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20/01/2012

L'Album du Comte du Nord

 Recueil de plans des "Châteaux, Parcs et Jardins de Chantilly", dressé à l'occasion de la visite en 1782
du grand-duc Paul de Russie et de son épouse au prince de Condé, sous le pseudonyme de Comte du Nord. Une réédition à l'identique selon l'original conservé au musée Condé du château de Chantilly.

Au XVIIIème siècle, les noms d'emprunt sont courants chez nos altesses royales en voyage. Même s'il ne trompait personne, le pseudonyme donnait un caractère privé à ces périples d'agrément doublés parfois de missions officieuses, échappant ainsi aux contraintes de l'étiquette.

La venue en France du futur tsar avait suscité la curiosité générale : comment se présenterait, comment s'exprimerait le fils de la Grande Catherine, impératrice de toutes les Russies ? Un ours, un barbare ou bien un prince éclairé, sensible aux esprits de lumières de son siècle ? Heureusement, aucun esclandre ni incident ne sera à déplorer. A un bal à la Cour de Versailles : Voyez donc mon sauvage, s'exclame Louis XVI, surpris par la sérénité de son hôte, rien ne l’étonne ! - C’est qu’il voit la même chose tous les dimanches chez sa mère …, lui est-il répondu !  

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Le grand-duc Paul, devenu le tsar Paul Ier de Russie, arborant la croix de grand-maître de l'Ordre de Malte, revendiqué en 1798 après la prise de Malte par les Français. Musée national du château de Versailles.



La tsarine Maria Féodorovna (1759-1830) par Giovanni Battista Lampi. Musée Condé - Chantilly.


Le 10 juin 1782, le prince de Condé accueille en son magnifique domaine de Chantilly le grand-duc Paul et son épouse la grande-duchesse Maria Féodorovna. Chantilly où, déjà sous les Valois, le roi s'invitait pour son bon plaisir. C'était le temps où madame de La Fayette narrait à la marquise de Sévigné : De tous les lieux que le soleil éclaire, il n'y en a point un pareil à celui-ci. - … Le plus beau lieu du monde, surenchérit la baronne d'Oberkirch, confidente alsacienne de la grande-duchesse, née Sophie-Dorothée de Wurtemberg, tapissé de mille écus de jonquilles, enchanteur, superbe. Les eaux, les bois, les jardins sont délicieux. Les naïades de ses fontaines ont un air de cour, appuyées sur leurs urnes, et les allées sablées de la forêt sont mille fois plus charmantes que celles d'un parterre.

Et madame d'Oberkirch de se répandre également en phrases élogieuses sur le châtelain du lieu : auréolé par ses victoires militaires, Louis-Joseph de Bourbon, prince de Condé, huitième du nom, homme de tact et d'esprit, d'une affabilité rare, d'une bravoure sans égale avec une prédilection pour le métier des armes mis au service de la gloire de la France.

A lire le compte-rendu détaillé qu'en fait notre baronne, le comte et la comtesse du Nord sont reçus avec faste et grandeur. Au déjeuner : Nous étions cent cinquante personnes et des domestiques trois fois aussi nombreux au moins. En sortant de table, on trouva les calèches attelées. M. le duc de Bourbon, M. le prince de Condé conduisirent eux-mêmes les dames à travers mille surprises, sous les voûtes de verdure, ornées de banderoles, de rubans et de chiffres de Leurs Altesses Impériales. L'après-midi, visite des écuries, du manège et des chenils, puis des cascades et des potagers. Le soir, comédie, souper, illuminations, feux d'artifice, suivis d'un bal jusque tard dans la nuit.

On se coucha quand on voulut ; toutes les chambres étaient préparées sans presse et sans confusion, la liberté la plus entière régnait dans cette maison, héritage d'une si grande race. On se fût cru pour cela chez un particulier. Les mesures étaient si bien prises que le matin on n'entendit point de bruit qui pût troubler le repos des hôtes ; tout se fit comme par enchantement et tout fût prêt.

Emerveillée par une telle organisation, la comtesse du Nord en fit la remarque au matin : Ah ! Madame, lui signale une de ses demoiselles d'honneur, depuis longtemps on parle en France de l'hospitalité des Condé, elle a laissé des souvenirs ineffaçables dans l'histoire !

La seconde journée est consacrée à la visite du cabinet d'histoire naturelle et de la galerie des batailles du Grand Condé, de la salle d'armes et du jeu de paume. Dîner suivi d'une promenade en calèche ou d'une chasse aux étangs pour les amateurs, souper servi au cœur du jardin anglais illuminé de lampions. L'enchantement se poursuit le 12 avec une chasse au cerf dont l'hallali a lieu dans les eaux du Grand Canal, face au château, spectacle très apprécié par toute la société présente.

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L'Hallali au cerf dans le parc de Chantilly, offert au comte et à la comtesse du Nord (12 juin 1782).
Copie du tableau de Jean-Baptiste Le Paon, Musée Condé - Chantilly.

Puis vient le moment de se quitter. Adieux empreints de sincère tristesse, promesses ardentes de se revoir : Si votre Altesse Impériale le permet et que le roi ne s'y oppose pas, je pourrai un jour aller lui rendre à Saint-Pétersbourg la visite qu'elle a bien voulu me faire. Condé ne se doutait pas qu'il retrouverait effectivement son hôte en Russie quinze ans plus tard mais en de toutes autres circonstances, en tant que réfugié de la Révolution française à la tête des débris de l'armée des Emigrés !

Si les adieux sont émouvants, la manière est princière : Je changerais ce que je possède contre votre beau Chantilly, Monsieur - Oh ! Monsieur, vous y perdriez trop - Non, car ce serait devenir Condé ou Bourbon ! Et bientôt le mot courut à Paris : Le roi a reçu Monsieur le Comte du Nord en ami, M. le duc d'Orléans l'a reçu en bourgeois, et M. le prince de Condé en souverain !

En commémoration du passage en son château du comte du Nord, le prince de Condé lui adressera un album d'images : 32 planches aux desseins à la plume finement rehaussés d'aquarelles, représentant Chantilly en plans et en élévations. Château et jardins, pavillons et écuries, le tout d'une précision telle que l'on pourra identifier deux siècles plus tard une paire de chenets de bronze conservée aujourd'hui au musée du Louvre.   

Le grand-duc se montre très sensible à cet envoi : Monsieur, tout ce qui vient de la part de Votrechantilly,de condé,grand-duc paul,baronne d'oberkirch,sophie dorothée de wurtemberg,album du comte du nord Altesse Sérénissime a un prix particulier à mes yeux, mande-t-il avec délicatesse, il me retrace bien vivement tout l'agrément du séjour que nous fîmes chez vous. Votre Altesse Sérénissime voudra bien recevoir ici les assurances réitérées de mon attachement sincère pour elle et me croire à jamais, Monsieur, de Votre Altesse Sérénissime, le très humble et très obéissant serviteur. Paul."

Envoyé au grand-duc Paul en 1784, l'Album du Comte du Nord sera conservé parmi les collections impériales jusqu'à la liquidation de la bibliothèque des tsars par les Soviets. L'Institut de France, propriétaire actuel du domaine de Chantilly, acquiert en 1930 cet ouvrage unique, relié en maroquin rouge aux armes de la Russie, l'aigle bicéphale.

Nicolas van Outryve d'Ydewalle

© Album du Comte du Nord,  Editions Monelle Hayot   F - 60130 Saint-Rémy-en-l'Eau
par Jean-Pierre Babelon, membre de l'Institut.