermitage.

Le clou du bal fut une danse russe qui avait donné lieu à des répétitions préalables, exécutées par vingt-quatre couples conduits par un jeune lieutenant du régiment des Chevaliers-Gardes et la comtesse Nadia Tolstoï. Varvara Dolgorouky se retrouve parmi le groupe de jeunes filles, triées sur le volet.

C’est la comtesse Betsy Chouvalov, maîtresse de maison incomparable et femme de grand goût, qui avait conçu l’idée de cette danse. Elle avait soigneusement choisi les exécutants parmi les plus gracieuses jeunes filles et les officiers des régiments de la Garde connus comme les danseurs les plus brillants des salons de Saint-Pétersbourg. "Je Avec son mari, le comte Félix Félixovitch Soumarokov-Elston, prince Youssoupov (1856-1928) en costume de boyard..jpgdois dire que notre apparition fit sensation, ce fut certainement un succès. La danse fut si bien exécutée qu’elle fut bissée sur le désir spécial de l’impératrice dont le visage, généralement grave, s’était éclairé d’un bienveillant sourire."

A la demande du maître des cérémonies de la Cour, les invités furent priés de se faire photographier dans leur costume d’époque afin de laisser un souvenir de l'événement. L’imprimerie d’Etat édita ensuite un album, tiré à quelques centaines d’exemplaires. Aujourd’hui, maigre trésor emmené en émigration, quelle est la famille russe qui n’a pas dans un tiroir des photos sur carton jauni de parents ou grands-parents en costume d’inspiration byzantine, souvenirs d’un temps à jamais révolu ?

Quelques jours plus tard, la fête fut reprise une deuxième fois au profit du corps diplomatique, dans une salle pluLa princesse Elisabeth Nikolaïevna Obolenskaïa en fille de boyard du XVIIe..jpgs grande du Palais d’Hiver. Tous les représentants des pays étrangers et leurs familles étaient invités : ainsi les filles des ambassadeurs des pays d’Europe occidentale eurent-elles l’occasion unique de danser avec des nobles russes des siècles passés …

"Mais ce bal fut un glorieux chant du cygne," se souvient avec nostalgie la grande-duchesse Olga, soeur du tsar. "Un malheureux incident fut considéré comme un signe prémonitoire : le grand-duc Michel perdit, sans doute pendant une danse, un bijou de très grande valeur qu’il avait emprunté à sa mère pour le porter en aigrette sur sa cape de fourrure. Ce bijou avait appartenu au tsar Paul Ier et l’impératrice le portait très rarement. Nous fûmes tous au désespoir, car jamais on ne le retrouva ..."

"Après avoir dansé toute la nuit, lorsque l’orchestre de la Garde joua la dernière mesure, aucun convive ne sentit le rideau tomber définitivement. Plus jamais des fleurs ornèrent aussi massivement les salons du Palais d’Hiver, plus aucune musique de danse ne se joua sous ses lambris magnifiquement peints. Les temps de grandeur étaient passés. Il n’y eut plus jamais de bal au Palais d’Hiver !"

Nicolas van Outryve d'Ydewalle

Illustrations : ci-desus, le comte Félix Soumarokov-Elston (1856-1928) et son épouse, la princesse Zénaïde Youssoupov (1861-1939), parents du prince Félix Youssoupov, l'assassin de Raspoutine. - ci-contre, la princesse Elisabeth Nicolaïevna Obolensky en fille de boyard du 17è siècle.