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08/02/2012

Saint-Pétersbourg ou le tricentenaire d'une capitale impériale

Surgie des marécages finnois de la Neva par la volonté d'un seul homme, le tsar Pierre-le-Grand,
au prix de la vie de dizaines de milliers d'autres, décorée avec faste et splendeur
par des artisans italiens, français et allemands, éternelle rivale de Moscou,
Saint-Pétersbourg a célébré en 2003 ses trois cents ans d'existence.

Saint-Pétersbourg, née des terreurs d'enfance de Pierre et de ses visions politiques à long terme ? Envenise du nord,nouvelle amsterdam,pierre le grand,saint petersbourg,tricentenaire,strelsy,alexandre menchikov,daniel menchik,apraxine,golovkine,cheremetiev,dolgorouki,stroganov,youssoupov,smolny,bartolomeo rastrelli,gagarine,pouchkine,petrograd,leningrad mai 1682, le futur tsar Pierre n'a que dix ans lorsqu'il assiste à un horrible image011.jpgmassacre perpétré sur les marches du Kremlin de Moscou par les streltsy, sorte de garde prétorienne rapprochée, sanglante épilogue d'une histoire de familles se disputant la succession au trône des Romanov. Sa vie durant, il en gardera des tics nerveux ainsi qu'une sainte horreur de Moscou.

Pierre devient tsar à vingt-deux ans. Résolu de faire de la Baltique, considérée jusqu'alors propriété quasi exclusive des Suédois, une mer ouverte à tous et en particulier aux Russes, il décide de créer un point d'appui sur l'estuaire de la Neva, à la fois verrou contre l'ennemi héréditaire et ouverture sur l'Occident. Ainsi naît la ville de Sankt Piter Bourkh, du nom de son saint patron, l'apôtre Pierre.

Le 16 mai 1703 selon le calendrier julien russe, le 27 mai suivant notre calendrier grégorien, débute l'édification de la future forteresse Pierre-et-Paul. Rempart de terre et de bois, il serait incongru de parler de pose de première pierre, la région se distinguant à l'époque par l'absence totale de briques et de pierres. Très vite, un oukase obligera tout bateau entrant dans la ville d'importer un certain tonnage afin d'y approvisionner les chantiers de construction.

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De la petite maison [ci-dessus] qu'il s'est fait bâtir - on la visite toujours - le tsar dirige les travaux. Ayant assimilé les métiers de la construction durant ses séjours en Europe et notamment en Hollande [illustration ci-contre], ilvenise du nord,nouvelle amsterdam,pierre le grand,saint petersbourg,tricentenaire,strelsy,alexandre menchikov,daniel menchik,apraxine,golovkine,cheremetiev,dolgorouki,stroganov,youssoupov,smolny,bartolomeo rastrelli,gagarine,pouchkine,petrograd,leningrad met la main à la pâte. Et l'histoire de faire la part belle à la légende : On avait commencé à construire la ville mais les marais absorbaient la pierre. Beaucoup de pierres, rocher après rocher, avaient été entassées mais les marais prenaient tout et il ne restait que de la boue à la surface. - Vous ne savez rien faire, dit le tsar à ses gens et sur ces mots, il commença à soulever rocher après rocher et à assembler les blocs en l'air. Et c'est ainsi qu'il construisit la ville entière en la laissant tomber toute faite sur la terre !

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Plan datant de 1737, représentant Saint-Pétersbourg en plein développement urbanistique.

La réalité est nettement moins allégorique car c'est au prix du travail surhumain de dizaines de milliers de soldats, de prisonniers suédois et ottomans, tous devenus maçons, de populations transplantées de force qu'à coups de knout des millions de pilotis sont enfoncés dans les tourbières, des blocs de granit et de pierres sont transportés à mains nues. Des milliers d'hommes y laisseront la vie, ce qui fera courir 306b.jpgla rumeur que fouler le sol de Pétersbourg, c'est fouler un cimetière !

Pour peupler la ville, des oukases décrètent l'installation forcée de populations recrutées dans tout l'Empire : 350 familles nobles et autant de familles de marchands et d'artisans sont priées d'y élire domicile et de bâtir leurs maisons d'après les plans déjà tracés. Interdiction est faite de construire en pierres ailleurs qu'à Saint-Pétersbourg.

Parmi les noms liés aux premières années de Saint-Pétersbourg domine la figure d'Alexandre Menchikov [ci-contre], richissime, puissant, fourbe et corrompu. Fils illettré d'un paysan lithuanien, Daniel Menchik, il vend des pâtisseries sur la Place Rouge à Moscou. Remarqué par le tsar pour son intelligence, il devient son homme de confiance tout comme son compagnon de beuverie, ensuite prince puis généralissime des armées et premier gouverneur de Saint-Pétersbourg. Son palais, le palais Menchikov - aujourd'hui haut lieu de tourisme - est le premier digne de ce nom dans la nouvelle capitale [vue intérieure ci-après].

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D'autres familles aristocratiques se distingueront également : les comtes Apraxine dont est issu le premier amiral de la flotte tsariste - quelques descendants résident aujourd'hui à Bruxelles - le chancelier Golovkine, les comtes Cheremetiev, princes Dolgorouki, comtes Stroganov [palais illustré ci-après] ainsi que les princes Youssoupov dont on dira que leur fortune dépasse celle des Romanov. Par ailleurs, la période de Pierre-le-Grand, avec ses bouleversements sociaux, ouvre toute grande la porte aux aventuriers ou aux hommes d'origine modeste - parfois des serfs - qui, entrés au service du tsar, sont élevés au rang d'aristocrates. 

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En 1724, un an avant la mort de Pierre, Saint-Pétersbourg compte déjà 75.000 habitants - ils seront 100.000 en 1750 - supplantant ainsi officiellement Moscou. Sous le règne de sa fille, Elisabeth Pétrovna,bartolomeo rastrelli.jpg le style architectural des nouvelles constructions porte l'appellation de baroque élisabéthain, somptueusement représenté par le palais d'Hiver, le palais Stroganov, le couvent Smolny, le palais impérial de Tsarskoïe Selo ainsi que nombre d'églises et d'hôtels particuliers. L'architecte en est l'incontournable Bartolomeo Rastrelli [ci-contre], moy comte de Rastrelli, ober architecte de la Cour, tel qu'il se définit lui-même.

Tout à la fois autocrate éclairée et souveraine philosophe, Catherine II veut faire mieux encore : La fureur de bâtir est en ce moment chez nous une rage plus que n'importe quoi. C'est une véritable maladie, quelque chose comme l'ivrognerie et peut-être aussi une accoutumance, narre-t-elle à son confident Grimm. Du baroque on passe au néo-classiscisme, comme les palais de Marbre et de Pavlovsk ainsi que l'Académie des Beaux-Arts.

Architectes, sculpteurs et fontainiers, artisans venus de France et d'Italie, aménagent les îles, créent de larges avenues, de spacieux jardins, élèvent de grands et petits palais. Catherine fait édifier le Petit Ermitage - amorce du futur musée de l'Ermitage - afin qu'elle et les souris puissent admirer ses collections de tableaux. Mais, notera l'impératrice dans ses Mémoires, ces palais étaient sans confort ni commodités. Quelqu'un qui d'une fenêtre se laisse glisser sur une planche ? C'était la princesse Gagarine, une dame d'honneur, qui partait satisfaire ses besoins dans les buissons ! L'hiver, dans la chambre à coucher de l'impératrice, on faisait entrer une section de soldats en leur intimant l'ordre : Respirez bien chaud ! Ainsi, le souffle de ces hommes réchauffait la chambre et empêchait l'impératrice de mourir de froid.

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Entrée d'un attelage sur la place des Palais face au Palais d'hiver.

Sous le règne de Catherine, la Neva se vêtit de granit, raconte le poète Pouchkine : les berges sont recouvertes de plus de trente-huit kilomètres de granit de Finlande, ce qui n'empêche pas de nombreux habitants de s'aventurer durant l'hiver sur la glace pour gagner l'autre bord en sautant de glaçon en glaçon. La folle témérité des Russes est incroyable, ils cherchent à s'y aventurer tant que le danger persiste et chaque année, beaucoup s'y noient. Les Russes croient fermement en la prédestination, ils font le signe de croix et s'élancent, persuadés que s'ils périssent, c'est qu'ils sont prédestinés, lit-on parmi les souvenirs de l'époque.

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Cavalier de bronze représentant Pierre-le-Grand, érigé par Catherine II.
D'un poids de 1.500 tonnes, le bloc de granit fut acheminé à l'aide rondins sur une distance de 12 km.

Paul Ier, plus préoccupé de sa sécurité personnelle que de la grandeur de son empire, fait édifier le palais Mikhaïlovski, connu sous le nom de château des Ingénieurs, où il se fera étrangler par son entourage quarante jours à peine après son installation. Sous le règne d'Alexandre Ier, alors que s'élèvent de multiples palais jaunes et blancs inspirés par l'architecte Carlo Rossi, Saint-Pétersbourg devient la capitale de l'Europe diplomatique.

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Place des Palais avec la colonne Alexandre, monolithique de granit rose dressé en 1834 par l'architecte français Auguste de Montferrand en commémoration de la victoire du tsar Alexandre Ier sur Napoléon.

Refuge pour bon nombre d'aristocrates jetés hors de France à la Révolution, la bonne société de Pétersbourg offre sa proverbiale hospitalité aux émigrés : Tous les soirs, j'allais dans le monde, raconte la portraitiste Elisabeth Vigée-Le Brun. Les bals, les concerts et les spectacles étaient fréquents, j'y retrouvais toute la grâce d'un cercle français car, pour me servir de l'expression de la princesse Dolgorouky, il me semble que le bon goût ait sauté à pieds joints de Paris à Saint-Pétersbourg ! Une foule de seigneurs, possédant des fortunes colossales, se plaisent à tenir table ouverte au point qu'un étranger connu n'a jamais besoin d'avoir recours au restaurateur. Il trouve partout à dîner, à souper ; il n'a que l'embarras du choix, tant les Russes sont enchantés qu'on aille dîner chez eux.

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Montagnes russes sur la Néva gelée. "Je ne peux omettre de vous parler des montagnes de glace, très hautes et aux pentes très raides. Le grand amusement est de se placer sur un petit traîneau
et de se laisser glisser jusqu'en bas à une vitesse incroyablement élevée",
écrit la portraitiste Elisabeth Vigée-Le Brun.

Sous Nicolas Ier, les tsars Alexandre II et III et Nicolas II, l'ère des grandes constructions est passée. Il est vrai que les empereurs ont d'autres soucis : les premiers soubresauts d'un mécontentement populaire commencent à se faire sentir alors que, selon le mot de Lamartine, les souverains russes tentent de perpétrer l'immobilité du monde, mettant toutes leurs ambitions à ressusciter l'empire orthodoxe de Byzance. La majestueuse place des Palais est le théâtre d'événements graves. Les cellules glacées de la forteresse Pierre-et-Paul se remplissent de martyrs de la cause révolutionnaire, tandis qu'au palais impérial de Tsarskoïe Selo on continue à prier le Dieu des tsars …

A la déclaration de guerre en 1914, Saint-Pétersbourg russifie son nom en Petrograd, la ville de Pierre. Octobre 1917, la révolution bolchevique éclate, le camarade Lénine et ses sbires s'installent à l'Institutleningrad-fete-la-levee-du-blocus-allemand139fec95eeba-.jpg Smolny où depuis la Grande Catherine des générations de vertueuses jeunes filles de la noblesse russe auront reçu une éducation des plus sévères. Un an plus tard, le gouvernement bolchevique décide de se transférer à Moscou. Lénine mort, Petrograd devient Leningrad. Juin 1941, avec l'invasion des armées hitlériennes débute le terrible siège de l'ancienne capitale. Il durera 900 jours, laissant 600.000 cadavres, victimes de la faim et du froid, ainsi que des visions de cauchemar et d'horreur dans l'esprit des héroïques survivants.

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Escalier des Ambassadeurs au palais d'Hiver, aujourd'hui entrée du musée de l'Ermitage.
Egalement appelé "Escalier du Jourdain" parce que le tsar y descendait le jour de l'Epiphanie
pour présider la bénédiction des eaux de la Néva, en commémoration du baptême du Christ.

Evoquer avec le poète Pouchkine les nuits blanches de juin, nuits rêveuses et sans lune où le rose transparent du ciel est si clair que l'aquarelle bleu pâle du fleuve ne le reflète qu'à grand-peine, éclairant les objets de tous les côtés à la fois dans un silence impressionnant, où aimer pendant de pareilles nuits, ce serait aimer deux fois, selon l'expression d'Alexandre Dumas père !

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Baptisée naguère Venise du Nord, nouvelle Amsterdam ou Palmyre du Nord, la perestroïka permit à Leningrad de renouer en 1992 avec son passé en redevenant Saint-Pétersbourg, non tant pour céder à d'anciens rêves de splendeur que pour profiter enfin de cette ouverture sur l'Europe qu'avait voulue son fondateur, le tsar Pierre-le-Grand ...

Nicolas van Outryve d'Ydewalle

04/02/2012

La famille Stroganov, de la Sibérie aux marches du trône des tsars ou le récit d'une prodigieuse ascension

Qualifiés dans les documents anciens "d'hommes illustres", la légende raconte que les Stroganov tirent leur patronyme du mot "stroganina", spécialité culinaire russe par laquelle la viande était conservée en fines tranches, d'ou l'appellation "boeuf Stroganov". Immensément riche et grand amateur d'art, la famille Stroganov aura été intimement liée à dynastie des anciens maîtres de la Russie.

Moins connu que l'anecdote du boeuf patronymique, tout récit sur la famille Stroganov débute invariablement par l'affaire de ce grand-duc de Moscou, fait prisonnier en 1448 par les Tatars. Ceux ci réclament une rançon de 200.000 roubles mais les caisses de l'Etat sont vides. Qu'à cela ne tienne,cathédrale de l'Annonciation.jpg c'est la famille Stroganov qui verse la somme !

Au siècle précédent déjà, un Spiridon Stroganov assiste puissamment le prince Dimitri Donskoï dans sa lutte contre l'envahisseur mongol. Quatre générations plus tard, sous l'égide d'Anika Feodorovitch Stroganov, est né un véritable empire familial, regroupant environ six mille serfs, à faire pâlir le plus riche des Rothschild : mines de sel, culture de perles, commerce de grains et de fourrures, prêts d'argent, transport et livraison jusqu'aux comptoirs commerciaux d'Europe centrale, y compris Paris.

Mécène et homme de culture, Anika Feodorovitch fonde une bibliothèque, installe une école d'icônes, érige une vaste demeure et lance les fondations de la cathédrale de l'Annonciation à Solvychedosk [ci-contre]. A sa mort, son entreprise assure à elle seule la moitié de la production de sel en Russie : l'avenir de la famille semble tout tracé pour les années à venir.

Nouvelle étape, Yvan-le-Terrible charge les Stroganov de coloniser la Sibérie. Usant et abusant de ce nouveau pouvoir au nom du tsar bien aimé, on va jusqu'à armer des troupes de mercenaires et de brigands pour conquérir ces nouveaux territoires, ce qui permettra aux Stroganov de devenir ainsi les plus gros propriétaires terriens de l'Empire.

Consécration suprême, pour services rendus à la mère patrie, Pierre-le-Grand anoblit les Stroganov en 1722 et leur octroie le titre de baron, plus tard celui de comte. D'hommes illustres, ils sont devenus aristocrates. Noblesse oblige : l'un épouse une Narychkine, d'une lignée apparentée à la famille du tsar ; l'autre une Vorontsov, fille d'un tout puissant chancelier de la Cour ; un troisième, une comtesse Cheremetiev.

Des affaires d'argent aux affaires de Cour, il s'agit maintenant d'asseoir son nouveau statut social. Des architectes italiens, bâtisseurs de la nouvelle capitale, sont mis à contribution pour édifier le long de la Perspective Nevski, l'aristocratique Champs Élysées russe, un grandiose palais baroque où abondent colonnades, portiques, frontons à cartouches, cariatides et médaillons sculptés. Les gazettes européennes de l'époque se font l'écho d'une somptueuse fête donnée à l'occasion de la naissance du grand-duc Paul, réjouissances durant lesquelles le palais était complètement illuminé de l'intérieur par des centaines de cierges et de l'extérieur avec des lampions multicolores ...

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palais stroganov4.jpg

Le palais Stroganov vers 1840 et aujourd'hui

Plus riche qu'un Stroganov, tu meurs, affirme un ancien dicton russe, librement traduit ! A elle seule, la famille totalise un cinquième des taxes par rapport à l'ensemble des revenus de l'Empire. L'anecdote à propos d'Alexandre Sergueïevitch Stroganov (1734-1811), le plus fortuné d'entre tous, est restée dans les mémoires : ne peut il pas s'offrir le luxe d'abandonner douze millions d'hectares de terres à la Couronne, alors qu'il en possède encore le double ?

Inscrit dès la naissance dans un régiment de la Garde Impériale, Alexandre s'en va parfaire son éducation dans l'Italie antique puis à Paris où il séjournera six ans. Bien que son père lui écrive : Laisse aux Français le soin de t'apprendre la danse, Stroganov rejoint, en esprit éclairé, une loge maçonnique où il se lie d'amitié avec les peintres et sculpteurs du moment, Greuze, Vernet, Houdon et bien d'autres.

Ecumant salles de ventes et collections particulières, dont celles du duc de Choiseul et du prince de Conti, il va imprimer un nouvel élan à la collection familiale d'objets d'art, entamée par ses ancêtres deux siècles auparavant. Elle deviendra la plus fameuse parmi toute l'aristocratie russe et renommée dans l'Europe entière.

Rentré en Russie, Catherine II présente le comte Stroganov à un hôte de marque, Joseph II, empereur d'Autriche : voici un homme qui dépense sans compter et fait tout pour se ruiner, mais sans y parvenir ! Richissime, ignorant la superficie réelle de ses terres et le nombre de ses serfs, sénateur, grand collectionneur d'art devant l'Eternel, il est tout naturellement nommé président de l'Académie des Beaux Arts.

En mécène accompli, il se lance dans la construction de la cathédrale Notre Dame de Kazan à Saint- Pétersbourg. Principale église orthodoxe de son temps, elle rappelle étrangement la basilique Saint Pierre à Rome par sa majesté et sa grandeur. Sous le règne d'Alexandre Ier, l'édifice servira également de musée où seront conservés religieusement les trophées militaires pris à la Grande Armée de Napoléon.

220px-Charles-Gilbert_Romme.pngAlexandre Stroganov confie l'éducation de son fils Paul à un précepteur français, Gilbert Romme [ci-contre], le futur conventionnel. Toute éducation digne de ce nom passant par laboeuf stroganov, rothschild, stroganoff,yvan le terrible,pierre le grand,narychkine,cheremetiev,vorontsov,garde impériale,joseph ii,notre dame de kazan,gilbert romme,théroigne de méricourt,galitzine,catherine ii,anne troubetskoï,bataille de craonne,elisabeth vigée le brun,demidoff,san donato,palais stroganov,fondation stroganov France, le maître et l'élève se retrouvent à Paris, alors en pleine Révolution. Emporté par les idées nouvelles, renonçant à son titre, son rang et son nom, l'extravagant jeune homme, Popo pour les intimes, fréquente le Club des Jacobins et fonde son propre cercle, les Amis de la Loi. Fortune aidant, il subventionne ses nouveaux amis français avec largesse, allant même jusqu'à s'offrir les faveurs de Théroigne de Méricourt [à droite] et se pavaner dans les rues de la capitale avec sa dulcinée en bonnet phrygien ! Affolement à l'ambassade de Russie à Paris. L'impératrice Catherine II est prévenue : ordre de rejoindre le bercail sans délai ni détour. Le fastueux sans culotte est relégué un temps dans ses terres puis réapparaît, assagi, dans les salons de Pétersbourg où il rentre dans les rangs en épousant une princesse Galitzine. Entre temps, Gilbert Romme, son ancien précepteur, aura mis fin à ses jours après avoir voté la mort du roi de France.

Pris par les doux plaisirs de la vie mondaine, parlant à peine le russe, époux d'une jeune femmepaul alexandrovitch Stroganov.jpg cultivée et spirituelle, le comte Paul Alexandrovitch Stroganov (1774-1817) [ci-contre] mènera l'existence d'un grand seigneur, désoeuvré quoique éclairé, ne retrouvant sa fougue révolutionnaire qu'auprès du cercle très fermé des amis du grand-duc Alexandre qui rêve d'un changement de régime en Russie. Promu général à la suite du tsar, il mourra de chagrin peu de temps après la brutale disparition de son fils aîné, tué à 17 ans d'un boulet de canon sur le champ de bataille de Craonne en France, juste avant l'entrée des troupes alliées à Paris en 1814.

Son cousin Grigori Alexandrovitch Stroganov, né en 1770 sous le règne de Catherine II, et son épouse, née princesse Anne Troubetskoï, seront tous deux l'objet de la délicate sollicitude de la portraitiste Elisabeth Vigée-Le boeuf stroganov,rothschild,stroganoff,yvan le terrible,pierre le grand,narychkine,cheremetiev,vorontsov,garde impériale,joseph ii,notre dame de kazan,gilbert romme,théroigne de méricourt,galitzine,catherine ii,anne troubetskoï,bataille de craonne,elisabeth vigée le brun,demidoff,san donato,palais stroganov,fondation stroganovBrun, tant dans ses écrits que sous ses pinceaux, alors que le scripteur de ces lignes s'inscrit parmi les descendants de cette part d'histoire familiale, au détour d'une généalogie maternelle russe.

Prise sous son charme, Elisabeth Vigée-Le Brun écrira sans ambages avoir rarement rencontré un homme aussi aimable et d'un tel entrain, faisant les délices de la bonne société par ses soupers, ses spectacles et ses fêtes ! Capitaine à 25 ans dans un régiment de la Garde, il quitte l'armée pour embrasser la carrière diplomatique, ce qui lui donnera plus tard le privilège de représenter son tsar en Angleterre lors du couronnement de la reine Victoria, Aujourd'hui, Grigori Stroganov [ci-contre] repose au cimetière Alexandre Nevski de Saint-Pétersbourg, dans un caveau de pierre surmonté d'une épitaphe en français.

C'est à son fils aîné, Serge Grigoriëvitch, président de la société d'archéologie de l'université de Moscou, que reviendra le mérite d'avoir mis à jour la fabuleuse collection de l'or des Scythes, depuis lors précieusement conservée au musée de l'Ermitage.

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 La datcha Stroganov sur les bords de la Neva, tableau de Vorokhinin, 1997
Une charmante cazin à l'italienne, écrit Elisabeth Vigée-Le Brun. Nous faisions de grandes promenades dans les jardins de la villa du Comte Stroganov, l'un des plus belles autour de Petersbourg, commente la baronne Mary de Bode, une mienne aïeule émigrée en Russie à la Révolution française.

La fortune et le nom cherchant à s'allier mutuellement, une soeur de Grigori devient la femme du richissime Nicolas Demidoff, le plus riche particulier de Russie, selon Madame Vigée-Le Brun, rejeton de maîtres de forges fournissant les troupes impériales depuis près de deux siècles. Après avoir confié sa mère au Père Lachaise pour un repos éternel, leur fils Anatole, devenu prince de San Donato, se marie - l'union sera brève - avec la fille de Jérôme Bonaparte, jeune frère de Napoléon.

La comtesse Stroganov, portrait de Franz Xaver Winterhalter (1857) exposé au musée de l'Ermitage.2.jpgUn petit-fils de Grigori Stroganov épouse en secret la grande duchesse Marie, fille préférée du tsar Nicolas Ier et veuve de Maximilien de Beauharnais, petit-fils de l'impératrice Joséphine. Jamais Marie [ci-contre] n'osera avouer cette alliance à son auguste père, très à cheval sur les questions d'unions morganatiques. Aussi, lorsque l'empereur venait voir sa fille, le comte Stroganov se tenait-il dans le salon de son épouse, chapeau et gants en mains, comme un invité. Les apparences étaient sauves !

La dynastie Stroganov, des générations de grands seigneurs et de richesses accumulées depuis les contreforts de l'Oural jusqu'aux pieds du trône des tsars à Saint-Pétersbourg : églises, cathédrales, monastères, écoles, galeries d'art, vastes demeures et palais baroques ...

Quelques années après la Révolution bolchevique, le palais Stroganov est fermé par décision officielle. A l'abri des regards, certaines collections sont réparties parmi différents musées de la Russie devenue soviétique. Puis, en mai 1931 a lieu à Berlin une importante vente d'objets d'art : irréversible dispersion de tableaux, icônes, meubles, sculptures, livres rares, bronzes, broderies, pierres de couleurs, ornements sacrés, argenteries, antiquités et émaux du Moyen Age !

Meyblyum, Jules. Palace of Count PS Stroganov. Yellow room, Hermitage.jpg

Salon jaune au palais Stroganov, tableau de Jules Meyblyum, Musée de l'Ermitage

Si le tsar Yvan le Terrible fut à l'origine de la prodigieuse ascension de la famille Stroganov, Staline, le petit père des peuples, fit tout pour la détruire. Mais aujourd'hui, un héritage vieux de quatre siècles ressurgit grâce à la Fondation Stroganov, créée par une autre descendante, la baronne Hélène de Ludinghausen, assistée de beaucoup de bonnes volontés de part et d'autre de l'ancien rideau de fer ...

Nicolas van Outryve d'Ydewalle

site web : http://stroganofffoundation.org/

 

02/02/2012

D'Alexandre Sergueïvitch à Alexandre Alexandrovitch, d'un Pouchkine à l'autre

Né à Moscou et mort à Saint-Pétersbourg, le poète Alexandre Pouchkine (1799-1837)
s'identifie à la Russie toute entière. Parmi sa postérité de par le monde,
son unique descendant masculin porteur du nom vit paisiblement à Bruxelles.

Pouchkine ? Dérivé de pouchka, en russe canon, engin de guerre utilisé pour la première fois lors de la bataille de Crécy en 1346. Issus d'un certain Radcha, entré en 1255 au service du grand-prince Alexandre Nevsky, les Pouchkine servent le trône de Russie en qualité de boyards, sénéchaux ou gouverneurs, connétables et ambassadeurs. Ils soutiennent activement la nouvelle dynastie Romanov, lors de son élection en 1613.

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Alexandre Sergueïvitch Pouchkine, Président de l'Union de la Noblesse russe en Belgique, et son épouse Maria, née Dournovo-Pouchkine, ont créé ensemble la "Fondation Internationale Pouchkine" destinée à promouvoir le rayonnement de l'oeuvre littéraire de leur trisaïeul tout en parrainant
le Centre d'Oncologie pour Enfants de Saint-Pétersbourg.
© Photo José-Noël Doumont

Moi, j'appartiens à ces décombres de la noblesse d'autrefois ; mon aïeul Radcha par l'épée servit Nevsky sans faux-fuyants. Aux Romanov le sceptre offrit ; dans un élan, nous les Pouchkine, nous leur jurâmes notre foi, les tsars nous faisaient douce mine. Je garde sous mes armoiries un gros recueil de documents ; de mon sang j'ai calmé l'orgueil. Je suis un poète, Pouchkine, grand par mes vers et par ma voix, ainsi s'exprime le poète à propos de ses origines !

Alexandre Sergueïvitch Pouchkine voit le jour à Moscou le 6 juin 1799 dans une famille férue de littérature. Dès son plus jeune âge, il dévore les classiques français et anglais de la bibliothèque paternelle. Très vite, on s'étonne de son aisance à improviser et à réciter par coeur d'innombrables vers.  

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Enlevé tout jeune par des guerriers musulmans au Cameroun, le petit Hanibal [illustration] est vendu comme esclave au sultan de Constantinople. L'ambassadeur de Russie Pierre Tolstoï, ancêtre du futur écrivain, le rachète pour le compte de Pierre-le-Grand qui désirait s'offrir un négrillon, comme c'était la mode de l'époque dans les cours européennes. Prenant grand soin de son protégé, le tsar l'adopte. Doté de talents exceptionnels, Abraham Pétrovitch Hanibal (+1781) sera l'unique Africain à devenir général en chef dans l'armée russe, directeur général des fortifications et chef du Corps des Ingénieurs !

Si Pouchkine est moins connu en Europe qu'un Tolstoï ou un Dostoïevsky, c'est dû au fait que son oeuvre est principalement poétique. Sa poésie se traduit difficilement du russe au même titre que l'âme slave ne se décline pas aisément en termes cartésiens.

Condamné par Alexandre Ier à l'exil loin de la capitale pour ses vers jugés séditieux, Pouchkine est réhabilité six ans plus tard par le nouveau tsar Nicolas Ier. Celui-ci sera son censeur personnel, ce qui donnera lieu à de continuels ennuis avec les autorités.

Alexandre Pouchkine aimait les femmes et celles-ci le lui rendirent bien. On ne compte plus ses aventures parmi les salons huppés de Moscou et de Saint-Pétersbourg et c'est par un duel pour l'une d'entre elles que sa vie s'arrêta brutalement à l'âge de 38 ans.      

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Le poète Alexandre Sergueïvitch Pouchkine (1799-1837). Aujourd'hui, sa descendance se retrouve éparpillée de par le monde et il n'est pas impossible de rencontrer tel ou tel individu affichant, par les hasards de l'hérédité, peu ou prou un faciès du type négroïde.  
© Oreste Kiprensky, Galerie Tetriakov, Moscou.
"On dirait l'union entre Vulcain et Vénus," ironisait-on à propos du mariage de Pouchkine avec la ravissante Nathalie Gontcharov. Lui, mari volage et infidèle ; elle, coqueluche des salons de Saint-Pétersbourg, flattée de voir le tsar amoureux d'elle. Ce sera dans un duel à cause de sa femme que le poète trouvera la mort à 38 ans.
© Karl Brullov, Musée Pouchkine, Moscou.

Il est l'époux de la ravissante Nathalie Gontcharov, coqueluche de la bonne société. Traînant son mari aux bals et autres soirées mondaines, Nathalie tombe sous le charme d'un officier d'origine alsacienne, le baron Georges d'Anthès. Et ce dernier de lui faire une cour assidue. La rumeur s'en empare. Pouchkine reçoit des lettres anonymes : Les Grand-Croix, Commandeurs et Chevaliers du Sérénissime Ordre des Cocus, réunis en Grand Chapitre, ont nommé à l'unanimité Alexandre Pouchkine coadjuteur du Grand Maître de l'Ordre des Cocus ! Jaloux, le mari trompé lance un défi au séducteur et le provoque en combat singulier.

Le 27 janvier 1837, dans une clairière enneigée des environs de Saint-Pétersbourg, un coup de pistolet retentit. Alexandre Pouchkine s'écroule, la face dans la neige. Le ventre barbouillé de sang, il est ramené chez lui. On l'étend sur un canapé dans son cabinet de travail. Deux jours plus tard, il meurt dans d'atroces souffrances.    

Si Alexandre Sergueïvitch Pouchkine n'a jamais voyagé en Europe, son unique descendant porteur du nom, Alexandre Alexandrovitch Pouchkine, Sacha pour les intimes, vit quant à lui à Bruxelles. Raffinement suprême, sa charmante épouse Maria descend également du poète par suite du remariage d'un arrière-grand-père commun. Tous deux résident non loin de l'église orthodoxe à Uccle, lieu de rassemblement traditionnel de l'émigration russe blanche.  

Il reste 284 descendants du poète portant son nom. Ils sont disséminés partout, y compris à Hawaï, mais 283 sont des femmes !, déclarait Alexandre Pouchkine en 2003 à un journaliste. On se souvient qu'une fille du poète, Nathalie Pouchkine (+1913), épousera le prince Nicolas de Nassau qui fut un moment candidat au trône de Grèce. Leur petite-fille Nadège, comtesse de Torby (+1963), sera la femme de Georges Mountbatten, oncle du duc Philippe d'Edimbourg. Aujourd'hui, l'ADN du négrillon de Pierre-le-Grand coule dans les veines d'une partie de la descendance Mountbatten !    
 
Pour préserver le souvenir de leur ancêtre, Sacha et Maria ont créé la Fondation Internationale Pouchkine, unique fruit de leur union car ils n'ont pas pu avoir d'enfant. Soutenant des projets culturels en référence à Pouchkine et à son oeuvre, ils parrainent également un hôpital d'oncologie pour enfants à Saint-Pétersbourg. Ils se rendent régulièrement dans la capitale de Pierre-le-Grand, un lieu fortement imprégné de la présence du poète où celui-ci vécut les derniers mois de sa vie. J'y retrouve mes racines, confie Sacha, bien que je me sente belge tout en parlant le russe.

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 Juste retour des choses : Alexandre S. Pouchkine décoré par le Président Medvedev de l'Ordre de Pouchkine, une distinction destinée aux personnes méritantes dans le domaine culturel.
Bruxelles, Hôtel Hilton, 2008.
© The Presidential Press and Information Office, Ambassade de la Fédération de Russie à Bruxelles.

Chaque année le 6 juin, les Pétersbourgeois fêtent l'anniversaire de leur poète. Admirateurs se pressant devant le musée Pouchkine, déclamations enflammées de textes en vers et en chansons, pèlerinage devant chaque objet ayant appartenu à l'artiste - le gilet taché de sang qu'il portait lors du duel, le divan où il agonisa - ... rarement un peuple n'aura gardé une telle dévotion pour un poète. Même durant l'interminable siège de Léningrad par les Allemands, ne disposant que de 120g de pain et 100g de vodka par jour la population mourait de faim, des admirateurs venaient tous les jours par un froid de 40° se recueillir devant la statue de leur héros.     
 
Considéré déjà de son vivant comme le plus grand écrivain russe, les circonstances dramatiques de sa mort l'auront transformé en légende nationale !    

Nicolas van Outryve d'Ydewalle

© Article paru dans le magazine l'Eventail de février 2012