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  • Noblesse russe en émigration, portraits et souvenirs

    Réputée comme l'une des plus raffinées de son temps, aucune société n'aura été aussi
    brutalement jetée hors de son pays natal que la noblesse russe. D'octobre 1917 à aujourd'hui,
    des années-lumière semblent nous séparer de la révolution bolchevique et du drame de l'émigration
    que les rares survivants d'aujourd'hui auront tragiquement traversés dans leur prime jeunesse.

    "Malgré le nivellement des temps modernes, l'aristocratie russe reste pour d'aucuns un domaine inaccessible que tout concourt à rendre fastueux et empreint de magnificence. Un raffinement, des usages compliqués, des noms et des lignées plongeant leurs racines dans l’Histoire, en ont fait un monde mythique dérivant entre l’histoire et le rêve. Garder le pouvoir dans le rêve est le privilège des grands dépossédés", souligne Jacques Ferrand dans son ouvrage abondamment illustré Noblesse russe : portraits d'exil.

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    "La veille de Pâques 1903 me fut envoyé le Chiffre, relate la princesse Varvara Dolgorouky parmi ses monogram Alexandra.jpgsouvenirs Au temps des troïkas. Je devenais ainsi demoiselle d’honneur. Le Chiffre [illustration] était formé des initiales de l'impératrice, surmontées d’une couronne de diamants et fixées à un ruban bleu ciel, couleur de l'Ordre de Saint-André. Nous le portions à l’épaule gauche pour nous rendre à la Cour ou à un mariage ainsi que dans toutes les occasions officielles. J’étais aussitôt appelée auprès de l’Impératrice pour la messe pascale au Palais. Quelle était belle la nuit sainte avec les hymnes chantées par les chœurs de la chapelle de la Cour, et toute cette joie de la Résurrection !"  

    "Le lendemain avait lieu le bal traditionnel en costume de Cour, renchérit Véra Galitzine dans ses Réminiscences d'une princesse émigrée. La toilette de rigueur portée par les dames est le costumekokoshnik4.jpg national. Des kokochniks impériaux [illustration], étincelants comme des tiares, tombaient jusqu’aux traînes tramées d’or et d’argent des voiles de dentelles, que portaient les chambellans. Les dames d’honneur étaient en vert, les demoiselles d’honneur en rouge. Les autres pouvaient choisir les couleurs à leur gré, tout comme les grandes-duchesses et les princesses de sang, dont les traînes étaient portées par des gentilshommes et des pages. "Ces vêtements d’apparat se prêtaient mal aux danses modernes, aussi ne dansait-on que des polonaises. La salle donnait sur un balcon immense d’où l’on découvrait la magnifique illumination qui embrasait toute la ville. Le Kremlin ruisselait de milliers d'ampoules électriques, le célèbre clocher d'Yvan le Grand paraissait construit en diamants."  

    Octobre 1917, la Révolution bolchevique éclate.

    zinaida.jpg"Les longs corridors de l’Institut Sainte-Catherine résonnent sous les pas des Pages de l’Empereur, dont un détachement vient d’arriver pour nous protéger d’un danger que nous ignorons," se souvient la princesse Zinaïda Schakovskoy, jeune pensionnaire à Saint-Pétersbourg et plus tard au Berlaymont à Bruxelles. "Je me faufile dans la grande salle où trônent les portraits des deux impératrices. J’entends ce bruit qui me sera bientôt familier, celui des mitrailleuses. Des soldats débraillés parcourent les artères. Quelques drapeaux rouges pendent à l’une ou l’autre maison. Je comprends subitement que quelque chose vient d’arriver à la Russie !"

    Les Schakovskoy se regroupent à la campagne. "Les gens ont envahi la propriété et malgré les protestations des domestiques, ils ont brisé les scellés apposés sur la distillerie d’alcool, fermée depuis la guerre. Ils plongèrent leurs cruches dans les cuves d’alcool ; deux ou trois y tombèrent et se noyèrent. Dans leur hâte à s’enivrer et sans même retirer les cadavres, les autres continuèrent à boire l’alcool pur ou à en rapporter chez eux ..."

    Lapotkhovo, domaine de la vieille princesse Ouroussoff, un château historique où l'impératrice Catherine a157327.jpgII séjourna en son temps. Bienfaitrice de la population des environs, la princesse a toute sa vie tenté d’améliorer la situation des paysans : hôpital modèle, écoles, bibliothèque populaire, crèche pour enfants, etc. Mais à la Révolution, pour s’être opposée aux maraudeurs pour qui liberté signifie pillage, elle est déclarée ennemie du peuple. Un beau soir, des soldats déserteurs arrivent au village et se mettent à prêcher la bonne parole bolchevique : le château, ses dépendances et les écuries, la chapelle, tout doit être détruit. "Partez vite, nous ne voulons plus de vous, allez mourir à l’étranger, nous avons assez souffert par vos aïeux ; maintenant, tout nous appartient !" Paralysée de frayeur, la vieille princesse se laisse traîner jusqu’aux marches de l’escalier où on doit l’asseoir. Et là, impuissante, elle assiste au saccage de sa maison. Ne se contentant pas uniquement de voler, les paysans détruisent de nombreuses œuvres d’art accumulées par la famille au cours de plusieurs générations. Tableaux et toiles de maîtres sont jetés par les fenêtres et vont s’empaler sur les branches des arbres.
        
    Dans la chapelle, les paysans crèvent les yeux du Christ : "Il ne faut pas qu’il nous voit, il nous empêche de faire ce que nous voulons, c’est un bourgeois, un ennemi de la liberté !" Le caveau familial contient la dépouille du petit-fils de la princesse Ouroussoff, récemment décédé de ses blessures de guerre. La rumeur court que les décorations du jeune prince sont en or et qu’elles ont été ensevelies avec lui. Ils brisent la dalle du caveau et ouvrent le cercueil. S’acharnant sur le corps, ils ne trouvent rien à partArmoiries des princes Ouroussov.jpg quelques petites médailles à l’effigie de saints. Furieux de leur déconvenue, ils s’en vont sans même refermer le tombeau.
        
    "Par cette belle journée ensoleillée, ce tombeau violé, ouvert à tous les vents, a quelque chose d’affreusement triste, témoigne un journaliste français en reportage dans la Russie révolutionnaire. Je pénètre dans la chapelle dont l’extérieur est ornementé d’un bas-relief aux armoiries des princes Ouroussoff [illustration] et Obolensky. Je descends dans la crypte, une odeur atroce me prend à la gorge. Depuis octobre dernier, personne n’a osé refermer le cercueil, le corps du vaillant officier se décompose lentement en plein air !"

    Tourmente des noires années de la Révolution bolchevique …

    Des milliers de réfugiés de la noblesse russe font souche un peu partout dans le monde. Pour survivre, grands-ducs, princes, anciens aides-de-camp du tsar, aristocrates de tous bords, se font chauffeurs de taxi, portiers de nuit, garçons de restaurants ou précepteurs. S'intégrant au fil des ans dans leurs nouvelles patries, les enfants de la deuxième génération - nous en sommes à la troisième aujourd'hui - sont Français, Belges, Italiens, Allemands, Britanniques ou Américains.


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    Prince Nicolas Alexandrovitch Obolensky (1900-1979). Plus connu après-guerre sous le nom de Père Nicolas. Sa marraine de baptême fut l'Impératrice Maria Feodorovna. Par sa mère, née princesse sérénissime Salomé Dadian Mingrelsky, il descendait des princes régnants de Mingrélie, petite principauté souveraine du Caucase annexée par la Russie. En 1918, il réussit à s'enfuir de Russie via la Finlande puis la Suisse pour s'installer finalement en France. Sous-lieutenant des Forces Françaises de l'Intérieur, agent de renseignement en territoire occupé, il est arrêté par la Gestapo en 1944, emprisonné et déporté à Büchenwald d'où il sera libéré par les troupes américaines. Décoré de la Médaille de la Résistance avec rosette, de la Croix de Guerre avec palme et citation à l'ordre de l'Armée et de la croix d'officier de la Légion d'Honneur.

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    C'est à Büchenwald que sa foi profonde et ses sentiments chrétiens le poussèrent à se consacrer au service de l'Eglise Orthodoxe. Ordonné prêtre en mars 1963 dans la cathédrale Saint Alexandre Newsky à Paris, le père Nicolas Obolensky consacra toute son énergie à l'activité pastorale. Son action oecuménique, le prestige de son nom, ses relations avec le clergé catholique et les autres confessions religieuses lui permirent d'obtenir pour l'Eglise Orthodoxe une place d'honneur dans toutes les cérémonies officielles. Aîné du nom des Obolensky, il occupa une place hors pair au sein de toute sa famille.

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    Le prince et la princesse Félix Youssoupov. Epoux d'Irina de Russie, nièce du tsar Nicolas II, Félix Youssoupov est devenu une figure de légende par le rôle qu'il joua dans l'élimination de Raspoutine. Les premiers temps de l'émigration se passent dans une relative aisance grâce à la vente de bijoux et de deux toiles de Rembrandt que Félix avait réussi à emporter, enroulées autour de la taille. Créant tour à tour une organisation de secours aux réfugiés, participant à l'ouverture d'un restaurant et d'un cabaret russes, lançant une maison de couture et de parfum qui connût une certaine notoriété, à la prospérité du moment se succèdent des fins de mois difficiles. Adepte de l'adage propre à certains aristocrates ruinés par les circonstances de la vie - ne pas avoir d'argent est déjà fort désagréable, mais si en plus il faut se priver - pratiquant une vie mondaine très cosmopolite, tenant maison et table ouverte à la russe, jamais le prince Youssoupov ne refusera d'aider ceux qui venaient lui demander du secours.

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    En couverture d'un Paris-Match de décembre 1938, la princesse Guedianov,
    gagnante d'un concours de Miss Beauté russe.

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    Lisa Soukhotine, épouse de l'acteur Mel Ferrer. Sa famille quitte la Russie via Belgrade où de nombreux réfugiés russes bénéficient de l'hospitalité du roi Alexandre Ier de Yougoslavie, pour s'installer ensuite à Bruxelles où elle voit le jour. Certains quartiers de son pedigree familial feraient pâlir les âmes prudes : Grigori Potemkine, prince, amant et grand favori de Catherine II de Russie ; le décembriste Vassily Davydoff, exilé en Sibérie après sa participation au complot avorté de décembre 1825 contre le nouveau tsar Nicolas Ier ; le capitaine Serge Soukhotine, coauteur dans l'assassinat de Raspoutine. Lisa Soukhotine aura été la dernière épouse de feu Mel Ferrer qui joua en son temps dans le film Guerre et Paix le rôle du prince Bolkonsky, alias Nicolas Volkonsky, grand-père de Léon Tolstoï. L'épilogue du film est connue : Bolkonsky-Ferrer tombe amoureux de l'héroïne du roman, la belle Natacha Rostov, à la ville Audrey Hepburn qui sera aussi son épouse. 

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    S.A.I. et R. l'archiduchesse Rodolphe d'Autriche, née comtesse Xénia Tchernyschev-Bezobrasov. Comme bon nombre de descendants d'émigrés russes qui s'intégreront parfaitement au sein du cosmopolitisme sans frontière des grandes familles de la vieille Europe, Xénia Tchernyschev-Bezobrasov sera la première épouse de l'archiduc Rodolphe d'Autriche, qui la perdra malheureusement dans un accident de voiture en 1968. Sang russe oblige, leur fille Maria Anna épousera le prince Piotr Galitzine, né en Argentine de parents originaires de Moscou, mariés en émigration en Yougoslavie et décédés à New York. Le père de Xénia, après avoir servi dans le prestigieux régiment impérial des Chevaliers-Gardes à Saint-Pétersbourg, aura en émigration tâté de mille et un métiers : chauffeur de taxi, gérant d'un salon de thé puis d'un atelier d'arts décoratifs ; ensuite éleveur de poulets, professeur de tennis et de langue russe, pour finir comme restaurateur de tableaux aux Etats-Unis.

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    Laetitia Spetschinsky. Elle illustre parfaitement le lien entre l'ancienne Russie et la Russie d'aujourd'hui. Des arrière-grands-parents au service du tsar : lui, officier au régiment des Gardes à Cheval à Saint-Pétersbourg ; elle, née princesse Galitzine, dame d'honneur à la Cour ; un grand-père, ancien président de l'Union de la Noblesse russe en Belgique. Professeure et chercheuse dans le secteur des relations Union Européenne-Russie à l'Université d'Ottignies LLN, encourageant l'étude des relations du pays de ses ancêtres avec l'Europe occidentale, Laetitia organisa il y a quelques années la venue de l'ex-président Gorbatchev qui fut, quant à lui, le tsar de la Perestroïka.

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    Alexandre Pouchkine, descendant à la 5e génération du poète. Parmi la descendance du célèbre poète, éparpillée tant en Russie qu'en Angleterre et en France, réside à Bruxelles l'unique représentant mâle porteur du nom. Raffinement suprême, ne s'est-il pas offert une épouse elle-même descendante du poète par suite du remariage d'un arrière-grand-père commun ? Une généalogie prenant sa source auprès du fameux Hanibal, négrillon de Pierre-le-Grand, pour se développer notamment au sein des Romanov et de quelques Mountbatten britanniques. Alexandre Pouchkine - président de l'Union de la Noblesse russe en Belgique - et son épouse consacrent leur énergie à leur propre œuvre, la Fondation Internationale Pouchkine dont le but est de soutenir les actions caritatives en faveur des enfants atteints du cancer en Russie.

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    Daria Nabokov. Si le patronyme est célèbre depuis la parution de Lolita, sulfureux roman de son arrière-grand-oncle Vladimir Nabokov, Daria porte en elle les gênes des grands serviteurs de l'empire : un ministre de la Justice sous le tsar Alexandre II, dont le fils fut gouverneur de Courlande. Son grand-père, journaliste, historien et généalogiste, était l'âme et la mémoire de l'émigration russe. Il co-publia une biographie remarquée du maréchal prince Koutousov, son ancêtre maternel, brillant vainqueur de Napoléon lors de la campagne de Russie en 1812. Deux siècles plus tard, sur l'avenue Louise à Bruxelles où règne la haute couture pour altesses royales et dames du monde, l'on s'en va goûter aux délices du restaurant de son mari, le Rouge Tomate.

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    Solitude et abandon, tel est le lot de nombreux réfugiés russes de la première génération, coupés de leurs racines ancestrales : "Je suis dans la maison de retraite à Sainte-Geneviève-des-Bois près de Paris, raconte une princesse Mestchersky. L'un de nous dit que ce qui est ennuyeux, c'est que dans notre futur, il n'y a que la mort. Mais comme nous sommes tranquilles pour l'attendre ..."

    Nicolas van Outryve d'Ydewalle

  • Un Noir à la Cour de Pierre le Grand, Abraham Pétrovitch Hanibal, aïeul africain du poète Alexandre Pouchkine

     C’est avec fierté que Pouchkine évoquait ses origines africaines : … mon arrière-grand-père
    Abraham Hanibal, filleul et pupille de Pierre le Grand, était nègre, fils d'un prince souverain !   
    L'ouvrage d'un slaviste africain rétablit certaines vérités historiques.

    Je suis originaire d'Afrique, d'illustre noblesse locale, né dans la ville de Logone sur les terres de mon père. Parti très jeune en Russie, je fus amené à Moscou dans la demeure du Souverain de glorieuse et éternelle mémoire, l'Empereur Pierre le Grand, puis baptisé suivant les rites de la religion orthodoxe, cérémonie à laquelle Sa Majesté Impériale daigna assister de son Auguste Personne en devenant mon parrain, et à partir de ce jour, je fus constamment aux côtés de Sa Majesté Impériale. Ainsi se présente le trisaïeul du poète, un homme au destin peu ordinaire, doté de talents exceptionnels : unique Africain à avoir été général en chef dans l'armée impériale russe, directeur général des fortifications et chef du Corps des Ingénieurs !

    Une vieille légende attribuait une origine éthiopienne au négrillon de Pierre le Grand. Aujourd'hui, sa véritable patrie d'origine est clairement identifiée grâce à une étude fouillée des archives existantes, mettant ainsi fin à d'interminables discussions entre historiens.

    pierre le grand, Hanibal, Logone, Pierre Tolstoï, Mountbatten, Pouchkine, Dieudonné Gnammankou Nous sommes au Nord du Cameroun dans la principauté de Logone. Le prince régnant est le miarré [prince] Brouha dont tout porte à croire qu'il est le père du jeune Hanibal, né vers 1696. La principauté subit régulièrement les incursions des Etats musulmans voisins, venus y chercher des esclaves, activité très lucrative s'il en est. Fait prisonnier en 1703, le fils du prince de Logone est vendu comme esclave puis conduit à Constantinople au sérail du sultan. Instruit selon les préceptes de l'Islam, il reçoit le prénom musulman d'Ibrahim. C'est alors que le destin du jeune Ibrahim va prendre un tournant historique fort inattendu …

    En ce début de XVIIIe siècle, la mode est aux négrillons : il y a des négrillons dans toutes les Cours d'Europe ! Pierre le Grand veut les siens et charge son ambassadeur à Constantinople, Pierre Tolstoï, un mien aïeul, de lui en procurer. Un marchand russe fait l'acquisition de trois enfants pour le compte de l'ambassade. J'espère qu'ils vous conviendront car ils sont noirs et très beaux. Votre Excellence peut garder ceux qui lui plairont et laisser le troisième à l'ambassadeur, car il m'a déjà tout réglé, fait savoir le marchand au chef de la Chancellerie à Moscou.

    Le tsar Pierre prend grand soin de son jeune protégé. L'adoptant comme filleul, il le fait baptiser sous le nom de Pierre Pétrovitch Pétrov [trois fois Pierre et fils de Pierre], bien que le garçon refusera toujours d'abandonner son prénom d'origine Abraham.

    Les années passent, le destin du jeune homme est étroitement lié à la volonté du tsar. En 1717, lors d'un voyage qui le mène à Amsterdam, Anvers, Bruxelles puis Paris, Pierre confie son protégé au duc de Maine, surintendant de l'éducation de Louis XV, afin de lui faire faire des études d'artillerie et de génie, la Russie manquant cruellement de cadres militaires compétents. Le Nègre du Czar s'intègre rapidement dans son nouveau milieu : les proches de la Cour de Versailles ne connaissaient-ils pas un autre Noir, le capitaine Aniaba, filleul du Roi-Soleil ? Les études coûtent cher et le train de vie en France ne l'est pas moins. A court d'argent, l'étudiant se porte volontaire dans le corps des ingénieurs français durant la guerre d'Espagne. Et c'est en tant que titulaire du brevet d'Ingénieur du Roy que le capitaine démissionnaire de l'armée française Abraham Pétrov rejoint Saint-Pétersbourg en 1723, où il est nommé ingénieur-consultant aux chantiers des nouveaux canaux maritimes. Chargé ensuite par le tsar d'enseigner les mathématiques et les fortifications, sa connaissance du français, du néerlandais et de l'allemand font du lieutenant-bombardier Pétrov le traducteur principal des ouvrages militaires étrangers à la bibliothèque de la Cour impériale.  

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    Pierre le Grand avec son filleul, âgé de 9 ans en 1705. Bibliothèque impériale de Saint-Pétersbourg.
    Le tambour Abraham Pétrov portant un turban blanc, sur un champ de bataille russe à l'âge de 12 ans.

    Son mariage avec une jeune Eudoxie ne lui apporte pas tout le bonheur souhaité. Ebloui par la grâce de la belle, Abraham veut l'épouser et y parvient, bien que la jeune fille soit secrètement amoureuse d'un lieutenant de marine. Neuf mois plus tard, gros scandale, Eudoxie accouche d'un bébé … blanc, exclupierre le grand,hanibal,logone,pierre tolstoï,mountbatten,pouchkine,dieudonné gnammankouant d'office la paternité de l'enfant à son mari ! Le divorce ne sera prononcé que bien plus tard, alors qu'Abraham se sera remis en ménage avec une balte d'origine suédoise, qui s'attachera à lui avec beaucoup d'affection : Ce diaple noir fait à moi enfants noirs et donne à eux des noms diapoliques !

    Lieutenant-colonel aux fortifications, ensuite général-major et gouverneur de la ville de Reval [devenue Tallin] en Estonie, décoré des ordres de Sainte Anne et de Saint Alexandre Nevski, il introduira une requête à la Cour par laquelle il prie Votre Majesté de légaliser ma noblesse par décret impérial et de m'accorder des armoiries en guise de souvenir pour ma descendance …

    Le négrillon de Pierre le Grand s'éteind à l'âge de 85 ans, père de sept enfants répertoriés dont l'un, Ossip Abramovitch, sera le grand-père du poète [illustration de droite]. Aujourd'hui, les descendants se retrouvent éparpillés de par le monde - certains parmi les Mountbatten britanniques, d'autres à Bruxelles - et il n'est pas impossible d'y rencontrer tel ou tel individu affichant, par les hasards de l'hérédité, peu ou prou un faciès du type négroïde !
            
    Nicolas van Outryve d'Ydewalle

    © Dieudonné Gnammankou, Abraham Hanibal, l'aïeul noir de Pouchkine, Présence Africaine Editions, Paris-Dakar, 1996. http://www.gnammankou.com/

  • Si l'Almanach de Saint-Pétersbourg m'était conté …

    Prestigieux prédécesseur des "Carnet Mondain", "High Life" et autre "Bottin Mondain",
    l'annuaire de la bonne société russe paraît pour la dernière fois en 1913,
    la guerre puis la Révolution bolchevique mettant brutalement ses membres aux abonnés absents.  

    Témoin d'une époque cruellement vécue par les très rares survivants d'aujourd'hui, l'Almanach de Saint-Pétersbourg constitue un émouvant livre de souvenirs où la mémoire des disparus côtoie le caractère suranné et désuet de ses annonces publicitaires ...

    Sous-titré Cour, Monde et Ville, il s'adresse tant à la société russe qu'aux étrangers en séjour en Russie à la "merci des guides et commissionnaires d'hôtel", annomod_article4675255_1.jpgnce-t-il en préambule. Au prix de 4 roubles à Pétersbourg, 8 marks à Leipzig ou Vienne, 10 francs à Paris, on pouvait également se le procurer à Londres, New York ou Washington.

    A tout seigneur tout honneur, la rubrique Cour est consacrée à la famille impériale : Sa Majesté Impériale Nicolaï Alexandrovitch, Empereur et Autocrate de toutes les Russies, tsar de Moscou, Kiev, Vladimir, Novgorod, etc., seigneur des pays d'Iverie, Cartalinie, Karbardinie, etc., souverain des princes circassiens et montagnards, etc., bref, un relevé géographique sinon topographique des glorieuses possessions de l'empire russe, suivi d'une longue litanie d'altesses impériales, les Augustes Membres, dont certaines périront tragiquement quatre ans plus tard sous la faucille et le marteau bolcheviques.

    A la Cour du tsar sied une publicité de standing : fournisseur des Cours d'Angleterre, de Grèce et d'Espagne ainsi que celle du roi du Siam, le bijoutier Cartier se rappelle au bon souvenir de sa clientèle impériale, tandis que la maison Heidsieck propose ses grands vins de Champagne en Monopole sec, Goût américain et Monopole brut.

    Les Frederiks.jpgtitulaires des Charges de Cour - chambellan, grand-maître, grand-maréchal, grand-veneur, écuyer, dame et demoiselle d'honneur - sont innombrables, tous portant des noms chargés d'histoire sans qui l'empire ne serait pas. A leur tête, le vieux comte Frédericks, ministre de la Cour Impériale et des Apanages, chef de la Maison Militaire de Sa Majesté l'Empereur. Il dispose d'une ligne téléphonique directe, le 1-20, coupée depuis près d'un siècle.

    Les pages de l'Almanach se rapportant au Corps diplomatique nous apprennent que le royaume de Belgique est représenté par le comte Conrad de Buisseret Steenbecque de Blarenghien, ministre plénipotentiaire, assisté de Bernard de l'Escaille et de Florent de Selys de Fanson, respectivement conseiller et secrétaire. Mais on est surpris d'apprendre que nos diplomates ne reçoivent que de 13.30h à 15h, alors que la légation du shah de Perse affichent ses heures de chancellerie de 10h à 17h ! La comtesse Frédéric de Pourtalès, épouse de l'ambassadeur du Kaiser à Saint-Pétersbourg, doyen du corps diplomatique, reçoit le lundi au 41, rue Morskaïa. Originaire du duché de Mecklenbourg-Schwerin, l'on sait que ce Pourtalès prussianisé est issu de l'émigration française de 1789.

    Précédant la liste mondaine, la rubrique Nécrologie nous renvoie à la pieuse mémoire des chers défunts dont Maria Tolstoï,maria tolstoï.jpg une mienne aïeule maternelle, décédée en son couvent le 5 avril 1912, deux ans après son illustre frère l'écrivain. Mariée très jeune à un cousin Tolstoï, du genre "Henry VIII campagnard et déplaisant" selon un mot de Tourguéniev qui la poursuivit aussi de ses assiduités qui ne furent pas que littéraires, elle rompt à la naissance de son quatrième enfant, bien décidée à ne plus être la "première sultane du harem" de son despote de mari qui s'affiche ouvertement avec ses différentes maîtresses. Reprenant goût à la vie, elle rencontre un beau Suédois dont elle aura une fille, au grand dam de son frère Léon : "Gentille, gentille et mille fois chère amie Machenka,  j'ai pleuré et pleure encore en t'écrivant …" Après un temps d'errance, elle retrouve paix et sérénité au couvent de Schamordino où elle passera les dernières années de sa vie comme nonne. A l'image de certaines tsarines veuves ou répudiées, il était courant pour un veuf ou une veuve de la bonne société russe d'entrer dans les ordres, si pas de fonder soi-même un couvent avec ses propres deniers. Un salut de l'âme assuré !

    "Nous avons cru devoir supprimer la particule de devant les noms de familles russes", déclare l'Almanach avec moultes précautions. Partie intégrale du nom, elle ne peut précéder un nom russe, sauf lorsqu'il est d'extraction étrangère et que la particule sert à démontrer la noblesse dans le pays d'origine. "Cependant, nous admettons fort bien qu'à l'étranger beaucoup de Russes tiennent à indiquer extérieurement leur classe, c'est à dire en traduisant leur état de noble par la particule de, le cas échéant von," conclut l'Almanach.

    C'est donc avec la particule qu'est repris Jacques de Danzas, gentilhomme de la Chambre de S.M. l'Empereur. Descendant d'un émigré alsacien à la Révolution française, un grand-oncle ami et témoin officiel de Pouchkine lors de son duel en 1837 et aujourd'hui, une noria de camions français des Transports Danzas que l'on croise régulièrement sur nos routes. Le pedigree de madame Charlotte de Bodisco vaut son pesant de quartiers : les Bodisco se rattachent à un Piter Bodisco, originaire de Venise mais vivant à Bruges à la fin du XVIe siècle. Un descendant à la 5e génération, agent commercial pour le compte de Pierre le Grand, émigre en Russie, y fait souche et est anobli, engendrant des conseillers d'Etat, un ambassadeur, deux généraux et un contre-amiral.

    "N'oubliez jamais que chaque visite au théâtre équivaut à une tension de nerfs et que, faute de conversation animée, tout le monde a l'air fatigué et peu à son avantage," diagnostique l'Eau de Cologne 4711 qui ajoute : "Vous pouvez même vous en servir pendant la représentation, votre voisin n'en ressentira pas désagréablement l'odeur." Et de citer d'illustres utilisateurs : l'empereur d'Autriche, la reine mère d'Italie et le shah de Perse !

    La société russe se décline diversément, qu'elle soit issue de plus de mille ans d'histoire ou tout simplement péripétie ou soubresaut de la petite histoire si pas de fugitives histoires d'alcôves. Au départ des familles princières rurikides Obolensky, Gagarine, Schakovskoy et autres Scherbatov, nées de Rurik, fondateur de l'empire en 862, au comte Bobrinsky, fruit des amours secrètes de Catherine de Russie et de son favori du moment Grigori Orlov, bien des noms répertoriés dans l'Almanach de Saint-Pétersbourg battent le rappel d'un passé historique mouvementé.

    Alexandre Alexandrovitch Pouchkine, fils du grand poète et dont l'unique descendant porteur du nom vit aujourd'hui paisiblement à Bruxelles, tout en cousinant avec certains Mountbatten britanniques. Rostopchine, du nom de celui qui fit brûler Moscou lors de l'invasion des troupes napoléoniennes et qui nous légua sa fille, la comtesse de Ségur, dont les talents littéraires firent battre le cœur de nos grands-mères. Les comtes baltes von Sievers dont est issu Alexandre von Sievers, acteur de théâtre bien connu chez nous.

    Suivant l'usage protocolaire, le prince Wladimir Anatoliévitch Bariatinsky, aide de camp général de l'empereur et attaché à "l'Auguste Personne de S.M. l'Impératrice Marie Féodorovna", est qualifié de Haute Excellence. Issue de Yaroslav-le-Sage dont la fille Anne devint reine de France en 1050, la mouvance Bariatinsky remplit plusieurs recueils généalogiques dans lesquels s'égrène un chapelet de cousins-cousines belges : Coninck de Merckem, Harou, Hennin de Boussu Walcourt, Misson, Outryve d'Ydewalle, Regout, Terwangne, Valcke, etc., apparentés au-delà des générations et des frontières à quelques noms des plus fréquentables, Battenberg, Metternich, Pouchkine, Sturdza, Alexandre de Yougoslavie, les enfants du premier mariage de l'archiduc Rodolphe d'Autriche, sans oublier l'altière Denise Sauvage de Brantes, épouse d'un certain Valéry Giscard d'Estaing ...

    La vue courte ? Lunettes, pince-nez, faces à main, jumelles de théâtre, l'opticien M., commissionnaire des universités de Moscou et d'Odessa nous étale ses articles. Au cinéma ce soir ? Sur commande : séances cinématographiques dans les "maisons particulières, sous la direction de mécaniciens experts, lanternes de projection fixes, programmes des plus choisis." Besoin de domestiques et de buffetiers pour vos dîners, soirées ou bals ? Rien de plus simple : adressez-vous à Théodore Zeest, ancien chef de cuisine de feu le grand-duc Alexis Alexandrovitch, affecté au Yacht Club Impérial.

    P1050817.jpgIl y a longtemps que la ligne 18-45 ne répond plus au magnifique palais des princes Youssoupov, parents du jeunfelix-youssoupov-3-serov.jpge Félix, 26 ans en 1913 et futur assassin du staretz Raspoutine ! Les Youssoupov passaient pour être plus riches que les Romanoff. Le père de Félix ne jouissait-il pas, selon le bon mot d'un grand-duc, d'un "crédit illimité avec trois titres d'emprunt" ? En effet, la mère de Félix, dernière porteuse du nom, avait épousé le fils d'un enfant naturel - affirmait-on en coulisse - de Frédéric-Guillaume IV de Prusse. Celui-ci reçut un nom, épousa une comtesse, en prit le nom et le titre. Le fils, comte, épousa la dernière princesse Youssoupov et en prit le nom et le titre. Ainsi va la généalogie !

    Snobisme oblige, madame veuve Nathalie Alexeïevna B. signale à l'attention du lecteur que sa propriété de campagne appartient à la famille "depuis plus de 400 ans", tandis qu'un certain Arthur Macpherson se proclame "british subject, prominent money broker" et "great supporter of all kind of sports".

    Une princesse Schakovskoy rappelle avec dignité que feu son mari, officier de marine, a sombré en 1905 à bord du navire de guerre Petropavslosk en rade de Port-Arthur, lors du sanglant conflit avec le Japon. Le prince Alexandre Nicolaïevitch Obolensky, préfet de Saint-Pétersbourg durant la guerre, subira les foudres de l'impératrice : "Obolensky est un imbécile, s'insurge-t-elle dans une lettre au tsar, c'est un vrai scandale : on ne peut plus trouver de farine en ville et les gens font la queue devant les boutiques, l'organisation est détestable ..."

    Coincée entre les rubriques Leçons de piano et Légumes séchés, Alexandra Olsoufiev propose ses services de lectrice pour "vos après-midi de tricots". Plus loin, une Elisabeth Müller se dit très recommandée comme masseuse, du temps où cette profession n'avait pas encore été détournée de son appellation première. Et madame Badière, modiste à Paris, de proposer ses "boas pour dames, coiffures de théâtre, manchons et plumes, fleurs artificielles pour chapeaux et robes de bal."

    Certaines publicités nous laissent perplexes : une machine de nettoyage par le vide, servant également au massage et à la désinfection, ainsi qu'un laboratoire médical vantant ses services tant pour les embaumements que pour l'examen hygiénique et chimique des aliments !  

    Ce220px-War_and_peace_1956.jpg ne sont pas tant les noms ni les alliances qui constituent le prestige de la noblesse russe mais bien la distinction de l'origine et l'ancienneté du nom. Aussi, en province, sait-on faire la différence entre les mérites généalogiques et l'antiquité d'un nom, même sans titre. Les Soukhotine sont de ceux-là, comme Michel Sergueïvitch Soukhotine, gendre de Léon Tolstoï et membre de la Douma d'Empire. Aujourd'hui, son arrière-petite-fille Lisa fut la dernière épouse de feu l'acteur Mel Ferrer qui joua en son temps dans le film Guerre et Paix le rôle du prince Bolkonsky, alias Nicolas Volkonsky, grand-père de Léon Tolstoï. On connaît l'épilogue du film : Bolkonsky-Ferrer tombe amoureux de l'héroïne du roman, la belle Natacha Rostov, à la ville Audrey Hepburn qui deviendra son épouse ! Certains quartiers Soukhotine pourraient faire pâlir les âmes prudes : Grigori Potemkine, prince, amant et grand favori de Catherine II de Russie ; Vassily Davydoff, décabriste exilé en Sibérie après sa participation au complot avorté de décembre 1825 contre le nouveau tsar Nicolas Ier ; Serge Soukhotine, coauteur dans l'assassinat du moine Raspoutine …

    Nicolas Alexeïevitch Maklakoff est ministre de l'Intérieur, ce qui lui vaut à la Révolution le privilège d'être fusillé par les Bolcheviques, Marie Maklakoff.jpgavides de liquider les suppôts sanguinaires du tsarisme abhorré. Née princesse Obolensky, son épouse réussit néanmoins à émigrer hors de Russie et à s'installer dans le Nord de la France. Enterrée à Menin, sa tombe sera profanée cinquante ans plus tard, provoquant la une d'un journal west-flandrien local : "Qui a détruit la tombe d'une princesse russe ?" Le coupable court toujours.

    Serge Victorovitch Spetschinsky est officier au Régiment des Gardes à Cheval à Saint-Pétersbourg ; son épouse, née princesse Galitzine, est dame d'honneur à la Cour. En émigration, leur fils Victor aura été président de l'Union de la Noblesse russe en Belgique, tandis qu'une petite-fille de ce dernier, Laetitia Spetschinsky, est professeure et chercheuse dans le secteur des relations Union Européenne-Russie à l'Université d'Ottignies LLN. Encourageant avec bonheur l'étude des relations du pays de ses ancêtres avec l'Europe occidentale, elle organisa il y a quelques années la venue de l'ex-président Gorbatchev qui fut, quant à lui, le tsar de la Perestroïka.

    Une petite faim ? Des amis à dîner ce soir ? Sous le slogan selon lequel la gourmandise est "un amour raffiné et désordonné de la bonne chère", la maison Aux Gourmets déclare fournir sans concurrence possible "une table nourrissante, fraîche, copieuse et saine, répondant aux exigences les plus raffinées du gourmand contemporain, ainsi qu'un assortiment fin et recherché de produits pour déjeuners, dîners et soupers de gala." Bien avant nos problèmes de traçabilité des produits alimentaires, la maison ne manque pas d'ajouter que "si la gastronomie est la connaissance raisonnée de tout ce qui peut être mangé", le commerce entier se trouve sous la surveillance constante d'un médecin !

    DGolitsyn_COA.jpgescendants du grand-duc Guédimine de Lithuanie, fondateur de la dynastie des Jagellon qui régna sur la Pologne et la Hongrie, les princes Galitzine - du sobriquet Golitsa, gantelet - sont à la généalogie russe ce que les lapins ne sont pas à la myxomatose. Très nombreux, résistants aux outrages du temps et aux aléas de l'histoire, ils ont entrepris d'en rédiger eux-mêmes quelques glorieux chapitres : chef d'armée sous Ivan-le-Terrible, candidat au trône des Romanov, compagnon du jeune tsar Pierre puis feld-maréchal, persécuté par une tsarine, envoyé extraordinaire à Londres, vice-chancelier sous Catherine II, général combattant Napoléon Bonaparte, ministre du tsar Alexandre Ier mais adversaire de Nicolas Ier, protecteur de Beethoven et enfin, commandant en chef des troupes du Caucase … le tout en l'espace de trois siècles.

    Une branche s'établit vers 1820 en France, devenant par la même occasion catholique et châtelaine via des alliances Bertier de Sauvigny, La Roche-Aymon, Grammont, Luynes et d'autres. En 1860, un prince Paul Galitzine est 1er secrétaire de la légation de Russie à Bruxelles. Ses parents et sa sœur Olga résident également dans notre royaume. "Cette jeune altesse slave rencontra dans la société bruxelloise un parfait gentilhomme, le comte Raymond Cornet de Grez d'Elzius", relate Louis Robyns de Schneidauer dans Le Parchemin de février 1937. Le contrat de mariage, passé en 1861 devant notaire, doit être le dernier du genre en Belgique : quelques mois avant l'abolition du servage en Russie, la fiancée n'apportait-elle pas en dot un certain nombre de "villages avec autant de milliers d'âmes" ? Et ils furent heureux, eurent des enfants ainsi qu'une belle descendance, d'Anethan, Bonaert, Broqueville, Carette, Liedekerke, Marmol, d'Ursel, Villegas, à coup sûr bien de chez nous mais dont l'ADN risque d'être fort éloigné du modèle standard !

    En voyage ou en séjour prolongé à l'étranger ? "Nous appelons l'attention du lecteur sur les avantages que l'Almanach présente pour la publicité par le fait qu'il se trouve dans tous les ministères ainsi que dans tous les hôtels fréquentés par la haute société russe et étrangère, et à cause de la vogue dont il jouit", clame-t-il avec fierté. Le Grand Hôtel de Russie à Rome se déclare de "tout premier ordre, fréquenté par la société russe", tandis que l'hôtel de Grande-Bretagne à Cannes, haut lieu de l'aristocratie russe, se décrit comme "l'un des plus beaux hôtels de la Riviera française, fréquenté par l'élite de la colonie étrangère". Précurseur du Guide du Routard pour aristocrate fauché, l'hôtel Anker à Bayreuth conseille de s'adresser par écrit à son Comité de logement en indiquant le prix souhaité par journée ainsi que la durée du séjour.  

    Vous cherchez à vous offrir un pied-à-terre dans l'Allemagne impériale ? Faites appel à l'architecte Ernst B. à Essen : construction de villas, hôtels particuliers et habitations seigneuriales. Plus modeste, la pension von Finck à Berlin, Postdammer Strasse, tenue par Frau von Witzleben, offre "Elektrische Licht, Gute Küche, Fahrstuhl, Beste Gesellschaft, Zentrale Lage" (électricité, bonne chère, ascenseur, société de standing, situation centrale). Problèmes de santé ? La maison St Blasien en Forêt Noire, sous la haute protection de Son Altesse Royale la grande-duchesse Louise de Bade, accepte les maladies des nerfs et du cœur, les affections du tube digestif, l'anémie et autres maladies intérieures chroniques, mais exclue les phtisiques.

    Cher lecteur de l'Almanach, avez-vous une remarque à formuler, une suggestion à faire ? "Prière de bien vouloir noter, soit en français soit en russe, toute communication, modification ou rectification jugée utile, en l'envoyant à la Direction de l'Almanach de Saint-Pétersbourg, Morskaïa 4, téléphone 144-79."

    Edité une première fois en 1910 puis suspendu pour cause de guerre après 1913, l'Almanach de Saint-Pétersbourg n'aura connu qu'une brève existence, toute la bonne société russe disparaissant brutalement dans la tourmente bolchevique de 1917 pour émigrer ensuite aux quatre coins du globe …

    Nicolas van Outryve d'Ydewalle