Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

02/01/2012

Le comte Rostopchine, homme d'esprit et ardent patriote

Gouverneur de Moscou lors de l'invasion des troupes de Napoléon en 1812, Théodore Rostopchine
passera à la postérité pour avoir été l'incendiaire de Moscou et ensuite le père de la célèbre comtesse
Sophie de Ségur. Portrait d'un homme d'esprit par le marquis de Ségur de l'Académie française.

"A trente ans, j'ai renoncé à la danse, à quarante, à plaire au beau sexe, à cinquante, à l'opinion publique et à soixante, à penser. Je suis devenu un vrai sage ou un égoïste, ce qui est synonyme", écrit-il au soir de sa longue vie d'homme public.

Fiodor Vassilievitch Rostoptchine.jpg à Moscou en mars 1765, aîné d'une vieille famille d'origine tartare venue s'établir en Russie trois siècles auparavant, il assure, mais sans trop insister, que sa lignée descend en droite ligne de Gengis-Khan. Après une carrière d'officier et quelques campagnes menées tambour battant, alors que son frère avait fait le choix de se faire sauter avec tout son équipage à la tête de sa canonnière lors d'un conflit contre les Suédois, il quitte l'armée en 1792 pour entrer en service à la Cour où il est fait gentilhomme de la Chambre, une grâce accordée par l'impératrice Catherine II.

Son indépendance d'esprit et son franc-parler seront célèbres mais pas nécessairement appréciés par tout le monde !

Le prince Potemkine, ancien favori de l'impératrice, qui avait d'ailleurs pris Rostopchine en grippe, en fait les frais posthumes. Apprenant la fin subite du prince : "La mort a frappé un superbe coup, ironise Rostopchine, le grand homme a disparu sans emporter d'autres regrets que ceux des personnes frustrées dans leurs espérances et les pleurs des grenadiers de son régiment, qui perdent avec lui le privilège de voler impunément". Platon Zoubov, successeur de Potemkine dans les faveurs amoureuses de Catherine - elle accuse 38 ans de plus ! - n'est guère épargné : "Zoubov passe pour diriger tout et fait sentir sa toute-puissance. Il affecte une fierté brutale. Son antichambre est remplie d'une foule méprisable qui respecte sa place et implore son crédit."

Rostopchine n'est pas un homme de Cour. Ses confidences épistolaires à son ami le comte Woronzoff nous peignent au vif celui que le vicomte de Vogüé appellera plus tard le "Saint-Simon du Nord", pétri d'orgueil, de bile amère et de génie primesautier. "Il y a tant de choses qui me crèvent les yeux ! Je ne cesse de trouver chaque jour une personne de plus à mépriser. C'est ici le pays des vices et des préjugés. Je n'ai ni assez de raison, ni assez de philosophie pour regarder d'un œil tranquille ce qui se passe."

Il juge tout et n'a pas la langue dans sa poche : "Il est vrai que dans ma vivacité j'en ai traité quelques-uns de polissons", reconnaît-il volontiers, recevant en retour le dilemme de se battre ou de se dédire. "Je leur ai répondu à tous. Deux seulement m'ont donné rendez-vous, Galitzine et Chouvalov. Le premier s'est déshabillé pour lutter à l'épée, mais il ne se battit pas ; l'autre voulait se battre au pistolet, mais il n'en avait pas apporté." Cette aventure fit grand tapage et l'impératrice, irritée, envoya l'imprudent dans ses terres.

Dépcathe.jpglaire à Catherine, être en disgrâce auprès de l'impératrice, signifiait automatiquement être recommandé auprès de son fils Paul, le grand-duc héritier. L'histoire a retenu les relations très tendues entre la mère et le fils. "Ils sont aussi bien ensemble qu'une mère de soixante-dix ans peut l'être avec un héritier de quarante-deux qui crève de dépit et ne pense qu'à montrer sur le trône." Paradoxalement, Rostopchine sera l'un des rares familiers de la Cour à se lier à la personne du grand-duc, lui trouvant une "attachante figure, né avec de l'esprit, des qualités réelles mais peu à peu gâté par l'air corrompu qu'il respire". Sa sympathie et sa déférence n'excluront pas la franchise et en retour, le prince conçut pour lui une sincère gratitude, affirmant qu'il lui était "aussi nécessaire que l'air".

Au décès de l'impératrice, Théodore Rostopchine devient rapidement le personnage le plus en vue et le plus influent de l'Empire, mandataire des volontés du nouveau tsar avec pour mission de lire tous les rapports et de rédiger tous les ordres. Il y consacrera quatre années éreintantes. "Je sers l'Empereur, c'est mon maître et je suis son sujet. Je laisse au temps, à l'histoire et à ses ennemis de le juger, mais je me réserve le droit de rendre compte de ma conduite à moi-même." Il est le seul à tenir tête aux fantaisies d'un maître déséquilibré, bon sur le fond et le cœur honnête mais aveuglé par les passions, tour à tour faible et violent, ivre d'orgueil et rongé de méfiance. Devant le refus d'obtempérer de son ministre, le tsar s'emporte, le chasse de sa présence, le bannit de la Cour, pour le rappeler aussitôt.

Maintes fois Rostopchine est amené à ne pas exécuter des ordres extravagants. Tel cette affaire de drap destiné aux uniformes militaires, que Paul lui ordonne de commander dorénavant aux fabricants anglais, coup mortel pour l'industrie russe. Après avoir vainement protesté, Rostopchine écrit la note, la présente à la signature. Et le tsar d'y lire ces mots rédigés par son ministre : "N'en faites rien. Il est fou !…" - Le moment de stupeur passé : "Vous avez raison, lui répond Paul, fasse le Ciel que tous mes serviteurs vous ressemblent !"

A l'occasion d'une revue des troupes, peu satisfait de la tenue d'un régiment, le tsar commande soudain d'une voix tonnante : "Par file à droite. En avant marche, pour la Sibérie !" Le régiment obtempère docilement, enseignes déployées et officiers en tête. Ce ne sera qu'après trois jours de marche, cédant aux remontrances de Rostopchine, que Paul se décidera à envoyer un contre-ordre ! L'anecdote est restée célèbre.

Un jour, mécontent de l'Angleterre, le tsar ordonne à Rostopchine de préparer un manifeste de déclaration de guerre immédiate. Comme d'habitude, tous les efforts pour convaincre l'empereurPaul Ier de Russie par Vladimir Borovikovski.jpg de changer d'avis sont vains. Paul s'asseoit à son bureau et commence à signer, lentement, comme s'il voulait dessiner toutes les lettres. S'adressant à Rostopchine : "Ce papier te déplaît donc fort ? - Au-delà de toute expression. - Et de quoi serais-tu capable si je le détruisais ? - Mais de tout ce qui plaira à votre Majesté … même de chanter un air d'opéra. - Eh bien, chante !" Et Rostopchine d'entonner un air favori de l'empereur qui se met à chanter avec lui, à la stupéfaction des autres ministres, attendant dans l'antichambre, qui n'en croient pas leurs oreilles ! Fidèle à sa parole, l'empereur déchire le document.

A la suite d'une terrible scène entre Paul et son épouse, l'empereur enjoint son ministre de rédiger sur le champ un oukase reléguant l'impératrice dans un couvent en déclarant ses enfants illégitimes. S'inclinant sans mot dire, Rostopchine adresse quelques heures plus tard à l'empereur le billet que voici : "Sire, vos ordres s'exécutent, je suis occupé à composer l'écrit fatal. J'aurai le malheur de vous le proposer demain matin. Plaise à Dieu que vous n'ayez pas le malheur de le signer et de fournir à l'histoire une page qui couvrira de honte tout votre règne !" Le soir même, Paul lui retourne son billet en y ayant ajouté : "Vous êtes un homme terrible mais vous avez raison. Qu'il n'en soit plus question. Adieu, signor Rostopchine."

Outre les caprices de son souverain, Théodore Rostopchine doit également endurer les jalousies et les intrigues des familiers du Palais, ceux qu'il surnomme des "gueux à pendre à chaque moment" ou encore la "superbe canaille des cours". Mots piquants et ironies cinglantes, ne ménageant personne, il est la cible de railleries. "Pourquoi n'êtes-vous pas prince ? l'interroge un jour le tsar devant un parterre de potentats moscovites. - Sire, c'est que celui de mes aïeux qui vint de Tartarie s'établir en Russie y arriva la saison d'hiver. - Et que vient faire ici la saison ?, réplique le tsar. - Sire, lorsqu'un seigneur tartare paraissait pour la première fois à la Cour, le souverain lui donnait à choisir entre un titre de prince et une pelisse de fourrure. Mon aïeul arriva lorsqu'il faisait grand froid, il a choisi la pelisse".

Ses boutades font mouche et ne sont pas faites pour le réconcilier avec ses semblables. Ecœuré par les bassesses dont il est témoin, en butte à la malveillance des envieux, il sent peu à peu monte en lui un certain dégoût du pouvoir. "Je ne dîne même plus à la Cour, je n'aime pas l'air qu'on y respire. Mes nerfs sont dans un état épouvantable. Les affaires et les médecins se sont emparés de moi et je suis bien vieux pour un homme de trente-quatre ans. Je ne suis bon à rien et je me tue en voyant ce qui se fait et ce que je ne peux empêcher de se faire … Il songe à démissionner mais c'est une manœuvre de ses ennemis qui précipite son départ. Il quitte la Cour sans regret, la tête haute. "Je puis dire que j'ai rendu des services essentiels à ma Patrie, en arrêtant trois fois des déclarations de guerre … Je laisse au temps de me rendre justice, je jouis du plus grand bienfait de la Providence, celui de goûter un bonheur pur dans une retraite que je me suis choisie moi-même et que j'arrange d'après mes idées."  

Les douze années qu'il vivra à Woronovo, sa campagne à quelques lieues de Moscou, seront parmi les plus heureuses de sa vie, entouré de sa femme et de ses enfants. Un parc immense, des étangs, des champs, des villages peuplées de plusieurs milliers d'âmes, un haras hébergeant une centaine de chevaux, un splendide château rempli de tableaux de maîtres, une bibliothèque de vingt-cinq à trente mille volumes.

voronovo 1882.jpg

voronovo aujourd'hui.jpg

La demeure de Voronovo en 1882 et aujourd'hui

Les journées se suivent et se ressemblent : "Le matin, je dirige mes affaires ; nous déjeunons à huit heures et demie, je reste avec ma femme et mes enfants jusqu'à dix heures ; après, je vais au manège où je monte pour ma santé ; de retour à midi, je lis ; nous dînons à deux heures ; je fais un tour de promenade à pied ; on prend le thé à six heures ; je fais quelques parties de billard ; on soupe à neuf heures et à onze tout le monde est couché. Ma vie présente est celle d'un fermier qui aime Dieu, sa famille, fait du bien, se couche et se lève sans remords …"

Un précieux témoignage sur cette existence à l'apparence bucolique nous sera livré plus tard par une rieuse et turbulente blondinette, sa fille cadette Sophie, devenue comtesse de Ségur. Il suffit de lire Les "Malheurs de Sophie".  

Le tsar Paul n'est plus de ce monde, assassiné par des conjurés résolus de mettre un terme à un règne désordonné. Le nouveau tsar Alexandre Ier confère au comte Rostopchine le double emploi de général en chef et de grand chambellan. Ce dernier accepte le titre mais refuse la fonction, moins par dégoût des affaires publiques que par aversion envers le jeune empereur à qui il ne pardonne pas une inexplicable indulgence envers les meurtriers de son père. "Comment Dieu pourrait-il bénir les armes d'un mauvais fils ?", écrit l'ancien ministre au lendemain d'Austerlitz.

Depuis l'entrevue de Tilsitt où Napoléon et Alexandre Ier se sont liés d'amitié, les idées françaises sont à la mode dans les salons de l'aristocratie russe, ce que l'ardent patriote qu'est Rostopchine trouve extrêmement déplaisant : "Nous avons cessé d'être Russes, lance-t-il, notre jeunesse est devenue pire que la jeunesse française. On n'obéit plus et on ne craint personne ... Qu'enseigne-t-on aujourd'hui aux enfants ? A bien prononcer le français, à tenir les pieds en dehors et à se friser les cheveux ! Comment pourraient-ils aimer leur patrie quand ils savent mal leur propre langue ? Comment feront-ils pour défendre leur foi, leur souverain, leur pays, si on ne leur enseigne pas la loi de Dieu et s'ils traitent les Russes d'ours ? Ils n'ont aucun respect pour leurs parents, méprisent les vieillards et, n'étant capables de rien, se croient propres à tout."

Méprisant les aises, traitant son corps avec rudesse, mangeant sobrement, ne buvant que de l'eau, couchant sur un canapé - "le lit, affirmait-il, prédispose à la mollesse" - tel est son mode de vie dans sa propriété de Woronovo, vivant avec sa conscience, sa famille et deux ou trois personnes sur lesquelles il peut compter.

Revenant aux affaires en 1812, il est nommé gouverneur de Moscou par Alexandre Ier. Napoléon envahit la Russie. "Guerre à mort", proclame le tsar auquel les Russes répondent en cœur : "Nous sommes prêts !"

Le 14 septembre 1812, Rostopchine abandonne sa ville aux flammes plutôt que de la livrer à l'ennemi. Après s'être rendu à l'état-major de l'armée, il rejoint les siens à Woronovo. Le château est plein de monde, amis du voisinage, généraux russes et officiers anglais venus y chercher un refuge. L'approche d'un corps d'armée français est annoncée. Il se passe alors une scène extraordinaire. S'adressant à ses hôtes, Rostopchine leur apprend sa décision d'incendier sa demeure comme il avait brûlé sa capitale ! Malgré les protestations que l'on devine, il distribue à tous des torches enflammées. Quelques instants plus tard, tout flambe … Au milieu des décombres, il plante un écriteau : "Français, j'ai été huit ans à embellir cette maison de campagne. Je mets le feu à ma maison afin qu'elle ne soit pas souillée par votre présence. Ici, vous ne trouverez que des cendres."

Napoleon_Moscow_Fire.JPG

Partout, il est célébré comme le "libérateur de l'Europe", popularité éphémère dont il ne restera bientôt plus rien lorsqu'il faudra … reconstruire Moscou ! Le fantastique accueil qu'il reçoit en Angleterre est à la mesure de son acte bien que ses commentaires acerbes reprennent très vite le dessus : "Ce qui m'a le plus étonné à Londres, c'est que la moitié de l'Angleterre crève d'ennui et l'autre de faim, que l'Anglais libre est l'esclave de la mode et de l'étiquette. Au reste, j'y ai vécu tranquillement sous la protection des lois et du parapluie car sur trente jours, il a plu pendant vingt-huit !"

En France, la présence de l'incendiaire de Moscou attire la curiosité des foules : "Rostopsin, dans son ardent courage, brûla Moscou pour ne pas nous voir ! Nous sommes plus polis, car chacun, je gage, brûle du désir de le revoir." Suit ce piquant dialogue avec une comédienne dans les coulisses du théâtre des Variétés : "Quoi, c'est vous, monsieur le Comte, vous si délicat et si galant, qui avez pu commettre les horreurs quComtesse de Ségur en 1823.JPG'on raconte ! - Mademoiselle, excepté quelques petits crimes, indispensables dans mon métier de militaire et d'homme politique, on n'a rien à me reprocher." Ses commentaires désabusés reprennent le dessus : "Le Français est créé pour danser beaucoup, rire souvent, se moquer toujours et ne penser jamais. - Il se plaît à vivre dans le passé, rêve dans le présent et s'endort dans l'avenir." Cela ne l'empêchera point de marier deux de ses filles à Paris, dont Sophie qui épouse le comte Eugène de Ségur, petit-fils de l'ambassadeur à la cour de Catherine II et neveu de l'aide de camp de Napoléon !

La nostalgie du sol natal le reprend : "Je ne goûte nullement le plaisir d'être connu, mais je souffre de maladies qui me sont trop connues et qui font que je mourrai méconnu, avant de devenir entièrement inconnu." Au printemps 1823, il se réinstalle dans sa terre de Woronovo et  envoie au tsar sa démission de toutes les dignités et de tous les emplois qu'il conservait encore. rostopchine,comtesse de ségur,voronovo,malheurs de sophie,incendie de moscou,outryve,outryve d'ydewalle

Sa fille Sophie de Ségur réside en France au sein de sa nouvelle famille. Les lettres qu'il lui adresse ne sont qu'une perpétuelle satire de la noblesse russe. "Si vous voulez savoir de quoi s'occupe la société d'ici, je vous dirai qu'elle dort dix heures, mange six et joue huit. Spectacle italien, club anglais et magasins de vieilles nouveautés, voilà l'enchantement de la haute et basse noblesse russe … La société est très déchue, la noblesse est ruinée, les vieux sont morts et les jeunes ne sont pas des gens qui donnent envie de se lier avec eux. - La vie que l'on mène ici se partage entre les cartes, la gloutonnerie et la calomnie. On ne voit que des hommes engraissés et des femmes enflées, et on serait tenté de croire que l'on n'élève ici que des chapons et des poulardes."

Si la politique ne l'intéresse plus guère, il observe néanmoins les événements avec une amère ironie. Lors de l'avènement du tsar Nicolas Ier et du soulèvement des Décembristes - tentative de déstabilisation de la monarchie par quelques aristocrates de haute volfedor.jpgée, Obolensky, Volkonsky et Troubetskoï - Rostopchine aura ce mot : "Ordinairement, ce sont les cordonniers qui font les révolutions pour devenir de grands seigneurs, mais chez nous, ce sont les grands seigneurs qui veulent devenir cordonniers !"

Ce fut son dernier mot politique. 

Chagrins domestiques, tristesse des choses publiques, tout finit par l'accabler. "Convenez que je commence une vieillesse bien malheureuse, je n'ose plus faire de projets, la mort les annule." Le comte Théodore Rostopchine s'éteint le 30 janvier 1826. Entouré de la plupart des siens, il repose dans un petit cimetière, un écriteau planté sur sa tombe : "Au milieu de mes enfants, je me repose des hommes …"  

Nicolas van Outryve d'Ydewalle