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27/07/2015

Anne de Kiev (vers 1025 - avant 1080) princesse de Russie et reine de France

Cathédrale Sainte-Sophie à Kiev en Ukraine, l'an 1881. Un Français de marque écoute avec recueillement une panikhide1 célébrée devant un antique sarcophage byzantin. A la fin de la cérémonie, il se retire après voir demandé que l'on fasse brûler une veilleuse perpétuelle.

Le sarcophage (illustration ci-dessous) devant lequel s'était incliné le duc de Montpensier, fils du roi Louis-Philippe qu'il venait de représenter à Moscou au couronnement du nouveau tsar Alexandre III, abritait les cendres de Yaroslav-le-Sage (978-1054), grand-prince de Russie et père d'Anne, reine de France, épouse du roi Henri Ier (1009-1060). C'est sur le chemin de retour que le duc avait exprimé le désir de se recueillir devant la tombe de son ancêtre.

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Si une aussi lointaine ascendance s'est sans doute effacée de la mémoire collective, cette alliance franco-russe datant du XIème siècle a produit une anecdote historique toujours d'actualité. En effet, une légende assurait que notre princesse russe descendait par sa mère de Philippe de Macédoine, raison pour laquelle elle aurait donné le nom du père d'Alexandre-le-Grand à l'aîné de ses fils, Philippe, roi de France de 1060 à 1108. Alors que la mère d'Anne ne disposait que de solides racines scandinaves, ce prénom de légende est traditionnellement toujours bien porté dans certaines de nos monarchies européennes !

Descendante à la 6ème génération du viking Rurik, fondateur en 862 du futur empire de Russie, Anne naît à NovgorodCapture d’écran 2014-12-15 à 10.03.54.png vers 1025 dans une famille de neuf enfants. Son enfance et adolescence se déroulent à Kiev, ville qualifiée "d’émule de Constantinople" et dotée de "plus de quatre-cents églises" selon un chronique de l'époque. Boiteux et physiquement frêle, son père, Yaroslav-le-Sage (illustration ci-contre), est l'un des douze fils de Vladimir-le-Grand qui convertit le pays au christianisme. Grand collectionneur de livres, consacrant des nuits entières à la lecture et élevant ses enfants dans le même esprit, juriste, écrivain, parlant huit langues, il régnera durant trente-cinq ans sur sa principauté.

Alors que la France sort à peine de l'anarchie féodale et des ravages causés par les Sarrasins et les Normands, la Russie kiévienne est au faîte de sa prospérité, tant matérielle que spirituelle. Chrétienne orthodoxe depuis trois générations, elle s'appuie sur une base autrement solide que la toute jeune2 puissance des Capétiens.

UN ROI DE FRANCE À MARIER

Troisième souverain capétien, veuf d'une première union restée stérile, Henri Ier est l'époux d'une Mathilde de Frise. En 1044, après dix ans de mariage également sans héritier, cette dernière rend son âme à Dieu. La relève du trône de France n'étant pas assurée, le roi doit donc chercher à contracter un nouveau mariage. Mais où trouver l'âme sœur ?

Une alliance issue du Saint-Empire lui est pratiquement impossible, Rome interdisant formellement toute union entre parents jusqu'au 7ème degré, y compris dans la famille de feu son épouse. Son propre père n'avait-il pas été excommunié par le pape pour cause de mariage consanguin au 4ème degré ? Ne désirant en aucune manière revivre l'affront fait au roi son père, Henri se soumet aux exigences de l'Eglise. Des émissaires sont envoyés au-delà des frontières afin de lui trouver une fiancée potentielle qui ne soit pas sa parente. Après quatre ans d'attente, on lui révèle l'existence d'une princesse slave, fille de Yaroslav Vladimirovitch, grand-prince de Kiev. Beauté ravissante, bouche sensuelle, cheveux blonds, grâce et esprit ... sa réputation s'étend même jusqu'à Constantinople !

Une alliance avec le trône de Kiev ? Si paradoxalement la Russie est encore considérée comme un pays exotique3 pour les uns, barbare pour les autres, les liens matrimoniaux entre les dynasties occidentales et russes n'avaient au XIème siècle rien d’insolite, bien au contraire. Pas moins de 45 unions sur les 54 mariages rurikides du moment le sont avec des princes étrangers, certains byzantins, rarement orientaux, occidentaux pour la plupart. La propre mère d'Anne est fille du roi de Suède, sa tante est reine de Pologne, ses deux sœurs règnent l'une en Hongrie, l'autre en Norvège puis au Danemark. Ses deux frères aînés ont épousé des filles de grands féodaux allemands, markgrave de Saxe et comte de Stade, alors que le troisième est le gendre de l'empereur de Byzance, Constantin IX Monomaque (1000-1055).

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Cathédrale Sainte Sophie de Kiev : fresque du Xlème siècle représentant les filles de Yaroslav-le-Sage, Anne (sans doute à gauche), Anastasia, Elizabeth et probablement Agathe.

Henri Ier charge une ambassade, conduite par les évêques Gauthier de Meaux et Roger de Châlons, de se rendre à Kiev pour demander de la part du roi de France la main d'Anne au grand-duc. Vsevolod, l'intellectuel de la famille et frère d'Anne, leur sert d'interprète. Il parle cinq langues dont le latin.

Paris et Kiev, les deux villes les plus importantes de la chrétienté après Constantinople, ne sont-elles pas faites pour s'entendre ? Favorable à une politique d'ouverture avec l'Occident, le grand-duc marque son accord.

MARIAGE ET SACRE

Anne quitte Kiev pour rejoindre sa nouvelle patrie, un périple qui va durer plusieurs mois durant lesquels elle fera halte avec sa suite parmi quelques-uns des membres de sa famille. A Gniezno, chez sa tante Marie Dobronega, épouse du roi Casimir Ier de Pologne, dont les relations avec la Russie étaient encore sans ombrages, ne présageant en rien la lutte séculaire qui allait plus tard meurtrir les deux pays. Puis Esztergom en Hongrie auprès de sa sœur Anastasia, au sein de la cour d'Andras Ier. Ensuite en remontant le Danube jusqu'en amont de Ratisbonne pour finalement pénétrer en France après avoir traversé Mayence qui était à l'époque la résidence habituelle des empereurs germaniques.

Henri se rend en personne à Reims pour accueillir sa fiancée aux portes de la cité du sacre. On raconte qu'au moment où Anne descendit de son attelage, le roi se précipita sur elle pour l'embrasser avec ferveur, incapable de maîtriser son enthousiasme. "Je suppose que c'est vous qui êtes le roi, n'est-ce pas ?", s’enquit la belle, confuse et rougissante.

Le mariage a lieu à Reims le 19 mai 1051, immédiatement suivi du couronnement et du sacre, présidé par l'archevêque Guy de Châtillon. Anne est la toute première reine de France à recevoir elle-même le sacre royal qui n'était réservé jusqu'à présent qu'au roi seul. Aucune difficulté d'ordre confessionnel ne semble avoir été soulevée alors que les relations entre Rome et Constantinople s'étaient dégradées depuis longtemps. Ce n'est que trois ans après leur mariage, en 1054, que la séparation des Eglises d'Orient et d'Occident sera consommée, avec à la clé anathèmes et excommunications réciproques.

Ayant appris quelques rudiments de français durant son voyage jusqu'en France, Anne signe son contrat de mariage en deux langues, russe et français, alors que son mari n'y appose qu'une croix. Il semblerait qu'il ne savait pas écrire !

L'EVANGÉLIAIRE DE REIMS

Ici une énigme se présente. On a longtemps cru que l'évangile slavon sur lequel les rois de France prêtaient habituellement serment au moment du sacre avait été apporté à Reims par Anne de Russie. On comprend aisément qu'elle aurait voulu prêter serment sur un livre sacré qui lui était familier. Son geste aurait d'ailleurs été à l'origine de la tradition.

Souvent appelé "Texte du Sacre", l’Evangéliaire de Reims (illustration ci-après) se compose de deux parties, la première étant rédigée en alphabet cyrillique, la deuxième en glagolitique, en l'occurrence originaire de Croatie. On a d'abord pensé qu'il pourrait avoir été écrit par Saint Procope, mort vers 1030. Or, de savantes recherches démontrent que l’Evangéliaire ne fut composé qu'en 1395 sur commande de l'empereur du Saint-Empire et roi de Bohème, Charles IV (1316-1378). Allemand par son père et tchèque par sa mère, il avait voulu tenter une œuvre œcuménique au cœur de I'Europe, à la frontière entre les mondes slave et germain, catholique et orthodoxe.

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Au milieu du XVIème siècle, l’Evangéliaire est acquis par le cardinal Charles de Lorraine (1524-1574), grand mécène devant l'Eternel et précédemment archevêque de Reims. Il l'offre à la bibliothèque du chapitre de la cathédrale en 1554, après l'avoir revêtu d'une reliure incrustée de métaux précieux et fait ajouter quelques reliques dont un fragment de la Sainte Croix.

Lorsque le prince Boris Ivanovitch Kourakine, ambassadeur de Russie en France et par ailleurs beau-frère de Pierre-le-Grand, accompagna son tsar en visite officielle à Reims en 1717, le texte sacré lui fut présenté. Au grand ébahissement de l'entourage des dignitaires français qui en avaient oublié l'origine historique, celui-ci se mit à lire à haute voix la partie en cyrillique mais avoua son incompréhension quant à la seconde.

Comme aucune mention de cette précieuse relique n'est faite ni à Reims ni ailleurs en France avant le XVIème siècle, laissons à l’Evangéliaire de Reims sa part de mystère et à l’Histoire sa part de vérité4.

ANNA REINA

Anne a environ vingt-sept ans, Henri Ier a passé le seuil de la quarantaine. Installée à Senlis, la jeune reine s'entoure d'une cour composée principalement d’épouses de seigneurs et d'officiers royaux.

Souvent accompagné de la nouvelle reine, Henri Ier parcourt sans relâche ses domaines dans la gestion de son royaume. Il arrive à Anne de contresigner les actes royaux, ce qu'elle fait en introduisant une innovation. En France, l'usage royal et celui des grands dignitaires était d'apposer sur les actes un simple "signum", un grand "S" barré, mais Anne se plait à mettre sa signature complète en latin "Ana reina" mais en caractères cyrilliques !

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Son premier devoir est de donner un héritier au trône de France. C'est ainsi qu'elle fait vœu, si elle a un fils, de faire construire une abbaye à Senlis. L'héritier tant désiré naît en 1052, Philippe, prénom qui s'implante dès lors fermement dans la maison de France et au sein des dynasties voisines, les actuels détenteurs étant par ailleurs des descendants lointains mais directs. Anne aura encore trois enfants dont un seul survécut, Hugues, surnommé "le Grand", qui sera l'un des héros de la première croisade. Le 23 mai 1059, le roi et la reine sont à Reims où leur fils Philippe est sacré roi du vivant de son père selon la tradition des premiers Capétiens. Il serait le premier roi de France à prêter serment sur l’Evangéliaire de Reims.

Anne seconde sans relâche son époux dans ses travaux de redressement spirituel et matériel du royaume de France, animée en cela par l'appellation quelque peu guerrière attribuée aux Capétiens : "sergents de Dieu".

Le pape Nicolas II l'atteste d'ailleurs haut et fort : "à la très glorieuse reine de France, Anne, reine digne de la grâce de Dieu tout-puissant, cette grâce qui a suscité dans un cœur féminin une vertu et une vaillance véritablement viriles. Il est arrivé à notre ouïe, ô notre très excellente fille, que de ta pieuse générosité les dons s'écoulent vers les pauvres et que tu donnes protection aux bons, opprimés par la violence des puissants, réalisant ainsi les vertus qui conviennent à ton sang de reine. En obéissant aux commandements du Seigneur, tu acquériras, notre fille, la sagesse pour le salut de ton âme et pour le passage du royaume terrestre provisoire au Royaume du Ciel."

Un an après le sacre du petit Philippe, Anne perd son royal époux qui meurt subitement en forêt d’Orléans. Nous sommes le 4 août 1060. Veuve à trente-cinq ans, devenue corégente du royaume, elle abandonne bientôt les rênes du gouvernement au comte Baudouin de Flandre, tuteur-régent désigné par feu Henri Ier. Elle se retire à Senlis où la construction de son abbaye s'achève en octobre 1065.

SCANDALE À LA COUR

Anne réside au château de Senlis. Elle aime Senlis, ville royale "non seulement pour l'air pur qu'on y respirait, mais surtout pour le plaisir de la chasse qu'elle appréciait particulièrement", comme le raconte la chronique. Pendant la première année de règne de son fils, elle continue de remplir un rôle politique certain, avant de plonger dans une aventure sentimentale tout à fait inattendue ...

L'auteur de cette nouvelle passion s'appelle Raoul II de Péronne, comte de Crépy. Notre homme tombe éperdumentAnne de Kiev & Raoul de Crépy.png amoureux de la ravissante veuve. On dit même qu'il cherche à l'enlever ! Vrai ou faux, l'histoire assure que les sentiments sont réciproques. Ils décident de se marier (illustration ci-contre) mais il y a un sérieux obstacle, Raoul est déjà marié. Qu'à cela ne tienne, il répudie sa femme sous le fallacieux prétexte d'adultère. Le mariage a lieu en 1062 mais l'épouse délaissée ne se laisse pas faire. Elle porte plainte auprès du pape Alexandre II car elle ne sent nullement coupable. Le souverain pontife ordonne à Raoul de renvoyer Anne et de reprendre sa légitime épouse. Peine perdue, la passion est plus forte que la raison. Raoul est excommunié en 1066, ce qui ne l'empêchera pas de se qualifier sans vergogne de "beau-père du roi" ! A la cour, l'union de la reine régente avec un seigneur de rang inférieur, déjà marié qui plus est, crée le scandale. De son côté, Anne, réputée pour sa profonde piété, vit sans doute un drame de conscience, bien qu'aucune sanction ne soit prise contre elle.

Devenue simple comtesse, la reine tient à ce que son statut royal continue à être reconnu. En 1063, alors qu'on a omis de la mentionner dans les actes d'une donation faite par Philippe Ier, elle réplique en apposant sa signature "Anna matris Filipi Regis" (Anne, mère du roi Philippe), juste au-dessous de celle de son fils. L'écriture appuyée traduit bien sa détermination.

Malgré cette situation assez étrange, le roi Philippe Ier ainsi que son frère conservent une profonde affection pour leur mère. Le roi trouve sage de prôner la réconciliation, admettant même Raoul de Crépy à la cour. Ce dernier meurt vers 1074. L'histoire de ce couple inhabituel bravant les interdits de l'époque restera un exemple de modernité, suivant les critères de nos moralistes d'aujourd'hui !

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A droite : statue de la reine Anne de France, exécutée par des artistes ukrainiens à l'occasion du jumelage de Senlis avec la ville Kiev.

La reine Anne de France est mentionnée pour la dernière fois en 1075 dans une charte cosignée par elle et son fils Philippe Ier. Sans doute, est-elle décédée5 peu de temps après. On a écrit qu'elle serait retournée en Russie mais une tombe, trouvée en 1682 dans l'abbaye de Villiers près de La Ferté-Alais, donnerait à penser qu'elle n'a pas quitté la France. Aujourd'hui disparu, le monument funèbre portait l'inscription "Anne, femme de Henri". Hommage d'une reconnaissance religieuse ou véritable lieu de sépulture ? Alors qu'une inscription peu explicite sur une autre tombe dans l'église de Senlis indique qu'elle est "retournée dans le pays de ses ancêtres" ...

Secrets d'Histoire ?

 Nicolas van Outryve d'Ydewalle

1 Prière pour un défunt dans le rite orthodoxe.

2 Prétention d'usage démontrant l'ancienneté des Rurikides (année 862) sur celle des Capétiens (866).

3 Quelque sept siècles plus tard, les Mémoires d'une mienne aïeule, fuyant la France révolutionnaire, témoignent du même sentiment : "... l'effroi que causait le seul nom de la Russie, on s'imaginait Russie et Spitzberg synonymes et on ne voyait qu’ours blancs !"

4 Et à Stéphane Bern le soin d'y apporter éventuellement sa propre version dans un prochain "Secretsd'Histoire" ?

5 Près de cent-cinquante ans plus tard, le 25 avril 1214, naîtra Louis, neuvième du nom, bientôt roi de France et futur saint, descendant direct à la 6ème génération d’Anne de Kiev. Où la nombreuse descendance actuelle de Saint Louis, éparpillée parmi notre bonne société d'ici et d'ailleurs, se retrouve dotée d'un antique ADN slave !

15/02/2012

Eglises et Monastères de l'Ancienne Russie

Une extraordinaire liturgie héritée des traditions monastiques de Byzance, des icônes aux images saintes, de sublimes chants slavons aux accents de l'Orient : la tentation du beau dans l'église orthodoxe russe a toujours fait partie de la conscience religieuse populaire.

Il y a bien longtemps, racontent les anciennes chroniques de Kiev, les Slaves n'arrivaient plus àrurik,grand-duc vladimir,orthodoxie de byzance,église orthodoxe,monastère russe,andré roublev,trinité saint serge,mont athos,novodietvitchi s'entendre parce qu'ils n'avaient plus de gouvernement. La discorde régnait et les familles se faisaient la guerre entre elles. Alors, ils se dirent : cherchons un prince qui règne sur nous. Ils allèrent chez les Normands de Scandinavie et leur déclarèrent : notre pays est grand et riche, mais il n'y a point d'ordre parmi nous ; venez donc nous régir et nous gouverner...

Trois chefs normands, trois frères, répondirent à cet appel et emmenèrent leurs familles avec eux. La population désigna ces nouveaux arrivants les Rous, en vieux suédois ceux qui font du canotage par allusion aux Vikings. Peu de temps après, deux des trois frères moururent et l'aîné, Rurik, étendit progressivement son pouvoir sur tout le pays.

En 988, l'arrière‑petit‑fils de Rurik, Vladimir, grand‑duc des principautés de Novgorod et de Kiev, décide dans sa grande sagesse de christianiser la Russie. Mais quelle religion choisir ? Des observateurs sont envoyés au‑delà des frontières. A leur retour, ils rendent compte de leurs pérégrinations. L'islam ne peut convenir car le porc et l'alcool y sont défendus ; le catholicisme romain est jugé trop austère à cause du jeûne ; les Juifs ne trouvent pas grâce à leurs yeux en raison de la diaspora, preuve que Dieu les a condamnés.

Par contre, la splendeur et la magnificence des rites de l'orthodoxie de Byzance séduisent d'emblée les Russes : Nous arrivâmes chez les Grecs, ils nous menèrent à l'endroit où ils adorent leur Dieu et nous ne savions plus si nous nous trouvions au ciel ou sur la terre car nulle part ailleurs on ne trouve une telle beauté indicible, déclarèrent avec émerveillement les envoyés du prince.

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Il n'est pas aisé pour un esprit rationaliste de comprendre l'ordonnance de la liturgie orthodoxe. N'entend‑t‑on pas souvent dire que le rite l'emporte sur la doctrine ? Le rite est une forme symbolique reflétant le sentiment religieux et  l'attitude de dévotion du croyant, répond l'Eglise orthodoxe. En effet, le peuple russe a considéré de tout temps que l'on n'assure pas moins son salut en participant à la liturgie qu'en lisant l'Evangile, que la célébration du culte est tout aussi importante que le service rendu à son prochain !

Alors que la Russie s'engage dans le christianisme, l'Eglise devient rapidement le rempart de l'Etat selon la théorie byzantine de la symphonie des pouvoirs temporel et spirituel, contribuant ainsi à établir les bases de la société russe naissante. Les propagateurs de la foi sont d'ailleurs les princes et grands-ducs rurikides, grâce auxquels les principales cathédrales des villes russes voient le jour à partir de la fin du Xième siècle.

Les premières églises sont pour la plupart construites en rondins, ce qui ne devait représenter aucune difficulté majeure pour les charpentiers, rompus de longue date à l'érection de fortifications en bois. Mais la toute première collégiale, Sainte‑Sophie de Novgorod, un ambitieux édifice à treize coupoles, sera détruite par un incendie, la première d'une longue série, et ensuite reconstruite en pierres.

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Edifiée sans plans, l'église de la Transfiguration du Christ à Kiji, 
aux vingt-deux coupoles en forme de bulbes, a été construite sans un seul clou.
Elle est aujourd'hui le monument le plus précieux de l'architecture en bois en Russie.

Si la flèche gothique occidentale exprime un irrésistible élan vers le haut, la coupole et la bulbe des églises russes rappellent la voûte céleste. Tout en haut sous la coupole, sur fond de ciel bleu nuit, le Christ Pantocrator bénit le monde. La coupole fait descendre le ciel sur la terre : même les colonnes qui la soutiennent sont conçues non pas comme des éléments porteurs mais comme des pendentifs.

Dans l'architecture religieuse, la couleur précède la forme. C'est d'abord par la couleur que nous apercevons une église russe, lorsqu'elle nous est révélée de loin par la tache blanche de ses murs et l'étincelle dorée de sa coupole, tambour coiffé d'un heaume à la dorure resplendissante, comme une langue de feu tournée vers le ciel.

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Le blanc est symbole de droiture et absence de péché. Resplendissantes de blancheur au milieu de la grisaille des bâtisses urbaines, les églises russes exercent une véritable fascination. L'or est un signe tout aussi riche de sens que le blanc, mais il renvoie à des réalités plus hautes encore. Sa rareté, son prix, sa ressemblance avec le soleil font de la coupole de l'église le chef du Seigneur.

Elément hérité de Byzance, présent dans toute église orthodoxe, l'iconostase est la cloison qui sépare la nef du sanctuaire dans lequel l'officiant se tient pour la consécration. Au centre se trouvent les portes saintes ou royales que seuls les officiants de haut rang peuvent franchir. Richement ornée d'icônes, l'iconostase est le support inégalé de l'art religieux russe. L'icône séduit par sa sérénité, son caractère humain, la beauté de sa peinture et la richesse de ses couleurs. Image censée conserver une partie de la sainteté du personnage représenté, elle occupe la première place dans la dévotion populaire.

André Roublev, moine du monastère de la Trinité‑Saint‑Serge à Zagorsk, est celui qui aura le mieux traduit les formules de l'art byzantin en un langage particulièrement poétique, en conférant à ses images une pureté inégalée. Déjà renommé de son vivant, il est l'auteur d'un chef‑d'oeuvre absolu, la célébrissime icône [ci-dessous] de la Trinité.

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Les premières communautés monastiques voient le jour au Xlième siècle. La laure des catacombes de Kiev, fondée par un moine rentrant d'un pèlerinage aux sources sacrées du mont Athos, est le premier maillon d'une longue chaîne de monastères qui offriront assistance et protection aux voyageurs et pèlerins ainsi qu'aux populations des villages environnants lorsque surgiront guerre, peste ou famine.

Les premiers ermites vivent dans des grottes parmi un ensemble de galeries, d'oratoires et de cellules creusées au flanc des collines. Vers la fin du Xlième siècle, ces catacombes perdent leur raison d'être et deviennent pour environ six siècles le site d'inhumation des moines, transformé progressivement en lieu de pèlerinage. Aujourd'hui encore, en raison d'un phénomène naturel et scientifiquement explicable, les momies de centaines de moines ont été parfaitement conservées.

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A gauche, la chapelle du château de Peterhof. A droite, l'église de Tchesmé en style néogothique est construite en 1780 pour Catherine II de Russie à l'endroit où l'impératrice reçoit la nouvelle en 1770 de la victoire de la bataille de Tchesmé sur les Turcs. Elle est consacrée en juillet 1780, en présence de Catherine et de l'empereur du Saint-Empire, Joseph II, en visite privée sous le nom de comte de Falckenstein.

Fondée au XVIième siècle, la Trinité‑Saint‑Serge à Zagorsk ‑ le Vatican de l'Eglise orthodoxe russe ‑ est célèbre pour la beauté de son ensemble architectural ainsi qu'à la place qu'elle a occupée durant plusieurs siècles, foyer spirituel et vivant symbole de l'unité russe. A l'époque des persécutions communistes, jamais les autorités n'osèrent lever la main sur ce sanctuaire de légende.

Aux cours des XIVième et XVième siècles, la construction de monastères connaît un essor prodigieux : pas moins de cent cinquante sont créés, suivis par six cents au siècle suivant ! Différents par leur caractère et leur architecture, ces établissements sont autonomes ou dépendent du prince, du métropolite ou de l'évêque ; certains mêmes sont familiaux, transmissibles par voie héréditaire.

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S'il reste de nombreuses églises en ruine dans l'ex-URSS, d'autres sont magnifiquement restaurées, telle l'église du monastère de Smolny à Saint-Pétersbourg.

Comme la construction d'un monastère dépend souvent de la volonté du tsar ou de celle du grand-duc, la dédicace du nouveau sanctuaire se rattache parfois au désir ardent de la naissance d'un héritier : cathédrale de l'Intercession, église de l'Annonciation, monastère dédié à la Conception‑de‑Sainte‑Anne, etc. Par contre, si la descendance tant attendue ne se manifeste pas, il arrive que la tsarine fautive se retrouve reléguée dans un monastère pour cause d'infertilité !

Le XVIième siècle connaît une activité religieuse intense. Beaucoup de monastères sont restructurés. Des tendances nouvelles se font jour. On joue sur la solennité des célébrations liturgiques, parallèlement à la conscience d'une unité nationale russe, médiatisée par la religion : Moscou, la troisième Rome, souvenance de l'auguste héritage byzantin. Avec la consolidation de l'Etat et de ses frontières, la fonction défensive des monastères perd de son actualité. Un goût marqué pour la forme décorative et colorée s'installe, se combinant avec la création d'un style palatial en baroque moscovite, témoin le monastère de Novodietvitchi aux abords de Moscou.

En 1552, le tsar Ivan-le-Terrible annexe le territoire de Kazan. Voulant perpétuer cette victoire dans le souvenir de son peuple, il fait bâtir un monument à sa gloire et à celle de son armée, la cathédrale de Basile‑le‑Bienheureux sur la place Rouge à côté du Kremlin. L'édifice n'a jamais cessé d'étonner et de susciter l'admiration tant par ses formes et ses couleurs que par l'équilibre de ses masses et la finesse de ses détails. Une légende raconte même que le tsar fit crever les yeux des architectes afin qu'ils ne puissent jamais renouveler leur exploit !

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Donations en terres et produits agricoles, denrées et apports en argent procurent à certains monastères un patrimoine considérable. A la générosité des particuliers s'ajoutent les dons souvent fastueux des boyards les plus fortunés et des familles princières, sans omettre les grands‑ducs de Moscou puis des tsars. Au XVIIième siècle, les monastères sont les principaux propriétaires terriens de Russie : 439 monastères possèdent 91.000 fermes et métairies. Par comparaison, le tsar en a 7.900, le patriarche 6.500 et les évêques réunis environ 22.000 ! D'autres sources de revenus viennent s'y ajouter : droits de saline, réserves de chasse et de pêche, exemptions de certaines taxes, etc.

Devant l'accumulation de tant de richesses matérielles, un courant d'opposition au sein du monachisme russe va se former, tentant de soumettre la question au jugement d'un concile. Mais la tentative échoue, le droit des monastères à posséder terres et biens matériels est confirmée. Les évêques et les monastères possèdent des terres en quantité qu'ils n'osent ni ne veulent céder, parce qu'elles sont patrimoines de Dieu, données à Lui, et qu'elles ne seront ni distribuées ni engagées ni remises à personne, aujourd'hui et pour les siècles des siècles !

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La révolution bolchevique signifie pour l'Eglise russe le début d'une longue période d'épreuves. L'immense majorité des monastères est fermée. Quelques‑uns sont transformés en musées ; un grand nombre est reconverti en camps de travail, colonies pénitentiaires, orphelinats, hospices de vieillards, hôpitaux et sanatoriums. Staline fait sauter des cathédrales à la dynamite [ci-dessus, la cathédralle Saint-Sauveur à Moscou en 1931].

Les atrocités perpétrées par les armées nazies en Russie réaniment les sentiments d'orgueil national. Dans le but de mobiliser au maximum les ardeurs patriotiques, Staline rend un semblant d'existence à l'Eglise orthodoxe. Une fois la victoire acquise, certains édifices religieux sont restaurés, leur importance historique et artistique reconnue. Cinquante ans plus tard, la Perestroïka libère les esprits, le communisme disparaît.

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Edifiée une première fois à partir de 1839 [à gauche, intérieur de l'époque], la cathédrale du Christ-Sauveur à Moscou a été consacrée en 1883 en mémoire de la victoire de la Russie sur la Grande Armée de Napoléon Ier en 1812. Dynamitée sous Staline en 1931, elle fut rebâtie à l’identique entre 1995 et 2000.

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 Le dôme de la cathédrale Saint Alexandre Nevski à Nice

La vie monastique reprend dans de nombreux monastères, la spiritualité russe retrouve ses sources : Cette année-là, l'higoumène Arkady érigea son monastère et celui-ci devint refuge pour les paysans, joie des anges et ruine pour les démons. Ainsi s'exprimait la chronique de Novgorod, il y a dix siècles ...

Nicolas van Outryve d'Ydewalle

26/01/2012

Du grand duc Wladimir de Russie à Sa Sainteté le patriarche Alexis II, dix siècles d'histoire de l'Eglise orthodoxe russe

"Si aujourd'hui la Russie a retrouvé ses milliers de coupoles dorées, c'est à Alexis II quelle le doit,"
tel est l'hommage unanime rendu au primat de l'Eglise orthodoxe russe, décédé le 5 décembre 2008.

L'Eglise orthodoxe russe ? En 988, le grand duc Wladimir, arrière petit fils de Rurik, fondateur de la Russie, décide dans sa grande sagesse de christianiser la Russie. Mais quelle religion choisir ? Desgrand-duc Wladimir, Rurik, patriarche Alexis II, von Ridiger, Peredelkino, Tallin, marquis de Trazegnies observateurs sont envoyés au delà des frontières. A leur retour, ils rendent compte de leurs pérégrinations : l'Islam ne peut convenir car le porc et l'alcool sont défendus ; le catholicisme romain est jugé trop austère à cause du jeûne ; les Juifs ne trouvent pas grâce à leurs yeux en raison de la diaspora, preuve que Dieu les a condamnés.

En revanche, la magnificence des rites orthodoxes de Byzance séduit d'emblée leurs âme slave. "Nous ne savions plus si nous étions au ciel ou sur la terre. Il n'y a nulle part un spectacle d'une telle beauté. Nous sommes incapables de l'exprimer. Nous savons seulement que c'est là que Dieu demeure avec les hommes. Il nous sera désormais impossible de vivre en Russie d'une autre manière !"

De 988 à 2008, dix siècles vont s'écouler. De tout temps en Russie, église et autorité seront intimement liés. "Que chacun se soumette aux autorités en place, car il n'y a point d'autorité qui ne vienne de Dieu et celles qui existent sont constituées par Dieu", signifie Saint Paul dans l'une de ses épîtres. Un principe de grand-duc Wladimir, Rurik, patriarche Alexis II, von Ridiger, Peredelkino, Tallin, marquis de Trazegniesthéocratie appliqué dès le XIIIème siècle par un saint patriarche, justifiant ainsi l'impérieuse nécessité d'obéir au prince de Novgorod, au grand duc de Moscovie, plus tard au tsar de Russie ... "comme à Dieu lui même" !

Aujourd'hui, après le vide laissé par l'effondrement de l'idéologie soviétique, la religion est redevenue un ciment d'identité nationale. Sous Boris Eltsine et Vladimir Poutine, l'Eglise orthodoxe s'est fortement rapprochée du Kremlin. C'est d'ailleurs avec l'appui des autorités que le patriarche Alexis II aura véritablement restauré l'influence politique et morale de l'Eglise russe après septante ans d'athéisme. "Patriarche de Moscou et de toutes les Russies", le premier de l'ère post communiste, ainsi que "Primat de l'Eglise orthodoxe russe" depuis 1990, barbe blanche, voix profonde, Alexis II était un personnage respecté des Russes.

Né en 1929 à Tallin en Estonie, Alexis Mikhaïlovitch von Ridiger, le futur patriarche, est issu de la noblesse balte. Un de ses ancêtres est anobli en 1695 par le roi Charles XI de Suède un autre adopte la religion orthodoxe sous le règne de Catherine II de Russie. A la révolution de 1917, les grands parents d'Alexis s'exilent en Estonie. Son père devient diacre puis prêtre et ensuite recteur de l'église de la Nativité de la Mère de Dieu à Tallinn. Suivant les traces de son père, séminariste sous Staline, le jeune Alexis est ordonné prêtre à 21 ans. Il se fait moine et entame ensuite une carrière fulgurante dans l'Eglise orthodoxe, alors sous le contrôle du pouvoir communiste, ce qui fera dire plus tard qu'il aurait été informateur du KGB, la police secrète.

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Le 5 décembre 2008 en fin d'après-midi, les cloches des six cents églises de Moscou sonnent le glas. Sa Sainteté Alexis II vient de décéder à l'âge de 79 ans d'un arrêt cardiaque en sa résidence de Peredelkino, non loin de Moscou. Résidence qui, par un insolite détour parmi les aléas de la révolution bolchevique, fut autrefois propriété d'un arrière-grand-père de l'auteur de ses lignes, descendant de grands-parents émigrés en Russie à la Révolution française et cousins proches des marquis de Trazegnies. Mais ceci est une autre histoire ...

Nicolas van Outryve d'Ydewalle