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30/01/2012

Aquarelles du Palais d'Hiver à Saint Pétersbourg

Fleuron des collections du Musée de l'Ermitage, un ensemble d'aquarelles immortalisent
la splendeur et l'intimité des intérieurs du Palais des tsars de Russie à Saint-Pétersbourg.
A la fois précieux souvenir d'un passé aujourd'hui effacé et brillant témoignage
de l'art graphique russe au XIXe siècle, magnifiquement illustré par l'éditeur Alain de Gourcuff.

Pays aux espaces infinis, la Russie a longtemps semblé inaccessible aux Européens. Ce n'est qu'à partir de l'avènement de Pierre-le-Grand qu'elle s'ouvre sur l'Europe. Délaissant Moscou, le tsar crée unepalais d'hiver,tsar de russie,alain de gourcuff,musée de l'ermitage,pierre-le-grand,nicolas ier,alexandre ii,edouard petrovitch hau,constantin andreïevitch oukhtomsky,alexandra feodorovna nouvelle capitale à l'extrémité ouest de ses territoires, terres marécageuses reprises depuis peu aux Suédois. Saint-Pétersbourg devient la capitale d'un empire qui peut désormais communiquer avec les plus grandes nations.

Résidence de la famille impériale et siège de l'Etat jusqu'en 1917, le Palais d'Hiver est construit entre 1753 et 1762 par l'architecte italien Francesco Rastrelli [ci-contre] pour l'impératrice Elisabeth Ier, fille de Pierre-le-Grand. Elevé sur les bords de la Néva, il est le plus vaste des cinq bâtiments qui constituent aujourd'hui le Musée de l'Ermitage.

L'édification des salles d'apparat et des appartements privés requiert le concours des meilleurs artistes et décorateurs. Alors qu'un terrible incendie ravage les bâtiments en 1837 [illustration ci-après], une grande partie de la décoration intérieure sera fidèlement reconstituée.

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C'est d'abord Nicolas Ier puis son fils, le tsar Alexandre II, qui commande l'exécution d'aquarelles représentant les appartements privés de la famille et les nombreuses salles d'apparat. Cet ensemble de 130 aquarelles est aujourd'hui conservé au Cabinet des Dessins du Musée de l'Ermitage, dans un portefeuille marqué au chiffre d'Alexandre II. Il n'avait jusqu'à présent jamais été publié dans son intégralité.

De 1835 à 1880, les aquarellistes les plus renommés sont mis à contribution, tel Edouard Pétrovitch Hau qui continue à dessiner pour Leurs Majestés Impériales des perspectives des intérieurs du Palais d'Hiver, selon un rapport de l'Académie des Arts de Saint-Pétersbourg. Ses aquarelles reproduisent avec minutie aussi bien les intérieurs créés après le grand incendie que des pièces restaurées dans leur état d'origine.

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Grande salle du Trône
D'une superficie de 800 m², dite aussi "Salle Saint Georges",
elle est inaugurée le 26 novembre 1795, jour de la fête patronymique du Saint.
Aquarelle de Constantin Andreïevitch Oukhtomsky, 1862.

Chacun de ces artistes se reconnaît à des particularités de style : dessin précis et gamme de couleurs froides chez l'un ; grande liberté picturale et large palette de couleurs chez l'autre ; netteté et simplicité de l'exécution avec rendu des détails chez un troisième.

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Salle de bains de l'impératrice Alexandra Féodorovna, épouse de Nicolas Ier
Dessinée par l'architecte Montferrand, son aménagement exotique copie le style mauresque
dont s'inspirent un grand nombre d'artisans de cette période au goût éclectique.
Aquarelle d'Edouard Pétrovitch Hau, 1870.

Petit jardin d'hiver de l'impératrice Alexandra Féodorovna
La longueur des hivers russes éveille le désir de pallier l'absence de verdures.
Les jardins intérieurs contribuent à l'illusion de l'été.
Aquarelle de Constantin Andreïevitch Oukhtomsky.

Les aquarelles révèlent parfois des détails touchants sur la vie quotidienne de la famille impériale, tels le mobilier miniature et les jouets dans les salles de jeux des enfants de Nicolas Ier, décrit par ses contemporains comme un père extraordinairement attentif.

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La salle des Cuirassiers
Aménagée après l'incendie de 1837, la salle ouvre l'enfilade des cinq salles
du côté de la Place des Palais et dans lesquelles, en avril 1839,
Nicolas Ier décide de faire accrocher des tableaux militaires.
Aquarelle d'Edouard Pétrovitch Hau, 1864.

Dans ses souvenirs rédigés en français, Nicolas Ier rapporte des réminiscences de jeunesse : Hors les étiquettes, notre genre de vie d'enfant était assez semblable à celui de tout autre enfant. Dès l'instant de la naissance, on lui donnait une bonne anglaise, deux dames de nuit, quatre filles ou femmes de chambre, une nourrice, deux valets de chambre, deux laquais, huit domestiques et huit chauffeurs ...

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Le cabinet Framboise de la grande-duchesse Maria Alexandrovna
Le mobilier, réalisé à la fin des années 1830, était garni de soie framboise.
Abritée derrière un écran de verdure, la grand-duchesse pouvait admirer la vue sur l'Amirauté.
Aquarelle d'Edouard Pétrovitch Hau, 1860.

Images à la netteté cristalline ou d'une savoureuse douceur, les aquarelles du Palais d'Hiver représentent l'ultime expression d'un art destiné à disparaître avec l'émergence de la photographie. Aujourd'hui, le temps semble s'être figé parmi ces intérieurs familiaux et ces vastes salles d'apparat qui nous renseignent aussi bien sur la vie du Palais que sur celle des souverains qui s'y sont succédés.

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Presque deux cent cinquante ans plus tard, là où ces mêmes intérieurs sont encore reconnaissables, malgré la transformation du Palais d'Hiver en Musée de l'Ermitage, surgissent devant nous les images d'autrefois ...

Nicolas van Outryve d'Ydewalle
        
© Vues du Palais d'Hiver à Saint-Pétersbourg, Alain de Gourcuff Editeur, Paris, 1995

03/01/2012

Charles Eugène duc de Croÿ (1651-1702), une momie pour le tsar

Feld-maréchal des armées russes sous Pierre-le-Grand, il est fait prisonnier en 1700 par les Suédois lors de la défaite de Narva. Décédé en 1702 à Reval, criblé de dettes et insolvable, la coutume locale lui interdisant tout enterrement tant que ses créances restent impayées, son corps momifié ne sera mis en terre que quelque cent cinquante ans plus tard.

Maréchaux d'empire, ambassadeurs, évêques et cardinaux, chambellans, surintendant et bouteiller, grand-écuyer et gouverneur-général, tuteur et premier ministre de Charles-Quint … si la maison de Croÿ s'illustre sous mille et une facettes parmi les pages d'histoire de nos contrées et d'ailleurs, seul Charles Eugène, duc de Croÿ et prince du Saint-Empire, rejoint le panthéon des momies célèbres au même titre que les Toutankhamon, Ramsès II et autre Ötzi, l'homme des Glaces !

Charles Eugène de Croÿ ou la rocambolesque histoire d'une momie malgré elle.

Père de quatre enfants dont aucun ne laissera de descendance, Charles Eugène embrasse la carrière des armes. Lieutenant général au Danemark, promu maréchal de camp général en 1688 pour ses brillants faits d'armes contre les Turcs lors de la libération de Vienne et du siège de Belgrade, il entre en 1697 au service de la Russie comme feld-maréchal alors que le Pierre-le-Grand entame ses hostilités contre la Suède.

Dans la Russie impériale, les feld-maréchaux non-russes font partie d'un club très fermé : le duc de Croÿ en 1700, le duc de Wellington en 1815, l'archiduc Albert d'Autriche en 1872, suivi de Frédéric Guillaume de Prusse en 1872 et du roi Carol Ier de Roumanie en 1912, sans oublier les comtes Josef Radetzky von Radetz en 1816 et Helmuth von Molkte en 1871.

La bataille de Narva du 20 novembre 1700 est fatale pour les Russes.

Laissons la parole à Alexandre Dumas dans ses "Impressions de voyage" : "Enfin, il [le roi Charles XII de Suède] marcha sur Narva et en l’absence de Pierre qui avait laissé le commandement à Croÿ, commença par battre un premier corps de Russes au nord de Reval, puis enfin la totalité de l’armée devant Narva. C’était à ne pas y croire : avec neuf mille hommes et dix pièces de canon, Charles XII venait de battre soixante mille hommes avec cent quarante-cinq pièces de canon. Et non seulement neuf mille hommes en avaient battu soixante mille, mais encore ils avaient tué sept mille Russes et fait vingt-cinq mille prisonniers !

Le désastre était terrible et eut un immense retentissement. Il pénétra dans toutes les profondeurs de l’empire. Pierre ne se découragea point et parut même insensible à cette écrasante nouvelle. Je sais bien, dit-il, que nous ne sommes que des écoliers près des Suédois ; mais, à force d’être battus par eux, nous deviendrons des maîtres à notre tour." En effet, la revanche de Pierre-le-Grand sera totale lors de sa victoire sur les Suédois à la bataille de Poltava en 1709.  

Revenons à Narva. Foudroyés de face par une violente bourrasque de neige, les Russes ne voient pas venir les coups de canons ennemis, n'imaginant même pas quel petit nombre ils ont à combattre. Le duc de Croÿ veut donner des ordres, son adjoint le prince Dolgorouki n'entend pas les recevoir. Les officiers russes se soulèvent contre les officiers supérieurs étrangers qui n'arrivent pas à se faire comprendre par la troupe composée essentiellement de paysans incultes. Chacun quittant son poste, la confusion se répand dans toute l'armée. Les uns courent se noyer dans la rivière de Narva, les autres abandonnent leurs armes et se mettent à genoux devant les Suédois.

Croÿ, blessé au combat, ainsi que de nombreux officiers non-russes, craignant plus de tomber en disgrâce auprès du tsar que la vindicte des Suédois, se rendent aux vainqueurs.

Ici se termine la carrière militaire du feld-maréchal de Pierre-le-Grand. Croÿ est envoyé comme prisonnier à Reval, l'actuelle Tallinn en Estonie, à l'époque sous domination suédoise. "Dans cet état, il ne céda pas moins pour sa passion pour le luxe et la prodigalité", commente le Messager des Sciences Historiques de Belgique dans l'une de ses parutions de 1841. Le duc meurt le 20 janvier 1702 des suites de ses blessures de guerre, couvert de dettes impayées. Ses créanciers exigent l'application de la loi qui refusait la sépulture aux débiteurs insolvables jusqu'à ce que quelqu'un des leurs les acquittât.

La suite est rocambolesque. Deux voyageurs, le marquis de Custine et Alexandre Dumas, nous la détaillent dans leurs souvenirs.

Le récit "Lettres de Ruspierre-le-grand,croÿ,narva,poltava,dolgorouki,tallin,custine,paulucci,nicolas ier,troubetzkoïsie" de Custine date de 1839. "D'après une coutume dans le pays, on disposa son corps dans l'église de Reval en attendant que les héritiers pussent satisfaire les créanciers. Aujourd'hui, ce cadavre est encore dans la même église où il fut déposé il y a plus de cent ans. Le capital de la dette primitive s'est augmenté d'abord des intérêts puis de la somme destinée chaque jour à l'entretien du corps. La créance principale, les frais et les intérêts accumulés ont produit une dette totale si énorme qu'il est peu de fortune aujourd'hui qui pourrait suffire à l'acquitter.

Or, il y a une vingtaine d'années, l'empereur Alexandre passe par Reval. En visitant l'église principale, il aperçoit le cadavre et se récrie contre ce hideux spectacle. On lui conte l'histoire du prince de Croÿ ; il ordonne que le corps soit mis en terre le lendemain et l'église purifiée. Le lendemain, le corps du prince de Croÿ est porté au cimetière. A la vérité, le surlendemain, il était replacé à l'endroit même où l'avait laissé l'empereur ! S'il n'y a pas de justice en Russie, vous voyez qu'il y a des habitudes plus fortes que la loi suprême."
       
Et le Messager des Sciences Historiques de Belgique de compléter : "… le gouvernement lui fit faire un cercueil des plus riches, comme l'on peut en juger par les lambeaux de satin blanc et de velours noir qui ont résisté au temps, et le corps du noble prisonnier fut déposé dans un des caveaux de l'église où sans doute le froid rigoureux qu'il y eut cette même année, contribua à sa conservation en le gelant avant qu'il eut le temps de se décomposer. Peut-être aussi ne doit-il son étonnante dureté qu'aux graines absorbantes dont les parois de son cercueil étaient rembourrées.

Quoiqu'il en soit, comme personne jusqu'ici n'a songé ou contribué à payer les dettes du duc de Croÿ, il est probable que le corps serait encore dans le caveau si en 1819, le marquis de Paulucci, gouverneur-général des provinces  de la Baltique, le voyant si bien conservé, ne l'eut fait transporter dans une chapelle de l'église où il est couché sur un lit funèbre, couvert d'un vitrage, qui s'enlève chaque fois qu'on veut le voir.

Bien que l'expression de ce cadavre soit celle d'un vieillard dont le sommeil est agité par un rêve sérieux, il est impossible de le considérer sans émotion car la mort l'a tellement allongé qu'on croit voir un géant, portant une perruque blonde à la Turenne et le corps enveloppé d'un habit de velours noir. Le sacristain qui est chargé de le montrer, prend plaisir à retourner ce corps dans tous les sens, à lui enlever sa chevelure, à exhiber sa blessure au genou, etc. Le dessèchement a rendu ce cadavre si léger que lorsqu'on s'appuie fortement sur les pieds du mort, la partie supérieure du corps se lève comme pour demander raison de cette violence."
              
Vingt ans plus tard, la momie n'est plus exposée à la curiosité des visiteurs. Le récit qu'en fait Alexandre Dumas en 1860 nous apprend que le corps du duc de Croÿ aura finalement été enseveli un an plus tôt sur ordre du tsar Nicolas Ier, soit exactement cent quarante sept années après son décès !

"Ce corps était la propriété d’un bon sacristain qui le montrait, moyennant une rétribution qu’il laissait, il faut lui rendre cette justice, à la générosité du visiteur. On avait déposé le corps dans un coin de l’église Saint-Nicolas, habillé des vêtements qu’il avait coutume de porter, c’est-à-dire d’un manteau de velours noir, de son habit d’uniforme du temps de Pierre-le-Grand, la tête couverte de sa perruque aux longues boucles, les jambes chaussées de bas de soie, et le cou serré par une cravate de fine batiste.

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Dessin datant de 1819, représentant la momie de Charles Eugène de Croÿ exposée dans l'église Saint Nicolas à Tallinn, cent dix-huit ans après son décès.

En 1819, le marquis Paulucci fit quelques observations charitables sur ce pauvre cadavre impitoyablement exposé ainsi depuis plus d’un siècle à la curiosité des générations. Mais il n’y avait rien à faire contre la persistance des Revaliens dans l’exercice de leurs droits. Tout ce que put le marquis Paulucci en faveur du cadavre, fut de le coucher proprement dans une niche de bois où il était encore il y a trois ans, lorsque le prince Troubetzkoï, qui me racontait cette anecdote, l’y vit. Mais ce qui avait surtout touché le prince, c’étaient les soins du bon sacristain pour ce cadavre qui était son gagne-pain. L’église Saint-Nicolas n’était guère elle-même en meilleur état que le prince et en certains endroits même n’étant pas si bien couverte, le sacristain changeait son mort de place quand il craignait que l’humidité ne l’atteignit ; car, comme dit le fossoyeur de Shakespeare : "Rien n’est pire que l’eau pour nos maudits corps morts !
      
Ce n’est pas le tout : quand le temps était beau, il lui faisait prendre l’air. Dans les journées d’été, il le mettait au soleil. Enfin, il avait pour lui tous les soins qu’une garde-malade aurait pour son patient. Par malheur pour le pauvre sacristain, le jeune empereur Nicolas regarda cette exposition et surtout cette exploitation d’un cadavre comme une profanation et ordonna que le prince de Croÿ, insolvable ou non, fût enterré comme un chrétien. Les Revaliens n’osèrent point réagir contre la volonté de l’empereur et l’ordre pieux fut accompli, au grand désespoir du sacristain.

Il n’y a donc plus de remarquable à voir dans l’église Saint-Nicolas de Reval qu’un tableau représentant La Fuite en Égypte."

Nicolas van Outryve d'Ydewalle