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  • Mémoires d'Elisabeth Valerianovna Obolensky

    МОЯ МАТЬ и ЛЕВ НИКОЛАЕВИЧ                         Е. В. ОБОЛЕНСКАЯ

    Mémoires d'Elisabeth Valerianovna Obolensky

    nièce de Léon (Lev) Nicolaïevitch Tolstoï et fille de sa soeur Maria Nicolaïevna Tolstoï

    "Ma Mère et Lev Nicolaïevitch"

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    Née le 1er (ou 7) mars 1830, la comtesse Maria Nicolaïevna Tolstoï épouse le 3.11.1847 son cousin issu de germain Valerian Petrovitch Tolstoï. Ils auront quatre enfants : Piotr (° +1849) ; Barbara (8.1.1850-12.8.1921) ; Nicolas (31.12.1850-12.7.1879) ; Elisabeth (Lisa) (23.1.1852 - 15.4.1935), l'auteure de ces Mémoires.

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    [Lisa Valerianovna Obolensky et ses parents Maria Nicolaïevna & Valerian Petrovitch Tolstoï]

    La vie volage et dissipée de Valerian Petrovitch fait dire à son épouse : "Je ne serai pas la sultane en chef de son harem !" et elle le quitte. En 1862, Maria se lie avec un Suédois, le vicomte Hector de Kleen (1837-1875) et donne naissance le 8.9.1863 à une fille, Elena, qui reçoit le patronyme de "Sergueïevna" du prénom de son parrain, Sergueï Nicolaïevitch Tolstoï, frère de Léon. Quant à Elizabeth (Lisa), fille de Maria Nicolaïevna Tolstoï, celle-ci épouse le 18.1.1871 le prince Léonid Dmitriëvitch Obolensky. Né le 28.1.1844 et décédé le 4.2.1888, il aura été dans les années '80 en fonction à l'administration financière de la ville de Moscou.

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    [Lisa Valerianovna Tolstoï & Leonid Dmitriëvitch Obolensky]

     Une première partie des Mémoires de Lisa Obolensky est publiée dans le journal "Октябрь" ("Octobre"-1928, n° 9-10, pages 207-236) et s'étend jusqu'en 1868. L'auteure y parle de son enfance et de sa jeunesse, de sa vie à la campagne et à Moscou, de ses oncles Nicolaï Nicolaïevitch et Lev Nicolaïevitch, de sa mère et de l'amour que celle-ci vouait à Victor de Kleen [illustration ci-dessous].

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    Débutant en 1868, une seconde partie des Mémoires, reprise ci-après, retrace les différents événements de sa vie ainsi que les relations qu'entretenait sa mère avec son frère Léon et se termine par les jours entourant le décès de sa mère au monastère de Chamardino, en 1912. Rédigées dans un style naturel et humain dans lequel on retrouve l'esprit Tolstoï, les Mémoires de Lisa Obolensky racontent des choses vraies, tant sur le plan psychologique que parfois même artistique. Un récit de la vie de tous les jours dont bien des détails familiaux nous étaient inconnus jusqu'à présent.

     

    Nous passâmes l'été 1868 à Pokrovskoïe (1) et l'hiver suivant à Moscou. Maman y avait loué une chambre dans une maison où résidait Dmitri AlexeïevitchCapture d’écran 2017-05-01 à 11.58.56.png Capture d’écran 2017-05-01 à 12.04.38.pngDiakov (2), [illustration de droite] ce qui ne fit que renforcer nos liens d'amitié existants. Dmitri Diakov occupait une grande pièce et ma mère seulement deux chambres car elle était toujours à court d'argent. Un grand piano était installé chez Dmitri. Un violoniste du théâtre Bolshoï venait régulièrement donner des leçons de violon. Maman en jouait tous les jours et, à l'occasion de nos réunions en petite société, tout le monde avait plaisir à entendre sa musique.

    Nous vivions très paisiblement. Mon frère suivait des cours à l'université, il vivait seul et ne venait chez nous que le soir. Fedor Vassiliëvitch Perfiliev (3) [illustration de gauche] était notre visiteur le plus assidu (son frère Serge était mort depuis longtemps).

    Cet hiver-là, j'attrapai une bien mauvaise pleurésie. Mais devoir rester au lit dans ma chambre manquait vraiment de confort car on y dormait et on y mangeait à la fois. Pourtant, cette pièce était grande ! Dmitri Diakov, celui-ci me traitait toujours avec beaucoup de gentillesse, décida de transporter mon lit dans la chambre de ma mère. Elle n'en fut pas vraiment satisfaite et faillit même se disputer avec lui. Dmitri réussit à lui démontrer l'avantage de cette solution, alors que maman se faisait surtout du souci pour moi car j'étais très amaigrie, pâle et nerveuse.

    Au printemps, j'étais heureusement complètement guérie et nous nous dépêchâmes de repartir pour Pokrovskoïe [ci-dessous : ce qui restait de la propriété en 1987].

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    Là-bas, parmi les invités habituels d'Alexandre Delwig [illustration de droite] (nous étions voisins), je fis la connaissance de deux nouvelles personnes : André Nicolaïevitch Aputhkin, frère du poète (4), et Léonid DmitriëvitchCapture d’écran 2017-05-01 à 16.07.41.png Obolensky. André Aputhkin était magistrat et Léonid Obolensky travaillait au département des Accises.

    Comme ces deux jeunes gens ne ressemblaient en rien aux autres jeunes propriétaires des environs, ils attiraient tout naturellement l'attention sur eux. Delwig les traitait avec son hospitalité coutumière et ils devinrent rapidement de grands amis de la maison, spécialement Léonid Obolensky qui était d'un naturel très simple. Il s'attacha très fort à la famille Delwig. Son camarade Aputhkin et lui occupaient le même appartement dans la ville de Tchern.

    Il y a cinquante ans, cette cité devait être fort ressemblante à la description telle que l'en a faite Gogol. Tchern sur la montagne, près de la rivière : quand on s'en approche, visuellement elle offre un bel aspect, de nombreux jardins, une église blanche ; tout est très beau mais seulement ... de loin ! Quand on entre dans la ville, on est surpris par les rues garnies de nombreux nids de poule, de la boue toujours humide, empêchant de traverser les rues sans encombre. Des porcs se promènent en liberté dans les rues et se vautrent dans la boue. Sur le square principal, il y a l'église et à côté on a installé un bassin d'eau pour pouvoir éteindre les incendies. On y a également placé un petit canon. On raconte qu'il date du temps de Pougatchev. Une fois l'an, le canon tirait à l'occasion des Matines de Pâques.

    Dans ce genre de bourgade, le temps se déroule d'une façon assez monotone. On le passe plutôt à jouer aux cartes et à boire, tant le jour que la nuit. Comme Aputhkin s'ennuyait, il se mit à boire et prit ainsi de drôles d'habitudes. Par exemple : enfourcher une vache et faire le tour de la ville, provoquant l'horreur chez les uns et le rire chez les autres ... A l'époque, c'était encore possible ! Tchern n'était distante que d'une dizaine de kms de Khitrovo, propriété des Delwig où la jeunesse locale y passait tout son temps libre. Nous, on nous appelait les filles Tolstoï.

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    [l'enclave de Khitrovo où était située la propriété des Delwig avec reconstitution de la maison]

    Après avoir été obligé de quitter l'université parce que sa préparation dans une école à l'étranger n'avait pas été suffisamment poussée, mon frère [Nicolas - photo enfant ci-dessous] s'installa à Pokrovskoïe. Cet échec lui avait été pénible et il n'avait pas encore décidé ce qu'il ferait plus tard. Nous passâmes cet été avec notre grand-tante Pélagie Yuchkov (5). Maman vivait la plupart du temps à Moscou, l'hiver elle préférait se rendre à l'étranger en nous amenant parfois avec elle.

    Bien sûr, j'étais flattée de l'attention que me portaient les deux jeunes gens. Aputhkin, juriste doté d'une grande finesse, s'exprimant parfaitement bien en français, était le préféré de ma mère. Mais je ne me sentais pas spécialement attirée par lui, alors que je l'étais plutôt par Léonid Obolensky, grâce à ses qualités de simplicité et de douceur dans tout ce qu'il entreprenait. Apprécié par tout le monde, il était le préféré de mon frère !

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    [en Algérie vers 1861, les enfants de Maria N. Tolstoï : Elizabeth (l'auteure) - Nicolas & Barbara]

    Fin de l'été, Alexandre Antonovitch Delwig et sa charmante famille déménagèrent à Tchern. A l'automne, ils vécurent un très grand malheur : en trois jours de temps, ils perdirent leurs deux plus jeunes enfants, atteints de diphtérie, un garçon de quatre ans et une fille de deux ans. J'étais là aussi car j'étais sous surveillance médicale après avoir pris froid. Leur douleur était indescriptible !

    La petite fille était la préférée de son papa. J'ai encore en mémoire la vision de son père, assis dans la nurserie, sa fille mourante sur les genoux, de grosses larmes coulant sur elle. Quand les cercueils furent prêts, il s'écria : "Pourquoi, pourquoi mon Dieu ?" C'était un grand cri de douleur et de désespoir. La baronne, après avoir nourri son enfant pendant six mois, était tellement perturbée qu'elle était tombée dans une sorte de complète indolence qui nous remplit tous d'inquiétude.

    Léonid Obolensky fut pour eux un véritable ami, ne les abandonnant pas un seul instant, prenant soin d'eux et faisant tout ce qui était en son pouvoir pour apaiser leur douleur. Nous venions tous les jours leur rendre visite, en restant quelques instants. J'étais terriblement troublée, c'était la première fois que j'approchais la mort de si près, j'étais témoin d'une indicible douleur. Cette douloureuse expérience vécue avec nos amis nous rapprocha très fort, j'en ressentais toute la force.

    Ma mère nous écrivit en nous demandant de rentrer à Moscou.

    Comme j'avais l'habitude de lui écrire régulièrement, elle était au courant du malheur qui s'était abattu sur les Delwig. Elle en était profondément désolée. En ce qui concernait mes propres affaires, je ne pouvais encore rien dire car Léonid et moi n'avions pas encore eu une sérieuse conversation ensemble. Mon coeur était bien lourd.

    La mère (6) de Léonid était une femme délicieuse. Elle m'interrogea sur ce que nous faisions et comptions faire, me demandant malicieusement : "Serait-il peut-être amoureux ?" Ma réponse dut la surprendre car comme beaucoup de monde, elle faisait allusion à ma soeur Varvara [illustration ci-dessous de gauche]. Cette méprise venait du fait que Léonid était plus démonstratif en société envers ma soeur que vis-à-vis de moi-même car j'étais d'un caractère plus réservé. Je suis persuadée que cela n'aurait présenté aucune difficulté ; en ce qui me concerne (j'avais déjà dix-huit ans), j'étais de constitution faible et anémique. Me voir mariée ? J'envoyai un télégramme à mon fiancé, lui demandant de venir.

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    Maman donna son accord mais voulut y mettre des conditions : que le mariage soit postposé d'un an et qu'ensuite nous nous rendrions tous à l'étranger pour nous y marier. Léonid ne put y consentir car il n'en avait pas les moyens financiers. Il aurait dû quitter son service mais ne se sentait pas autorisé à le faire, en considération de sa vieille mère.

    De plus, maman tint à ce que je me fasse examiner par le docteur Mikhaïl Cherinov qui à l'époque était aussi connu que le docteur Zakharin, médecin de Lev Nicolaïevitch [illustration ci-dessus de droite : docteurs Cherinov et Zakharin]. Après m'avoir auscultée, le docteur Cherinov me déclara d'un air ennuyé que si je me mariais, je risquais de mourir en mettant un enfant au monde, etc, etc. Cela m'était évidemment très pénible. Bloqué à Moscou, mon fiancé me promettait de prendre congé et de me rejoindre dès que possible.

    Qui était susceptible de pouvoir m'aider dans une situation pareille ? Oncle Léon, bien évidemment. Je lui envoyai un mot, l'implorant de venir et de parler à maman. Il vint. Comme le docteur Zakharin s'était déjà occupé de lui auparavant, il lui faisait une totale confiance. On décida que le docteur me verrait une nouvelle fois pour un examen complet et que nous attendrions ensuite ses conclusions. En même temps, Tolstoï écrivit à Sophie Andreïevna pour l'informer en détail de ma situation.

    "Inspirez, arrêtez, expirez", etc, etc. A la fin de l'examen, le docteur me déclara que je pouvais me marier mais que pour ma sécurité je devrais vivre en ville. Il me fit encore une série de recommandations impossibles à suivre. Il me quitta avec la demande expresse de lui envoyer mon fiancé mais, lorsque celui-ci arriva, le docteur Zakharin était déjà parti !

    Et nous, après en avoir discuté et rediscuté, nous décidâmes de nous marier en janvier.

    J'écrivis à mon oncle, il était rentré à Yasnaïa, pour le remercier de ses conseils. Je regrettai beaucoup qu'il n'avait pas pu rencontrer mon fiancé. Il m'avait dit : "Si tu vois le mariage comme une chose facile, libre et amusante, tu es mûre pour beaucoup de souffrance et de frustration. Vois la chose comme une lourde tâche et tout ira bien. La vie en général signifie d'ailleurs un dur labeur." Je me suis souvent souvenue de ces paroles !

    Yasnaïa Poliana dans les années 1900.

    Je suis assise au salon [illustration ci-dessous], entre le docteur Dushan Petrovitch Makovitsky. Il me demande de rédiger quelques mots pour le livre d'or des visiteurs du domaine. J'écris : "Ernst ist das Leben" (6) (c'est de Schiller). Arrive Léon Nicolaïevitch, revenant d'une festivité mondaine : "En me promenant, je me disais que la vie est quelque chose de sérieux et combien elle serait différente si les gens s'en rendaient compte", lance-t-il. Ce à quoi je réponds : "A la demande de Dushan, je viens juste d'écrire dans le livre d'or : "Ernst ist das Leben" - Qui a dit ça ? - Schiller - Eh bien, j'ai quant à moi toujours pensé que Schiller était un être intelligent et Goethe un imbécile", se moquant du fait que le monde civilisé considérait d'une manière exagérée que Goethe était un génie !

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    Je me suis mariée le 18 janvier 1871. J'étais triste de voir que cela avait contrarié maman, comme si elle s'était sentie mise devant un fait accompli. Elle ne vint pas à l'église mais elle m'avait gentiment dit au-revoir, non sans quelques sanglots. J'ai même eu l'impression qu'elle voulait me donner sa bénédiction. Non seulement, elle s'inquiétait de ma santé mais elle était également malheureuse de se séparer de moi. Je lui en demandai pardon.

    Beaucoup de gens vinrent au mariage : en plus des frères et soeurs, il y avait Macha Diakov et Sophie Robertovna Diakov, (7) Vassily Perfiliev (8) ainsi que son fils Fedor. A mon grand regret, je ne vis pas Dimitri Diakov ; il était en ville et ne put arriver à temps.

    Nous nous étions arrangés pour organiser le mariage suffisamment tôt afin de ne pas retarder le départ de ma mère qui désirait se rendre à l'étranger. Après la cérémonie de la couronne, nous la rejoignîmes en compagnie de Vassily Stepanovitch Perfiliev en son fils Fedor, mon garçon d'honneur. Prête au départ, elle nous attendait avec une bouteille de champagne. Après avoir bavardé quelque temps avec elle, nous allâmes à l'hôtel Kokorevskoïe où mon mari avait réservé une chambre et où nous pûmes nous restaurer et nous reposer.

    Ma soeur regrettait aussi que mon mariage allait nous séparer. Bien que nous n'ayons pas osé demander à maman de nous la laisser avec nous, c'est elle-même qui nous le proposa et c'est ainsi que ma soeur demeura avec nous.

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    [1874, autour d'une tasse de thé - de gauche à droite : Sophia Robertovna (assise), née Voitkevich, seconde épouse de Dmitri A. Diakov (assis à droite) - Varvara Valerianovna Nagorny (debout), née Tolstoï - Maria Dmitriëvna Diakov (assise) - Lisa Valerianovna Tolstoï et son mari Léonid Dmitriëvitch Obolensky (debout) - Dmitri Alexeïevitch Diakov (assis)]

     Mon mari changea de fonction et nous allâmes résider à Moscou où nous louâmes une petite maison sur l'avenue Nikitskaya [illustration ci-dessous] et ma soeur emménagea avec nous.

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    L'hiver se déroula tranquillement, au calme et dans le bonheur. Nous formions une petite famille unie. Extrêmement douée, ma soeur s'adonnait à la peinture et suivait les cours de l’école Stroganov [illustration ci-dessous] sur le boulevard Tverskoy.

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    Je l'ai déjà écrit, mon frère ne put entrer à l'université. Cet échec fut pour lui très pénible car il avait travaillé dur. Comme il ne savait plus quoi entreprendre, Lev lui conseilla d'entrer au régiment Preobajenski où les frères Alexander et Peter Bers servaient déjà. C'est ce qu'il fit mais sans plus de succès. Son tempérament n'était absolument pas adapté à ce genre d'activités ; c'était un garçon calme, sérieux, aimant la lecture et les langues, lisant beaucoup et ne s'intéressant ni aux cartes ni à la boisson. Très timide, il ne s'extériorisait pas et ne se sentait bien qu'en compagnie de personnes proches avec lesquelles il se montrait chaleureux et plein d'esprit,Capture d’écran 2017-05-01 à 16.40.28.png sachant rire jusqu'aux larmes. En plus, il était myope, mal à l'aise dans un uniforme qui ne lui allait pas du tout !

    Comme j'aimais beaucoup mon frère, cela me fit un grand plaisir qu'il se mette à travailler avec mon mari. Il quitta très vite le service militaire et s'installa à Pokrovskoïe où il s'adonna aux travaux agricoles.

    Capture d’écran 2017-05-01 à 16.40.40.pngNous recevions fréquemment la visite de Nicolas Mikhaïlovitch Nagorny [photo de droite - 1850]. Lui aussi était en fonction à Moscou. Son père vivait à la campagne, sa mère ainsi que ses soeurs et frère résidaient toujours à l'étranger, la plupart du temps à Nice. Son plus jeune frère Hippolyte Mikhaïlovitch, excellent musicien, jouait magnifiquement bien du violon. Son éducation musicale s'était faite à Paris. Il avait l'habitude de jouer à Yasnaïa Poliana et Tolstoï l'appréciait énormément.

    Je ne sais si Lev l'a pris comme modèle dans la "Sonate à Kreutzer" mais il présentait en tout cas un aspect très similaire. Un beau visage, une élégance européenne, des cheveux noirs bien peignés, une nature paisible, tel était Hippolyte Nagorny.

    Ma soeur Varia était agréable et ravissante. Elle avait un teint frais, des cheveux bouclés sombres et ses yeux reflétaient la joie de vivre. Nagorny tomba rapidement amoureux d'elle et cet amour fut réciproque. Comme ma mère et moi nous nous écrivions souvent, elle était au courant de ce rapprochement. Dès qu'elle apprit la nature des relations entre ma soeur et Nicolas Nagorny, elle s'empressa de se rendre à Nice afin d'y rencontrer la famille et revint en Russie au printemps.

    De son côté, en illustration de son aversion pour le mariage, Léon écrivait à sa tante Alexandra Andreïevna Tolstoï (9) [photo de gauche] : "Varia, ma favorite, va épouser Nicolas Nagorny. J'éprouve le sentiment d'un père inquiet. Quelle comédie ! Même si ce jeune homme n'a rien fait de mal, je lui aurais bien tiré dessus si je l'avais croisé à la chasse. Cette croyance enfantine d'un soit-disant bonheur, c'est insupportable. Mais on ne peut malheureusement pas faire autrement."

    Le mariage de ma soeur eut lieu durant l'été 1872 à Pokrovskoïe. J'étais heureuse et en même temps inquiète de jouer pour la première fois le rôle d'hôtesse de maison. La cérémonie fut simple et rustique et se déroula dans la bonne humeur. Maman était satisfaite, ma soeur également !

    Quant à notre ménage, mon mari et moi, nous étions jeunes et heureux. L'été, nous résidions à la campagne et à la fin de la saison, retournions à Moscou où il était en fonction.

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    [aujourd'hui, les vestiges disparus de Pokrovskoïe sont remis à l'honneur pour les touristes]

    En novembre 1872, je mis au monde un garçon (10). Comme j'espérais depuis longtemps avoir un enfant, j'avais évidemment attendu cette naissance dans la joie. Et durant tout cette période, maman et ma belle-soeur (11) avaient été à mes côtés. Malheureusement, l'entente entre elles ne fut pas idéale car toutes deux avaient un caractère autoritaire et dominant, n'acceptant pas les compromissions. Elles se disputaient souvent ; j'arrivais à les calmer seulement lorsque j'étais levée mais elles recommençaient de plus belle lorsque j'étais alitée.

    Je demandai à Lev Nicolaïevitch d'être le parrain de mon fils, ce qu'il accepta immédiatement. Il quitta Yasnaïa Poliana pour venir nous rejoindre. Mais ma joie fut de courte durée car au troisième jour après mon accouchement, je tombai sérieusement malade. Je dus prendre une nurse. La fièvre étant tellement forte que je me sentais dans un état d'inconscience telle que je me souviens comme dans un rêve de ces journées et du baptême.

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    [Nicolas Obolensky et son parrain Léon Tolstoï en 1901 et 1906]

    Léon Tolstoï envoya une lettre à Sophie Andreïevna à Yasnaïa pour l'informer de ma maladie : "Pauvre Lisa ... elle est si malade." Siskin, le fameux obstétricien, avait diagnostiqué une inflammation. On plaça des ventouses, on administra du calomel, (12) on fit des compresses. Maman et Léonid faisaient l'impossible. Bien que mon mari réalisait qu'il ne pouvait m'être d'aucune aide, sa tendresse et ses attentions me touchèrent énormément.

    S'adressant à Alexandra A. Tolstoï, Léon écrivait : "Je suis rentré hier de Moscou où j'étais allé baptiser le petit-fils de ma soeur, l'enfant de Lisa. Ma soeur est épuisée par la maladie de sa fille, son dévouement envers elle est sans borne et elle a fait preuve, comme toujours, d'énormément de bonté."

    Sans plus se préoccuper d'elle-même, maman porta toute son attention sur mon sort et chercha à me conforter en m'assurant que je n'avais pas à nourrir mon fils, que la nourrice ferait parfaitement l'affaire et que l'enfant était en excellente santé. Cela n'empêche que je fus malade pendant un bon bout de temps ...

    Lorsque je pus quitter mon lit, j'eus l'impression de démarrer une nouvelle vie avec ses joies et ses peines. Pour autant que cela fut encore possible, ma soeur et moi nous nous étions très fort rapprochées car nous avions maintenant en commun nos états de femme mariée et de mère de la famille !

    * * *

    Au cours des huit premières années de mon mariage, la vie de ma mère passa au second plan car j'étais très prise par mes activités familiales. Nous passions l'hiver à Moscou et l'été, nous étions à la campagne avec les enfants. Maman faisait de fréquents séjours à l'étranger et je ne vis que rarement l'oncle Léon. Il ne vint presque pas résider à Moscou et moi-même, je ne me rendis pratiquement pas à Yasnaïa Poliana. Cependant, Léon vint malgré tout passer quelques jours à Moscou et il ne manqua pas de nous rendre visite un court moment. Il était habituellement très aimable envers mon mari.

    Apprécié de tout le monde, gentil, attentionné, plein de sensibilité, Léonid était toujours prêt à rendre service aux autres. Il était un fervent orthodoxe avec des opinions personnelles bien arrêtées. Sachant cela, mon oncleCapture d’écran 2017-05-01 à 16.46.10.png respectait cette rigueur et n'entreprit jamais de discussions avec lui sur des sujets de religion.

    A l'occasion de l'une de ses promenades du soir, Léon passa un jour chez nous. J'étais assise avec les enfants autour d'une table. "Vous semblez être très agréablement assis, mais la lampe ne convient pas !" Le jour suivant, il m'envoya une jolie lampe. Ce n'était pas vraiment son genre de faire des cadeaux mais j'ai beaucoup aimé cette lampe et je l'ai gardée longtemps. Une autre fois, nous l'invitâmes à déjeuner. Il se montra un invité tellement agréable et exceptionnel que nous ne voulûmes pas le laisser partir et lui demandâmes de rester souper. Il était plein d'entrain et d'humeur joyeuse.

    Nous avions une grande famille, mon mari et moi, mais comme nos moyens étaient limités, nous vivions modestement. Servir un potage était donc dans nos habitudes. Mon oncle nous rassura : "A voir ce que vous mangez, je viendrais bien déjeuner chez vous tous les jours." On prit ensuite des galettes fourrées et des pommes cuites au four. Mangeant avec appétit, il ajouta : "Non, c'est deux fois par jour que je viendrai manger chez vous !" C'était un vrai bonheur de le voir si à l'aise.

    Au printemps 1877, Léon arriva à Moscou avec sa fille Tatiana [à droite : photo de 1883]. Elle avait alors 14 ans. Je ne sais plus pour quelle raison il l'avait amenée avec lui mais à juger par une lettre à Sophie Andreïevna, il devait s'agir d'un problème de dents.

    Il était à ce moment-là encore strictement orthodoxe, suivant à la lettre les préceptes et les règles de l'Eglise orthodoxe. Quand il remarqua que je buvais du thé avant d'aller à l'office (ce qui n'est pas autorisé par l'Eglise), il hocha la tête en disant : "Oh là là, ce n'est pas bien ça !" Pourtant, il commençait déjà à se poser des questions et cherchait à entrer en contact avec les autorités religieuses. Il écrivait à Sophie Andreïevna : "Lisa me dit qu'elle voudrait aller à la Trinité-Saint-Serge, (13) ça serait formidable. Je n'ai que ceci à faire sur la journée : visiter le musée, voir les archives et rencontrer l'évêque ..." De qui venait l'initiative, apparemment c'était la sienne, mais nous nous rendîmes sans tarder à Saint-Serge [illustration ci-dessous] avec Tania Lvovna ainsi que ma grande amie Elisabeth Sergueïevna Soukhotine. (14)

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    A notre arrivée, nous prîmes la direction de la cathédrale [ci-dessous : illustration de l'iconostase] où l'évêque célébrait un office. Comme la cathédrale était pleine de monde, on se sentait à l'étroit et on étouffait. La majorité des gens était constituée de paysans-pèlerins, portant des sacs sur leurs épaules, le genre de foule qu'appréciait beaucoup Léon.

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    Comme j'attendais (15) famille, Léon craignait que je me mette à accoucher à l'improviste. Il donna des instructions à Tatiana pour m'entourer, ce qu'elle fit consciencieusement en se poussant en avant avec un air de femme du genre que l'on a pas envie de nommer ! A la fin de l'office, Léon nous dit qu'il désirait parler à l'évêque en avertissant sa fille qu'elle devait lui baiser la main. L'évêque nous accorda sa bénédiction. Tatiana lui baisa la main mais, prise de confusion, elle fit d'abord le signe de croix, ce qui fit sourire l'évêque.

    Nous rentrâmes ensuite à l'hôtel pour y boire un thé puis nous sortîmes visiter tout ce qui valait la peine d'être vu à la Trinité-Saint-Serge.

    J'ignore quel genre de conversations Léon eut avec l'évêque parce qu'il ne nous en dit pas un mot. Ses doutes n'en diminuèrent pas pour autant car il avait déjà commencé à prendre ses distances avec l'Eglise dès la fin des années '70. En 1879, les liens étaient totalement rompus. En 1876, il écrivait à Alexandra Tolstoï : "Je tente de me bâtir des croyances mais elles ne sont pas très solides, elles demeurent vagues et incertaines. Si c'est l'esprit qui se pose des questions, les réponses sont nettes mais si c'est le coeur qui doute, il n'existe aucun support ni aucune consolation." Je peux me tromper mais d'après ce que j'ai pu observer, mon opinion est qu'après des années de recherche, il ne trouva point de support et de consolation.

    Se serait-il assagi à la fin de sa vie ? Pas vraiment puisqu'il s'est toujours posé l'éternelle et même question : "Où est la vérité ?" Sa conception sur la manière de vivre était très claire. Si pour lui la motivation de toute action devait être l'amour, s'aimer les uns les autres, mais dans ce contexte la notion de Dieu restait vague et imprécise.

    Capture d’écran 2017-05-01 à 16.59.25.pngEn 1906, soit 30 ans après sa lettre à Alexandra A. Tolstoï, il écrit dans son journal : "Je voudrais expliquer le sens de la vie le plus clairement possible ... mais le concept de Dieu me semble obscur." S'il ne reconnaissait pas la personne de Dieu, il ne désirait malgré tout pas s'en détourner. Il utilisait par exemple cette phrase "baptisé de la main de" ; il aimait beaucoup l'expression "O Dieu du Ciel". Mais qui priait-il ? Comment nommait-il Dieu ?

    Lorsque je lui annonçai que ma soeur venait de perdre son mari, il me déclara : "Je ne comprends pas comment on peut aimer Dieu, on ne peut que le craindre. Il procure la vie et puis il l'ôte. Il prête tout mais ne donne rien. (16) Il donne la jeunesse puis il la reprend ; il nous donne des cheveux et des dents, ensuite il nous les enlève. Ajoutant : Dis-lui de ma part que Dieu nous a donné une âme immortelle qu'il ne peut nous reprendre. Mais Dieu, qui donc est-il ?"

    Au cours des premières années de sa séparation avec l'Eglise, Léon Nicolaïevitch se montrait souvent intolérant et dur, parfois même de manière totalement inutile. Il lui arrivait d'offenser la foi de personnes croyantes. Alexandra Tolstoï raconte dans ses mémoires : "Il abondait en toutes sortes de points de vue incroyables sur la religion et l'Eglise, se moquant de tout ce que nous considérions nous comme bon et saint."

    Un jour, il croise une voiture qui transportait l'icône de la Vierge ibérique (17) [illustration de gauche]. Rentrant chez lui, c'était à Khamovniki, il se mit à traiter la Mère de Dieu de Эта простоволосая (18) en prenant un airCapture d’écran 2017-05-01 à 16.53.28.png grossier et cynique, cela en présence de la comtesse Bobrinsky qui en fut tellement offensée qu'elle ne lui pardonnera jamais.

    A la fin de sa vie, son comportement changera considérablement car il devint bien plus doux et tolérant. Il notera dans son journal : "Je suis vraiment très heureux d'être devenu plus tolérant car j'ai compris que toute manifestation d'un sentiment religieux, s'il est sincère, vient du coeur."

    "Je voudrais citer un exemple. Deux jeunes filles, proches de ma famille, entrèrent au monastère, l'une très jeune, elle avait 17 ans, l'autre 30 ans. La plus jeune avait ressenti cet appel depuis ses plus tendres années.

    Ne recherchant pas l'élégance dans la manière de s'habiller, elle avait demandé qu'on ne lui offre aucun bijou et s'était imposée sous un prétexte quelconque de ne pas manger de viande. Alors que l'aînée avait toujours été plus neutre, après le décès de leurs père et mère, elles entrèrent toutes deux au monastère."

    Léon s'était souvent interrogé sur les motivations des deux soeurs. Comme il me demandait mon avis, je lui fis remarquer que je ne voyais pas pourquoi l'aînée était entrée au monastère. "Eh bien, me répondit-il, elle et Dieu sont seuls à comprendre ça !"

    L'opinion qu'il avait sur les gens était principalement basée sur leur vie spirituelle. Je lui déclarai un jour dans une conversation : "A corps sain, esprit sain - Je n'aime pas ce proverbe, me répliqua-t-il, ce n'est pas exact, un corps sain signifie rarement un esprit sain. Si le corps est en bonne santé, l'esprit ne l'est pas nécessairement, prends l'exemple de Maria Alexandrovna Schmidt (19) [illustration de droite]. Que fait le corps si ce n'est que respirer ? L'esprit, c'est toute autre chose, il vient de Dieu." Maria Schmidt vivait dans son sillage depuis des années, cherchant à appliquer ses préceptes d'amour envers les gens et buvant la moindre de ses paroles. Et il se fait que nous l'aimions beaucoup !

    Lorsque je me trouvais à Yasnaïa Poliana, je me souviens qu'elle se plaignit un jour de la difficulté de vivre selon ses convictions et des obstacles rencontrés à chaque étape de la vie. Elle terminait tristement par ces mots : "La seule chose qui compte, c'est de traiter tout un chacun avec amour." Posant une main sur son épaule, Lev Nicolaïevitch lui dit d'une voix tremblante : "Oui, ma chère, c'est la chose principale, ceci est toujours en notre pouvoir et nous devons toujours nous en souvenir." C'est en ne déviant pas de cette voie, tout en encourageant les gens à faire de même, que Tolstoï devint tolérant et indulgent.

    * * *

    Comme après notre mariage maman s'était retrouvée assez seule, elle voyagea régulièrement à l'étranger. Ses errances durant toutes ces années donnaient l'impression d'une vie agitée, sans but et sans satisfaction aucune. A peine partie de Russie, elle rentrait au pays. Lors de l'un de ses séjours, elle visita la ville de Hyères et se rendit devant la tombe de l'oncle Nicolas Nicolaïevitch.

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    [concession à perpétuité au cimetière de Hyères pour Nicolas Tolstoï]

    Elle me raconta la forte impression que lui fit la tombe (20) qui ne montrait aucun signe d'abandon car à l'étranger on prend grand soin des cimetières. Se sentant submergée par un flot de souvenirs sur les années passées, elle souhaita rester quelque temps à Hyères, seule et dans le calme. Elle ne fit rien d'autre cette année-là.

    En 1874, (21) mourut Hector de Kleen [illustration ci-dessous]. Sa veuve (22) adressa à ma mère une lettre pleine d'attentions et de sentiments. Elle écrivait que son mari avait souvent parlé de ma mère et qu'il se souvenait d'elle avec énormément de gratitude. Elle pensait qu'il était de son devoir de lui annoncer le décès. Il était mort d'une maladie du coeur, contractée pendant sa jeunesse durant son service en mer.

    Quelques mois avant son décès, après 10 ans de séparation, maman l'avait retrouvé par hasard à Aix-les-Bains [ci-dessous : annonce dans un journal local]. Il était déjà très malade. Que se sont-ils dit à l'occasion de cette rencontre ? Personne ne le sait. Il prétendit qu'il lui avait envoyé quelques lettres mais elle ne les reçut jamais.

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    En 1879, je vécus la première grande peine de ma vie, le décès dû au typhus de mon frère Nicolas, à l'âge de 28 ans. Il avait épousé en octobre 1878 Nadejda Fedorovna Gromov, une fille originaire de Tula.

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    [Nadejda Fedorovna Gromov (photo de 1870) & Nicolas Valerianovitch Tolstoï (photo de 1876)]

    Juste avant son mariage, il avait vendu sa propriété située dans la province Ryazan et acheté une terre dans le comté de Tchern (Tula), plus près de chez nous où il avait l'intention de construire. J'étais à Pokrovskoïe lorsqu'il tomba malade. Il mourut à Tchern où il avait été transféré deux semaines avant sa mort afin de pouvoir être pris en charge par un médecin. Heureusement, maman n'était pas à l'étranger cette année-là. Je pus quant à moi rester au chevet de mon frère durant toute sa maladie, jusqu'à son dernier souffle. C'était une disparition rapide et totalement inattendue car mon frère avait toujours été en excellente santé et il jouissait d'une constitution robuste. Cela avait été sa première et unique maladie.

    J'avais souvent eu à l'esprit que mon frère n'était pas heureux. Quelque chose dans son caractère l'empêchait d'exprimer ouvertement ses sentiments. Timide et doux de nature, il se renfermait en lui-même dès que l'on s'exprimait grossièrement. Son mariage était un mariage d'amour ; sa belle-famille l'appréciait beaucoup et le traitait avec bienveillance.

    Marié en octobre, il tomba malade au mois d'avril de l'année suivante et mourut en juin. Peu de temps avant son décès, il m'avoua qu'il se sentait dépérir. Son corps s'affaiblissait lentement. Il perdait la mémoire et me demandait combien d'enfants j'avais. Ne reconnaissant plus sa femme, il ne savait pas qui elle était. Et lorsque je lui répondais : "C'est ta femme, as-tu oublié que tu es marié ?", il restait un long moment immobile en regardant avec étonnement sa bague de fiançailles ...

    Le médecin m'assura que ce genre de choses arrivait mais je me rendais bien compte qu'on approchait de la fin. Je voyais chez mon frère la vie s'en aller, doucement mais sûrement. Si la fin se déroula paisiblement, son repos fut quelque peu perturbé. Maman se trouvait à genoux à côté du lit et ne pouvait s'empêcher de sangloter bruyamment. Il ouvrit les yeux. L'expression de tristesse sur son visage montrait clairement qu'il était conscient de son état. A ses côtés, sa jeune femme était au désespoir ...

    La même année, comme ma soeur (23) Hélène [photo ci-dessous] avait terminé son éducation à l'étranger, il fallait penser à son avenir. Maman prit les choses en main. Tant oncle Serge que mon mari, à qui maman avait pardonné depuis longtemps de m'avoir épousée, insistèrent sur la nécessité de la faire venir en Russie et de l'introduire au sein de la famille. Après avoir un peu hésité, maman y consentit. Elle se rendit en Suisse au printemps 1880 et revint à l'automne avec Hélène. C'était une charmante et joviale jeune fille de 17 ans. Sa démarche ressemblait fort à celle de sa mère et elle avait quelque chose d'insaisissable dans l'expression de la bouche, bien qu'elle ne lui ressemblait pas de visage.

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    Elle ne connaissait bien sûr pas un mot de russe mais elle parlait le français, l'allemand et l'anglais, jouait parfaitement au piano et avait de nettes dispositions pour le dessin. Visiblement, elle avait bénéficié d'une excellente éducation. Nous l'accueillîmes comme si elle était née chez nous et nous la prîmes en grande affection. Tout comme sa mère, elle faisait preuve de la même franchise et spontanéité dans ses relations avec les gens. Irritable et colérique, son caractère ressemblait plus à celui de maman qu'aux nôtres !

    Il est étrange de voir comment maman, toujours aussi directe et indépendante, qui n'entretenait pas de relations avec la soit-disante bonne société et dont l'opinion n'avait pour elle aucune importance, n'avait pas le courage de présenter Lena en public comme sa fille mais plutôt comme étant sa pupille. C'était fort probablement pour lui éviter des questions délicates.

    A Khamovniki, la maison de Moscou [illustration ci-dessous] où Hélène avait l'occasion de rencontrer de nombreux étrangers, mon oncle Léon la présentait toujours en disant "ma nièce, la fille de ma soeur." Quand maman lui demandait pourquoi il agissait ainsi, il lui répondait : "C'est comme tu veux, Macha, mais je ne peux parler sans dire la vérité, je tiens donc l'appeler ma nièce." On s'y habitua rapidement et il n'y eut aucune maladresse ni faux pas.

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    Comme Tatiana Lvovna et Hélène avaient le même âge, elles devinrent toutes deux de grandes amies. Hélène alla étudier à l'école de peinture et de sculpture de la rue Myasnitskaya [illustration ci-dessous] à Moscou où elle apprit la peinture à l'huile.

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    A partir de 1881, toute la famille de Léon Tolstoï emménagea pour l'hiver à Moscou et il en fut ainsi (24) chaque année. Elle passa le premier hiver dans un appartement de la maison des Volkonsky (25) [illustration ci-dessous] (доме Волконского в Денежном переулке) et dès 1882, elle se fixa dans sa maison de la rue Khamovniki.

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    Au début, Lev s’occupa lui-même des meubles et de l'aménagement de la maison. Si ce fut probablement pour aider Sophie Andreïevna, il sembla s'en désintéresser par la suite. Il aimait se rendre dans des magasins de meubles où il choisissait avec goût des meubles anciens. Lorsque j'étais à Moscou et que je rendais visite à Khamovniki, je le voyais réfléchir sur le placement des meubles et leur répartition dans les différentes chambres. Parfois, il me demandait mon avis et je l'aidais volontiers.

    Tout fut finalement au point et la famille emménagea dans sa nouvelle demeure courant octobre. Ce fut un important tournant dans la vie familiale de chacun car le mode de vie en fut profondément modifié, tant pendant l'hiver qu'en été. A mon avis, leur vie perdit quelque peu de sa simplicité et surtout, ce qui me semblait le plus important, de son originalité qui faisait son charme. Mais tout cela c'est du passé, comme tout le reste d'ailleurs. La vie a changé tant dans ses apparences extérieures que dans son contenu intérieur ... Khamovniki [illustration ci-dessous] se remplit bientôt d'une foule de gens . On considérait que c'était un grand honneur et un bonheur de pouvoir s'y rendre.

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    Malheureusement, Léon Nicolaïevitch devenait de moins en moins disponible pour ses proches. La journée, soit il faisait sa promenade, soit il était occupé ; le soir, il occupait la plupart du temps son petit bureau, entouré de gens désireux de l'écouter. Lorsqu'il descendait au salon dans lequel était dressée une table à thé autour de laquelle les invités de Sophie Andreïevna étaient assis, il se comportait en hôte agréable et charmant. Ici aussi, les gens buvaient avec avidité chacune de ses paroles. Les conversations s'arrêtaient et chacun avait l'attention fixée sur lui. Il savait comment parler à chacun d'entre eux, sérieusement ou gaiement ; il se montrait toujours affectueux et enjoué envers les plus jeunes. Ce qu'il disait était naturel, facile à entendre et intéressant.

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    [6.4.1898 de g. à d. : Sophie et Léon Tolstoï - Paolo Trubetskoï - Nicolas S. Lopoutkine - Marie Maklakov - Sophie E. Dmitriev-Mamonov - Alexandra Tolstoï (debout) - Michel Soukhotine - Pierre I. Raïevski - Véra et Hélène Sollogub, filles de la baronne Nathalie de Bode - Pierre A. Sergueïenko - Vladimir V. Golitsyne - Léon Soukhotine]

    Lev Nicolaïevitch était un parfait symbole de l'authentique aristocrate de l'ancien temps : sa manière de se comporter avec les gens, sa douceur, ses affinités ... excluant toute vulgarité et faute de goûts. Mais pourtant il n'appréciait pas de vivre en ville, surtout les premiers temps. Les bruits de la rue, la promiscuité et la foule, tout cela le fatiguait. La vie urbaine l'ennuyait : "Qu'a-t-on à se presser ainsi, s'indignait-il, on passe à côté de l'essentiel et la vie se déroule sans qu'on voit la fin s'approcher."

    La vision d'un agent de police porteur d'une arme le perturbait, il ne pouvait rester indifférent à ce genre de choses. Un jour que nous étions sortis, nous aperçûmes un agent de police, un grand et brave homme, à un croisement de rues. Passant à son côté, Léon grommela d'un air mécontent : "Vraiment, c'est affreux ! - Quoi, mon oncle, qu'est-ce qui est si affreux ? - Voyons, pourquoi doit-il porter une arme ?"

    Il n'appréciait pas du tout qu'un passant qui l'avait reconnu dans la rue se mette à le dévisager avec curiosité et à lui faire des courbettes. La plupart du temps, cela le mettait de mauvaise humeur. Par contre, il aimait se promener la journée le long de la Moskova où il restait discuter avec des gens occupés à scier du bois. Avant d'aller se coucher, il appréciait aussi les promenades jusque tard le soir. Parfois, il venait jusque chez nous dire bonjour, rue Neopalimovsky, car nous étions presque voisins.

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    [Léon Tolstoï se promenant en solitaire à Yasnaïa Poliana et à Moscou]

    En écrivant ces lignes, je me souviens d'une promenade en hiver à Yasnaïa Poliana. Il avait nous avait proposé d'aller nous promener par une superbe nuit de plein lune. Nous acceptâmes avec joie. Sophie Andreïevna n'en avait pas envie mais nous la persuadâmes et Léon la prit par le bras. Le clair de lune était trompeur. L'oncle Léon nous mena tellement loin dans les bois que nous n'étions plus sur le bon chemin. Nous finîmes par tourner en rond. Mais la nuit était si belle que nous en profitâmes délicieusement. Léon se montrait joyeux et d'excellente humeur.

    A Yasnaïa, il adorait également les promenades en solitaire. Un jour, il m'appelle pour que je l'accompagne. Comme nous étions en hiver, je m'habillai puis, en voulant le rejoindre, je vis qu'il était parti sans m'attendre. Au retour, il me dit : "Je t'ai menti, es-tu fâchée ? - Pas fâchée, seulement un peu triste - Ne m'en veux pas, avec toi la promenade aurait été agréable mais avec Dieu, c'était encore mieux !" A Moscou, ces promenades avec Dieu lui manquaient beaucoup.

    * * *

    Depuis qu'elle avait ramené sa fille Hélène de Suisse, maman ne voyagea plus à l'étranger. Elle se fixa pour de bon en Russie, l'hiver à Moscou, l'été à Pirogovo, menant une vie solitaire, entourée seulement de quelques amis. Depuis toujours, son passe-temps favori était la musique. Un violoniste du théâtre Bolshoï lui donnait des cours et elle jouait souvent seule jusque tard dans la nuit, sans auditeurs. Encouragée par sa mère qui la sentait très capable, Hélène prenait également des cours de musique.

    Hélène adorait sa mère mais comme elle ne comprenait pas toujours sa nature profonde, les disputes étaient fréquentes. Un exemple : maman lui avait donné deux ou trois ébauches de composition musicale, écrites par son père. Un jour, elle entendit Hélène les jouer. Elle arriva furieuse, lui prit les feuilles et les déchira avec ces mots : "Ne joue pas ça, ne joue plus jamais ça !" Hélène en fut très blessée. Elle ne s'était pas rendu compte que pour maman, les souvenirs du passé étaient extrêmement pénibles.

    La musique et la lecture l'aidaient à passer le temps mais ne pouvaient remplir sa vie. Parmi toutes ses occupations, maman n'arrivait pas à se satisfaire d'une vie ordinaire de tous les jours. Son âme agitée et rebelle était à la recherche de quelque chose de différent, de plus fort. Tout comme Léon, elle se sentait à la croisée des chemins mais leurs voies n'étaient pas les mêmes. Lev n'avait rien à lui offrir. Son intolérance vis-à-vis de l'Eglise, des Orthodoxes et tout particulièrement son déni de la divinité du Christ ne la choquaient pas nécessairement mais plutôt la perturbaient énormément. Tous deux évitaient de parler de questions religieuses. Elle n'aimait pas argumenter et surtout ne savait pas comment le faire. Lorsque Léon disait quelque chose qui déplaisait à ma mère, celle-ci restait silencieuse mais par son expression et son silence, on comprenait qu'elle n'était pas d'accord.

    Beaucoup de gens appréciait le médecin-homéopathe Dmitry Semenovitch Trifonovsky. C'était un excellent médecin, assez bien connu, doublé d'un personnage très particulier, comme une abstraction spirituelle coupée de ce monde. Ses nombreuses consultations ne lui rapportaient pas grand-chose car il recevait beaucoup de gens pauvres qu'il ne faisait pas payer.

    Maman le rencontra d'abord en tant que médecin puis il devinrent amis. Ils restaient des heures ensemble à philosopher et parlaient de toutes sortes de thèmes religieux abstraits. Je voyais souvent Trifonovsky chez maman, elle aimait beaucoup l'écouter sur les sujets concernant l'au-delà et la résurrection des morts. Leurs discussions se déroulaient dans la bonne humeur. Après chaque visite, maman retrouvait une forme de sérénité. C'était exactement ce genre de communication qu'elle recherchait car elle commençait de plus en plus à s'interroger sur sa manière de vivre.

    Capture d’écran 2017-05-01 à 17.18.40.pngSa cohabitation avec Lenochka [illustration de gauche] ne se passait pas toujours sans nuage. Après avoir vécu cinq ans avec sa mère, Hélène souhaita pouvoir mener une vie plus indépendante. Maman s'y opposa tout d'abord fermement puis céda et elles se séparèrent finalement sans dispute. Hélène expliquait que c'était à cause du caractère difficile de maman, auquel elle n'avait pas été habituée puisqu'elle avait grandi loin d'elle et qu'elle-même n'avait pas non plus une nature très facile.

    Elle avait l'impression de perdre ses meilleures années à ne rien faire et à oublier les langues qui lui auraient été utiles à assurer son avenir, chose que sa mère ne pouvait pas lui donner. OncleCapture d’écran 2017-05-01 à 17.18.48.png Léon approuva cette décision, estimant que l'inaction dans sa vie lui était nuisible. Hélène apprit par des amis que Madame Jurgenson (du fameux magasin de musique) [illustration ci-contre] recherchait quel-qu'un qui puisse accompagner sa fille partout car celle-ci était en mauvaise santé, et qui puisse se débrouiller dans les langues et la musique. Hélène resta deux ans avec eux et maintint pour toujours des relations d'amitié.

    En 1880, mon mari ressentit les premiers symptômes d'une angine de poitrine. Les médecins l'envoyèrent à l'étranger, ce qui ne lui plaisait pas du tout car il ne croyait pas en ce genre de traitement qui finalement ne lui fit aucun bien. Les crises devinrent de plus en plus fréquentes et plus fortes. Il mourut subitement dans son lit, la nuit du 5 février 1888, après avoir eu une nouvelle crise. Son coeur était probablement déjà très affaibli.

    Ce soir-là, nous étions en famille, maman, ma soeur et des amis ainsi qu'Hélène qui vivait avec nous depuis l'été et à qui j'avais demandé de rester car je n'avais personne sous la main pour m'occuper des enfants. Durant le dîner, le comportement de mon mari [photo ci-contre] était tout ce qu'il y a de plus normal et il se montrait enjoué. Les invités s'en allèrent, il ne restait que ma mère. Il s'inclina d'un air amusé devant elle avec ces mots (26) : "Bonne nuit, madame la comtesse !" et monta dans la chambre à coucher.

    Après avoir dit bonsoir à maman, je montai voir ce qu'il faisait. Il était penché près du poêle. Comme je m'inquiétai de ce qui lui arrivait, il me répondit : "J'étouffe un peu." Sur ces entrefaites, faisant sa promenade, Léon était arrivé chez nous et sans prendre la peine de se dévêtir, avait demandé de nos nouvelles. Je lui répondis que tout allait bien mais que mon mari étouffait un peu. On discuta encore ensemble puis, avant de quitter, il m'envoya voir comment se sentait mon mari. Je revins avec la nouvelle : "Il s'est mis au lit."

    Capture d’écran 2017-05-01 à 17.24.04.pngDeux heures plus tard, j'envoyais dire à maman que tout était terminé. Alors qu'on pouvait s'attendre à ce que la maladie de mon mari débouche sur une fin soudaine, une fois que cela arrive, cela reste malgré tout brutal et inattendu ...

    Je ne tiens pas à m'étendre sur cette triste période de ma vie. Restée seule avec 7 enfants (27) de quinze ans à un an et demi, j'étais dans une situation financière très difficile. LaCapture d’écran 2017-05-01 à 17.24.15.png vie avait radicalement changée. Malheureusement, j'avais très peu le sens pratique des choses et mon mari m'avait préservée de tous les soucis matériels en me déclarant un jour : "Toi, tu as à t'occuper des enfants, tu peux donc compter sur moi pour le reste."

    J'avais deux loyaux amis qui m'aidèrent à me débrouiller dans les affaires, Dmitri A. Diakov et Mitrofan Pavlovich Schepkin [illustration de sa pierre tombale], ce dernier étant une figure fort connue à Moscou, doué d'une grande intelligence et d'un coeur généreux. En me remémorant mon passé, je dois avouer que j'ai rencontré beaucoup d'affection et de coopération de la part de véritables amis dont je me souviens avec gratitude. "A friend in need is a friend indeed." (28)

    Léon vint me voir tous les jours pour m'aider dans mes affaires. Je me rendais compte qu'il m'aimait beaucoup, moi et mes enfants, mais il était plongé dans sa soudaine période changement sur le plan social et religieux et s'adonnait avec passion dans ses nouvelles croyances, ce qui l'empêchait parfois de se mettre à la place des autres, déclarant notamment : "Si au moins les gens essayaient de comprendre ... Mais alors quoi, s'ils ne comprennent pas ?" C'est ainsi qu'il était devenu.

    Il me demanda un jour ce qui me tracassait le plus. "Bien évidemment les enfants, leur éducation, en particulier celle des garçons. (j'en avais trois) - Pourquoi te tracasser ? Tu as une propriété, laisse-les s'habituer à travailler la terre, le jardin, à manier la charrue et à faucher." Je ne pouvais pas vraiment être d'accord avec ça : "Au départ des livres, on peut se diriger vers le labourage, mais du labourage aux livres, c'est nettement plus difficile !"

    J'eus encore un autre souci avec ma fille aînée (29) de 13 ans. En pratiquant l'équitation durant l'été, elle fit une chute de cheval et se brisa la hanche. La blessure était grave, elle risquait une coxite (30) et dut passer un mois dans un appareil d'étirement. L'équitation lui fut bien sûr interdite pendant un long moment.

    Oncle Léon m'accompagna chaque fois que je me rendais chez le médecin avec ma fille. Un jour, il se mit à discourir sur le fait que notre position privilégiée était un péché parceCapture d’écran 2017-05-01 à 17.35.09.png que j'avais les moyens de faire soigner ma fille alors qu'une blanchisseuse, si sa fille tombait malade, ne les avait pas. Je lui rétorquai qu'il était nécessaire que je fasse ainsi et que si la blanchisseuse ne le pouvait pas, ce n'était pas à moi de m'occuper d'elle. Je me mis à sangloter. L'oncle ne s'attendait pas à ce que cela me perturbe autant. Cherchant me réconforter, il me dit : "Bien sûr, tu as raison. Dis-moi, quel est le traitement Capture d’écran 2017-05-01 à 17.24.29.pngpréconisé par le docteur ?"

    Après cette épisode, il tint à être tenu au courant de la santé de ma fille et témoigna beaucoup de gentillesse envers elle. Je me rendais très bien compte que ce n'était pas de l'indifférence ou un manque d'intérêt à mon égard mais il était sous l'emprise de ses nouvelles idées !

    Il me procura derechef une lettre pour Alexandra Andreïevna Tolstoï [illustration de gauche] à Saint-Pétersbourg, la priant de bien vouloir intercéder en ma faveur : "... Ma nièce Elizabeth Obolensky, fille de Macha, qui vient d'enterrer son mari cet hiver, se retrouve seule avec sept enfants et sans moyens financiers. Elle se rend à Saint-Pétersbourg pour arranger la chambre d'une de ses filles à l'Institut. Pouvez-vous l'aider ? Ma nièce est une douce et bonne personne et ses enfants sont adorables ..." Alexandra Andreïevna Tolstoï me reçut très gentiment mais elle me dit qu'elle ne pouvait rien faire pour moi car elle n'avait plus d'influence à la Cour, n'étant plus en fonction sous ce règne (Alexandre III).

    * * *

    C'est en 1888 que maman se décida de la voie qu'elle désirait poursuivre. Rompant complètement avec sa vie antérieureelisabeth valerianovna obolensky,nicolas obolensky,maria nicolaïevna tolstoï,lev nicolaïevitch tolstoï,valerian petrovitch tolstoï,alexandra andreïevna tolstoï,macha lvovna obolensky,abrikosov,afremov,aputhkin,astapovo,birioukov,bode,chamardino,diakov,denissenko,delwig,dushan makovitsky,gaspra,gromov,khamovniki,kleen,khitrovo,maklakov,makovitsky,maria schmidt,nagorny,optina,panine,perfiliev,pirogovo,pokrovskoïe,shidlovsky,soukhotine,tcherkov,volkonsky,yasnaïa poliana et envisageant un mode de vie plus spirituel, elle se mit à la recherche d'un mentor. Le docteur Trifonovsky lui conseilla à Moscou le fameux père Valentin Amfiteatrov, l'archiprêtre [illustration ci-dessus de droite] de la cathédrale. Celui-ci jouissait d'une réputation de prêtre intelligent, plein de bonté et il était très populaire. Maman fut fortement impressionnée. Quant à moi, je ne manquai jamais aucun de ses offices, mais pas nécessairement pour lui parler.

    Il fut son père spirituel au cours des deux années qui suivirent mais cela ne lui suffisait pas. Animée du désir de changer radicalement sa vie, ma mère voulait couper tout lien avec son existence actuelle et passée pour démarrer quelque chose de totalement nouveau. Comme il n'était pas un adepte du monachisme, le père Valentin ne préconisait pas ce mode de vie. Et, malgré tout le respect qu'elle lui vouait, pour une fois maman ne l'écouta pas !

    A cette époque au monastère d'Optina Pustyn, vivait le vieux père Ambroise [illustration ci-contre]. Sa réputation dépassait de loin le périmètre du couvent. On disait de lui qu'il était un visionnaire, un faiseur de miracles, mais comme toujours dans ce genre de choses, certaines histoires étaient nettement exagérées. Les foules s’agglutinaient autour de lui pour l'entendre, recevoir sa bénédiction et écouter ses conseils. Des gens de toutes classes, âges et conditions lui rendaient visite, du plus haut dignitaire de Saint-Pétersbourg jusqu'au simple paysan de village ; on venait le questionner sur des choses sérieuses ou futiles et il répondait à tout le monde.

    En 1889, maman prit la décision de se rendre à Optina [illustration ci-dessus - 1907] pour y rencontrer le père Ambroise. C'est cette rencontre qui décida de son avenir. Sans la moindre hésitation, elle se soumit à sa volonté et il devint son directeur spirituel. C'est ainsi qu'elle ne retourna plus jamais au monde.

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    A 12 kms d'Optina se trouve le couvent de Chamardino [illustration de la cathédrale ci-dessous]. Il est situé en un endroit merveilleux sur la montagne, entouré d'une forêt de chênes et longé par une rivière. L'histoire de ce monastère est la suivante : le terrain s'étend sur environ 120 hectares et était la propriété de quelqu'un dont je ne me rappelle pas le nom. Ce dernier avait deux petites-filles, ses seules héritières, qui moururent l'une après l'autre en pleine jeunesse. La dernière fit don au monastère de l'ensemble de la propriété, y compris les habitations.

    Capture d’écran 2017-05-01 à 17.31.48.png

    Les premières années, l'église fut aménagée dans la maison, le couvent étant sous la juridiction du père Ambroise. Aucune construction ne fut autorisée sans sa permission, aucune soeur ne fut acceptée sans son consentement. Il aimait pouvoir se réfugier à Chamardino où il vécut un certain temps, se préservant des visiteurs qui l'assiégeaient à Optina. C'est lui qui choisit l'emplacement où ériger les cellules de la mère abbesse etCapture d’écran 2017-05-01 à 17.41.12.png lui aussi qui en dressa les plans.

    * * *

    Deux ans après le décès de mon mari, j'étais à nouveau frappée par un grand malheur, la mort de ma petite fille de 4 ans, Vera, atteinte de diphtérie. C'est à la campagne au cours de l'été qu'elle décéda, seulement 21 jours après être tombée malade. Une enfant adorable, la favorite et la joie de la maison.

    Capture d’écran 2017-05-01 à 17.31.58.pngMa fille aînée, (31) [photo de gauche] elle n'avait que seize ans, nerveuse et fort impressionnable, souffrit particulièrement de la mort de sa soeur. Elle se retrouva dans une situation de détresse aiguë, suivie d'une période où elle semblait avoir oublié la maladie et la mort de sa soeur.

    Comme elle ne récupérait que lentement, le médecin me conseilla de l'emmener dans un autre endroit. Maman me proposa de la conduire au monastère chez le père Ambroise.

    Optina est à environ 60 kms de Pokrovskoïe. On peut s'y rendre en train ou à cheval, je préférai ce dernier moyen.

    Au moment où nous sortions du porche, le harnais se brisa et le cheval fit une chute. Maria sauta de l'attelage en s'écriant : "Laisse-moi, je veux le voir mourir !" Je tentai de la rassurer et la fit réassoir.

    Nous étions début septembre, le temps était merveilleux, chaud et clair. Et comme l'écrit le poète Fedor Tioutchev : "L'automne est d'habitude court mais il peut donner un temps merveilleux : la journée entière est alors comme du cristal ..." Les prairies étaient densément recouvertes de toiles d'araignée qui scintillaient sous les rayons du soleil comme des cheveux d'argent. L'air ambiant, le silence, le calme, l'aspect paisible des alentours, tout cela était bénéfique pour Macha et lui redonnait plus de vigueur.

    Arrivées à mi-chemin, nous passâmes la nuit au couvent de Belev et repartîmes le lendemain matin pour Chamardino.

    C'est avec curiosité et beaucoup de nervosité que nous nous approchâmes du monastère. L'endroit est vraiment superbe. Il y a toute une série de petites constructions et nous ne savions où nous diriger. Une foule gens se pressait près de l'entrée d'une petite maison où l'on apercevait un vieux petit moine en tunique blanche [illustration de droite].

    Capture d’écran 2017-05-01 à 17.40.58.png

    [dans l'attente de rencontrer le père Ambroise - photo datant de 1887]

    C'était le père Ambroise qui venait là pour ce qu'on avait coutume d'appeler la bénédiction générale. Je demandai à une nonne qui passait par là où je pouvais trouver ma mère. Elle me désigna le logement où elle vivait car la construction de sa cellule n'était pas encore terminée. Je retrouvai maman telle que je ne l'avais plus vue depuis longtemps : sereine et joyeuse ; même l'expression de son visage avait changé. Elle est très heureuse et se montra particulièrement aimable envers ma fille dont elle connaissait les ennuis de santé.

    La décision d'accepter l'entrée de ma mère dans le monastère fut finalement prise. Connaissant la vivacité de son esprit, son intérêt pour la littérature, la musique, il me semblait qu'elle ne pourrait pas supporter ce nouveau mode de vie. Je le lui dis. Elle me rétorqua : "Comment ne peux-tu pas comprendre que pour moi, tout ça c'est du passé, que je n'en ai plus besoin ?"

    Le jour suivant, elle nous mena chez le père Ambroise. Celui-ci tint à nous rencontrer séparément. Il me fit une très bonne impression bien que je ne pus profiter pleinement de son réconfort spirituel, sans doute parce que ce n'était pas cela que j'étais venu chercher. Il le réalisa d'ailleurs. Petit, maigre et émacié, son regard aux grands yeux noirs était pénétrant et plein d'attention. S'il était certainement un devin, je pense qu'il était surtout un bon psychologue. Durant sa longue vie, il avait dû entendre tant de regrets, de doutes, de péchés, peut-être même de méfaits que l'âme humaine ne devait plus avoir de secrets pour lui.

    Après m'avoir entendue, il vit Macha et demeura longtemps avec elle. Je ne sais pas de quoi ils ont parlé mais il la laissa assez mal à l'aise et en sanglots. Néanmoins, elle l'appréciait beaucoup et le rencontra tous les jours. Partout où ils se croisaient dans la foule, il l'appelait toujours : "Ah, ma bichette, te voilà !"

    Nous demeurâmes à Chamardino [illustration ci-dessus] pendant quelques jours. Maman était d'excellente humeur. Partout où nous nous promenions, nous découvrions un tas de choses. C'est ainsi que de manière tout à fait inattendue je tombai sur un cousin de Sophie Andreïevna, Boris Shidlovsky. (32) Je l'avais déjà rencontré deux fois à Yasnaïa Poliana, il y a fort longtemps. Brillant et spirituel, il était à l'époque étudiant à Saint-Pétersbourg. Un jour, j'appris qu'une affaire faisait beaucoup de bruit à Pétersbourg : Boris venait d'enlever à son mari une comtesse Miloradovitch, elle était née Shabelski, (33) pour ensuite l'épouser ! Et ils avaient eu une fille.

    Capture d’écran 2017-05-01 à 17.41.26.png

    J'aurais été incapable de le reconnaître si maman ne m'avait pas dit son nom : c'était maintenant un jeune novice en soutane noire, maigre et pâle. Sa femme était également entrée dans un couvent mais pas àCapture d’écran 2017-05-01 à 17.45.20.png Chamardino pour ne pas courir le risque de le rencontrer. Je lui demandai s'il ne regrettait pas d'être entré au monastère. Il me dit qu'il regrettait seulement d'avoir perdu autant d'années en vain. Ce qu'il me raconta semblait sincère et plein de ferveur.

    Qu'est-ce qui les guida lorsqu'ils vinrent voir le père Ambroise, je n'en sais rien, mais son influence était telle qu'ils prirent immédiatement la décision d'entrer au monastère pour l'expiation de leur péché. Pourtant, au décès du père Ambroise, Boris Shidlovsky [illustration de droite] ne resta pas au couvent, ayant perdu son soutien spirituel. Il s'engagea à l'armée et épousa la célèbre danseuse Julia Sedova [illustration de droite]. Sa première femme resta au monastère.

    Maman n'appréciait pas toujours le soutien et la guidance du père Ambroise. Ce dernier mourut peu de temps après qu'elle soit arrivée à Chamardino. Alors qu'il était encore en vie, elle n'avait pas été tonsurée. Dès que nous eûmes connaissance de son décès, ma soeur et moi écrivîmes à notre mère pour la persuader d'attendre avant de prendre la décision finale, arguant que sans le soutien du père Ambroise, elle ne pourrait éventuellement pas assumer cette nouvelle vie. Elle nous demanda de ne pas l'ennuyer avec ça, que c'était totalement inutile et que ça ne pouvait qu'avoir le don de l'énerver !

    Elle était pressée que la construction de sa cellule s'achève et lorsque ma soeur vint l'année suivante à Chamardino pour voir comment cela se passait, elle était déjà en habit monastique et donnait l'impression d'avoir pris sa décision. C'était en 1891.

    * * *

    Capture d’écran 2017-05-01 à 17.45.29.pngBien sûr, le fait que ma mère soit entrée au monastère ne l'a pas transformée mais ça l'a quand même fort changée. Même en ayant déployé de gros efforts, elle n'aura pas pu se débarrasser complètement de son principal défaut, l'irritabilité. L'abbesse, (34) [illustration de gauche] que maman considérait comme une femme intelligente et chaleureuse, exigeait de sa part une mise en pratique progressive des règles monastiques, mais sans formalisme excessif. Connaissant la nature humaine, elle avait très bien compris la véritable nature de maman. Si quelqu'un se plaignait de son mauvais caractère, l'abbesse répliquait : "En effet, son caractère est difficile mais l'âme de ses enfants est pure, ce qui est plus précieux qu'un bon caractère."

    Chaque fois que nous venions rendre visite à maman, nous étions étonnés de voir comment elle avait organisé sa nouvelle vie. Elle qui avait toujours aimé se lever tard, était maintenant debout à 7 heures du matin, été comme hiver, pour aller assister à l'office. En matière de nourriture, elle avait toujours été assez capricieuse. Ne supportant pas l'huile végétale, elle en prenait maintenant régulièrement et cela se passait dans la plus parfaite obéissance !

    Appréciant les jours de fête tout comme certaines autres soeurs, elle aimait recevoir des invitées chez elle, quelques religieuses faisaient partie de ses amies, et de boire du thé en leur compagnie. Elle vivait simplement, toujours occupée à quelque chose, lisant des ouvrages de spiritualité et participant aux travaux de broderie d'un grand tapis de l'Eglise.

    Au début, la musique lui manqua énormément. A un moment donné, elle souhaita même pouvoir disposer d'un harmonium mais elle abandonna ensuite l'idée, Dieu sait pour quelle raison. Comme le monastère disposait d'un très bon coeur, une cheffe de coeur venait parfois de Kaluga pour diriger des concerts. Maman était toujours invitée à chanter et on lui demandait son avis car on lui reconnaissait un très bon goût musical.

    Elle rendait régulièrement visite aux indigents dans la maison des pauvres et les malades de l'hôpital. Se souvenant toujours de leurs noms, elle leur procurait parfois de la nourriture, du poisson et du thé. Les ressources du monastère n'étaient pas importantes et la plupart des religieuses étaient pauvres. Et comme le père Ambroise imposait d'accepter tout le monde, on ne pouvait refuser personne. Les travaux de jardins et aux champs, à l'exception du labourage, étaient effectués par les moniales. Une nonneCapture d’écran 2017-05-01 à 17.45.38.png compétente dirigeait un petit hôpital, un hospice, un orphelinat ainsi qu'une presse d'imprimerie.

    Le monastère fut largement doté financièrement par Sergueï Perlov (35) [illustration de droite]. Il fit construire une grande et belle église. Cela prit pas mal de temps, nécessitant un fastidieux travail de nettoyage. A la fin d'une fatigante journée, les religieuses savaient que mère Maria allait leur offrir du thé, des petits pains fourrés et des sucreries !

    Maman était très appréciée pour sa simplicité et l'affection qu'elle témoignait envers tout le monde. Sous plusieurs aspects, elle était restée telle qu'elle avait été dans le monde. Il n'y avait chez elle pas l'ombre de faux-semblant. Franche par nature, elle était incapable d'être différente de ce qu'elle ressentait intérieurement.

    Capture d’écran 2017-05-01 à 17.45.47.pngDans chaque pièce de son logement, y compris dans sa chambre à coucher, brûlaient des lampes à huile. Mais elle n'allumait pas de cierge devant les icônes à l'église, contrairement à ce que faisaient les autres. Elle priait, simplement et en pleine quiétude, installée à sa place où se trouvait une chaise et un tapis.

    A moins d'un km de Chamardino, il y avait une source considérée comme miraculeuse. Nous nous y rendions pour y boire et ramener de l'eau bénite dans un récipient. J'avais un jour rendu visite à ma mère avec ma fille Natacha (36) [photo de gauche datant de 1914] qui souffrait de paludisme. Maman admirait sa jeune et ravissante nièce et l'emmenait avec elle se promener un peu partout. Lorsque Natacha souhaita aller à la source miraculeuse [illustration ci-dessous] pour y boire de son eau, maman répondit : "Tu sais, Natacha, bien qu'elle soit miraculeuse, cette eau n'est pas vraiment très bonne à boire". Ma fille fut scandalisée par ces paroles !

    Alors que maman ne regretta jamais d'être entrée au couvent, elle se plaignait parfois de ne plus avoir de contact avec le monde ou avec ses proches. Ma soeur n'était pas en mesure de venir la voir souvent, elle avait sa famille qui par ailleurs n'était pas toujours heureuse de la voir partir.

    Capture d’écran 2017-05-01 à 17.45.57.png

    Le plus dur pour maman était le principe d'obéissance monastique, une obligation considérée comme très importante. Elle qui sa vie durant n'avait jamais obéi à personne ni reconnu une volonté supérieure à la sienne, elle était maintenant réduite à devoir s'adresser à la mère supérieure ou à son confesseur pour obtenir telle ou telle autorisation. Cela lui était fort pénible et elle dut faire un gros effort sur elle-même pour apprendre l'humilité !

    Un jour que Lev Nicolaïevitch rendait visite à sa soeur au couvent, en l'interrogeant sur son mode de vie, il lui fit remarquer qu'il ne pouvait pas approuver le principe d'obéissance absolue. "Comment peux-tu vivre et agir suivant la volonté d'une seule personne ?" Il se rendit chez l'abbesse, une douce et vieille femme qui le reçut aimablement. Retrouvant ensuite sa soeur, il lui déclara : "Vous êtes 700 sottes et une sage, ta mère supérieure !" Cela fit beaucoup rire maman qui ne manqua pas de raconter cela aux autres nonnes et à l'abbesse. Elles s'en amusèrent toutes et après la visite de Tolstoï, elles se mirent à broder sur un petit coussin [illustration ci-dessous] à fond rouge des lettres en noir : "l'une des 700 sottes de Chamardino" et maman le donna par après à Léon.

    Capture d’écran 2017-05-01 à 17.52.02.png

    [au-dessus du texte en noir "l'une des 700 sottes de Chamardino", sont représentés différents symboles orthodoxes : la Croix pour la souffrance, la Lyre pour la louange au Seigneur, l'Ancre pour l'espoir d'être sauvé, leCapture d’écran 2017-05-01 à 17.52.24.png Palmier, symbole du martyr, etc.]

    J'étais présente lorsqu'elle le lui remit. Il lui demanda : "Pourquoi sottes ?" Maman lui rappela que c'était ses propres paroles. Il fit une petite grimace et hocha la tête en forme de désapprobation : "Ce n'est pas bien, c'est une bonne manière de se rappeler qu'on doit faire attention à ce que l'on dit. Merci pour le coussin, Macha, et plus encore pour la leçon !" Ce coussin se trouve toujours à Yasnaïa Poliana et est maintenant montré aux visiteurs dans la chambre à coucher [illustration ci-dessus] de Léon Tolstoï.

    Une fois par an, maman quittait le couvent durant deux mois pour venir nous voir. Elle avait quelques difficultés à obtenir la permission pour se rendre à Yasnaïa Poliana. Comme l'abbesse n'osait pas prendre seule la décision, maman était contrainte d'aller jusque chez l'évêque à Kaluga.

    Il arrivait que ma soeur ou moi nous nous rendions au couvent pour aller l'y chercher. Oncle Serge se moquait parfois du sérieux de ses voeux et lui lançait d'un ton ironique : "Macha s'habille avec un cylindre sur la tête", par allusion à la coiffe [illustration de droite] que portait les religieuses. A Yasnaïa, elle se sentait à l'aise et était toujours d'humeur égale. Je ne me souviens pas que Léon n'ait jamais cherché à la provoquer. Lorsqu'on faisait de l'humour, cela ne portait pas à conséquence.

    Capture d’écran 2017-05-01 à 17.52.34.png

    [à Yasnaïa vers 1905 : Sacha - Lisa (tenant une fourchette) - Tcherkov - Léon & Sonia - Maria (de dos)]

    Durant l'un de ses séjours à Yasnaïa, on l'avait installée dans la chambre voutée [illustration ci-dessous]. Le soir avant de se coucher, cherchant l'emplacement de l'icône pour faire sa prière, elle remarqua (37) une masse sombre dans un coin de la pièce. Le matin en se levant, elle vit à la lumière que ce n'était pas la bonne direction et qu'il s'agissait en réalité d'un essaim de mouches ! Elle raconta son aventure au déjeuner en ajoutant sur un ton assez mordant que nulle part, absolument nulle part dans la maison il n'y avait pas même une croix. Constatant sa mauvaise humeur, Léon resta silencieux.

    Capture d’écran 2017-05-01 à 17.52.48.png

    Au déjeuner, comme on servait un soufflé de navets, elle demanda du sucre et l'oncle dit : "Tu prends du sucre en mangeant des navets ? Dieu te punira pour ça et ce ne sont pas les mouches qui te sauveront !" Tout le monde éclata de rire, maman la première. Ainsi se termina cette petite mésaventure.

    Comme Léon s'intéressait aux ouvrages de spiritualité, elle lui en avait indiqué quelques-uns qu'il avait lus avec intérêt. Je ne me souviens plus exactement lesquels mais je sais qu'il avait aimé "Добротолюбие". (38)

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    [de gauche à droite : Lisa - Tatiana - Sacha - Léon - Michel Soukhotine - Sonia - Maria]

    Ses relations avec Sophie Andreïevna ont toujours été bonnes, les deux femmes n'avaient jamais eu la moindre dispute. Les neveux et nièces étaient heureux de voir et de revoir leur tante Maria. Par contre, elle traitait les Tolstoïens différemment. Si elle appréciait et respectait les époux Tcherkov, elle considérait l'influence exercée par Vladimir Tcherkov sur Léon Tolstoï comme mauvaise. Elle témoignait beaucoup d'affection pour le docteur Dushan Petrovitch Makovitsky pour sa dévotion désintéressée envers Lev ainsi que son extraordinaire simplicité. Quant aux autres Tolstoïens qu'elle connaissait moins, elle les traitait avec amabilité mais avec une pointe d'attitude condescendante. En général, elle n'avait aucun ressentiment direct envers telle ou telle personne en particulier.

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    Maman n'était pas autorisée à séjourner plus de deux mois dans le monde. La dernière fois qu'elle vint à Yasnaïa Poliana [ci-dessous : tableau peint par Tatiana Tolstoï], auCapture d’écran 2017-05-02 à 09.21.23.png moment de repartir, je la trouvai sur le balcon supérieur, sanglotant amèrement. Comme cela n'arrivait que très rarement chez maman, je pris peur et lui demandai ce qui lui arrivait : "J'ai la nette sensation que je ne le verrai plus jamais", me répondit-elle. Elle le vit cependant encore à Chamardino, une semaine avant sa mort.

    Il n'y avait pas qu'un simple sentiment d'affection fraternelle qui reliait ma mère et Léon Tolstoï. Ils s'étaient toujours beaucoup appréciés et durant leur jeunesse, maman avait été plus proche de Léon que de l'oncle Serge. Au cours des vingt à vingt-cinq dernières années, lorsque les circonstances de la vie les rapprochèrent de Dieu, même si c'était de façon différente, le comportement de l'un vis-à-vis de l'autre s'adoucit, devenant plus compréhensif. Dans une de ses lettres à sa soeur, Léon signait : "Ton frère par le sang et l'esprit, surtout ne me dis pas le contraire." Mais leurs caractères n'étaient pas les mêmes : ma mère était étrangère à toute forme d'introspection, ce que Léon avait fort développé en lui-même, surtout durant ses jeunes années. S'il donnait une importance aux sens, il n'en négligeait pas moins le raisonnement.

    Sa vie durant, tant dans sa jeunesse que plus tard, maman aura toujours agi sans se soucier du qu'en-dira-t-on. Jeune, Lev se comportait à peu près de la même manière. On retrouve ce genre d'attitude dans son ouvrage Enfance Capture d’écran 2017-05-02 à 09.21.40.pnget Adolescence (la mort de ma grand-mère, etc). Maman était colérique comme sa mère, (39) [illustration de gauche] ma propre grand-mère, mais elle savait pratiquer une certaine retenue, sans doute grâce à l'éducation qu'elle avait reçue. Ma grand-mère vécut trente ans sous la stricte autorité de son père (40) (le vieux prince [illustration de gauche] et la princesse Maria dans Guerre et Paix). Ma mère, quant à elle, avait été gâtée depuis sa tendre enfance et s'était retrouvée déjà mariée à l'âge de seize ans.

    Je me souviens que durant ma prime jeunesse quand Lev Nicolaïevitch se mettait à crier, cela m'énervait. Je me rappelle qu'il en rougissait même. Plus tard, quand il était rentré d'un séjour à l'étranger et qu'il avait repris sa vie à Yasnaïa Poliana, je crois que ça ne lui est plus arrivé. C'est surtout durant sa vieillesse qu'il est devenu plus pondéré et doux.

    Je ne vis Lev Nicolaïevitch qu'une fois très mécontent. Une dame de Saint-Pétersbourg était venue le voir à Yasnaïa Poliana. J'ignore de quoi ils parlèrent mais lorsqu'elle sortit de son bureau, je l'entendis dire posément mais fermement : "Si je vous comprends bien, je devrais briser ma plume et arrêter d'écrire ?" En ajoutant, après que la dame soit partie : "Comme c'est désagréable, elle est tellement Capture d’écran 2017-05-02 à 09.21.54.pngstupide - Qui était-ce ? - Une Nagorny !" répondit-il avec un air contrarié.

    Ma soeur et moi étions étonnées que notre mère ne parlait jamais de la mort. Pourtant, elle s'y était paisiblement préparée. Au cours des dernières années de sa vie, Léon Tolstoï parlait souvent de la mort, la considérant comme une bonne chose, une transition désirée d'une vie à une autre, comme une délivrance. L'idée de la mort l'inquiétait et je pense qu'il ne la traitait pas d'une façon aussi simple qu'on pourrait le penser. Un jour, il me dit : "C'est seulement quelqu'un qui ne réfléchit pas beaucoup qui pourrait ne pas être effrayé par la mort." Il demanda un jour à Vladimir Stasov (41) [illustration de droite] ce que celui-ci pensait de la mort : "Je ne pense pas à cette saleté", fut la réponse. On peut facilement s'imaginer l'impression que provoquèrent ces mots sur Léon, c'était comme un blasphème.

    * * *

    Capture d’écran 2017-05-02 à 09.22.04.pngEn 1891, Dmitri A. Diakov [illustration de gauche] mourut. Avec lui, je perdais un véritable et vieil ami. Après le décès de mon mari, j'avais pratiquement vécu avec lui. Il habitait sa maison avenue Skatertniy, occupant une grande pièce au dernier étage avec les deux garçons de son second mariage. Il m'avait offert d'occuper le rez-de-chaussée. Connaissant mes chagrins, mes joies et mes problèmes, il était la personne la plus proche par sa chaleur, sa générosité et sa franchise. Il aimait beaucoup mes enfants et ceux-ci le lui rendaient bien. "Tu as bien pondu", (42) s'était-il un jour exclamé ! Se montrant très exigeant envers les femmes, il réprouvait avec sévérité toute légèreté ou coquetterie.

    Un jour, peu de temps après que je sois devenue veuve, il me déclara : "Je crains que tu ne portes jusqu'à ton dernier jour un bonnet avec des rubans roses et que tu commences à flirter avec des jeunes gens !" Je ne lui en voulus pas, je n'en avais pas le loisir.

    Il mort d'une manière inattendue alors qu'il était encore fort jeune et en excellente santé. Revenant du village où avait eu lieu le mariage de sa fille, il était tombé du cabriolet et s'était éraflé une jambe, lui causant une petite blessure. Très vite, la jambe se mit à gonfler et à lui faire mal. Il attrapa de la fièvre. Je lui rendis visite trois jours plus tard. Il était couché en peignoir et un étudiant en médecine qui vivait là était occupé à lui appliquer un bandage à la jambe. Je lui demandai comment il se sentait : "J'ai dû prendre froid", me répondit-il.

    Nous restâmes quelque temps à bavarder puis je m'en allais. L'étudiant me rattrapa dans l'escalier et m'apprit que l'origine des frissons ne venait pas du froid ; c'était sa jambe qui était atteinte et il fallait absolument faire appel à un chirurgien. Le praticien diagnostiqua une infection du sang, ajoutant qu'il n'y avait aucun espoir. J'envoyai immédiatement un télégramme à sa fille.

    Comprenant parfaitement l'état dans lequel il se trouvait, il garda un calme absolu, attendant avec patience la venue de sa fille et son gendre, souhaitant qu'ils viennent tant qu'il était encore en pleine possession de ses moyens. De mon côté, je désirais le voir afin de l'aider à mettre ses papiers en ordre. "Ça ne sert à rien de chercher à me tranquilliser, je n'ai pasCapture d’écran 2017-05-02 à 16.45.22.png peur de la mort", me dit-il alors que je tentais justement de l'apaiser.

    Deux jours avant la fin, il se mit à délirer par intermittence et sombra ensuite dans l’inconscience. Il reposait sans la moindre agitation, comme s'il dormait. A un moment donné, il mit sa main sur sa joue puis s'éteignit pour de bon, sans avoir repris connaissance.

    Sa fille et son gendre étaient aux côtés du lit ainsi que ma soeur Barbara [à droite : photo de 1895]. Quelques heures avant sa mort, le médecin avait proposé de lui faire une injection de camphre mais sa fille avait refusé, sachant que cela ne le sauverait pas et ne ferait que retarder la fin. Comme elle adorait son père, elle ne désirait pas qu'il souffre encore plus longtemps.

    * * *

    En 1893, ma soeur Hélène épousa Ivan Denissenko. Il était membre de la Chambre de Justice de Saint-Pétersbourg. Le mariage eut lieu à la maison Tolstoï à Moscou. Comme maman était entrée au monastère depuis seulement deux ans, elle ne put être présente à la cérémonie. Elle n'arriva à Moscou que pour faire la connaissance du fiancé qu'elle adopta immédiatement. Un mariage somme toute modeste mais il y eut quand même beaucoup de monde et l'ambiance fut excellente. Chacun des invités était d'avis que ce mariage était une réussite.

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    [Ivan Denissenko - Hélène Sergueïevna Tolstoï avec sa demi-soeur Lisa Obolensky]

    En disant au-revoir à Hélène, Léon s'était exclamé : "On dit que les mariages se font aux cieux, (43) votre mariage est donc béni." Il aimait beaucoup Hélène et témoigna toute sa confiance à Ivan, lui demandant plus tard conseil à propos de son testament. Lorsqu'il quitta Yasnaïa Poliana pour de bon, il avait même pensé à le rejoindre à Novocherkassky (44) où résidait le ménage d'Yvan et d'Hélène.

    * * *

    Après le décès de Dmitri Diakov, je quittai Moscou pour m'installer à la campagne. Ma fille aînée (45) était mariée, la plus jeune (46) était au collège, deux (47) de mes fils vivaient à la maison. Ma seconde fille (48) terminait l'école et comptait s'installer chez moi.

    Comme mon fils aîné (49) était encore étudiant, la comtesse avait proposé qu'il vienne habiter chez les Tolstoï dans leur maison de Moscou. Cela eut comme conséquence qu'une fois son diplôme en poche, Nicolas épousa Maria Lvovna [illustration ci-dessous] ! Ce mariage fut pour nous une surprise complète car il nous avait semblé qu'entre eux deux, il n'y avait qu'une simple relation de famille. La comtesse n'était pas satisfaite du tout et m'écrivit pour me dire qu'elle était opposée à cette union et que ce mariage n'aurait pas lieu.

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    [photo vers 1890 : les soeurs Kuzminsky (à gauche) - Tania, Sacha et Macha avec Nicolas Obolensky]

    Kolia était très jeune, plus jeune que Maria et de plus, il n'avait pas beaucoup de moyens. Léon n'exprimait pas directement sa désapprobation, il se contentait de dire : "Quel étrange Capture d’écran 2017-05-02 à 16.46.59.pngmariage ..." Lev Nicolaïevitch considérait les aventure sentimentales de ses filles comme des échecs qui ne pouvaient déboucher que sur des problèmes. Tatiana Lvovna s'était mariée sur le tard, à l'âge de 35 ans, et je me souviens de l'avoir entendu dire que cela aurait été bien si elle avait pu rester jeune fille. Il citait tante Tatiana Alexandrovna (50) comme exemple de vie désintéressée, elle qui avait partagé toute son affection avec ses proches, ce qui pour lui constituait un bel idéal de vie pour une femme.

    Moi aussi j'étais inquiète. Je savais que Maria suivait les idées de son père à la lettre, pas seulement en paroles mais qu'elle faisait tout son possible pour les mettre en application [illustration de droite]. Tout comme Léon, elle considérait également que toute forme de service envers le gouvernement était mauvais et impur. Léon disait toujours : "Il est préférable de ne rien faire que le contraire."

    Comme mon fils était jeune et d'un tempérament très sensible, je m'attendais à une série de complications et de problèmes. J'écrivis une lettre à Maria Lvovna [photos ci-dessous de 1906]. Elle me répondit que si je voyais la nécessité de rompre avec mon fils, elle était prête à s'y soumettre. Je lui répondis que je ne faisais qu'exprimer mes craintes et que c'était chez eux et non chez moi que reposait la solution. En réponse, je reçus un courrier de mon fils qui me disait qu'ils m'attendaient tous les deux à Moscou. Je m'y rendis. C'était au mois de juillet 1897, toute la famille avait déjà emménagé à Yasnaïa. A Khamovniki, je ne tombai que sur Maria Lvovna et mon fils ainsi que quelques amis.

    Capture d’écran 2017-05-02 à 09.37.30.png

    Le remue-ménage autour du mariage fut considérable. Comme Nicolas - il était le filleul de Léon Tolstoï - et Maria étaient cousins, il fallut obtenir différentes autorisations. Le plus gros problèmeCapture d’écran 2017-05-02 à 09.37.40.png était que Maria ne désirait pas se hâter. Nous rencontrâmes plusieurs prêtres avant d'en trouver un qui accepte sans difficulté de les marier. Quelqu'un nous indiqua un jeune prêtre de l'église Знамение [illustration ci-contre] sur le boulevard Zubovsky. Se limitant à les entendre en confession, il les maria sans leur donner la communion. L'assistance au mariage fut assez réduite, je ne me souviens plus qui y était mais on ne vit ni Lev Nicolaïevitch ni Sophie Andreïevna.

    Après leur mariage, Nicolas et Maria s'installèrent à Ovsyannikov, une petite propriété appartenant à Tania Lvovna, (51) située à 6 kms de Yasnaïa Poliana.

    Au cours de l'été, Maria attrapa la fièvre typhoïde. Sans doute l'avait-elle contractée au village par une femme malade du typhus. A Ovsyannikov, il n'y avait aucun moyen pour la soigner et mon fils se retrouvait seul avec une épouse malade. Il l'emmena avec lui à Yasnaïa Poliana. La maladie était sérieuse et dura un certain temps. A cause de sa faible constitution, Maria ne recouvra que très lentement. A l'automne, son médecin traitant de Tula lui conseilla de se rendre en Crimée. Au retour, ils emménagèrent chez moi à Pokrovskoïe où ils vécurent tout l'hiver, tandis que j'allai résider chez l'une ou l'autre de mes filles mariées, entourée de mes petits-enfants.

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    [Macha & Nicolas Obolensky]

    Après le mariage de Nicolas, ma plus jeune fille Natacha vint résider chez son frère. Macha s'entendait merveilleusement bien avec elle. Non seulement, elle était très plaisante mais également fort utile. Pour Kolia, c'était très difficile de rester seul sans aide avec une épouse malade et régulièrement alitée.

    Comme le ménage ne recevait en principe personne à Pokrovskoïe, Maria se sentait seule et s'ennuyait. Après avoir vécu au sein d'une famille nombreuse et connu une vie parsemée d'événements intéressants à Yasnaïa, un domaine ouvert à tout le monde, elle se sentait abandonnée à Pokrovskoïe. Il n'y avait même pas de voisins proches. Kolia et Maria s'aimaient sincèrement mais ils ne tenaient pas à rester vivre ici. Après y avoir passé un hiver et un été, ils arrivèrent dès l'automne suivant à Yasnaïa.

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    [réunion de famille à Yasnaïa Poliana pour les 75 ans de Léon Tolstoï]

    Tant Léon que moi-même nous étions inquiets de cet état de choses. A son avis, cela ne pouvait pas continuer ainsi, ils devaient trouver quelque chose d'autre pour organiser leur vie, quelque chose de neuf à construire. C'était dur pour mon fils, je me faisais beaucoup de soucis. A Yasnaïa, il se sentait libre et à l'aise, ses relations avec tous les frères et soeurs étaient excellentes. Léon l'appréciait beaucoup et l'admirait pour son attitude extrêmement aimable, patiente et attentionnée envers sa femme malade qu'il aimait profondément.

    Il se fait qu'avant d'entrer au monastère, maman avait souhaité se défaire de toutes les contingences matérielles qui par ailleurs avaient toujours été trop lourdes à gérer pour elle. Elle ne savait pas que faire de sa propriété de Pirogovo [illustration ci-dessous] et à qui en confier la gestion.

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    Léon lui conseilla de vendre la terre aux paysans et de laisser la ferme avec environ 35 hectares à Maria Lvovna. Tout le monde approuva ce projet, Nicolas et Maria en furent très satisfaits. De l'autre côté de la rivière à environ 1 km vivait l'oncle Serge [ci-dessous : illustration Big Pirogovo vers 1890], Yasnaïa Poliana n'était éloignée que de 35 kms, la route était très praticable ... que pouvait-on souhaiter de mieux ?

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    Donnant immédiatement son accord, Maman souhaita que l'on vende les terres à bon prix, craignant de blesser certains paysans à qui on aurait voulu demander trop cher. Comme ma soeur et moi nous nous étions retirées de l'opération, les ventes des terres à Pirogovo se déroulèrent ainsi. Mon fils et sa femme emménagèrent et débutèrent leur installation. Ils adoraient leur ferme [illustration ci-dessous] que tout le monde aux alentours se mit à appeler le manoir. Léon vint souvent leur rendre visite et parfois il restait une semaine entière ou même plus. Pour Maria Lvovna, c'était une telle joie quand son père venait la voir ; elle faisait tout son possible pour qu'il ait toutes les facilités, comme s'il était chez lui.

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    Tolstoï aimait leur manière de vivre ; chez eux, il pouvait se reposer du remue-ménage et de l'animation de la vie à Yasnaïa Poliana. Par contre, lorsque la comtesse venait parfois à Pirogovo, elle s'exclamait : "Je ne comprends pas comment Maria peut vivre ici. A sa place, je m'ennuierais à mourir !" Et Léon de répondre : "C'est une vie fort agréable, j'aimerais beaucoup vivre de cette manière."

    Sophie Andreïevna ne vint finalement que rarement à Pirogovo tandis qu'eux se rendaient souvent à Yasnaïa Poliana. Maria Lvovna souhaitait maintenir ses liens avec son père, leurs intérêts réciproques étaient toujours proches et elle essayait de ne pas s'en éloigner. Mais comme sa santé déclinait avec le temps, qu'elle devenait de plus en plus faible, de longs séjours en dehors de chez elle la fatiguaient énormément.

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    [Macha à Pirogovo]

    * * *

    En janvier 1896, ma soeur Barbara Nagorny se retrouva subitement veuve. Son mari (52) [à droite : photo de 1869] mourut d'une péritonite à la suite d'un calcul biliaire. ElleCapture d’écran 2017-05-02 à 09.49.40.png aussi avait une famille nombreuse, composée de six enfants (53) dont les aînés étaient déjà adultes. Le fils était diplômé de l'université et les deux filles aînées étaient devenues des jeunes femmes.

    Ma soeur était complètement perdue, son chagrin faisait pitié. Elle avait adoré son mari qui avait toujours été pour elle un soutien fort, un mari aimant au coeur chaleureux. Maman accourra de son monastère et nous restâmes auprès d'elle. N'arrêtant pas de parler, de jour comme de nuit, Barbara avait perdu le sommeil. Chaque jour, elle se rendait au cimetière. Je tentai de la calmer en cherchant à la distraire de ses tristes pensées. Voyant l'inutilité de mes efforts, je me bornai à répondre à ses désirs. Après un certain temps d'intense émotion, elle commença à se calmer. Malgré ses sanglots répétés, son chagrin pris un cours normal.

    De nature simple, ma soeur n'était pas faite pour une vie de tous les jours, une vie terre à terre. C'était une artiste et une poète, une colombe céleste comme se plaisait à l'appeler Léon Nicolaïevitch. Ses pensées planaient dans les hauteurs, loin des considérations terre-à-terre, son imagination l'empêchaient de réaliser ce qui se passait autour d'elle.

    Plusieurs histoires ont couru à propos de sa manière de se comporter. La plupart du temps, elles étaient vues sous un aspect anecdotique, ce que je n'appréciai pas vraiment. Connaissant sa nature exceptionnelle, j'avais plutôt une haute opinion de ma soeur. Incapable de faire elle-même du mal à quiconque, elle ne voyait pas non plus le mal chez les autres, traitant tout le monde avec confiance et respect. Elle était l'innocence même, comme celle d'un enfant. Mais elle avait son caractère, capable d'une colère soudaine. C'était tellement inhabituel chez elle que personne ne s'en offusquait et la plupart de temps, cela la faisait même sourire. Je ne connais aucun homme qui ne fut pas entiché d'elle !

    L'aspect pratique des choses de la vie, la tenue de la maison, l'achat de chaussures et de linge pour les enfants, etc., tout cela reposait sur son mari. Mais il n'y avait aucun ressentiment de sa part, il continuait à l'entourer et à la chérir.

    Ma mère repartit avant moi. Je restai un temps assez long auprès de ma soeur et ne la quittai que lorsqu'elle avait retrouvé son calme et put reprendre une vie normale avec ses enfants.

    * * *

    Capture d’écran 2017-05-02 à 10.03.35.jpgLev Nicolaïevitch fut très malade durant l'été 1901. Début juillet, il était victime d'une angine de poitrine. CetteCapture d’écran 2017-05-02 à 09.50.16.png maladie avait été précédée (54) d'un sérieux problème de famille concernant la triste question de la vente de ses droits d'auteur. Depuis longtemps, Léon avait exprimé le désir qu'ils soient mis dans le domaine public, ce à quoi la comtesse s'était violemment opposée.

    Fin juillet, il avait retrouvé ses forces et la comtesse écrivait à Paul Birioukov [illustration (barbe) de gauche] : "Le cher homme nous a tous épuisés mais grâce à Dieu, Léon récupère bien et a maintenant repris le travail." Mais cette guérison ne fut que temporaire car au début de l'automne de la même année, il tomba à nouveau malade. Les médecins lui conseillèrent d'aller se reposer en Crimée sous la chaleur du soleil.

    Le 5 septembre, Léon et Sophie Andreïevna, Alexandra et Maria Lvovna ainsi que mon fils partirent pour la Crimée. Le docteur P. A. Boulanger [illustration avec pince-nez) de gauche] les accompagnait. Comme Léon était très mal, dès notre arrivée à la gare de Tula on le transporta immédiatement dans le wagon préparé à son intention. Mon fils me raconta que Léon était si faible que l'on redoutait déjà une issue fatale au point de se demander s'il ne fallait pas le reconduire à Yasnaïa Poliana. On décida de continuer.

    Je les rejoignis en octobre avec ma fille Natacha. Toute la famille était installée au domaine de la comtesse Panine [illustration de droite] qui avait mis sa propriété à la disposition du patient Lev Nicolaïevitch. Quant à moi, mon fils et sa femme ainsi que ma fille, nous nous installâmes à Yalta.

    Au début de son séjour en Crimée, la santé de Tolstoï s'améliora. Il se promenait, profitait de la vue sur les montagnes et la mer mais sans vraiment retrouver ses forces. D'ailleurs, il écrivait dans son journal : "Ma santé est encore chancelante, même ici à la montagne."

    Située à flanc de montagne, Gaspra descend assez abruptement vers la mer. On ne pouvait l'empêcher de se promener, il y tenait absolument. Si les descentes se faisaient sans problème, remonter était plus ardu. Son coeur battait la chamade. "J'oublie, disait-il, que le coeur ne suit pas le même rythme que les pieds. Les jambes sont encore bonnes mais le coeur est mauvais."

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    [Gaspra en Crimée : propriété de campagne de la comtesse Sophie Panine (1871-1957)]

    Malheureusement, jour après jour, sa santé empira. Les longues excursions à dos de cheval ou à pied épuisèrent à nouveau son coeur. Finalement, comme il souffrait deCapture d’écran 2017-05-02 à 09.57.33.png sérieux troubles cardiaques, on l'emmena à Yalta pour le faire examiner. Là, le docteur Altshuler [illustration de droite] le mit au lit avec interdiction de bouger, déclarant qu'il fallait faire très attention à son coeur.

    Je devais retourner au domaine pour signaler que Léon était malade et ne pouvait revenir à Gaspra. Faisant toute une histoire, très énervée, la comtesse se mit à insister pour qu'on le ramène immédiatement, affirmant qu'il y serait plus tranquille. Le docteur refusa tout net et ordonna un repos complet. Il demeura donc chez nous à Yalta pendant toute une semaine, après quoi la comtesse et moi-même nous le transportâmes dans une chaise roulante jusque Gaspra.

    Je le faisais à la demande de Macha Lvovna. Elle redoutait la nervosité de sa mère qui prétendait que "cela se passait toujours ainsi, qu'il n'écoutait d'ailleurs jamais personne, qu'il n'était pas nécessaire de l'amener à Yalta", etc, etc. Connaissant mon caractère paisible, Macha me demanda de l'accompagner pour tenter de calmer l’excitation de sa mère, ce qui pouvait causer un très mauvais effet sur la santé de Léon. D'habitude, lorsqu'il était accablé de ce genre de reproches, il gardait le silence mais son visage montrait des signes d'abattement.

    Léon avait jusqu'alors sa chambre à l'étage avec un balcon qui offrait une superbe vue sur la mer. Il aimait beaucoup cette chambre. Combien de fois n'avions-nous pas admiré ensemble la scène de son balcon surplombant la mer, illuminée par la lune ?

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    ["située à flanc de montagne, Gaspra descend assez abruptement vers la mer"]

     Mais il était maintenant obligé de prendre une chambre au rez-de-chaussée car le médecin lui avait interdit d'encore monter les escaliers. Comme je dormais à côté de saCapture d’écran 2017-05-02 à 10.13.35.png chambre, je me levais parfois pour voir si tout allait bien. "Ainsi, tu te mets à me surveiller ?" me dit-il une nuit que je m'étais approchée de son lit. - Est-ce que ça te déplait ? C'est Macha qui m'a demandé de rester auprès de toi - Macha ? Ah, c'est bien, ça me fait plaisir."

    Sa santé se détériora à nouveau, s'aggravant de jour en jour. En janvier, on lui découvrit une pneumonie. Nous déménageâmes à Gaspra pour être plus proches de lui. Il y avait Tatiana, son mari et toute la famille, Andreï Lvovitch avec sa femme [illustration de gauche] et leur fille Sophie. (55)

    Il fut entre la vie et la mort durant trois mois, au point que certains jours nous nous attendions à ce que ce soit la fin. Un soir, Macha était assise à ses côtés. Nous rejoignant ensuite dans la salle à manger, elle se mit à sangloter. Très inquiets, nous lui en demandâmes la raison. "Plus de battements de coeur !...", répondit-elle. Nous appelâmes immédiatement au téléphone le docteur Altshuler à Yalta, car aucun médecin n'était disponible en permanence à Gaspra.

    Comme la maladie prenait une tournure nettement plus mauvaise, nous invitâmes le docteur Churovsky de Moscou. Une garde de nuit fut organisée entre Sophie Capture d’écran 2017-05-02 à 10.13.46.pngAndreïevna [illustration de gauche] et moi (Tatiana Lvovna attendait famille et Maria quant à elle était trop faible). Comme Sophie était insomniaque, elle se réservait les heures de la nuit et me réveillait à 4 heures du matin. De plus, un homme dormait toujours dans la chambre d'à côté, soit l'un des fils de Lev soit P. A. Boulanger. Nous faisions appel à lui lorsqu'il était nécessaire de soulever ou de retourner le malade. J'appréciai beaucoup la compagnie d'Andreï Lvovitch. Il était aimable et délicat envers son père, on aurait dit qu'il avait une manière féminine de traiter le patient.

    Même si c'est pénible de veiller un être cher occupé à mourir, j'aimais être à ses côtés la nuit, des nuits tranquilles, solitaires, riches de pensées profondes. Assise près de lui dans l'obscurité, je pouvais l'apercevoir. Comme il était trop faible pour pouvoir parler, je regardais ses maigres mains en guettant le moindre mouvement. S'il désirait quelque chose, il les remuait faiblement, je me penchais au-dessus de lui, l'oreille contre ses lèvres pour entendre ce qu'il voulait me faire comprendre. Souvent, pas même un murmure ou un bruissement de voix.

    La plupart du temps, il reposait les yeux clos. Si son visage exprimait la quiétude, on voyait nettement que son cerveau n'arrêtait pas de fonctionner un seul instant. Je le quittais vers huit ou neuf heures du matin pour aller dormir mais je n'y arrivais pas. Une belle et nouvelle journée s'annonçait, l'air frais et la beauté des environs étaient signes d'espoir. Après avoir fait ma toilette et bu du café, je retournais dans la chambre du malade où il m'accueillait avec ces mots : "Ah, voilà de nouveau l'infatigable Lizabeta !"

    Au-delà des murs de sa chambre existait un autre monde : agitation, vanité, discussions entre médecins, opinions variées et divergentes de chacun, pourquoi agir ainsi ou pourquoi ne pas faire autrement, palabres vains et inutiles ... l'inquiétude me rongeait et je désirais de me défaire de toutes ces contingences.

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    La pièce dans laquelle il se trouvait était séparée par une paroi derrière laquelle il y avait un grand salon qui restait toujours vide afin d'éviter de le déranger en faisant du bruit. Maria et moi, nous nous y installâmes souvent, soit en silence soit pour y bavarder à voix basse. Un jour, nous eûmes un incident qui aurait pu mal se terminer. Il y avait un lampe dans le salon. Maria Lvovna, croyant à un moment donné qu'elle ne fonctionnait plus, se mit à la secouer pour voir s'il y avait encore de l'alcool et je reçus tout le contenu sur ma robe ! L'alcool s'enflamma et mon vêtement se mit à brûler. Nous tentâmes d'éteindre les flammes avec les mains en essayant de ne pas crier ou de faire du bruit qui aurait pu déranger le patient dans la pièce d'à côté. Nous réussîmes à rejoindre en silence le grand salon où P. A. Boulanger m'arracha la robe et éteigna les flammes. J'en fus quitte pour une belle frayeur, une robe brûlée et quelques cheveux roussis !

    Le temps se déroulait lentement, très lentement. Les jours d'espoir étaient suivis par des jours de désespoir et d'abattement. La vie de la maison se figeait, les pensées et les sentiments étaient dirigés vers la chambre où se mourrait notre cher homme à tous.

    Il y avait là ma soeur et Maria Alexandrovna Schmidt. Une charmante demoiselle, véritable tolstoïenne, logée bien malgré elle dans une belle villa. Visiblement embarrassée de cette situation vis-à-vis de Lev Nicolaïevitch, elle ne tenait pas du tout à laisser croire qu'elle vivait là. Tout le monde l'avait baptisée la comtesse ! "Pourquoi laissez-vous dire que c'est ici que réside la comtesse Sophie Andreïevna ?", lui dis-je en la taquinant. La comtesse Panine suggéra qu'on fasse savoir que cette maison était celle de Sophie Andreïevna et de Lev Nicolaïevitch. "Non, non, ma chère, surtout ne dites pas que c'est ici que vit la comtesse", insista-t-elle. Elle ne resta pas longtemps à Gaspra et retourna rapidement dans son palais comme elle appelait son refuge à Ovsyannikov.

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    L'excellence du corps médical et les soins attentifs prodigués finirent pas triompher de la maladie. En passant un jour près de la pièce où se réunissaient les médecins, Capture d’écran 2017-05-02 à 10.14.18.pngj'entendis une conversation entre les docteurs Altchuler et Surowski. Surowski disait : "Et donc, on va pouvoir le sauver ?". On devine avec quelle joie je me dépêchai d'annoncer ce que j'avais entendu !

    Les forces lui revinrent, lentement. J'étais assise à un moment donné à son chevet, j'entendis la faible voix de l'oncle murmurer : "Comme c'est pénible !" Je me penchai au-dessus de son lit et lui demandai : "Est-ce vraiment si dur ? - Mourir et ensuite guérir, j'étais si bien préparé à la mort que cela aurait été facile. Maintenant, je dois penser à revivre ..."

    Mais les difficultés à reprendre un cours normal de la vie s’aplanirent assez rapidement. Son esprit étant constamment en éveil, il fit appel à Maria Lvovna et P. A. Boulanger pour leur dicter ses pensées et quelques lettres. C'est ainsi que sa lettre à l'Empereur [illustration de droite], écrite en janvier 1902 à propos de la répression et de la sévérité de la censure, qu'il avait commencée à écrire de sa propre main, il la termina en la dictant parce qu'il se sentait trop faible pour continuer lui-même.

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    [Gaspra, 12-1901 : de g. à d. : Léon Tolstoï - Nicolas Obolensky (chapeau melon) - X - Tatiana Lvovna Tolstoï (grand chapeau), 2de épouse (depuis 1899) de Michel S. Soukhotine - Nathalie Mikhaïlovna Soukhotine, fille du 1er mariage de Michel S. Soukhotine, future épouse (en 1909) de Nicolas Obolensky - Macha Lvovna Tolstoï (+ 1906), 1ère épouse de Nicolas Obolensky - docteur P. Boulanger - X - Lisa Obolensky, mère de Nicolas Obolensky - Sacha Lvovna Tolstoï]

     Le danger immédiat était passé. Nous étions tous soulagés, la maison reprenait vie. On installa son lit dans un grand salon et il me demanda de le placer de telle façon qu'il puisse apercevoir la montagne Ai-Petri. Le temps était superbe, il était couché, la porte grande ouverte sur la terrasse.

    Petit à petit, les différents membres de la famille dont ses plus jeunes fils et ma soeur commencèrent à rentrer chez eux. Ses retrouvailles avec son vieux serviteur Ilya Vassiliëvitch et son cuisinier Semion Nicolaïevitch furent très émouvantes. Ayant appris que son état s'était amélioré, ils avaient souhaité le revoir. La joie qu'ils manifestèrent étaient vraiment sincère. L'excitation des trois hommes étaient indescriptible ! Léon leur dit quelques mots mais, secoué par les sanglots, il ne réussit pas à continuer. Les deux hommes s'empressèrent de s'en aller afin de ne pas trop le perturber.

    Je restai deux mois au chevet de mon oncle, pratiquement en permanence. Malgré la crainte et les soucis, ces deux mois m'ont laissé des souvenirs très marqués. L'oncle Léon était un patient agréable, affectionné et toujours satisfait. Mais il restait fort affaibli. Lorsqu'il cherchait à faire des drôleries, sa voix était à peine audible et son rire se transformait en larmes.

    Bien qu'il suivait les prescriptions des médecins, il s'opposait fermement à l'utilisation du Strophantus. Le docteur Altchuler lui avait raconté que c'était un poison que les Indiens utilisaient pour enduire la pointe de leurs flèches ! Quant on s'approchait de lui avec un verre, il s'exclamait : "Comment, c'est du Strophantus, mais pourquoi ?" On déposait en silence le verre sur la table et on s'en allait. Un peu plus tard, on revenait et on constatait qu'il avait bu le verre.

    Je suis heureuse d'avoir été à ses côtés et j'ai la satisfaction que cela lui aura été utile. Je le quittai en mars mais ses problèmes n'étaient pas terminés pour autant. Après avoir guéri d'une pneumonie, il retomba malade en attrapant le typhus puis guérit une nouvelle fois. Sophie Andreïevna écrivit à soeur Tania Kuzminsky : "C'est un véritable miracle qu'il ait pu survivre à deux maladies mortelles."

    En juin, toute la famille rentra à Yasnaïa Poliana.

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    [juin 1902 : guéri, Léon Tolstoï quitte le domaine de Gaspra]

    * * *

    Ma mère avait suivi avec beaucoup d'attention la maladie de son frère Léon et m'avait demandé de lui écrire le plus régulièrement possible sans rien lui cacher. Je laCapture d’écran 2017-05-02 à 10.15.02.png rejoignis en été à son couvent de Chamardino et la ramenai ensuite à Yasnaïa. Maman n'avait pas l'habitude de s'extérioriser et n'aimait pas de montrer ses sentiments mais au moment de retrouver son frère, l'émotion était tellement forte qu'aucun des deux, au bord des larmes, n'arrivaient à prononcer la moindre parole !

    C'était la première fois qu'elle revoyait Léon après son excommunication. (56) En tant que religieuse et membre de l'Eglise, elle était d'avis que s'il s'était méconduit, il ne pouvait pas être pour autant mort pour l'Eglise car elle savait pertinemment que son âme vivait en Dieu. C'est la raison pour laquelle elle réagit à la décision du Saint Synode par la désapprobation.

    * * *

    L'émouvant oncle Serge Nicolaïevitch ...

    Comme il y avait longtemps que l'oncle Serge [illustration de droite] n'avait plus quitté Pirogovo, celui-ci se décida tout à coup de venir à Yasnaïa Poliana où il n'était plus apparu depuis de plusieurs années. Il devenu tellement solitaire qu'il ne voyait plus personne de l'extérieur. Mais son désir de retrouver son frère Léon qu'il pensait revoir pour la dernière fois, surpassait tout le reste.

    Nous étions assis dans le grand salon lorsque nous vîmes arriver un attelage à quatre chevaux. Comme on était tous très loin de s'imaginer qu'il pouvait s'agir de l'oncle Serge, nous ne le reconnûmes pas tout de suite, d'autant plus que c'était très inhabituel de le voir arriver ainsi.

    Capture d’écran 2017-05-02 à 10.32.12.pngYulia Ivanovna Igumnov, une artiste amie [illustration de gauche] de Tatiana Lvovna qui fréquentait Yasnaïa Poliana depuis de longues années, s'inquiéta du haut de l'escalier : "Qui est-ce ?". Pas vraiment heureux d'entendre ça, Serge prétendit mi-moqueur mi-sérieux que Yulia ne voulait pas le laisser entrer. C'est Maria Lvovna qui la première le reconnut. Comme elle était toujours d'une grande simplicité et très affectueuse, elle s'exclama joyeusement : "C'est l'oncle Serge qui est là !" Parmi toutes ses nièces et neveux, Macha était sa préférée. Quant à la comtesse envers qui il avait toujours maintenu une certaine distance, celle-ci se montra très aimable avec lui.

    Les premières effusions passées, les deux frères se retirèrent, ils avaient tant de choses à se raconter. Je les regardai avec tendresse car ils m'étaient proches et très chers. Tous deux fort âgés, plus très gais mais toujours pleins d'esprit. Comme les deux hommes avaient survécu à bien des choses, leur conversation fut animée et ils ne voulaient visiblement pas être dérangés.

    Mais c'est Maria qui fit interruption en les arrachant à leurs retrouvailles [illustration ci-dessous]. Lev était occupait un siège, une tasse de thé à la main, son grand châle jaune sur les épaules et une calotte sur la tête.

    Serge repartit le même jour. Ils s'étaient vus, s'étaient parlé avec beaucoup de plaisir, l'ambiance avait été excellente mais il ne fallait pas qu'elle puisse se détériorer !

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    [photo prise par Macha en 1902]

    * * *

    Il existe une abondante littérature sur Lev Nicolaïevitch [ci-dessous : photo de 1897]. Mais combien de gens n'ont-ils pas écrit sur lui alors qu'ils l'ont à peine connu ? Et il y a ceux qui l'ont trahi en racontant de viles histoires comme cette française, madame Seuron, (57) la gouvernante de Maria Lvovna.

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    Dans mes Souvenirs, je ne m'étends pas longuement sur la philosophie de Léon Tolstoï car en règle générale elle est connue de tout le monde. Qui ne connaît pas ses vues sur la guerre, le gouvernement, l'Eglise, sa sympathie envers ses gens, son rejet vis-à-vis de la vie des personnes nanties et oisives ?... Mes Mémoires plongent dans une mer de souvenirs où je risque de répéter parfois les mêmes choses. Je n'ai tenu aucun écrit ni aucun journal. Il m'est évidemment impossible de me rappeler de tout ce qu'il a dit. L'important, c'est d'en avoir gardé le sens général plutôt que les détails.

    J'ai souvent entendu l'objection "nul n'est prophète en son pays". Ceci n'est pas tout à fait vrai. Je le respectais et l'aimais, je connaissais ses pensées et je savais ce qu'il ressentait, ce qu'il appréciait et ce qui l'énervait. Je pouvais dire sans me tromper comment il réagirait à tel événement ou tel agissement. Son calme était une richesse qu'il fallait respecter. Ainsi, il arrivait trop souvent que son discours soit interrompu par des réflexions inappropriées, venant de membres de la famille n'ayant pas la même sensibilité, ce qui avait le don de l'énerver et d'altérer sa bonne humeur. Sans doute que l'image de jeunesse que l'on avait du cher petit oncle Levochtky effaçait celle du Léon Tolstoï d'après.

    Je ne venais pas à Yasnaïa Poliana, ni lui chez moi, pour l'entendre discourir mais pour me plonger dans la vie de famille de tous les jours. La plupart du temps, il était d'humeur égale, appréciant la simplicité sans rechercher des distractions particulières. Parfois, ça le fatiguait d'être mis sur un piédestal. Le grand homme voulait simplement être un humain. Je l'ai connu âgé, faible, sans ressources. Je l'ai vu grincheux et d'humeur sombre ... Saint Jean Chrysostome a dit à propos de l'apôtre Paul : "Alors qu'il était Paul, il était aussi un homme." Ainsi, on pouvait dire la même chose sur mon oncle : "Bien qu'il était Léon Tolstoï, il était aussi un homme."

    Ma mère et Léon aimaient se rappeler de lointains souvenirs. Les choses tristes étaient toujours absentes, ils n'avaient gardé que de bons souvenirs. Les choses heureuses qui leur revenaient à l'esprit engendraient chez eux une gaîté qui avait un côté naïf et enfantin.

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    [Maria Nicolaëvna Tolstoï avec son frère Léon & avec sa fille Lisa]

    La plupart des enfants (et petits-enfants) de Lev Nicolaïevitch étaient doués pour la musique [illustration ci-dessous]. Lorsque les plus jeunes entamaient une chanson tzigane avec leur guitare, il sortait habituellement de son bureau pour les écouter avec un plaisir évident. A la fin de la chanson, il leur demandait : "Encore une !" Il était heureux comme un enfant, sa joie était contagieuse, mêlant les rires aux larmes. Comme les éclats de rires provoqués par Dushan lorsque celui-ci se lançait à l'improviste dans une danse slovène, tout en gardant un calme imperturbable et un visage impassible ...

    Capture d’écran 2017-05-02 à 10.33.05.png

    Je ne me souviens ni du jour ni de l'année (sans doute après la Crimée) mais c'était à Yasnaïa Poliana en été. Nous déjeunions au jardin sous le couvert de grandsCapture d’écran 2017-05-02 à 10.33.17.png arbres. Tout le monde était de bonne humeur et Léon jouait au boute-en-train. Il y avait là Vladimir Tcherkov, ma mère ainsi qu'un photographe venu de Moscou, censé nous prendre en photo autour de la table. Occupé à manoeuvrer sous le drap de son appareil, notre photographe perdit l'équilibre et tomba au sol, ce qui fit rire l'oncle aux éclats. Il se releva, recommença la pose mais glissa de nouveau à terre. Assis à côtés de lui, Vladimir Tcherkov [illustration de droite] lui demanda sur un ton de reproche : "Voyons, Lev Nicolaïevitch, qu'est-ce qui vous prend ? - Bon, bon, je ne le ferai plus", répondit-il confus, comme il se sentait coupable.

    La cavalerie nubienne, une expression utilisée dans la famille. Je crois que très peu de personnes savent ce que cela signifie. On parlait toujours de cavalerie nubienne lorsqu'un hôte désagréable ou déplaisant quittait Yasnaïa Poliana. Oncle Léon ne permettait pas qu'on taquine ce genre de visiteur mais lorsque celui-ci venait juste de quitter la maison, il montait à l'étage avec les enfants à la queue leu leu, sa fille Maria en tête, la main droite levée, sur la pointe des pieds et en silence.

    Ils traversaient toutes les chambres et redescendaient ensuite au salon se rasseoir sur leurs sièges, toujours en silence. L'expression cavalerie nubienne exprimait la joie ressentie après le départ d'un visiteur ennuyeux ! Malheureusement, comme Sophie Andreïevna appréciait fort peu l'humour, elle considérait tout cela sous un regard très critique. On la voyait d'ailleurs rarement rire de bon coeur.

    Lev Nicolaïevitch aimait beaucoup les fleurs. Il appréciait qu'on lui ramène un bouquet de fleurs sauvages et qu'on le lui mette sur son bureau pour qu'il puisse les admirer. Les soirées étaient agréables, nous étions habituellement assis au salon autour de la grande table familiale où chacun d'entre nous s'adonnait à une activité déterminée.

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    [Maria Nicolaïevna et sa fille Hélène Sergueïevna]

    Nous n'allions jamais dans son bureau sans un motif sérieux, de crainte de le déranger. S'il n'avait rien de particulier à faire, sa porte restait ouverte. Il pouvait être plongé dans une lecture tout en écoutant les conversations. Parfois même, il nous rejoignait pour nous faire une remarque quelconque.

    Un jour, il nous affirma qu'un juge, au moment d'émettre son jugement, pêchait de trois manières : contre lui-même, contre la personne condamnée et contre le motif même de la condamnation. Alors que la conversation tournait autour du divorce, Lev nous déclara : "Lorsque je ne serai plus là, on ne parlera pas de "Tolstoï, ce grand écrivain" mais on posera la question "qui était ce Tolstoï ?" - Eh bien, voyez-vous, c'était cet excentrique qui aura vécu quarante ans avec une seule et même femme !"

    Il aimait les enfants et savait comment se comporter avec eux. Grand-père - Oncle Lialia, c'est ainsi que les enfants l'appelaient en accourant joyeusement vers lui. "Le monde serait bien triste sans enfants", affirmait-il. "Et que se passerait-il si les femmes se mettaient en grève en refusant d'accoucher ?", ajoutait-il en 1905 au moment où des grèves (58) éclataient un peu partout. Il ne reconnaissait aucun soit-disant problème des femmes, ajoutant sur un ton irrité : "Quelle est la question ? Il n'y en a pas. Les femmes sont toujours prêtes, il n'y a aucun doute là-dessus. Elles sont au service des enfants, des vieux et des malades, voilà la vérité."

    Lors de ses promenades favorites le long de la grand-route où en 1905 il cherchait à rencontrer les paysans pour discuter avec eux, il vécut un sérieux Capture d’écran 2017-05-02 à 10.39.16.pngdésenchantement. Un jour au dîner, il nous déclara : "Je dois avouer que je n'apprécie pas leurs idées, ils ne sont plus comme avant", précisant que ce n'était pas une condamnation de sa part mais plutôt un regret. Je compris que cela signifiait pour lui un grande tristesse car il s'était particulièrement attaché à ces gens.

    Après le séjour en Crimée, Léon n'avait plus autant d'entrain qu'auparavant. Alors qu'il faisait toujours de longues promenades à pied ou à cheval, ses forces physiques n'étaient plus les mêmes. Il tombait souvent malade : le foie, un thorax oppressé, des douleurs dans la région du coeur, etc. "Aujourd'hui, je me sens faible, avouait-il, le soir, je suis fatigué, je ne peux plus travailler. Le matin, je suis comme un enfant ; durant la journée, j'ai quarante ans et le soir, j'en ai soixante-dix."

    Il lui fallait de plus en plus recevoir les soins du docteur Dushan Makovitsky [illustration de droite]. En 1905, Dushan le trouva dans son bureau, endormi sur une chaise, ce qui n'était jamais arrivé. Le soir, lorsque le vieil homme descendait au salon, Dushan et Maria s'empressaient de dresser une table à jouer afin de faire une bonne partie d'échecs.

    Les dernières années, Léon aimait beaucoup jouer mais pas avec n'importe qui. Lorsque j'arrivais, il m'accueillait joyeusement : "Bien, maintenant nous allons faire une bonne partie d'échecs !" Il adorait jouer avec moi, sans doute parce que je jouais aussi mal que lui et que je m'amusais autant que lui. Jamais nous n'avons été déçus, jamais nous ne nous sommes disputés. Il n'aimait pas jouer avec ses fils ; ceux-ci jouaient trop sérieusement et réclamaient toujours, ce qui l'énervait. Il montrait alors un visage triste et dépité.

    On choisissait parfois de jouer aux cartes. Mais si Sophie Andreïevna ou l'un de ses fils commençait à parler de façon désagréable, cela avait le don de l'énerver. La plupart du temps, il s'en allait. Quand s'était possible, Maria me faisait signe et nous nous mettions à déployer la table pour commencer alors un jeu d'échecs.

    Qu'il ait pu être affaibli, malade ou âgé, Léon Tolstoï se tournait de plus en plus vers l'amour des autres. On le sentait très clairement dans les contacts que l'on avait avec lui. Face à la frustration, la tristesse ou la colère, il opposait la sérénité.

    * * *

    Capture d’écran 2017-05-02 à 10.39.28.pngLes dernières années de la vie de Lev Nicolaïevitch furent émaillées de joies et de choses tristes. En 1904, mon oncle Serge décéda. J'étais alors à la campagne avec sa fille Natacha. Le 31 juin, nous étions assises devant le maison lorsque nous entendîmes du bruit dans les fourrés. Nous vîmes alors arriver quelqu'un, un bâton de marche à la main et portant un sac sur les épaules. Je ne le reconnus pas de suite puis, à ma grande surprise, je vis que c'était Khrisanf Abrikosov [illustration de gauche].

    Il n'était encore jamais venu chez moi. Arrivant de la gare - elle était située à plus de 5 kms - il pénétra directement parCapture d’écran 2017-05-02 à 10.39.39.png l'arrière du jardin en demandant au cocher la direction de maison. Au moment où je l’accueillais, notre domestique Igor prit Natacha à part et lui souffla : "Il aurait fallu lui demander ses papiers, on ne sait jamais quel genre d'individus courent les chemins !" Je racontai l'anecdote à Khrisanf Abrikosov. Nous trouvâmes très amusant qu'un homme aussi charmant que lui puisse être pris pour un dangereux bandit !

    Khrisanf Nicolaïevitch me raconta qu'il arrivait de Pirogovo [illustration droite] et que c'était maman qui avait demandé qu'il vienne me voir. Il resta chez nous durant deux jours, après quoi je l'accompagnai jusque chez l'oncle Serge. Ce dernier était malade depuis longtemps, souffrant de fréquents maux de tête qu'il attribuait à des névralgies. Je connaissais son attitude négative vis-à-vis des médecins et de la médecine en général. Resté fidèle à lui-même, son comportement face à la maladie n'avait pas changé.

    Si le docteur Dmitri Vassiliëvitch Nikitin, médecin de Léon Nicolaïevitch (Dushan Petrovich Makovitsky n'était pas encore arrivé à Yasnaïa Poliana), n'avait pas diagnostiqué un cancer du cerveau, il est probable que l'on aurait jamais su de quoi il serait mort. Je ne sais s'il se rendait lui-même compte de quoi il était atteint ; sans doute le pensait-il mais jamais il n'en parlait.

    Je n'avais plus vu Serge Nicolaïevitch depuis tout un temps et je le trouvai fort changé. Amaigri et marchant le dos courbé, il avait perdu de sa stature. Je fus peinée de constater qu'il ne voyait plus que d'un oeil, portant un bandeau noir sur l'autre. Malgré ces changements, il était toujours élégant et avait gardé son apparence aristocratique. Marcher lui était très pénible. J'eus beaucoup de difficultés à cacher l'émotion qui me submergeait en le voyant. Son visage où l'on ne distinguait qu'un oeil avait quelque chose d'étrange.

    Il éprouvait beaucoup de difficultés à manger. Il mâchait avec peine et avaler lui faisait mal, mais il ne s'en plaignait jamais non plus. Un jour, on servit des champignons. Il commença à en manger mais après un certain temps, poussant son assiette sur le côté, il avoua : "C'est délicieux mais je n'y arrive pas." C'était dit avec une telle expression de souffrance que je sentis mon coeur chavirer. Sous un prétexte quelconque, je sortis de table pour qu'il ne voit pas mes larmes que je n'avais pas la force de retenir.

    Capture d’écran 2017-05-02 à 10.39.52.pngA Pirogovo, il dormait sur un canapé dans son bureau au rez-de-chaussée. Pour sa toilette, il était obligé de monter à l'étage par un escalier assez raide. Le voir redescendre faisait peur car ses jambes tremblaient de faiblesse. Mais il n'écoutait personne et n'acceptait l'aide de quiconque, même pas de sa fille aînée (59) Vera Sergueïevna [à gauche : photo de 1886]. Vera aimait beaucoup son père et vivait chez lui (les deux plus jeunes étant mariées).

    Un soir avant d'aller se coucher, il monta comme il le faisait habituellement pour prendre un bain (il avait toujours été très soigneux). A un certain un moment, nous entendîmes subitement un bruit et un grand cri. Vera s'élança à l'étage. Il avait renversé la cruche et l'eau s'était répandue un peu partout. Ce fut la dernière fois qu'on le laissa se débrouiller lui-même. Nous insistâmes pour qu'il ne monte plus jamais seul et plaçâmes un lit dans le bureau. C'est avec bien des difficultés que le pauvre homme fut obligé d'admettre son impuissance.

    Partant de chez Serge Nicolaïevitch, j'allais voir mon fils (les deux Pirogovo étaient très proches l'un de l'autre). J'arrivais toujours exténuée, souvent même en larmes. Cette fois-là, je ne me sentais pas bien, j'avais le vertige et mon coeur était fatigué. Mon fils insista pour que je rentre à la maison. J'y restai dix jours. En quittant l'oncle Serge, Vera et maman m'avait demandé que je lui envoie ma fille Natacha. Très appréciée par tout le monde, elle fut fort utile. A Yasnaïa aussi, on l'aimait beaucoup et l'oncle Léon l'appelait la petite Lizabeta.

    J'avais quitté Serge le 12 août et il mourut le 25. Léon, qui était resté à ses côtés, était reparti le 22 parce que c'était l'anniversaire de Sophie Andreïevna qui lui avait demandé de rentrer. Natacha me raconta que lorsqu'elle annonça sa mort, les deux vieilles dames, Marie Mikhaïlovna (60) [ci-dessous avec son beau-frère Léon Tolstoï] et ma mère étaient au salon, chacune enveloppée dans un châle noir. Toutes deux avaient un air misérable. Marie joignit les mains et s'écria : "Бурчалочка мой !" (61)

    Capture d’écran 2017-05-02 à 10.40.02.png

    * * *

    En 1906, Sophie Andreïevna tomba gravement malade, au point que tous les enfants accoururent comme si sa vie était en danger. Comme elle souffrait beaucoup, onCapture d’écran 2017-05-02 à 10.40.12.png appela le docteur Snegirev et le professeur Fenomenov [illustration de droite] à son chevet. Snegirev diagnostiqua une mauvaise tumeur, affirmant qu'il fallait opérer sans tarder, faute de quoi elle risquait de mourir prochainement. Léon vivait des moments très difficiles. Lorsque Snegirev lui demanda s'il donnait son accord pour l'opération, il répondit sur un ton évasif : "C'est comme les enfants le veulent." On décida donc de procéder immédiatement à l'opération.

    Capture d’écran 2017-05-02 à 10.49.22.pngJ'étais alors à Pirogovo dans la famille de feu Serge Nicolaïevitch. Mon fils et sa femme [illustration de gauche] se trouvaient à Yasnaïa Poliana quand nous apprîmes la nouvelle de la maladie de Sophie Andreïevna. Nous ne savions absolument pas qu'elle devait subir une intervention chirurgicale et nous fûmes très surpris lorsqu'on nous fit savoir que l'opération s'était bien déroulée.

    Je me rendis immédiatement à Yasnaïa. Arrivée là, je vis la maison remplie de gens, enfants, médecins et nurses. L'opération venait juste d'avoir lieu et il régnait une grande agitation, comme si on venait de passer à côté d'un grand danger. Ayant appris par Maria Lvovna que son père était dans son bureau, je le rejoignis immédiatement : "Et alors, qu'est-il arrivé à Sonia ? - C'est terrible ! Ecoute ...", me répondit-il. Sa voix s'était brisée, il ne pouvait pas continuer. Venant d'une autre chambre, on entendait distinctement des gémissements, longs et monotones, à vous donner froid dans le dos. Il était interdit de la voir ; on me raconta qu'elle était attachée au lit, sur le dos et sans oreiller. Le médecin m'assura qu'on ne pourrait rien espérer avant trois jours et qu'on ne pouvait rien dire d'autre. Je pensais quant à moi qu'une personne gémissant ainsi ne pouvait pas survivre. Je ne restai pas, dis au-revoir à oncle Léon dans son bureau et partis.

    En imaginant me mettre à sa place, je comprenais la triste expérience qu'il devait endurer. Il devait faire face à la mort en traversant de longs moments d'angoisse où lesCapture d’écran 2017-05-02 à 10.49.31.png choses de ce monde paraissaient vaines, insignifiantes et inutiles. Il Capture d’écran 2017-05-02 à 16.49.26.pngsemblait être bien solitaire.

    * * *

    Le 26 novembre de la même année, (62) après neuf années d'un mariage heureux, Macha décéda d'une pneumonie lombaire. Elle ne fut malade que pendant six jours.

    J'étais à Tambov au mariage de ma fille. Mon fils Nicolas m'avait envoyé deux lettres, la première m'informant qu'elle était malade, la seconde pour dire que la situation était désespérée. Immédiatement, je partis pour Yasnaïa Poliana mais je ne pus la revoir vivante. Elle venait de mourir durant la nuit, juste avant mon arrivée, entourée de tous les siens, pleinement consciente ...

    Je n'irai pas jusqu'à dire que Maria était ma fille préférée [ci-contre : Maria & Lisa] mais elle était, sans hésitation aucune, la fille préférée de son père. De tous les enfants, c'est elle qui le comprenait le mieux et l'aimait le plus. Elle conservait précieusement chacune de ses paroles, chacune de ses pensées. Dans la famille, c'est elle qui jouait le rôle d'apaisement. Si elle était restée en vie, sans doute que les choses se seraient passées différemment, bien des problèmes auraient pu être évités.

    Alors qu'il décrivait dans une lettre à Alexandra Andreïevna Tolstoï les qualités et les défauts de tous ses enfants, Léon avait caractérisé ainsi Maria Lvovna : "Macha, deux ans, qui a failli faire mourir sa mère Sonia à sa naissance. Une enfant chétive et maladive. Un corps blanc comme du lait, de grands yeux bleus étranges, étranges par leur regard profond et sérieux. Très intelligente mais pas jolie. Ce sera une énigme. Elle souffrira, cherchera sans jamais trouver. Elle cherchera éternellement l'inaccessible ..."

    Capture d’écran 2017-05-02 à 10.49.52.pngC'est incroyable comment Léon a pu deviner l'avenir de cette enfant [ci-contre à gauche : Macha à 7 ans] qui n'avait que deux ans. Elle aura été comme il l'avait prédit, cherchante et souffrante. Malgré un grand sentiment d'amour réciproque, elle n'était pas heureuse car sa mauvaise santé l'empêchait de vivre comme elle l'entendait. C'était son principal obstacle. Dans les travaux aux champs [illustration Capture d’écran 2017-05-02 à 10.50.01.pngde droite] parmi les villageois, elle s'était toujours surpassée. Un jour durant un incendie, debout jusqu'à mi-corps dans l'eau, on la voyait aider à passer des seaux d'eau ...

    Désirant ardemment avoir un enfant, elle ne réussit jamais à aller jusqu'à terme mais elle ne s'en plaignait pas. Je lui dis un jour : "Tu ne devrais plus t'attendre à avoir un enfant. - Non, c'est bien ainsi car j'en ai vraiment besoin", me répondit-elle.

    Elle n'était pas jolie mais très attirante, mince et agile, avec de petites mains et de petits pieds, nerveuse et pleine de vie, dotée d'un charme féminin évident, ce que Goethe avait coutume d'appeler das ewig weibliche. (63)

    Si Lev Nicolaïevitch participait en silence aux peines de sa fille, sa mort signifia pour lui une perte immense. Aucun de ses enfants ne pouvait remplacer Macha. Lorsque le docteur Churovsky vint lui annoncer qu'il n'y avait plus d'espoir, il murmura : "Elle était mon amie." Le 28 décembre 1906, Lev note dans son journal : "Je suis en vie et je me souviens des derniers instants de Macha (je ne veux pas l'appeler Macha : c'est simplement le nom d'une créature qui m'a quitté). Elle était couchée, des oreillers dressés sous elle ; je la regardais, elle était maigre, ses mains étaient douces, je sentais que la vie la quittait. Ses derniers quart d'heure sont les plus importants et les plus significatifs de ma vie." Dans le même temps, il écrivait à maman : "Tu ressens la perte de Macha ; que "sa volonté soit faite", comme on dit chez vous, je le pense sincèrement."

    * * *

    Les forces de maman se mirent elles aussi à faiblir. Elle manquait d'entrain et ne pouvait plus quitter le monastère de Chamardino [illustration ci-dessous] avec la même facilité qu'auparavant. Revenir dans le monde la fatiguait et elle retournait avec beaucoup de plaisir dans sa paisible demeure qu'était le couvent. Suite aux longues stations debout à l'église, ses pieds et ses jambes étaient gonflés et elle avait été obligée de se mettre des bandages. Cela ne l'empêchait pas de suivre fidèlement la règle monastique, de ne jamais manquer un office, quitte à s'assoir plus régulièrement, ce qu'elle faisait d'ailleurs dans sa cellule lors de ses prières du matin et du soir.

    Capture d’écran 2017-05-02 à 16.51.48.png

    Voyant son état de santé s'altérer, mes sentiments envers elle évoluèrent. De femme vigoureuse, forte et volontaire, elle était devenue une personne âgée, faible et sans forces. Après avoir ressenti envers elle des sentiments en tant qu'enfant, je désirais maintenant pouvoir l'aider. L'affection et l'amour que j'éprouvais pour elle se mêlaient à des sentiments de tendresse et de pitié empreinte de respect.

    Je me rendais de plus en plus régulièrement à Chamardino. Touchée par mes attentions, Maman me préparait des plats spéciaux de lentilles pour "me faire vivre un peu plus longtemps", disait-elle ! Comme Léon, elle aimait beaucoup se promener. Elle sortait tous les jours, sauf lorsqu'il faisait vraiment trop mauvais. L'été, elle prenait son bâton et nous allions nous balader dans les bois, nous asseoir sur une souche d'arbre et admirer les superbes vues, écouter le merveilleux chant des oiseaux. Elle aimait se rappeler ses vieux souvenirs mais elle n'en gardait aucune amertume.

    Maman aimait que je l'accompagne à l'hospice des indigents ainsi qu'à l'hôpital. On l'accueillait toujours avec joie : "Mère Maria est là !" A l'hospice, elle avait ses habituées : l'une était aveugle, l'autre était une paralytique du nom de Maria. Filles de paysans, la trentaine environ. Toutes deux lui étaient attachées pour sa bonté d'esprit, ce qui les aidait à supporter leur malheur. Macha avait perdu une jambe durant sa jeunesse, probablement à cause du froid d'après ce que l'on racontait. Sa douleur était parfois encore tellement forte qu'elle souffrait même lorsqu'on touchait ses couvertures. Incroyablement touchante, très gaie, des grands yeux rieurs, elle était comme une fleur, une image vue dans les bois ou un chant entendu à l'église.

    Maman arrivait à converser avec elles sans chercher à faire de la morale ni à tenter de les convaincre de supporter leur mal avec patience, ce qu'elles pratiquaient d'ailleurs en suffisance. Leur parlant gaiement, racontant des choses drôles ou amusantes, elle les quittait toujours en excellente humeur. Les adieux étaient joyeux !

     

    La préférée de maman était la vieille mère Frantseva, une femme intelligente et très éduquée, bien plus âgée qu'elle et qui vivait au monastère depuis de longues années. Lorsqu'elle était encore dans le monde, elle avait élevé l'une de ses nièces orpheline, l'objet de toute son affection. Pour des raisons que j'ignore, la nièce entra au couvent et sa tante la suivit afin de ne pas être séparée d'elle, bien qu'elle ne sentait aucune vocation particulière.

    Maman aimait beaucoup parler avec elle de politique et des pays étrangers. A l'inverse de Léon Tolstoï, elle appréciait la lecture des journaux, ce qui n'était pas vraiment une habitude au monastère. Derrière les murs du couvent, on assistait au spectacle de deux vieilles femmes occupées à discuter avec beaucoup de conviction autour d'une tasse de thé sur les événements du monde !

    A un moment donné, j'entendis la mère Frantseva s'énerver pour Dieu sait quelle raison sur l’impératrice de Chine en s'exclamant : "Je l'aurais bien tuée !" Je ne pus m'empêcher de rire et de lui répondre : "Comment pouvez-vous, vous une religieuse, dire des mots aussi durs ? D'ailleurs, qu'avez-vous à vous soucier de l'impératrice de Chine ?" Faisant un grand geste de la main comme pour se faire pardonner, elle répliqua : "Au fond, quelle religieuse suis-je ? Après tout, nous nous imaginons que nous sommes toutes des anges et vous, vous êtes du monde. Sans aucun doute, il se pourrait que vous soyez meilleure que nous !" Ils n'empêche qu'elle menait une vie stricte,Capture d’écran 2017-05-02 à 11.02.21.png essayant par tous les moyens d'être une bonne religieuse. Après avoir fait ses prières à l'Eglise, elle me confia un jour : "Je les ai toutes dirigées vers Dieu."

    Le soir, j'avais pris l'habitude de faire la lecture [illustration ci-contre] à maman de livres sur les Saints ou d'autres ouvrages spirituels. Elle finissait parfois par s'assoupir, le tricot lui tombait des mains (elle ne restait jamais sans rien faire) et sa tête s'inclinait sur sa poitrine. Je l'appréciais durant ces moments, elle me semblait tellement touchante et menue.

    Peu de temps auparavant, alors que maman avait cessé de parler de visions, de bruits mystérieux ou d'autres phénomènes de ce genre, elle entra à nouveau dans une passe mystique où il était question de pas et de coups frappés aux portes ainsi que d'apparitions mystérieuses.

    Un jour, avant de se mettre au lit, elle me raconta qu'elle avait eu une terrible vision. Sa chambre à coucher communiquait avec un petit salon dont la porte était toujours ouverte. Elle s'était déjà couchée et avait éteint la bougie, de telle façon que les deux pièces se trouvaient totalement dans l'obscurité, à l'exception de la faible lumière des cierges qui brûlaient devant les icônes.

    Soudainement, elle aperçoit un homme dans le salon. Il est entièrement habillé de noir, comme s'il portait une tunique. Il passe par la porte sans se baisser et lorsqu'il entre dans la chambre à coucher, il semble par sa grande stature toucher le plafond. Son visage n'est pas laid mais son expression est terrible : de grands yeux brûlants, un sourire mauvais, comme diabolique. D'un pas décidé, il s'approche du lit et lui prend la main. Elle n'arrive pas à se détacher de son regard, reprend sa main, fait le signe de croix et la vision disparaît. Morte de frayeur, elle appelle à l'aide ... Hallucination ou rêve, maman prétendit qu'elle ne dormait pas mais la vision de ces grands yeux noirs et brillants l'avait terriblement perturbée au point que cette histoire me fut rapportée. Bien que je ne sois pas superstitieuse, l'idée de dormir dans cette chambre me terrifia par la suite !

    Capture d’écran 2017-05-02 à 11.02.31.png

    A la fin de l'automne 1910, je rendis visite à maman au monastère. Le 29 octobre dans l'après-midi, je sortis avec elle faire une promenade. Comme le temps était fort mauvais et qu'il faisait froid, nous n'allâmes pas très loin. A mi-chemin, nous rencontrâmes une nonne qui rentrait à l'instant d'Optina Pustyn. Elle nous annonça qu'elle y avait vu Léon Tolstoï qui, sachant qu'elle retournait à Chamardino, lui avait demandé : "Dites à ma soeur que je compte venir." Cette nouvelle nous mis dans une grande agitation. Le fait qu'il avait décidé de venir nous voir à cette période-ci de l'année, par un temps aussi maussade, ne présageait rien de bon.

    Nous rentrâmes sans tarder au monastère pour l'y attendre, tout en nous demandant ce que pouvait bien être la cause de sa venue. Nous l'attendîmes longtemps et ce n'est qu'à six heures du soir qu'il arriva, alors qu'il faisait déjà noir. Son apparence était pathétique et il semblait avoir fort vieilli. Il portait une cape brune sur laquelle tombait saCapture d’écran 2017-05-02 à 11.02.41.png longue barbe grise. Une nonne qui l'avait escorté depuis l'hôtel nous dit plus tard qu'elle l'avait vu marcher en vacillant.

    Maman accueillit son frère avec ces mots : "Je suis heureuse de te voir, mon petit, mais avec le temps que nous avons, je ne suis pas sûre que ce soit plus agréable chez toi à la maison ! - A la maison, c'est horrible", répondit-il en se mettant à sangloter. Il commença à raconter ce qui s'était passé à Yasnaïa, sur la vie impossible qu'il avait endurée ces derniers temps ... Il était tellement agité que ses paroles étaient souvent interrompues par des sanglots. Je lui proposai de boire de l'eau mais il refusa et après une courte pause, retrouva son calme. Quant à nous, après l'avoir écouté, nous étions toutes deux en larmes.

    Capture d’écran 2017-05-02 à 11.02.51.pngLa comtesse avait déversé sur lui toute la jalousie qu'elle ressentait envers Tcherkov [illustration ci-contre], en le soupçonnant de lui cacher des choses. La raison était qu'il avait confié ses journaux en dépôt chez Tcherkov et non chez elle. Elle le soupçonnait aussi de lui avoir confié en secret ses dernières volontés. Selon moi, c'était une grossière erreur, ce qui a causé bien des souffrances à tous les deux. Je regrette que ses amis ne l'aient pas dissuadé d'agir ainsi.

    Il suffisait de regarder l'homme pour réaliser qu'il était épuisé, tant physiquement que moralement. Léon nous confia qu'il ressentait la nuit de telles émotions qu'il était obligé de sortir de son lit afin de ne pas en tomber par suite de convulsions. Ses premières crises lui causèrent une brève perte de mémoire. Nous parlant de ses crises, il nous avoua : "Encore une et ce sera la fin ; la mort serait préférable puisqu'elle provoque une complète inconscience. Mais quand même, je préfère mourir en pleine conscience." Et il sanglota à nouveau.

    La dernière chose qui le força à quitter Yasnaïa Poliana, ce fut la déception qu'il ressentit lorsqu'il sut que Sophie Andreïevna s'introduisait chaque nuit dans son bureau pour fouiller dans ses papiers, comme si elle était à la recherche de quelque chose. Si elle remarquait qu'il ne dormait pas, elle entrait dans sa chambre à coucher en affirmant qu'elle était venue voir si tout allait bien. "J'ai fait semblant de croire ce qu'elle prétendait mais vraiment, c'est épouvantable", ajouta-t-il. Ma mère exprima l'opinion que la comtesse devait être malade, ce à quoi il répondit après un temps de réflexion : "Oui, oui, certainement mais que pouvais-je faire ? Il aurait fallu utiliser la violence mais je n'ai pas pu. Maintenant, je voudrais recommencer une autre vie."

    Se calmant petit à petit, il nous dit que le docteur Dushan l'avait accompagné et qu'il se trouvait à l’hôtel tout comme Alexeï Petrovitch Sergueenko. (64) Tous deux venaient deCapture d’écran 2017-05-02 à 11.03.01.png Yasnaïa Poliana. Alexeï les avait rejoint à Optina en amenant la nouvelle que la comtesse, ayant appris le départ de Lev (qui lui avait laissé une lettre), s'était jetée à l'eau dans l'étang. Maman envoya quelqu'un les chercher. Sans même ôter son manteau, Sergueenko salua Léon Nicolaïevitch et repartit immédiatement avec le même cheval. En lui disant au-revoir, il lui demanda comment il se sentait : "Très bien !", fut la réponse.

    A l'heure du thé, comme maman lui demandait ce qu'il pensait d'Optina Pustyn, il lui répondit qu'il appréciait beaucoup ce lieu (il y était déjà venu trois fois en 1877, 1881 et 1890) et ajouta : "J'aurais beaucoup aimé pouvoir m'installer ici pour y vivre. J'aurais pu supporter le principe d'obéissance absolue si seulement je n'étais pas obligé d'aller à l'Eglise." Maman lui demanda pourquoi il n'irait pas demander conseil au vieux père Joseph [illustration ci-contre]. Mais il supposait que celui-ci n'accepterait pas de le recevoir puisqu'il était excommunié.

    Le reste de la soirée se déroula paisiblement. Nous discutâmes de choses et d'autres, il posa une série de questions sur le monastère et se mit à disserter, comme toujours avec force et conviction, de son refus du service militaire.

     Il pensait s'installer à Chamardino, (65) apprenant avec plaisir qu'il était également possible de louer une maison à Optina, là où beaucoup de gens avaient emménagé. "Avant d'aller te coucher, ajouta-t-il, que peux-tu me donner d'intéressant à lire ?" Ma mère lui répondit qu'il n'y avait pas autre chose que des livres sur la spiritualité. "Excellente lecture", répondit-il. Fouillant dans les étagères, il prit quelques ouvrages de religion et de philosophie.

    Je ne me souviens plus pour quelle raison maman me parlait parfois du malin (66) dans les monastères qui ennuie si souvent et de différentes façons les religieuses, comme par exemple la nuit quand les portes sont closes et que l'on entend quelqu'un marcher dans les couloirs et frapper aux portes ... En nous quittant, Léon tint la porte pour sortir et dit : "C'est moi, Machenka, le "malin" qui se met sur ton passage !" Et à plusieurs reprises, il répéta devant moi : "Comme ta mère est bonne, tellement bonne !"

    "Crois-tu à cette désagréable histoire à propos du "malin" ?, lui demandai-je. - Pas du tout, mais ce genre de superstition est inévitable lorsqu'on vit dans un monastère" (il écrit le 29 octobre dans son Journal : "Macha, tout comme la délicieuse Lizanka, me procurent une impression très agréable malgré cette histoire de "malin". Toutes deux comprennent ma situation").

    S'inquiétant ensuite quel serait le prix à payer pour deux chambres s'il devait rester à l'hôtel, il demanda qu'on le réveille le lendemain à neuf heures : "Je ferai ma promenade comme d'habitude, puis je vous rejoindrai."

    Je le retrouvai le lendemain matin à dix heures. Assis dans un fauteuil, occupé à lire, il m'avoua qu'il ne sentait pas bien et qu'il était trop faible pour entreprendre quoi que ce soit, ajoutant qu'il était parti voir au village s'il y avait une maison à louer mais qu'il n'avait rien trouvé de convenable. "Cher oncle, c'est dur pour toi de rester vivre à Yasnaïa, nous ne pouvons pas t'abandonner", pensais-je. En fait, Sonia était sur ses traces et elle avait demandé à son fils André de l'aider à le rejoindre.

    "Tu me confortes dans mon opinion, me répondit-il, je suis de plus en plus convaincu d'avoir pris la bonne décision. Je n'en peux plus. Un retour dans ces conditions me mènerait à la mort. Encore une scène de ce genre ... et ce serait la fin !" C'était dit avec une telle animosité que j'en fus très inquiète. "Pauvre homme, pensais-je en moi-même, quelle torture a-t-il dû endurer !"

    Je le retrouvai un peu plus tard. Il semblait apaisé mais toujours aussi affaibli physiquement et très dépressif. Il me parla des livres qu'il avait emprunté à ma mère, trouvant certains fort intéressants (particulièrement ceux sur le socialisme), ajoutant qu'il avait l'intention d'écrire à l'un des auteurs, Novoselov. Il me demanda à quelle heure était le déjeuner, si nous avions des journaux, ajoutant qu'il viendrait au déjeuner pour les lire.

    Comme je m'inquiétai fort de sa santé, j'allais voir Dushan pour entendre son avis. Ce dernier me fit part de ses soucis car il avait déjà constaté chez Lev Nicolaïevitch des périodes de somnolence, de dépression et d'évanouissement.

    Au déjeuner, oncle Léon semblait aller nettement mieux, tout revigoré et se sentant un coeur léger. Apparemment, il n'avait pas l'intention quitter Chamardino tout de suite. A ce moment, une nonne qui cohabitait avec maman depuis deux ou trois ans, entra à l'improviste. A la satisfaction de maman, Lev, faisant preuve d'une certaine prudence, ne prononça plus un mot.

    Capture d’écran 2017-05-02 à 11.03.13.pngMais cette accalmie fut de courte durée. En effet, sur ces entrefaites Alexandra Lvovna [illustration ci-contre] et Barbara Mikhaïlovna Theokritova arrivèrent, apportant des lettres rédigées par les enfants et par Sophie Andreïevna. Le courrier des enfants était tout en gentillesse, spécialement celui de Serge Lvovitch. On lui racontait entre autres que la comtesse avait tenté de se noyer en se jetant dans l'étang. Léon en fut tellement bouleversé qu'il fondit en larmes.

    Alexandra fit remarquer qu'il fallait absolument s'en aller car on pouvait s'attendre à ce que la comtesse arrive à tout moment, précisant que celle-ci avait juré que "si c'était nécessaire, elle dormirait devant sa porte". Plongé dans ses pensées, l'oncle Léon écoutait sans rien dire. Ma mère également restait silencieuse. Et lorsqu'Alexandra et Barbara se mirent discuter de l'endroit où aller, le Sud, le Caucase ou la Bessarabie (une colonie Tolstoï, je pense), il répliqua : "Je trouve que ces discussions sont vraiment très désagréables." Voyant son visage troublé et inquiet, Alexandra [illustration de gauche] voulut l'encourager : "Courage, papa, on s'en sortira, tout ira bien - Non, ce n'est pas bien", répliqua-t-il en réfléchissant un court instant, puis : "Bien ..."

    Il nous quitta ensuite, affirmant qu'il était fatigué et qu'il avait besoin d'être seul pour réfléchir. Ne voulant pas le laisser seul, le bon Dushan l'accompagna. Oncle Léon était vraiment exténué ! Nous bavardâmes encore un peu, puis nous rentrâmes à l'hôtel où nous tombâmes sur Dushan occupé à examiner une carte. L'oncle était dans sa chambre, Alexandra Lvovna le rejoignit. Dushan me raconta que lorsque Tolstoï quitta brusquement Yasnaïa Poliana, le premier endroit qu'il nomma où il aurait voulu se rendre était Pokrovskoïe, pas seulement parce qu'il connaissait le lieu mais surtout parce qu'il savait que j'y étais. Assurément, je lui en garde toute ma gratitude !

    Plongée dans de tristes pensées, Alexandra Lvovna me confia : "Je pense que papa regrette déjà d'être parti". Pourtant, je pense qu'elle se trompait car avant son départ de Chamardino, il avait déclaré dans une lettre à ses aînés : "... Je ne peux vraiment pas faire autrement". Et il avait ajouté à l'attention de Sophie Andreïevna : "... Mon retour est devenu absolument impossible".

    Léon nous rejoignit quelques instants plus tard. Voyant Dushan occupé à étudier une carte, il murmura : "... Uniquement dans un colonie, chez des connaissances, seulement dans l'une de leurs maisons." Et après s'être enquis de l'horaire des trains, il nous laissa avec ces mots : "Je me sens très fatigué, je voudrais dormir, nous verrons demain." Je lui souhaitai une bonne nuit.

    Maman resta discuter un long moment. Sa conversation reflétait une grande tristesse. Son inquiétude était grande car elle ne voyait rien de bon pour l'avenir. J'étais malheureuse pour elle et tentai de la rassurer mais en vain.

    A 5 heures du matin, je fus réveillée par un bruyant appel. Ma première réaction fut de me dire : "Lev Nicolaïevitch est malade." Il me semblait totalement impossible qu'à son âge il puisse supporter sans problème autant de tensions morales et de fatigues physiques. Je descendis dans le salon et vis Dushan : "Nous partons maintenant", m'annonça-t-il. Il me raconta que Léon s'était levé à 3 heures dans la nuit et qu'il avait pressé tout son monde afin d'être en mesure de prendre le train de 8 heures. Dushan venait me demander où il était possible de louer des chevaux. Je lui répondis que pour cela il fallait se rendre au village. Je le priai d'aller aux écuries du monastère pour demander au cocher de venir chercher maman, car l'hôtel était assez éloigné et le chemin en mauvais état.

    J'étais vraiment désolée de devoir réveiller maman, elle était exténuée mais il n'y avait rien d'autre à faire. Le fait que Léon avait fui Yasnaïa Poliana la terrifiait. Et imaginez son chagrin lorsqu'en arrivant à l'hôtel, nous ne vîmes ni oncle Léon ni Dushan. Ils étaient partis avec le cocher qu'Alexandra Lvovna leur avait trouvé. Nous ne tombâmes que sur elle et Varvara Mikhaïlovna. Alexandra nous raconta qu'il était très pressé de partir, de peur de tomber sur la comtesse. Léon nous avait laissé un mot :

    "Mes chères amies Macha et Elisabeth, 31 octobre 1910 - 4 heures du matin

    Ne soyez pas surprises, ne m'en voulez pas de m'en aller sans vous dire convenablement au revoir. Je n'arrive pas à vous exprimer à toutes deux et spécialement toi, ma chère Macha, toute ma reconnaissance pour votre affection et votre participation dans mon projet. Je ne me souviens pas d'avoir senti autant de tendresse de votre part durant ces jours où nous nous quittons ..."

    Il avait quitté le monastère le second jour après son arrivée. La rumeur se répandit bientôt que Lev Nicolaïevitch était tombé malade à la gare d'Astapovo et demandait à voir le père Joseph du couvent d'Optina Pustyn. Je demandai d'abord confirmation car tant que je n'étais pas certaine de ce qui se passait, je ne désirai pas informer maman de ses rumeurs parce qu'elle n'était pas encore totalement remise de ses émotions.

    Le 3 novembre, on put lire dans les journaux un compte-rendu détaillé de ce qui était arrivé à Lev Nicolaïevitch. Au monastère, le bruit courrait qu'il désirait voir le vieux père Joseph. Cela fit forte impression sur ma mère ainsi que sur les religieuses. Mais bien qu'elles espéraient beaucoup de cette entrevue, moi-même je n'y croyais pas vraiment.

    Pneumonie lombaire et 40° de température, cela n'augurait rien de bon. Maman voulait aller à Astapovo et j'eus bien du mal à l'en dissuader. Elle pleura, prétextant qu'elleCapture d’écran 2017-05-02 à 11.03.26.png n'avait pas pu lui dire au revoir et qu'il fallait donc qu'elle le voit. Il faisait froid, la gare de Kozelk se trouvait à 17 kms et nous avions appris par les journaux que toute la famille campait dans des wagons. Je demandai à maman de me laisser y aller seule.

    Le matin du 4 novembre, je quittai le monastère pour me rendre à Astapovo. En arrivant à la gare de Kozelk, je vis deux nonnes à qui je demandai la raison de leur présence. Elles me répondirent qu'elles devaient accompagner le vieux père Joseph qui souhaitait se rendre à Astapovo. En prenant une voiture à la sortie de la gare, je vis que ce n'était pas le père Joseph mais bien le père Varsonofy [illustration ci-contre], l'abbé d'Optina Pustyn, qui était venu à sa place. Le père Joseph était âgé (67) et malade et ses confrères, craignant pour sa santé, l'avaient imploré de ne pas quitter le monastère. Apercevant le père Varsonofy, les soeurs furent déçues mais elles me le présentèrent, lui dirent qui j'étais et la raison de ma présence.

    Nous prîmes place dans l'attelage. L'abbé avait une belle prestance mais sa compagnie ne me fut pas très agréable et je ne lui trouvai rien de très spirituel. Cherchant sans doute à m'impressionner par sa culture et ses connaissances, (68) il se mit à discourir sur la littérature de Pouchkine, Lermontov, etc. Cette conversation m'était insupportable, il m'ennuyait car mes pensées étaient ailleurs. A l'approche d'Astapovo, il devint assez nerveux et se mit à me questionner sur la famille, me disant qu'il espérait être accepté par Lev Nicolaïevitch pour pouvoir le préparer à la mort. Il me demanda même de bien vouloir l'assister !

    Je lui répondis que pour cela il y avait sa femme et ses enfants et que moi-même je ne pouvais rien faire. Après notre arrivée, je le perdis de vue parmi la foule présente. Je ne le revis plus, ce qui n'était pas pour me déplaire, dois-je l'avouer. Constatant avec satisfaction qu'il ne fut pas admis au chevet de Léon Tolstoï, je crois qu'il ne put même pas rencontrer Alexandra Tolstoï mais seulement quelques-uns des enfants !

    Astapovo est l'un des souvenirs les plus tristes de ma vie. Comme la gare n'était qu'à 4 heures de route de la ville, il était donc tout à fait normal que j'y vienne. Le train arriva dans l'après-midi. Plein de gens s'étaient agglutinés dans le petit hall mal éclairé, la foule se pressait en tout sens et les voix résonnaient partout. Je me sentis tout de suite submergée par un sentiment de mélancolie et de tristesse. De plus, comme je suis très myope, je ne reconnus personne dans cette bousculade.

    Je tombai finalement sur le docteur P. A. Boulanger qui m'accompagna jusqu'au wagon où se trouvaient la comtesse Tatiana Lvovna ainsi que Serge Lvovitch. Sophie Andreïevna était dans un petit compartiment à part où je la rejoignis sans tarder. Elle avait aspect vraiment misérable, très amaigrie, des tremblements de tête et manifestant comme une attitude de culpabilité et de confusion. Lorsqu'elle m'aperçut, elle commença immédiatement à se plaindre qu'on ne lui permette pas de voir son mari et se mit à parler d'une façon animée et fort peu amicale de Tcherkov. J'avais l'impression qu'elle était devenue complètement folle. La nurse me fit signe et je la quittai.

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    [bâtiment de la gare d'Astapovo où Léon Tolstoï vécut ses derniers jours]

    Tatiana Lvovna me fournit tous les détails. J'appris ainsi que l'état du patient ne lui laissait pratiquement aucun espoir. On lui avait caché la présence de la comtesse et des enfants, lui disant qu'elle était à Yasnaïa Poliana avec ses plus jeunes fils, les médecins et la nurse. Tant qu'il y avait le moindre espoir, on cherchait d'abord à ne pas l'accabler. On lui apprit seulement la présence de Tatiana Lvovna et de Serge Lvovitch.

    Le lendemain matin, nous étions le 5 novembre, je me rendis à la maison du chef de gare avec l'intention de voir le malade. On me laissa entrer. Alexandra Lvovna se trouvait dans la chambre d'à côté. Nous nous embrassâmes en silence. Je ne posai pas de question. Des visages anxieux, l'odeur des médicaments, des paroles à voix basse, tout ce silence en disait long ... "Il m'a dit que cela lui avait fait très plaisir de vous voir au monastère", me confia Tcherkov. Ce dernier était arrivé immédiatement à Astapovo et est resté près de Léon Tolstoï durant toute la durée de sa maladie. En ce qui me concerne, j'ai bien sûr beaucoup apprécié d'entendre ce genre de choses !

    La porte de la chambre de Lev était ouverte. Je le regardai : relevé sur des oreillers, les yeux fermés, il respirait bruyamment. Dormait-il ou était-il dans le coma, je ne sais pas. Je l'avais vu en 1902 en Crimée alors qu'il était déjà pratiquement mourant mais ici son visage avait quelque chose de particulier. J'espérais qu'il puisse ouvrir les yeux et m'apercevoir car il n'avait aucune raison d'être surpris de ma présence. On entendit un gémissement. Dushan et Tcherkov s'approchèrent de lui et commencèrent un conciliabule.

    Au déjeuner, je vis P. A. Boulanger. C'était extrêmement désagréable d'être entourée d'une multitude de gens de toutes sortes, des curieux et des indifférents, correspondants de journaux, photographes et caméramans. Il était presque impossible d'éviter les interviews. Je me dépêchai d'avaler mon déjeuner et je rejoignis le wagon en essayant d'éviter Sophie Andreïevna qui n'arrêtait pas de parler. J'avoue que ce n'était pas bien de ma part mais elle était vraiment pénible à entendre.

    Arriva Serge Lvovitch, très inquiet. Nous échangeâmes quelques mots : "Je m'étais souvent demandé comment papa allait mourir, me confia-t-il, mais le voir ici déjà occupé à mourir, jamais je n'aurais imaginé cela."

    Quelle différence avec la Crimée ! Lorsqu'on entrait dans sa chambre et qu'on le regardait ou qu'on s'asseyait près de lui, il reposait les yeux fermés sans nous apercevoir mais on sentait la paix et la tranquillité. Et maintenant ? La porte de l'habitation était fermée de l'intérieur, on ne laissait entrer personne sans demander au préalable qui était là car on craignait que la comtesse cherche à s'introduire. Il fallait absolument protéger Léon Tolstoï de sa femme.

    Capture d’écran 2017-05-02 à 11.14.20.png

    En me mettant à la place de Sophie Andreïevna, je me faisais l'amère réflexion : "On ne me permet pas d'entrer, est-ce que Goldenweiser (69), Boulanger [illustration respective ci-dessus de gauche] et les autres sont plus proches de lui que moi je ne le suis ? Avez-vous oublié que je l'aime autant que vous ?" Faire des allées et venues continuelles devant la maison dans l'espoir d'entendre quelque chose, bonne ou mauvaise mais au moins, entendre quelque chose ... Le pire, c'est de ne rien savoir et, en restant assis ici, nous ne savons rien et ne voyons personne. Dehors, il fait froid et sombre. Comme des vautours, les journalistes sont à l'affut d'une nouvelle inédite, ils cherchent à nous voir pour nous poser toutes sortes de questions.

    Les docteurs Churovsky et Usov [illustration respective de droite] arrivèrent le matin du 6. Après avoir examiné le patient, ils rejoignirent Sophie Andreïevna dans son compartiment. Elle les supplia de lui permettre d'aller le voir mais ils refusèrent catégoriquement, prétextant qu'aussi longtemps il y aurait le moindre espoir, ils ne pouvaient l'autoriser car l’excitation causée par sa visite pourrait lui être fatale. Ils lui firent la promesse de l'avertir si cet espoir venait à disparaître. En d'autres mots, cela signifiait qu'elle ne le verrait plus qu’inconscient, sans qu'il puisse la reconnaître ...

    Il est certain que Sophie Andreïevna devait vivre des moments très pénibles. Tremblante, assistée par un médecin, on la vit venir se placer devant la porte ou tenter d'entrevoir quelque chose par la fenêtre [illustration ci-dessous] mais la porte était fermée et la fenêtre occultée. Même si c'était elle qui était à l'origine de cette pénible situation, il était impossible de ne pas la prendre en pitié.

    Capture d’écran 2017-05-02 à 11.14.32.png

    Il est difficile de faire comprendre à quel point ces journées étaient mornes et tristes. On entrait puis on ressortait de la maison. A l'intérieur, on restait assis en silence. De quoi pouvions-nous bien parler ? Dès que quelqu'un revenait de la chambre, on le pressait de questions. "Il souffre, il est agité, il délire", telle était la réponse. On lui donnait de l'oxygène et du camphre. "Pourquoi du camphre", pensais-je. Pourquoi ne pas le laisser s'en aller tranquillement ?

    Les journées étaient épuisantes. Le soir, nous allions nous couchions sans même ôter nos vêtements. Une nuit à 4 heures du matin, le docteur Usov entre dans le coupé où dormait Sophie Andreïevna et lui dit : "Sophie Andreïevna, c'est moi, je suis là à côté de vous." La pauvre comtesse se réveilla toute agitée, s'imaginant que son mari était entrain de mourir. N'arrivant pas s'habiller, une nurse et le docteur Usov l'aidèrent. La prenant par le bras, ils la guidèrent vers l'extérieur. Moi-même, je ressentais des tremblements, non pas à cause du froid de ce matin de novembre mais de folle excitation. Nous vîmes les autre fils et les amis marcher en silence dans l'obscurité.

    Au moment où nous entrâmes dans la pièce à côté de sa chambre à coucher, Alexandra Lvovna se tenait dans la porte. Apercevant sa mère, elle dit : "On va tout à fait à l'encontre de son souhait, il ne tient pas à te voir." Cela me semblait tellement contre nature que je ne pus m'empêcher d'objecter : "Sacha, c'est impossible, il est impossible d'empêcher une épouse de voir son mari mourir !"

    Nous nous tenions tous dans la pièce d'à-côté. Dans la chambre du malade, il n'y avait que le médecin, les enfants ainsi que Tcherkov. Le silence régnait dans les deux pièces, un silence qui n'était perturbé que par la comtesse. Quelqu'un recommença à raconter de façon bruyante toute l'histoire de la maladie et une nouvelle fois, on entendit le nom de Tcherkov. Est-ce qu'Alexandra Lvovna avait raison de dire qu'on n'aurait pas dû l'autoriser ? Le docteur Usov l'assura que si c'était nécessaire, on ferait en sorte de l'éloigner.

    Il y eut une pause. Ensuite, je ne sais pas si quelqu'un est arrivé ou a dit quelque chose mais tout le monde s'est subitement levé et déplacé dans la chambre à coucher. Comme la chambre était petite, ça faisait beaucoup de monde. Je m'avançai en restant derrière Sophie et les enfants. Un silence de mort. Seule la comtesse continuait à murmurer quelque chose. Nos coeurs battaient la chamade. On entendit le mourant inspirer fortement, puis se fut à nouveau le silence et finalement quelqu'un dit à voix haute : "C'est terminé !"

    Sachant que ma mère attendait avec inquiétude des nouvelles de ma part, je décidai de la rejoindre le même jour. De son côté, le docteur Dushan lui avait régulièrement envoyé des télégrammes pour finir cette fois-ci par lui annoncer le décès de son frère Léon Nicolaïevitch.

    Avant de m'en aller, j'allai faire mes adieux au défunt. La pièce était pratiquement vide. Il reposait exactement comme s'il dormait [illustration ci-dessous]. Son visage était paisible et calme, sans aucun signe de souffrance.

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    La chambre se remplit progressivement, les officiels du rail arrivèrent. La comtesse leur adressa quelques mots. Ce fut la dernière fois que je lui baisai les mains, ensuite je m'empressai de m'en aller. Je n'eus pas envie d'assister aux funérailles. Je l'avais vu entrain de mourir puis mort. C'est ainsi que je désirais le quitter, je n'en demandais pas plus.

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    [funérailles de Léon Tolstoï]

    Le train arriva tard dans la soirée. Maman m'avait fait envoyer une voiture avec une religieuse. Celle-ci me raconta que la nouvelle de sa mort avait été annoncée avant la messe (c'était dimanche) et la mère supérieure avait dispensé maman d'y assister. Lorsque j'arrivais chez elle, elle m'embrassa, s'appuya mon épaule en sanglotant doucement : "Comme c'est triste !".

    Nous restâmes à parler ensemble jusque tard dans la nuit. Elle voulait que je lui raconte tout jusqu'au moindre petit détail. Elle regrettait beaucoup qu'il s'en était allé en froid avec Sophie Andreïevna et sans lui dire au revoir ; elle estimait que c'était aux enfants d'arranger cela. C'était affreux de mourir et de partir avec un tel sentiment envers sa femme. (70) C'était également malheureux que ce soit le père Varsonofy qui ait été à son chevet et non le père Joseph, un moine doux et humble qui n'aurait certainement pas refusé de rencontrer Léon Nicolaïevitch.

    A ma question de savoir comment le monastère avait réagi à l'annonce de la mort de Tolstoï, maman me répondit qu'on avait témoigné beaucoup de sympathie et de chaleur ainsi qu'une pensée profonde envers Sophie Andreïevna et toute la famille. La nuit, comme ma chambre n'était séparée de sa cellule que par une mince paroi, j'entendis ma mère prier, soupirer et sangloter ...

    Le lendemain, elle dût faire face à une nouvelle frustration. Alors qu'elle désirait faire célébrer un office à l'église en sa mémoire, le prêtre refusa, prétextant qu'il n'en avait pas le droit. Indignée, maman se fâcha : "Il est interdit de prier pour lui ? - Dans votre cellule, priez pour lui tant que vous le souhaitez, personne ne peut vous en empêcher, répondit-il, mais l'Eglise ne peut pas prier pour un homme qui ne reconnaît pas cette Eglise et qui, de plus, a été excommunié."

    Obligée de s'incliner, elle fut extrêmement contrariée et n'arriva pas à retrouver son calme. Cela réveilla bien sûr en elle son vieil esprit de rébellion et de désobéissance !

    * * *

    Au cours de l'été 1911, maman voulut aller se recueillir devant la tombe [illustration ci-dessous] de Léon Tolstoï. Mais elle ne se se rendit pas à Yasnaïa Poliana car les relations avec Sophie Andreïevna avaient été rompues. C'était dur pour elle de vivre dans le souvenir de son frère. Bien qu'il n'y ait pas eu de dispute, tout ce qu'elle souhaitait, c'était de revenir, sans doute pour la dernière fois, sur les lieux où elle était née. Comme Alexandra avait toujours été très aimable avec maman, elle l'invita à venir séjourner dans sa petite propriété de Teliatiki, à 3 kms de Yasnaïa Poliana. Ma soeur se rendit à Chamardino pour aller la chercher. Maman avait déjà atteint l'âge de 80 ans. Si elle n'avait plus la même énergie, la tête fonctionnait toujours bien.

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    En fait, ce fut son dernier été et il me plaît de rappeler qu'elle su en profiter pleinement. Comme Vladimir G. Tcherkov et sa femme étaient voisins, ils se rencontrèrent souvent et purent partager leur affection envers le défunt et se souvenir de lui.

    Au printemps 1912, je passais la semaine sainte chez ma fille dans la province de Tula. Ma soeur était avec notre mère au couvent. Maman avait bien supporté l'hiver et sa santé était bonne. Cette année-là, Pâques tombait tôt, un 25 mars, un jour froid et humide. A la fin du mois, ma soeur m'écrivit que maman ne se sentait pas bien. C'était suite aux longues cérémonies (les religieuses n'avalent même rien de chaud durant toute la semaine sainte). Les longues stations debout à l'église l'avaient exténuée, elle avait pris froid et se sentait affaiblie.

    Je pensais rester encore quelques jours avec ma fille et ensuite me rendre au monastère pour remplacer ma soeur qui souhaitait rentrer chez elle. Mais le 4 avril, je reçus une lettre alarmante. Ma soeur m'apprenait que maman avait attrapé une bronchite qui s'était ensuite muée en inflammation des poumons et que sa température avait dépassé certain jour les 40°. Comme elle s'était mise à délirer, elle avait pensé à m'envoyer un télégramme mais elle se sentait mieux maintenant, la crise était passée. La fièvre était tombée et elle demandait à manger. Ma soeur me promettait d'écrire régulièrement et en détail, sans cacher quoi que ce soit, ajoutant que je ne devais pas m'inquiéter. Sa lettre était rédigée le 2 avril mais à cause de l'état des routes et de l'éloignement, je ne reçus son courrier que le 4. Sans attendre d'autres nouvelles, je me mis immédiatement en route.

    J'arrivai à Kozelsk [ci-dessous : illustration de la gare] le 5 avril à minuit. Il faisait beau mais les routes étaient très mauvaises, partout de l'eau et de la boue. Chamardino se trouvait à 15 kms.

    Capture d’écran 2017-05-02 à 11.15.36.png

    A la gare, les cochers refusaient de me prendre avant le lendemain matin. Je passai toute la nuit dans l'espace réservé aux dames. Pas question de dormir, bien évidemment. Mes pensées baignaient en pleine mélancolie, je me rappelai Astapovo, la maladie de Léon, l’inflammation des poumons.

    Le lendemain, en entendant des bavardages par la fenêtre, je sortis et embauchai le premier cocher que je vis et m'en allai. La route semblait difficilement praticable et sinueuse, bien plus longue que d'habitude. A certains endroits, il était impossible de passer et nous dûmes faire quelques détours. Au plus j'approchai du monastère, au plus mon excitation et ma crainte augmentaient. Finalement, nous atteignîmes les murs puis la grille d'entrée. Examinant les visages des nonnes qui entraient en essayant de deviner ce à quoi j'étais censée m'attendre, je n'osai pas poser de questions.

    Je me dirigeai vers la cellule de maman, le silence régnait partout, personne ne disait mot. Je tombai sur ma soeur en larmes : maman était morte la nuit à trois heures et il était déjà six heures du matin. N'aurait-elle pas pu m'attendre, ne fut-ce que trois heures ? Elle était décédée en demandant à plusieurs reprises quand j'allais arriver ... Involontairement, je fis le reproche à ma soeur : "Mais pourquoi ne m'as-tu pas envoyé un télégramme ?"

    Maman reposait dans sa chambre, sur une table, revêtue d'une simple robe monastique, le visage recouvert d'un voile noir sur lequel était brodée une croix blanche. Dans un coin de la pièce, une nonne lisait les Psaumes, prononçant les mots d'une façon claire et audible. Je soulevai le voile. Je fus frappée par l'aspect paisible de son visage sur lequel se reflétait un sourire, léger, doux et limpide.

    Ma soeur me précisa les détails de la maladie et de la mort de maman. Le 25 mars, elle assistait aux Matines. Si sa démarche était un peu lente, elle était encore très sereine. Mais à la fin de la semaine, son état se modifia, elle se sentait s'affaiblir, au bord du malaise. Elle fut prise de fièvre et de toux, révélant une inflammation des poumons. Ses forces commencèrent à diminuer rapidement.

    Capture d’écran 2017-05-02 à 11.25.53.pngLa coutume dans les monastères veut que lorsqu'un moine ou une nonne est mourant, qu'il prononce des voeux plus contraignants. Quand ma mère tomba malade, un prêtre vint le lui proposer. Elle n'accepta pas immédiatement car avec son honnêteté habituelle elle craignait, si elle guérissait, de ne plus être en mesure de remplir les obligations plus strictes dévolues aux ermites, un jeune extrêmement strict, de très longues prières et l'interdiction de quitter le monastère. Elle demanda au prêtre de se retirer un moment dans la pièce d'à côté afin qu'elle puisse réfléchir. Un peu plus tard, elle le rappela et lui dit qu'elle était d'accord. Après cela, elle se sentit en paix. De toute évidence, pour elle le combat était terminé, elle s'était totalement réconciliée avec l'idée de la mort.

    "Bien, c'est le moment, dit-elle, j'ai eu une belle vie, parfois un peu extravagante, j'ai mal prié, je me suis souvent mise en colère ..." Lorsqu'on lui proposa de lui amener de l'église l'image de Notre Dame de Kazan, icône que l'on place toujours dans la cellule d'une religieuse mourante, elle répondit : "Apportez-la, même si je ne sais pas prier les imagesCapture d’écran 2017-05-02 à 11.26.01.png comme vous le faites." On apporta l'icône [illustration de gauche].

    La nuit du 1er au 2 avril fut agitée, sa température monta jusque 40° et elle commença à fortement délirer. Le père Lenochkin vint à son chevet. "Pourquoi êtes-vous venu, s'exclama-t-elle en français, il ne faut pas que l'on vous voit ici, partez, partez ! - A qui parles-tu ? demanda ma soeur. Le père d'Hélène [illustration de droite] est ici, dis-lui qu'il s'en aille ! - Il n'y a personne ici," lui répondit ma soeur en cherchant à la tranquilliser. Après un certain temps, elle se calma.

    Comment après autant d'années le souvenir de cet amour pouvait encore être aussi présent en elle ? C'était non seulement étrange mais aussi fort curieux. (71) Ce fut sa seule nuit difficile. Le lendemain, elle eut une crise, la fièvre se calma mais elle ne retrouva pas ses forces. Elle s'éteignit doucement et paisiblement. On ne lui donna plus aucun médicament, même les innocentes gouttes de Gofmanskie (72) que maman affectionnait tant.

    Capture d’écran 2017-05-02 à 11.26.13.pngIl n'entre pas dans les habitudes des monastères de prolonger la vie d'un moine mourant, même jeune. La mort est considérée comme la délivrance du péché, des tentations et des souffrances de ce bas monde. Sur le point de mourir, maman demanda d'une manière très touchante pardon à tout le monde. A genoux près de son lit, ma soeur sanglotait. Posant délicatement sa main sur sa tête, maman lui dit : "Pardonne-moi, Varechka, je me suis souvent mise en colère contre toi." Se rappelant qu'elle attendait ma venue, elle murmura : "Lisa n'est pas encore là ? Quand vient-elle, Lisa ?"

    Une heure avant son décès, elle s'était levée de son lit pour un besoin. Avec l'aide d'une assistante, on la réinstalla confortablement en plaçant un oreiller sous elle. Elle ferma les yeux et resta silencieuse. Un certain temps s'écoula puis sa tête glissa sur sa poitrine. La soigneuse sentit son pouls et dit : "C'est fini."

    Ma mère est morte paisiblement, en douceur et sans souffrir, habitée de sentiments de tendresse et de réconciliation envers tout le monde. C'était le 6 avril 1912, à l'âge de 82 ans, presque à la même époque et de la même maladie comme son frère Léon.

    Selon la règle, elle était censée reposer avec un voile sur le visage. Le matin, l'abbesse vint honorer la défunte. Ce n'était pas celle que ma mère avait connue lors de son entrée au monastère, celle-ci était morte depuis longtemps. L'abbesse (73) [illustration de gauche] avait été précédemment responsable d'un hospice, une femme très douce et humble qui portait en elle le sens de l'obéissance comme le poids de la Croix. Voyant ma mère avec le visage découvert, elle la recouvrit du voile et demanda de ne pas l'ôter. C'était bien difficile de satisfaire sa demande car tous ceux qui venait voir la défunte demandait à voir son visage. Ma soeur et moi demandâmes la permission de pouvoir prendre une photo d'elle [illustration ci-dessous].

    Capture d’écran 2017-05-02 à 11.26.22.png

     Vint le jour où il fallut lui dire adieu. Cela se fit paisiblement. C'est l'usage dans les monastères de respecter certaines règles : on vient, on s'incline jusqu'au sol,elisabeth valerianovna obolensky,nicolas obolensky,maria nicolaïevna tolstoï,lev nicolaïevitch tolstoï,valerian petrovitch tolstoï,alexandra andreïevna tolstoï,macha lvovna obolensky,abrikosov,afremov,aputhkin,astapovo,birioukov,bode,chamardino,diakov,denissenko,delwig,dushan makovitsky,gaspra,gromov,khamovniki,kleen,khitrovo,maklakov,makovitsky,maria schmidt,nagorny,optina,panine,perfiliev,pirogovo,pokrovskoïe,shidlovsky,soukhotine,tcherkov,volkonsky,yasnaïa poliana puis on s'en va, sans élever la voix. Certaines récitaient des psaumes. Je m'y suis mise également, pour la première fois de ma vie ; au début c'était difficile car je ne pratique pas le slavon d'église mais je m'améliorai progressivement. J'étais heureuse à l'idée que si maman m'avait entendue, ça lui aurait fait plaisir. Elle adorait le slavon et disait que les chants, tout particulièrement le Livre des Psaumes, dégageaient une grande force.

    La vieille nonne Frantseva vint faire ses adieux à la défunte. Comme elle était déjà très âgée et en mauvaise santé, on devait l'aider à se mouvoir. Elle fixa maman avec regard plein d'affection : "Comme elle est belle ! Mais elle ne m'a pas attendue, elle est partie plus tôt." C'est avec bien de difficultés qu'elle essaya de s'incliner jusqu'au sol et il fallut l'aider pour qu'elle puisse se relever.

    On attendit l'arrivée de Sophie Andreïevna et d'Hélène pour l'enterrement mais aucune des deux ne put venir. La comtesse ne se sentait pas bien et le mari de Lena était malade. D'ailleurs, tous deux résidaient à Novocherkasski. La mère abbesse offrit de placer la défunte dans l'église mais ma soeur ne le souhaita pas, assurant que ce n'était pas nécessaire car au troisième jour, maman était toujours aussi bien qu'au premier.

    Après l'enterrement [illustration ci-dessus de droite], ma soeur quitta très vite le couvent. Quant à moi, j'y serais bien resté. J'étais triste de quitter maman, l'endroit où elle avait vécu, où tout était proprement rangé, ses livres, son bureau, le bureau qui avait appartenu à ma grand-mère, sa propre mère, qu'elle avait ramené de Pirogovo.

    Capture d’écran 2017-05-02 à 11.26.42.png

    Maman vécut 21 ans au monastère et y laissa un excellent souvenir. Si au début il y avait de bonnes raisons de se plaindre de son caractère difficile et de son irritabilité, plus tard, ayant appris à la connaître et en ayant vécu avec elle, on finissait par ne plus y faire attention. C'est l'abbesse qui eut les mots justes : "Sa propre nature était difficile mais l'âme de ses enfants était pure !"

    Elle était appréciée pour sa gentillesse, son honnêteté, son extraordinaire générosité ainsi que l'absence totale de mesquinerie. Sur plus de 20 ans, il n'y eut aucune dispute, aucune querelle en un lieu où vivent ensemble sept cents femmes de tous âges, de toutes conditions et de caractères différents. C'est incroyable ! Se mêlant très peu des affaires des autres, maman vivait tellement sa vie intérieure que tous les détails de l'extérieur lui passaient outre. Ne connaissant pas l'oisiveté, elle était toujours occupée à quelque chose, soit par la lecture soit par les travaux de couture.

    De par ses nombreuses réflexions personnelles, elle pratiquait également l'introspection. Bien sûr, elle n'a pas atteint de suite cet état de sérénité mais on la vit devenir jour après jour plus paisible, comme quelqu'un qui avait atteint le but qu'il recherchait. Même si sa foi avait quelque chose de naïf et d’irrationnel, cela l'a aidée à devenir meilleure et plus heureuse.

    Capture d’écran 2017-05-02 à 11.26.54.png

    [à gauche : Lisa Obolensky avec deux de ses petits-enfants : Maria Nicolaïevna & Serge Nicolaïevitch Obolensky - à droite : sa mère Maria Nicolaïevna Tolstoï]

     

     

    Transcription du russe en français effectuée en mars 2017 par Nicolas d'Ydewalle, arrière-petit-fils de Lisa Obolensky

    Source principale МОЯ МАТЬ и ЛЕВ НИКОЛАЕВИЧ

    Notes :

    (1) Propriété de famille ayant appartenu à son père Valerian Petrovitch Tolstoï, située à environ 140 kms de Yasnaïa Poliana.

    (2) (1823-1891), grand ami de jeunesse de Léon Tolstoï. Sa fille Marie (1850-1903) épousera Nicolas Kolokoltsov et se suicidera dans un état mental totalement perturbé.

    (3) (1858-1894), il se suicidera également dans un état mental dérangé.

    (4) Alexei Nicolaïevitch Aputhkin (1840-1893). Homosexuel, il se lia d'amitié avec Tchaïkovski.

    (5) Pélagie Ilinichna Yuchkov (1804-1875), tante de Léon Tolstoï, soeur de son père Nicolas Ilyitch.

    (6) Née Alexandra Timofeevna Afremov (12.2.1808 - 8.1.1878), épouse du prince Dmitri Petrovitch Obolensky (6.2.1809 - 26.11.1854).

    (6) "La vie, c'est quelque chose de sérieux".

    (7) Sophia Robertovna Diakov, née Voitkevich (1844-1880), seconde épouse de D. A. Diakov.

    (8) Vassili Stepanovich Perfiliev (1826-1890), gouverneur de Moscou de 1878 à 1887.

    (9) La comtesse Alexandra Tolstoï était dame de compagnie de la grande-duchesse Maria Nikolaïevna (1819-1876), fille de l’empereur Nicolas Ier et gouvernante de sa fille aînée Maria Maximilianova (1841-1914). Elle devint en 1846 la gouvernante d’Evgénia Maximilianova (1845-1926), la fille cadette de la grande- duchesse.

    (10) Nicolas Leonidovitch Obolensky, né le 28 novembre 1872.

    (11) Barbara (1839-1918) qui épousera en 1878 Eduard Wiegandt (1826-1903).

    (12) Chlorure de mercure, longtemps utilisé comme médicament.

    (13) Il y a une confusion de dates : la lettre aurait été écrite au moment où Tolstoï préparait un roman sur l'époque de Pierre-le-Grand et où il devait effectuer des recherches dans des archives et des bibliothèques. La visite à Saint-Serge se réfère aux derniers jours de Septembre 1879.

    (14) Soeur (1851-1902) de Michel Srgueïevitch Soukhotine. Mariée (en premières noces) avec Nicolaï Bogdanovitch Vogt.

    (15) Son fils Michel qui naîtra peu de temps après, le 22 juin 1877.

    (16) En français dans le texte.

    (17) Vierge d'Iverie ou d'Ibérie, appellation datant des Perses lorsqu'ils qui conquirent la Géorgie, appelée autrefois Ibérie.

    (18) L'expression blasphématoire utilisée par Léon Tolstoï, "cette nue-tête", pourrait se référer au fait qu'une dame sortant en rue non coiffée n'était qu'une vulgaire fille de rue.

    (19) Maria Schmidt (1843-1911), partisane inconditionnelle des opinions exprimées par Tolstoï. Son aspect extérieur était assez misérable.

    (20) Qui n'existe plus aujourd'hui.

    (21) Plus exactement le 29 juin 1875.

    (22) Suzanna Maryann (Suri) Crockford (1841-1923), épouse de Hector de Kleen depuis 1861.

    (23) En réalité sa demi-soeur, puisque née de l'union de sa mère avec Victor de Kleen.

    (24) Il fallait permettre à Serge Lvovitch de commencer des études universitaire et à Tatiana Lvovna de sortir dans le monde.

    (25) Devenu aujourd'hui le n° 3 de la rue Levshinsky (Теперь дом № 3 по Малому Левшинскому переулку).

    (26) Prononcés en français.

    (27) Elle en aura eu huit au total : Nicolas (1872-), Maria (1874-), Alexandra (1876-), Lev (1879-1880), Mikhaïl (1878-), Georges (1880-), Natalia (1881-), Vera (1886-).

    (28) En anglais dans le texte.

    (29) Marie (1874-1949) qui épousera Nicolas Maklakov (1871-1918).

    (30) Inflammation dans l'articulation de la hanche.

    (31) Marie, née le 28 avril 1874, qui épousera Nicolas Maklakov.

    (32) Boris Vyacheslavovitch Shidlovsky (1858-1919). Sa mère était une nièce de Sophie Bers, épouse de Léon Tolstoï. Sa première femme Vera Miloradovitch fonda le monastère de Saint Nicolas-Tikhvin (qui existe toujours) dont elle devint abbesse.

    (33) Vera Nikolaïevna Shabelsky (1861-1916), première épouse du comte Grigory Alexandrovitch Miloradovitch.

    (34) Mère Catherine Sambikine, née en 1842, abbesse jusqu'en 1911.

    (35) Sergey Perlov (1835-1911), homme d'affaires ayant fait fortune dans le commerce du thé. En 1897, sa femme fit un don de 5.000 roubles à Chamardino pour l'extension des bâtiments.

    (36) Natacha, née le 10.8.1881, future épouse de Chrisanf Abrikosov.

    (37) Il faut se rappeler qu'elle était était très myope !

    (38) "Philocalie", traitant de la spiritualité des Saints, ouvrage traduit du grec.

    (39) Marie Nicolaïevna Tolstoï, née princesse Volkonsky (1790-1830).

    (40) Prince Nikolaï Sergueïevitch Volkonsky (1753-1821).

    (41) Vladimir Vassilievitch Stassov (1824-1906), critique d'art et journaliste russe.

    (42) En français dans le texte !

    (43) En français dans le texte.

    (44) Quittant Chamardino le 31 octobre 1910, Léon et ses compagnons, dont Alexandra Lvovna, avait acheté des tickets pour Rostov-sur-le-Don en espérant qu'Ivan Denissenko puisse l'aider à obtenir un passeport pour se rendre à l'étranger.

    (45) Marie (1874-1949) mariée avec Nicolas Maklakov.

    (46) Nathalie (1881-1955).

    (47) Michel (1878-1941) et Georges (1880-1927).

    (48) Alexandra (1876-1952).

    (49) Nicolas (1872-1934) qui épouse en premières noces Macha Tolstoï.

    (50) Tatiana Alexandrovna Yergolsky (1792-1874). Ayant grandie dans la famille Tolstoï après la mort de sa mère, elle faillit épouser le père de Léon. "Tatiana a eu la plus grande influence sur ma vie (...), a-t-il écrit. Elle m'a appris le plaisir spirituel de l'amour ainsi que que les plaisirs d'une vie solitaire et tranquille".

    (51) Propriété de 200 hectares faisant partie de son héritage, terres qu'elle distribua ensuite à la communauté paysanne.

    (52) Nicolaï Mikhaïlovitch Nagorny (1848-1896).

    (53) On en compte sept au total : Valerian Nicolaïevitch (1873-), Elisabeth Nicolaïevna (1875-), Boris (1876-), Tatiana (1879-), Anna (1881-1967), Nicolaï (1884-) et Sergueï Nicolaïevitch (1895-).

    (54) Lisa Obolensky fait une confusion dans les dates. L'incident des droits d'auteur aurait eu lieu en octobre 1902, après le séjour à Gaspra.

    (55) Sophie Tolstoï qui épousera en premières noces Serge Mikhaïlovitch Soukhotine, puis le poète Essenine en secondes noces.

    (56) Le Saint Synode avait excommunié Léon Tolstoï le 20 février 1901, après la publication de son roman "Résurrection".

    (57) Une certaine Anna Seuron qui vécut dans les années '80 pendant six ans auprès des Tolstoï. Elle fut renvoyée par Sophie Andreïevna parce qu'elle avait battu Maria Lvovna.

    (58) Premières manifestations contre le régime tsariste, préludes à la Révolution de 1917.

    (59) Vera (1865-1923), soeur de Barbara (1871-), épouse d'un Vasiliev et Maria (1872-), épouse de Serge V. Bibikov.

    (60) Maria Mikhaïlovna Tolstoï, née Chishkin (1832-1918) l'épouse de Serge Tolstoï. Elle était une gitane.

    (61) "Mon petit Bourchaloch".

    (62) Mariée le 2 juin 1897 avec Nicolas Obolensky, Macha décéda en 1906, soit neuf ans après son mariage.

    (63) "L'éternel féminin".

    (64) Un assistant de Tcherkov.

    (65) L'abbesse de Chamardino avait écrit à l'évêque de Kaluga "qu'il ne serait pas souhaitable" que Tolstoï s'installe à Chamardino, après que celui-ci se soit rendu le 30 octobre au matin au village, situé non loin du monastère, pour trouver une chambre !

    (66) "враг" (l'ennemi, le diable).

    (67) Né en 1837, il meurt en 1911.

    (68) Avant d'entrer au monastère, il avait accompli une carrière à l'armée jusqu'au grade de colonel.

    (69) Alexander Borissovitch Goldenweiser (1875-1961), pianiste et compositeur. Il fut un ami proche de Léon Tolstoï.

    (70) Dans son Journal du 29 octobre, Léon Tolstoï avait cependant écrit qu'il ressentait de la compassion envers Sophie Andreïevna.

    (71) Lisa ferait allusion à une oeuvre littéraire qui reprend le même phénomène de délire d'une personne mourante.

    (72) Gouttes tonifiantes.

    (73) Valentine Rozantseva, abbesse en 1911.