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02/02/2012

Histoires de famille de ma Russie d'autrefois

De l'Alsace à Saint-Pétersbourg et de Moscou à Bruges,
la révolution française et la révolution bolchevique ont ceci en commun d'avoir
brutalement jeté une même lignée deux fois sur les routes de l'émigration. 

Dernier seigneur féodal de Soultz-sous-Forêts en Alsace, nanti de lettres d'introduction de différents princes du Saint Empire germanique, le baron Auguste de Bode émigre en 1795 vers la Russie où sa famille est accueillie avec une impériale bienveillance par Catherine II, Paul Ier et ensuite par la grande-duchesse Elisabeth de Bade, la vertueuse épouse d'Alexandre Ier.

Le 5-6 juin 1807 a lieu la bataille de Guttstadt où troupes russes et armées de Napoléon s'affrontent. Le vicomte Guillaume de Saint-Priest, émigré français commandant le Régiment russe des Chasseurs de la Garde, est grièvement blessé. Bravant tous les dangers, un vaillant porte-enseigne de 20 ans réussit à exfiltrer son chef de Corps du champ de bataille, le sauvant ainsi d'une mort certaine. Ce fait d'armes vaudra à mon aïeul Louis de Bode, fils de l'émigré alsacien, tous les honneurs que la société pouvait réserver à un jeune officier de bonne naissance.

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 Une lignée aux destins croisés : le baron Louis de Bode (1787-1859) et
sa descendante à la 5ème génération, la princesse Hélène Obolensky (1916-1996),
mère de l'auteur de ces lignes. Alors que l'un fuit l'Alsace en 1795 pour la Russie,
l'autre reprend en 1925 le chemin vers la France puis la Belgique.
© Musée régional de Tambov & archives personnelles

Louis est devenu le point de mire des soirées de Saint-Pétersbourg, écrit sa mère à ses cousins Trazegnies aux Pays-Bas, il est invité à toutes les réceptions de la Cour. Lors de la campagne de Paris en 1814 qui conduit à la première abdication de Napoléon, le baron Louis de Bode est promu colonel à la suite du tsar. Rentré à Moscou, il épouse Nathalie Kolytchev, dernière titulaire d'un patronyme célèbre en Russie par référence à Saint Philippe Kolytchev, patriarche de Moscou, trucidé en 1570 par le tsar Ivan-le-Terrible parce qu'il avait osé s'y opposer.

Nommé directeur des Palais du Kremlin, chambellan, maréchal puis grand-maître de la Cour, Louis de Bode est chargé en 1837 par Nicolas Ier d'une mission d'importance : diriger dans l'enceinte du Kremlin les travaux de rénovation du Palais des Terems et faire édifier un nouveau Grand Palais, l'ancien en bois étant propice aux incendies.

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Dans l'enceinte du Kremlin à Moscou, le "Palais des Terems" avec ses onze coupoles dorées
aux tambours de briques polychromes, un bijou de l'art baroque moscovite.
Cette ancienne résidence privée des tsars a été rénovée dans les années 1845 sous la direction
de Louis de Bode, directeur des Palais du Kremlin. Il dirigea de 1838 à 1849 la reconstruction
du "Grand Palais" du Kremlin, destiné à abriter les appartements privés du tsar Nicolas Ier
ainsi que les nombreuses salles d'apparat.

Il doit également replacer la fameuse Reine des Cloches, coulée et brisée en 1737. A l'aide des plans de l'architecte Constantin Thon, les travaux seront exécutés à la grande satisfaction de l'empereur. Pour remercier le baron, Nicolas Ier lui octroie en 1849 une médaille enrichie de diamants portant l'inscription MERCI ainsi que 40.000 roubles pour payer ses dettes !

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La "Reine des Cloches" n'aura jamais sonné car elle se brisa lors d'un incendie
dans sa fosse de coulée en 1737. C'est avec l'aide de l'architecte
Auguste Ricard de Montferrand que Louis de Bode la fit placer sur son socle actuel.
© E. Gilbertson, 1838, Musée de l'Hermitage, Saint-Pétersbourg. 

Ctsse de la Mottedef.jpgOn croyait l'affaire du collier de la reine Marie-Antoinette clôturée depuis le décès officiel en 1791 à Londres de la comtesse de la Motte [illustration], instigatrice de l'aventure. Or en 1826, non loin des vignobles de Sudak en Crimée, décède une dame répondant au nom de comtesse de Gachet. Elle parlait un français choisi avec grâce et dignité et disposait d'une réserve inépuisable d'histoires sur la cour de Louis XVI. Elle me donnait l'impression qu'il y avait un grand mystère dans sa vie ..., raconte une nièce de Louis de Bode. Ce dernier a un frère, Alexandre, qui réside en Crimée car le tsar l'avait chargé d'y relancer l'industrie viticole. L'entraide entre émigrés n'étant pas un vain mot, il avait pris sous sa protection la mystérieuse dame qui à son tour l'avait institué son exécuteur testamentaire. Historiens et curieux, dont Alexandre Dumas220px-War_and_peace_1956.jpg père, se sont penchés sur le cas de cette énigmatique comtesse de Gachet dont la véritable identité n'est aujourd'hui plus vraiment mise en cause.

Maître de cérémonies de la Cour, Louis de Bode fait l'acquisition d'une demeure au 52 de la rue Povarskaïa à Moscou, un palais ayant appartenu aux princes Dolgorouki [illustration ci-après]. Notre baron y recevra régulièrement les visiteurs étrangers de marque, invités par le tsar dans l'ancienne capitale. Clin d'oeil littéraire, dans son roman Guerre et Paix, Léon Tolstoï en fera le palais de la famille Rostov. Qui ne se souvient de la mythique scène de bal entre le prince André, Mel Ferrer, et la charmante Natacha Rostov, Audrey Hepburn ? Si dans le roman le prince André n'épouse pas Natacha, Mel Ferrer, après avoir été le mari d'Audrey Hepburn, épousera en dernières noces Lisa Soukhotine, une descendante de Louis de Bode !

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Le "Palais Bode" de la rue Povarskaïa à Moscou est célèbre pour avoir été la réplique
du palais de la famille Rostov dans le roman "Guerre et Paix" de Léon Tolstoï.
Jusqu'à la perestroïka, cette ancienne demeure de famille fut le siège
de l'Union des Ecrivains Soviétiques.
 

Saint-Arnauld (L).jpgLors de la campagne de Crimée (1853-56), une lettre d’un militaire français fait état d’une victoire emportée sur les Russes : ... le général qui commandait n’a pas pu emporter son vestiaire. On a trouvé des épaulettes, un ceinturon avec des glands en argent et un porte-monnaie contenant 300 francs. On prétend que ce général s’appelait Bode. Ce général malchanceux est Léon de Bode, fils aîné de Louis. Ironie de l’histoire, le corps expéditionnaire internatinal est commandé par le maréchal Armand Leroy de Saint-Arnauld [illustration], époux de la marquise Louise de Trazegnies, elle-même d'ascendance Bode par suite d'une alliance remontant à 1728 ! Des cousins combattant dans des camps opposés, une situation fréquente à l'époque, émigration oblige.

Historien et collectionneur, le baron Michel de Bode-Kolytchev, second fils de Louis, consacrera vingt-cinq années de sa vie à l'histoire de sa famille maternelle Kolytchev. Gratifié d'une belle-mère Stroganov au patrimoine conséquent, il achète en 1853 avec la dot de sa femme l'immense domaine de Lukino à Peredelkino, non loin de Moscou. Les anciennes chroniques s'en souviennent avec nostalgie :  mur d'enceinte, vaste demeure, bibliothèque, musée, églises et chapelles, cimetière dans lequel sont inhumés les restes de toute la famille.

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 L'ancienne propriété de campagne des barons de Bode à Peredelkino, non loin de Moscou,
est aujourd'hui partiellement réservée à l'église orthodoxe. Plusieurs anciens bâtiments
de style russian revival, un mélange kitch pétro-byzantin, sont en cours de rénovation.

La révolution bolchevique bouleverse les choses. Les ossements de famille sont exhumés et jetés aux orties. Le domaine est morcelé, le camarade Staline fait ériger un lotissement résidentiel avec datchas destinées à des écrivains russes éminents. Boris Pasternak est du nombre et s'y fait enterrer. Une partie de l'ancienne propriété Bode-Kolytchev est attribuée à l'église et sera la résidence d'été de feu le Raspoutine (L).jpgpatriarche de Moscou Alexis II, décédé en 2008.      

La nuit du 16-17 décembre 1916, Grigori Raspoutine [illustration] est assassiné au palais Youssoupov à Saint-Pétersbourg. Si les conjurés sont connus, un nom est parfois omis dans les livres d'histoire, celui du lieutenant Serge Soukhotine, petit-fils de Michel de Bode, car il n'aura joué qu'un rôle de comparse.  

Nathalie Soukhotine, soeur de Serge, est l'épouse du prince Nicolas Obolensky, descendant à la 33ème génération de Rurik, fondateur de l'empire russe en 862. Le ménage habite un domaine hérité de Maria Tolstoï, l'unique soeur de l'écrivain. Aux lendemains d'octobre 1917, la révolution jette la famille sur le chemin de l'exil mais cette fois-ci dans le sens inverse de celui pris par l'aïeul alsacien. Alors que la mère et la fille aînée décèdent de la tuberculose en France, le restant de la famille se réfugie ensuite en Belgique.   

Epilogue : décembre 1939 à Bruges, un journal local annonce : Une princesse russe, Hélène Nicolaïevna Obolensky, épouse le chevalier Thierry d'Ydewalle. Le père de la jeune fille, Nicolas Obolensky, était un petit-neveu de l'écrivain Léon Tolstoï. Dans la corbeille de la mariée ? Un passeport Nansen de réfugiée apatride.

Nicolas van Outryve d'Ydewalle

© Article paru dans le magazine l'Eventail de février 2012.

17/01/2012

Monseigneur de Soultz

De l’Alsace à Saint-Pétersbourg (1775 - 1812)
Correspondance et Mémoires de la baronne Mary de Bode
par Nicolas d'Ydewalle, son descendant à la 7ème génération

L’an de grâce 1775, le baron Karl-August von Bode [illustration de droite], officier dans un régiment étranger au service Auguste de Bode1.jpgde Louis XVI, épouse à Londres Mary Kynnersley, descendante du duc de Gloucester, fils du roi Edouard III d’Angleterre. En 1787, après 30 années de vie militaire, Auguste de Bode vend sa charge de colonel et quitte l’armée. Il pense pouvoir vivre de ses rentes et jouir d’une vie de famille tranquille et paisible, mais c’est sans compter sur l’impulsion infatigable de son épouse qui lui fait acheter une saline en Alsace à Soultz-sous-Forêts. Peu de temps après, Auguste de Bode acquiert le fief du même nom et devient le nouveau Seigneur de Soultz. Mais huit mois après son investiture, la Révolution française éclate et le baron de Bode perd tous ses privilèges : il n’est plus que le citoyen Bode, cible désignée des tribunaux patriotiques !

Mary Kynnersley 1.jpgLors de l’exode massif de 1793, la famille fuit l’Alsace et se réfugie au chapitre noble du couvent d’Altenberg, près de Wetzlar. C’est là qu’elle apprend que la tsarine Catherine II ouvre toutes grandes les portes de la Russie aux émigrés. Mary de Bode, armée seulement de son courage et de sa témérité, nantie de plusieurs lettres d’introduction des cours allemandes pour la Cour de Russie, part en reconnaissance jusqu’à Saint-Pétersbourg. Elle y est royalement accueillie par Catherine II, sa cour et sa coterie. La famille sera ensuite dotée de terres, propriétés et charges officielles. Au décès de Catherine II, Mary reste en bons termes avec Paul Ier, le tsar au cerveau malade. Après l’assassinat de ce dernier, elle sera la protégée de sa veuve, née Sophie-Dorothée de Wurtemberg. C’est ensuite la jeune Louise de Bade, devenue la tsarine Elisabeth Alexeïevna, épouse d’Alexandre Ier, qui étendra sa bienveillance sur la famille.

Mary de Bode [illustration de gauche] meurt à Moscou en mai 1812, quelques semaines avant l’entrée des troupes de Napoléon en Russie. Après le Congrès de Vienne, son fils aîné Clément, né en Grande-Bretagne et donc de nationalité anglaise, ensuite le fils de celui-ci, tenteront désespérément de se faire indemniser de la perte du fief de Soultz-sous-Forêts, grâce aux substantiels dédommagements versés par la France vaincue. Ils perdent santé et fortune dans un procès qui durera plus de 45 ans et deviendra une Cause célèbre, unique dans les annales judiciaires britanniques. L’écœurement est total dans la presse britannique et l’opinion publique. On ira même jusqu’à accuser ouvertement, et non sans raison, le roi George IV d’Angleterre d’avoir fait effectuer d’importants travaux d’agrandissement à Buckingham Palace avec les fonds destinés à indemniser les Bode !…                                    

Ouvrage disponible chez l'auteur Nicolas van Outryve d'Ydewalle

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Comte-rendu dressé par Christian Laporte - Journal Le Soir, avril 2000

Mary Kynnersley, descendante du duc de Gloucester, ne voulait pas s'encroûter aux côtés de son époux, le baron Karl August von Bode, lorsque celui-ci eut quitté l'armée en 1787. Elle lui fit acheter une saline en Alsace, à Soultz-sous-Forêts. Mais, à peine installés, les Bode furent victimes de la Révolution française. Mary, ayant appris que Catherine II ouvrait la Russie aux émigrés, partit à Saint-Pétersbourg. Elle y fut royalement accueillie par l'impératrice. Et la famille reçut des charges, des terres et des propriétés. Mary de Bode mourut à Moscou en 1812.

Nicolas d'Ydewalle, son descendant, a merveilleusement exploité ses Mémoires avec sa connaissance de la société russe d'avant la révolution. De l'histoire qui se lit comme un roman !

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Compte-rendu dressé par Marie Dumont - The Bulletin d'avril 2000

Keepinq it in the family

When I was 17, recalls Nicolas d'Ydewalle, my mother gave me an old book in English, saying, "this isbaron de bode,mary kynnersley,soultz-sous-forêts,auguste de bode,nassau-sarrebruck,deux-ponts,saline,charles withworth,chouvalov,zagriasky,cause célèbre,clément de bode,ropscha,zoritch,outryve d'ydewalle,olivier de trazegnies,l'eventail,the bulletin the memoirs of an English ancestor." D'Ydewalle flipped through the faded volume and forgot all about it. It was only 10 years ago that he grew interested in the woman in its pages, Mary de Bode, who narrowly escaped the guillotine during the French Revolution and sought refuge in the Russia of Catherine the Great. He has compiled her correspondence and diaries in a book, Monseigneur de Soultz : De l'Asace à Saint Pétersbourg.

A businessman in his fifties, d'Ydewalle belongs to one of Europe's oldest families (his ties is emblazoned with its coat of arms). His father, chevalier Thierry d'Ydewalle, was a distant cousin of Princess Mathilde ; his mother, Princesse Hélène Obolensky, a descendent of the Viking Rurik, who founded a principality in Russia the seed of the future Russian state in the ninth century.

Mary de Bode was a sixth generation ancestor on his mother's side. She was born Mary Kynnersley in Staffordshire, Britain, in 1747. A bright young aristocrat itching to see the world, she married in 1775 a penniless German officer, Auguste de Bode, who had sworn suicide if she refused him. Thirteen years and eight children later, straitened financial circumstances led the Bodes to buy a salt works in Soultz, north east France. Auguste de Bode took the name of his adopted domain. Shortly afterwards, the Bodes lost all their privileges and property in the French Revolution. They fled for Russia, where Catherine the Great welcomed fugitive aristocrats with open arms, offering them vast expanses of land.

Mary de Bode's memoirs reflect the 18th century rise of correspondence as a literary genre. They also form a delightful historical document, mixing first hand accounts of the political upheavals of the time with everyday concerns the education of her children, her passion for botany and occasional efforts as a matchmaker.

D'Ydewalle has mixed feelings about Bode. Despite his admiration for her courage and open mindedness, he sees her as cold and manipulative. She was an opportunist, he says. She rather tastelessly went out of her way to make good connections. Maybe he's a little harsh on his forbear her memoirs are fresh and touching. There are a few tragic moments, like the sudden death of one of her children, but her optimism and resilience dominate the book. Everything becomes interesting in the countryside, she wrote in her diary on her Crimean estate, especially when you're in the middle of nowhere.

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Compte-rendu dressé par Olivier de Trazegnies - Magazine l'Eventail de mars 2000

En dépit de son titre, cet ouvrage n'est pas une retranscription des mémoires d'une Anglaise cosmopolite, publiés à Londres vers 1900, mais une véritable biographie.

La fin du XVIIIème siècle voit l'éclosion de nouveaux genres littéraires. Les romans épistolaires ont fait la gloire de Choderlos de Laclos et de Sénancour. Comment cette manière si féminine de décrire la réalité n'aurait-elle pas séduit les disciples de la marquise de Sévigné, arrivant en grand cortège, avec leurs vastes robes et leurs plumes d'oie, dans le Panthéon des Lettres ! L'ennui de la douceur de vivre puis le terrible divertissement de la Révolution française, qui portent en eux un grand brassage des conditions sociales, font apparaître témoignages, souvenirs, mémoires et correspondances dont s'enchantent des strates successives de lecteurs. A la suite de Germaine de Staël, d'Elisabeth Vigée Lebrun ou de Belle de Zuylen, la femme s'estime parfaitement libérée quand elle a conquis son audience et assuré sa présence dans les salons qui deviennent en Europe les temples gracieux de la culture. Heureuse époque où tout ce qui peut s'écrire est lu, où les émotions encore intactes se libèrent pour autant qu'on les sollicite ! Depuis près de deux siècles, la tradition veut que les lettres intimes soient en fait des chroniques qui se lisent en société et qui font concurrence aux gazettes. Tant qu'à faire, autant vivre à distance les aventures d'une personne du même monde que de se fier à des plumitifs dont les sources sont souvent douteuses et le ton passablement vulgaire.

Ces auteurs innombrables qui apparaissent au tournant du siècle ne sont plus les duchesses et marquises d'autrefois. L'éducation s'est répandue au delà des cercles de la cour. Voltaire a montré qu'un fils de notaire pouvait dans son domaine parler d'égal à égal avec un roi. Et chaque personne, dont la vie a été mouvementée, se sent la mission d'édifier l'univers en répandant le récit de ses expériences. Comme l'Europe est essentiellement un théâtre où officient les princes, c'est dans les galeries dorées que palpitent les coeurs. Et si l'on sort parfois de ces décors olympiens, c'est pour se plonger au coeur de l'aventure, c'est-à-dire dans les rues, dans les émeutes ou dans les steppes, ce for (en italien, fuori=dehors) qui a aussi donné notre mot mystérieux de forêt. L'existence quotidienne est un monde terrifiant dont il est délicieux de griser le public des châteaux.

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Montagnes russes sur les glaces de la Néva à Saint-Pétersbourg. La luge est considérée ici comme un spectacle très convenable. Les gens effectuent des glissades sur les montagnes de glace construites avec des pentes presque verticales. Nous avons été les admirer ; c'est un spectacle extraordinaire La foule est tellement nombreuse qu'on se croirait à une foire ou une course de chevaux.

Mary Kynnersley of Loxley Park, baronne de Bode (1747-1812), est un exemple achevé de cette catégorie d'auteurs. Issue de la meilleure société britannique, mais sans fortune, elle est pleine d'entregent, elle pense, donne son avis sur toutes choses et impose aux siens un mariage d'amour, quelques années avant la phrase troublante de Saint-Just : le bonheur est une idée neuve en Europe. Loin d'éprouver les préjugés de l'aristocratie continentale à l'égard du travail, c'est avant la lettre une Margaret Thatcher doublée d'une Helena Rubinstein - autrement dit une femme de tête et un capitaine d'industrie - toujours résolue à sauter l'obstacle. Par délicatesse envers ses lecteurs, cette battante a des malheurs. La Révolution la ruine, manque d'anéantir sa famille et la jette sur les chemins de l'exil. De nombreuses maisons ducales s'engloutiront dans les misères de l'émigration et connaîtront l'existence du quart monde. La baronne de Bode, qui a des relations dans toutes les cours allemandes, joue de ce léger avantage comme de violons dépareillés dont on tire des lamentos sublimes et parvient à se faire recevoir par la lointaine Tsarine de Russie, Catherine II. Ses aventures dans les palais de Saint-Pétersbourg comme dans les plaines de Tartarie sont abordées avec la même énergie et le même optimisme. A force de se battre pour sa nichée, elle devient une personne importante à la cour de Paul ler et d'Alexandre ler. Elle meurt en 1812 sans savoir qu'elle a fondé sur les bords de la Neva une dynastie qui comptera parmi les plus riches et les mieux alliées de l'Empire.

Le récit de ses aventures, écrit par Nicolas d'Ydewalle qui en descend par sa mère la princesse Hélène baron de bode,mary kynnersley,soultz-sous-forêts,auguste de bode,nassau-sarrebruck,deux-ponts,saline,charles withworth,chouvalov,zagriasky,cause célèbre,clément de bode,ropscha,zoritch,outryve d'ydewalleObolensky [illustration de gauche], se lit de bout en bout avec le même plaisir de la découverte. La tante de notre héroïne, Eléonore de Bode, avait épousé le septième marquis de Trazegnies. Cela nous vaut des descriptions insolites et charmantes de la vie noble dans les Pays-Bas autrichiens à la fin de l'Ancien Régime, tant au sein des nombreux châteaux de la famille qu'à la cour de l'évêque de Namur, Monseigneur de Lobkowicz. L'influence à Vienne de la marquise de Herzelles, grande amie de Joseph II, est le petit coup de pouce qui permet à Auguste de Bode d'acquérir l'immense seigneurie de Soultz en Alsace. Il s'y fait introniser, à la veille de la Révolution française, avec le faste d'un grand d'Espagne. Mais la gloire difficilement acquise est de courte durée. Quatre ans plus tard, les Bode se sauvent en Allemagne après avoir manqué à plusieurs reprises de connaître le sort de la princesse de Lamballe. La plume alerte de notre épistolière et l'érudition de Nicolas d'Ydewalle nous restituent les parfums et les remugles d'une époque en plein chambardement. Avant le passage définitif du côté de la Sémiramis du Nord, les Bode ont connu les derniers charmes de l'Ancien Régime dans les principautés allemandes et les délices d'une vie insouciante à l'ombre des grands-ducs, des princes et des landgraves. Cousine et amie de la duchesse de Cumberland, belle-soeur de George III d'Angleterre, Mary est évidemment introduite partout. Le récit des fêtes et des plaisirs d'un monde qui ne le cédait en rien à celui de l'aristocratie française permet un regard nostalgique sur une civilisation disparue. Ensuite la grande aventure russe, les steppes, les khans et les princesses exotiques marquent l'irruption dans cette société policée d'un imaginaire sis par-delà les frontières de la civilisation. Au sud de l'Ukraine, aux confins des états orthodoxes et musulmans du Caucase, la baronne pénètre en terra  incognita et affronte d'incroyables difficultés dans la gestion des immenses domaines que, d'un trait de plume - autocratique bien plus qu'épistolaire - l'empereur a concédés à sa famille. Pendant un court séjour de Mary à Saint-Pétersbourg, son mari meurt des fièvres au fond de cette Tartarie. D'autres auraient perdu courage, mais notre baronne lutte pour des enfants dont il faut assurer la subsistance, qu'il convient d'éduquer, de marier, de doter et de porter aux nues de la Renommée. Son succès posthume en est d'autant plus éclatant.

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En passant sur un pont juste à la sortie du jardin de Madame de Zagriasky, on entrait dans la propriété du comte Stroganov, une famille absolument délicieuse. Nous faisions de grandes promenades dans les jardins de la villa, l'une des plus belles autour de Pétersbourg. Cette noble famille est très riche et tous les dimanches, le comte Stroganov donnait une tête.

La société de l'époque est internationale. Les plus grands noms de France et d'Angleterre arpentent les parquets précieux de la capitale russe. Les tsars, les impératrices, les princes et les grandes duchesses accueillent chaleureusement madame de Bode qui voit se dérouler l'histoire sous ses yeux. Son amitié pour le dernier favori de Catherine II, Platon Zoubov, explique la manière discrète et passablement embarrassée dont elle aborde l'assassinat de Paul ler dans lequel le beau prince joua un rôle des plus ténébreux. A vrai dire tout Saint Pétersbourg souhaitait la disparition de l'empereur qui était devenu à demi-fou. Opinion que partageait même, dans son inconscient, la tsarine Maria Feodorovna ! Elle adorait son mari, avec qui elle avait connu tant d'années heureuses, mais savait parfaitement que son fils Alexandre était compromis dans cette sombre affaire. Loin de le maudire, elle se contenta d'afficher ostensiblement le portrait du tsar défunt chaque fois qu'elle le recevait. Est-ce par une ironie de l'histoire que le jeune lieutenant Serioja Soukhotine, descendant de Mary de Bode, fut un des assassins de Raspoutine au palais Youssoupov en 1916 ?

Exploitant les écrits des mémorialistes contemporains et guidé par sa parfaite connaissance de la société russe d'avant la Révolution, Nicolas d'Ydewalle nous plonge dans une époque fascinante, celle d'une Europe sans frontières où les fastes les plus éblouissants sont perpétuellement menacés par la rumeur qui monte des foules en colère et par le fracas du canon.