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08/02/2012

Saint-Pétersbourg ou le tricentenaire d'une capitale impériale

Surgie des marécages finnois de la Neva par la volonté d'un seul homme, le tsar Pierre-le-Grand,
au prix de la vie de dizaines de milliers d'autres, décorée avec faste et splendeur
par des artisans italiens, français et allemands, éternelle rivale de Moscou,
Saint-Pétersbourg a célébré en 2003 ses trois cents ans d'existence.

Saint-Pétersbourg, née des terreurs d'enfance de Pierre et de ses visions politiques à long terme ? Envenise du nord,nouvelle amsterdam,pierre le grand,saint petersbourg,tricentenaire,strelsy,alexandre menchikov,daniel menchik,apraxine,golovkine,cheremetiev,dolgorouki,stroganov,youssoupov,smolny,bartolomeo rastrelli,gagarine,pouchkine,petrograd,leningrad mai 1682, le futur tsar Pierre n'a que dix ans lorsqu'il assiste à un horrible image011.jpgmassacre perpétré sur les marches du Kremlin de Moscou par les streltsy, sorte de garde prétorienne rapprochée, sanglante épilogue d'une histoire de familles se disputant la succession au trône des Romanov. Sa vie durant, il en gardera des tics nerveux ainsi qu'une sainte horreur de Moscou.

Pierre devient tsar à vingt-deux ans. Résolu de faire de la Baltique, considérée jusqu'alors propriété quasi exclusive des Suédois, une mer ouverte à tous et en particulier aux Russes, il décide de créer un point d'appui sur l'estuaire de la Neva, à la fois verrou contre l'ennemi héréditaire et ouverture sur l'Occident. Ainsi naît la ville de Sankt Piter Bourkh, du nom de son saint patron, l'apôtre Pierre.

Le 16 mai 1703 selon le calendrier julien russe, le 27 mai suivant notre calendrier grégorien, débute l'édification de la future forteresse Pierre-et-Paul. Rempart de terre et de bois, il serait incongru de parler de pose de première pierre, la région se distinguant à l'époque par l'absence totale de briques et de pierres. Très vite, un oukase obligera tout bateau entrant dans la ville d'importer un certain tonnage afin d'y approvisionner les chantiers de construction.

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De la petite maison [ci-dessus] qu'il s'est fait bâtir - on la visite toujours - le tsar dirige les travaux. Ayant assimilé les métiers de la construction durant ses séjours en Europe et notamment en Hollande [illustration ci-contre], ilvenise du nord,nouvelle amsterdam,pierre le grand,saint petersbourg,tricentenaire,strelsy,alexandre menchikov,daniel menchik,apraxine,golovkine,cheremetiev,dolgorouki,stroganov,youssoupov,smolny,bartolomeo rastrelli,gagarine,pouchkine,petrograd,leningrad met la main à la pâte. Et l'histoire de faire la part belle à la légende : On avait commencé à construire la ville mais les marais absorbaient la pierre. Beaucoup de pierres, rocher après rocher, avaient été entassées mais les marais prenaient tout et il ne restait que de la boue à la surface. - Vous ne savez rien faire, dit le tsar à ses gens et sur ces mots, il commença à soulever rocher après rocher et à assembler les blocs en l'air. Et c'est ainsi qu'il construisit la ville entière en la laissant tomber toute faite sur la terre !

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Plan datant de 1737, représentant Saint-Pétersbourg en plein développement urbanistique.

La réalité est nettement moins allégorique car c'est au prix du travail surhumain de dizaines de milliers de soldats, de prisonniers suédois et ottomans, tous devenus maçons, de populations transplantées de force qu'à coups de knout des millions de pilotis sont enfoncés dans les tourbières, des blocs de granit et de pierres sont transportés à mains nues. Des milliers d'hommes y laisseront la vie, ce qui fera courir 306b.jpgla rumeur que fouler le sol de Pétersbourg, c'est fouler un cimetière !

Pour peupler la ville, des oukases décrètent l'installation forcée de populations recrutées dans tout l'Empire : 350 familles nobles et autant de familles de marchands et d'artisans sont priées d'y élire domicile et de bâtir leurs maisons d'après les plans déjà tracés. Interdiction est faite de construire en pierres ailleurs qu'à Saint-Pétersbourg.

Parmi les noms liés aux premières années de Saint-Pétersbourg domine la figure d'Alexandre Menchikov [ci-contre], richissime, puissant, fourbe et corrompu. Fils illettré d'un paysan lithuanien, Daniel Menchik, il vend des pâtisseries sur la Place Rouge à Moscou. Remarqué par le tsar pour son intelligence, il devient son homme de confiance tout comme son compagnon de beuverie, ensuite prince puis généralissime des armées et premier gouverneur de Saint-Pétersbourg. Son palais, le palais Menchikov - aujourd'hui haut lieu de tourisme - est le premier digne de ce nom dans la nouvelle capitale [vue intérieure ci-après].

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D'autres familles aristocratiques se distingueront également : les comtes Apraxine dont est issu le premier amiral de la flotte tsariste - quelques descendants résident aujourd'hui à Bruxelles - le chancelier Golovkine, les comtes Cheremetiev, princes Dolgorouki, comtes Stroganov [palais illustré ci-après] ainsi que les princes Youssoupov dont on dira que leur fortune dépasse celle des Romanov. Par ailleurs, la période de Pierre-le-Grand, avec ses bouleversements sociaux, ouvre toute grande la porte aux aventuriers ou aux hommes d'origine modeste - parfois des serfs - qui, entrés au service du tsar, sont élevés au rang d'aristocrates. 

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En 1724, un an avant la mort de Pierre, Saint-Pétersbourg compte déjà 75.000 habitants - ils seront 100.000 en 1750 - supplantant ainsi officiellement Moscou. Sous le règne de sa fille, Elisabeth Pétrovna,bartolomeo rastrelli.jpg le style architectural des nouvelles constructions porte l'appellation de baroque élisabéthain, somptueusement représenté par le palais d'Hiver, le palais Stroganov, le couvent Smolny, le palais impérial de Tsarskoïe Selo ainsi que nombre d'églises et d'hôtels particuliers. L'architecte en est l'incontournable Bartolomeo Rastrelli [ci-contre], moy comte de Rastrelli, ober architecte de la Cour, tel qu'il se définit lui-même.

Tout à la fois autocrate éclairée et souveraine philosophe, Catherine II veut faire mieux encore : La fureur de bâtir est en ce moment chez nous une rage plus que n'importe quoi. C'est une véritable maladie, quelque chose comme l'ivrognerie et peut-être aussi une accoutumance, narre-t-elle à son confident Grimm. Du baroque on passe au néo-classiscisme, comme les palais de Marbre et de Pavlovsk ainsi que l'Académie des Beaux-Arts.

Architectes, sculpteurs et fontainiers, artisans venus de France et d'Italie, aménagent les îles, créent de larges avenues, de spacieux jardins, élèvent de grands et petits palais. Catherine fait édifier le Petit Ermitage - amorce du futur musée de l'Ermitage - afin qu'elle et les souris puissent admirer ses collections de tableaux. Mais, notera l'impératrice dans ses Mémoires, ces palais étaient sans confort ni commodités. Quelqu'un qui d'une fenêtre se laisse glisser sur une planche ? C'était la princesse Gagarine, une dame d'honneur, qui partait satisfaire ses besoins dans les buissons ! L'hiver, dans la chambre à coucher de l'impératrice, on faisait entrer une section de soldats en leur intimant l'ordre : Respirez bien chaud ! Ainsi, le souffle de ces hommes réchauffait la chambre et empêchait l'impératrice de mourir de froid.

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Entrée d'un attelage sur la place des Palais face au Palais d'hiver.

Sous le règne de Catherine, la Neva se vêtit de granit, raconte le poète Pouchkine : les berges sont recouvertes de plus de trente-huit kilomètres de granit de Finlande, ce qui n'empêche pas de nombreux habitants de s'aventurer durant l'hiver sur la glace pour gagner l'autre bord en sautant de glaçon en glaçon. La folle témérité des Russes est incroyable, ils cherchent à s'y aventurer tant que le danger persiste et chaque année, beaucoup s'y noient. Les Russes croient fermement en la prédestination, ils font le signe de croix et s'élancent, persuadés que s'ils périssent, c'est qu'ils sont prédestinés, lit-on parmi les souvenirs de l'époque.

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Cavalier de bronze représentant Pierre-le-Grand, érigé par Catherine II.
D'un poids de 1.500 tonnes, le bloc de granit fut acheminé à l'aide rondins sur une distance de 12 km.

Paul Ier, plus préoccupé de sa sécurité personnelle que de la grandeur de son empire, fait édifier le palais Mikhaïlovski, connu sous le nom de château des Ingénieurs, où il se fera étrangler par son entourage quarante jours à peine après son installation. Sous le règne d'Alexandre Ier, alors que s'élèvent de multiples palais jaunes et blancs inspirés par l'architecte Carlo Rossi, Saint-Pétersbourg devient la capitale de l'Europe diplomatique.

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Place des Palais avec la colonne Alexandre, monolithique de granit rose dressé en 1834 par l'architecte français Auguste de Montferrand en commémoration de la victoire du tsar Alexandre Ier sur Napoléon.

Refuge pour bon nombre d'aristocrates jetés hors de France à la Révolution, la bonne société de Pétersbourg offre sa proverbiale hospitalité aux émigrés : Tous les soirs, j'allais dans le monde, raconte la portraitiste Elisabeth Vigée-Le Brun. Les bals, les concerts et les spectacles étaient fréquents, j'y retrouvais toute la grâce d'un cercle français car, pour me servir de l'expression de la princesse Dolgorouky, il me semble que le bon goût ait sauté à pieds joints de Paris à Saint-Pétersbourg ! Une foule de seigneurs, possédant des fortunes colossales, se plaisent à tenir table ouverte au point qu'un étranger connu n'a jamais besoin d'avoir recours au restaurateur. Il trouve partout à dîner, à souper ; il n'a que l'embarras du choix, tant les Russes sont enchantés qu'on aille dîner chez eux.

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Montagnes russes sur la Néva gelée. "Je ne peux omettre de vous parler des montagnes de glace, très hautes et aux pentes très raides. Le grand amusement est de se placer sur un petit traîneau
et de se laisser glisser jusqu'en bas à une vitesse incroyablement élevée",
écrit la portraitiste Elisabeth Vigée-Le Brun.

Sous Nicolas Ier, les tsars Alexandre II et III et Nicolas II, l'ère des grandes constructions est passée. Il est vrai que les empereurs ont d'autres soucis : les premiers soubresauts d'un mécontentement populaire commencent à se faire sentir alors que, selon le mot de Lamartine, les souverains russes tentent de perpétrer l'immobilité du monde, mettant toutes leurs ambitions à ressusciter l'empire orthodoxe de Byzance. La majestueuse place des Palais est le théâtre d'événements graves. Les cellules glacées de la forteresse Pierre-et-Paul se remplissent de martyrs de la cause révolutionnaire, tandis qu'au palais impérial de Tsarskoïe Selo on continue à prier le Dieu des tsars …

A la déclaration de guerre en 1914, Saint-Pétersbourg russifie son nom en Petrograd, la ville de Pierre. Octobre 1917, la révolution bolchevique éclate, le camarade Lénine et ses sbires s'installent à l'Institutleningrad-fete-la-levee-du-blocus-allemand139fec95eeba-.jpg Smolny où depuis la Grande Catherine des générations de vertueuses jeunes filles de la noblesse russe auront reçu une éducation des plus sévères. Un an plus tard, le gouvernement bolchevique décide de se transférer à Moscou. Lénine mort, Petrograd devient Leningrad. Juin 1941, avec l'invasion des armées hitlériennes débute le terrible siège de l'ancienne capitale. Il durera 900 jours, laissant 600.000 cadavres, victimes de la faim et du froid, ainsi que des visions de cauchemar et d'horreur dans l'esprit des héroïques survivants.

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Escalier des Ambassadeurs au palais d'Hiver, aujourd'hui entrée du musée de l'Ermitage.
Egalement appelé "Escalier du Jourdain" parce que le tsar y descendait le jour de l'Epiphanie
pour présider la bénédiction des eaux de la Néva, en commémoration du baptême du Christ.

Evoquer avec le poète Pouchkine les nuits blanches de juin, nuits rêveuses et sans lune où le rose transparent du ciel est si clair que l'aquarelle bleu pâle du fleuve ne le reflète qu'à grand-peine, éclairant les objets de tous les côtés à la fois dans un silence impressionnant, où aimer pendant de pareilles nuits, ce serait aimer deux fois, selon l'expression d'Alexandre Dumas père !

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Baptisée naguère Venise du Nord, nouvelle Amsterdam ou Palmyre du Nord, la perestroïka permit à Leningrad de renouer en 1992 avec son passé en redevenant Saint-Pétersbourg, non tant pour céder à d'anciens rêves de splendeur que pour profiter enfin de cette ouverture sur l'Europe qu'avait voulue son fondateur, le tsar Pierre-le-Grand ...

Nicolas van Outryve d'Ydewalle

04/02/2012

Carl Fabergé, joaillier impérial à la Cour des Romanov

Génie créateur d'objets d'art somptueux et de bijoux éblouissants, son titre de
"Fournisseur de la Cour Impériale" lui ouvre les portes d'une carrière extraordinaire.
Les célébrissimes oeufs de Pâques rendront le destin de Carl Fabergé indissociable
de l'apothéose, ensuite de la tragique disparition de la famille impériale de Russie.

Originaire de Picardie, convertie à la religion réformée, la famille Fabergé est contrainte de s'exiler hors de France, comme bien d'autres, lors de la révocation de l'Edit de Nantes en 1685. Un siècle et demi plus tard, l'ouverture d'un commerce de joaillerie et de diamants à Saint Pétersbourg par un certain carl fabergé,maison fabergé,alexandre iii,alix de hesse darmstadt,alexandra feodorovna,youssoupov,stroganov,cheremetiev,oeufs de pâques,nicolas ii,matriochka,julia grant,cantacuzèneGustav Faberg ou Faberger, russe des provinces baltes venu d'Allemagne, n'a rien d'inhabituel car à cette époque la plupart des orfèvres sont de souche germanique.

Le 30 mai 1846, naît un garçon baptisé au temple protestant sous le nom de Peter Carl mais qui restera toujours pour les Russes Carl Gustavovitch. Joaillier bijoutier d'exception [ci-contre], le plus connu parmi les orfèvres russes, il apparaît telle une comète dans une époque de luxe et de savoir-vivre, parmi les splendeurs et les pompes de la Cour impériale pour disparaître dans son sillage lors de la Révolution bolchevique.

Entre 1870 et 1917, les ateliers Fabergé produiront environ 150.000 pièces, aussi bien des bijoux que des objets utilitaires, bols à punch ou cadres pour photographies, statuettes en pierres dures ou les légendaires oeufs de Pâques qui feront sa gloire : une gamme très hétéroclite utilisant des matériaux précieux comme l'or, le platine, les diamants et les émaux, mais aussi le bois et la céramique.

Le premier contact de Carl Fabergé avec la famille impériale remonte à 1882 lors d'une exposition panslave réunissant à Moscou quelques 4.000 participants, sous le patronage du tsar Alexandre III. Le catalogue cite de remarquables copies de bijoux grecs que l'on venait de découvrir dans les fouilles de Kertch en Crimée. Ayant obtenu la permission du comte Stroganov, président de la société impériale d'archéologie, de copier quelques-uns de ces bijoux en or - ils avaient été déposés dans le trésor du musée de l'Ermitage - Fabergé reçoit une médaille d'or, la première d'une longue série.
    
Volant bientôt de succès en succès, Carl Fabergé prend part aux grandes expositions internationales : Nuremberg où il reçoit une nouvelle médaille d'or et le titre fort convoité de Fournisseur de la Cour impériale ; Nijni Novgorod, Stockholm et Paris où il reçoit la croix de la Légion d'honneur !

Une légende est née : Carl Fabergé, l'inventeur de l'objet de fantaisie, remarquable combinaison entre objet d'art, bijou et objet d'utilité. S'inspirant des pièces du XVIIIième siècle, Fabergé développe uneEtui.jpg vaste gamme d'objets d'art, tabatières, bonbonnières, horloges et pommeaux de cannes finement travaillés. Ainsi en 1884, le Reichkanzler Bismarck, premier ministre de l'empereur Guillaume Ier, tsarevitch.jpgreçoit des mains d'Alexandre III une tabatière en or avec émail, enrichie de nombreux diamants et d'un portrait du tsar.

Depuis l'étui à cigarettes avec une pensée sertie de saphirs et de roses, emporté en voyage comme cadeau par leurs majestés impériales, se décline une longue liste de broches, bagues, épingles, bracelets et boutons de manchettes ainsi que des icônes en pendentif et des croix ornées, dont l'inventaire est actuellement toujours conservé parmi les Archives d'Etat à Saint-Pétersbourg. Mais l'esprit créatif de Fabergé donne également naissance à de nombreux objets utilitaires : pendulettes, crayons, boutons de sonnettes, coupe-papier, faces à main, alliant à leur fonction domestique une incomparable qualité artistique.

Aux cadeaux diplomatiques s'ajoutent de gros objets comme une monumentale horloge en argent, offerte à Alexandre III et à la tsarine pour leurs noces d'argent, où un kovsh, sorte de grande saucière [ci-après], offert par le tsar et la tsarine au roi Christian IX et à la reine Louise de Danemark pour leurs noces d'or. Mais également un splendide collier en diamants que le tsarévitch Nicolas emporte à Cobourg alors qu'il va rendre visite à sa fiancée, la princesse Alix de Hesse-Darmstadt, la future tsarine Alexandra Feodorovna.

kovsh.jpg

 Kovsh monumental, argent doré, émail, quartz.
Collection de la Reine Margrethe de Danemark

Le couronnement de Nicolas et d'Alexandra fait l'objet de nombreuses commandes : broches pour les grandes-duchesses, couronnes pour leurs majestés le tsar et la tsarine, tabatières, présentoirs, étuis à cigarettes et bracelets divers.

Jouissant de la protection de la famille impériale, Fabergé est devenu célèbre en Russie : decarl fabergé,maison fabergé,alexandre iii,alix de hesse darmstadt,alexandra feodorovna,youssoupov,stroganov,cheremetiev,oeufs de pâques,nicolas ii,matriochka,julia grant,cantacuzène nombreuses réalisations sortiront de ses ateliers comme cadeaux du tsar aux empereurs du Japon et de Chine, au sultan de Turquie, aux Cours de Londres et de Copenhague, aux roi du Siam et maharadjahs des Indes. Ses magasins de Saint-Pétersbourg sont le lieu de rendez-vous par excellence de la haute société : grands-ducs et grandes-duchesses, princes Youssoupov, comtes Stroganov et Cheremetiev, les frères Nobel, tous à la recherche du bel objet inédit, original ou amusant.

Saint-Pétersbourg, dont les palais et les avenues brillaient du luxe de la Cour, abritait une société aristocratique ouverte aux influences des modes occidentales. Moscou, au contraire, capitale religieuse et administrative, comptait bon nombre de bourgeois nouveaux riches dont le traditionalisme reflétait la vie moscovite. Installés dans les deux cités, les ateliers Fabergé surent adapter leurs créations à ces clients aux goûts si différents. Ainsi, Saint-Pétersbourg fut la seule ville où Fabergé put exprimer sans limites son style de cour internationale, alors que ses ateliers de Moscou fabriquaient surtout des objets [ci-contre] de style panslave inspirés du Moyen Age, afin de répondre aux demandes d'une clientèle conservatrice.

lérot.jpgC'est avec la sculpture [ci-contre] d'animaux en pierres dures que Fabergé atteint le sommet de son art. Mais comment attirer l'attention des Russes sur de petites sculptures d'animaux que l'artisanat local fabrique depuis toujours en bois ? Sa stratégie commerciale reposait sur son talent de susciter la demande : présentant ses objets exotiques à Londres lors d'une exposition internationale, il reçoit une commande de la Cour royale d'Angleterre, suivie bien évidemment d'un engouement de la part de la clientèle russe !    

Fasciné par la beauté et les couleurs des pierres dures de Russie, rhodonite, jaspe, agate, obsidienne, néphrite, jade, Fabergé maîtrisait à la perfection l'art de les graver et de les polir. La Renaissance a beaucoup intrigué les joailliers de la fin du XIXième siècle pour la virtuosité du traitement des pierres dures et leur transformation en objets de curiosité. S'inspirant des collections du Palais Pitti - les trésors des Médicis - des galeries de Dresde, du Louvre et bien sûr de l'Ermitage, Fabergé crée au sein de sa production une sorte de Wunderkammer, une série d'objets exotiques dont la valeur est d'abord celle de la rareté et de la curiosité qu'ils suscitent.

 

oeuf du couronnement.jpg

L'oeuf du Couronnement, 1897
Or, platine, diamants, rubis, cristal de roche, émail, velours

Les Oeufs à surprises de Pâques sont sans aucun doute les créations les plus prestigieuses et les plus célèbres de l'oeuvre de Fabergé. Il était d'usage en Russie - ce l'est toujours - de s'échanger lors de la Pâques orthodoxe des oeufs peints, symboles de résurrection et de vie. Les oeufs de Pâques de Fabergé, distribués parmi les membres de la famille impériale et de la grande aristocratie russe, dérivent de cette tradition populaire. L'engouement de la famille Romanov pour ces merveilleux objets fit le succès de la firme : les tsars Alexandre III et Nicolas II commandèrent cinquante-six oeufs qu'ils offrirent chaque année à leur épouse, les tsarines Alexandra Feodorovna et Alexandra, lors des fêtes pascales. Presque tous possèdent leurs surprises, tout comme les matriochka, poupées russes en bois s'emboîtant les unes dans les autres. Le premier oeuf impérial était d'or émaillé blanc. On l'ouvrait, il y avait un jaune, on ouvrait le jaune, il y avait une poule, on ouvrait la poule, il y avait la couronne du sacre, on ouvrait la couronne, il y avait un oeuf en rubis !


oeuf 15ième anniversaire.jpgoeuf aux muguets.jpg


















A gauche, Oeuf du quinzième anniversaire offert par Nicolas II
à son épouse Alexandra Feodorovna à Pâques 1898.
A droite,
Oeuf aux muguets offert par Nicolas II
à sa mère l'impératrice douairière Maria Feodorovna à Pâques 1900

C'est Julia Grant, petite-fille du président des Etats-Unis, qui introduit la mode Fabergé aux Etats Unis. Epouse d'un prince Cantacuzène, elle fit connaître la maison Fabergé qu'elle fréquentait à Saint-Pétersbourg à ses amis et connaissances américains.

En 1913, les festivités pour le tricentenaire de la dynastie Romanov permettent à Fabergé d'étaler une nouvelle fois tout son génie créatif. Les articles sont invariablement décorés des aigles impériaux, de griffons ou des millésimes 1613-1913. Mais au lendemain de la célébration du tricentenaire, la guerre éclate : la Russie s'engouffre dans un épouvantable massacre qui va lui coûter des millions de vie.

Aux ateliers Fabergé, ce n'est plus le luxe mais la sobriété qui est à l'ordre du jour. Ne pouvant plus obtenir ni argent ni or, on travaille le cuivre, le laiton et l'acier. Produisant notamment des décorations militaires émaillées, l'art de Fabergé devient austère : l'oeuf à la Croix Rouge, présenté en 1915, est décoré d'une Croix Rouge sur fond d'émail blanc avec les portraits de l'impératrice et de sa fille Tatiana, habillées en soeurs de charité, terme usuel de l'époque pour infirmières. L'oeuf de 1916 est fait d'acier d'obus et contient une miniature du tsar et de l'héritier du trône au front.

soeurs de charité.jpg

Le tsar Nicolas II et la tsarine Alexandra Feodorovna avec la grande-duchesse Anastasia,
entourés du personnel médical d'un hôpital de campagne, 1914

La fin est proche. Obligé d'abdiquer en 1917, Nicolas II est mis en captivité dans son propre palais de Tsarskoïe-Selo. Il n'y aura plus d'oeuf de Pâques impérial cette année-là ...

carl fabergé,maison fabergé,alexandre iii,alix de hesse darmstadt,alexandra feodorovna,youssoupov,stroganov,cheremetiev,oeufs de pâques,nicolas ii,matriochka,julia grant,cantacuzèneCarl Fabergé fuit la Russie et termine sa vie en Suisse. Retour aux sources, alors que la révocation de l'Edit de Nantes avait chassé ses ancêtres de France et après avoir fait souche en Russie, Carl et son épouse seront finalement inhumés au cimetière protestant de Cannes, dans une modeste tombe de porphyre noir de Suède. Et ainsi disparut à jamais, emportée par la vague rouge de la Révolution bolchevique, toute une société de faste et de grandeur qui avait été sa raison d'être !

Nicolas van Outryve d'Ydewalle

02/02/2012

Histoires de famille de ma Russie d'autrefois

De l'Alsace à Saint-Pétersbourg et de Moscou à Bruges,
la révolution française et la révolution bolchevique ont ceci en commun d'avoir
brutalement jeté une même lignée deux fois sur les routes de l'émigration. 

Dernier seigneur féodal de Soultz-sous-Forêts en Alsace, nanti de lettres d'introduction de différents princes du Saint Empire germanique, le baron Auguste de Bode émigre en 1795 vers la Russie où sa famille est accueillie avec une impériale bienveillance par Catherine II, Paul Ier et ensuite par la grande-duchesse Elisabeth de Bade, la vertueuse épouse d'Alexandre Ier.

Le 5-6 juin 1807 a lieu la bataille de Guttstadt où troupes russes et armées de Napoléon s'affrontent. Le vicomte Guillaume de Saint-Priest, émigré français commandant le Régiment russe des Chasseurs de la Garde, est grièvement blessé. Bravant tous les dangers, un vaillant porte-enseigne de 20 ans réussit à exfiltrer son chef de Corps du champ de bataille, le sauvant ainsi d'une mort certaine. Ce fait d'armes vaudra à mon aïeul Louis de Bode, fils de l'émigré alsacien, tous les honneurs que la société pouvait réserver à un jeune officier de bonne naissance.

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 Une lignée aux destins croisés : le baron Louis de Bode (1787-1859) et
sa descendante à la 5ème génération, la princesse Hélène Obolensky (1916-1996),
mère de l'auteur de ces lignes. Alors que l'un fuit l'Alsace en 1795 pour la Russie,
l'autre reprend en 1925 le chemin vers la France puis la Belgique.
© Musée régional de Tambov & archives personnelles

Louis est devenu le point de mire des soirées de Saint-Pétersbourg, écrit sa mère à ses cousins Trazegnies aux Pays-Bas, il est invité à toutes les réceptions de la Cour. Lors de la campagne de Paris en 1814 qui conduit à la première abdication de Napoléon, le baron Louis de Bode est promu colonel à la suite du tsar. Rentré à Moscou, il épouse Nathalie Kolytchev, dernière titulaire d'un patronyme célèbre en Russie par référence à Saint Philippe Kolytchev, patriarche de Moscou, trucidé en 1570 par le tsar Ivan-le-Terrible parce qu'il avait osé s'y opposer.

Nommé directeur des Palais du Kremlin, chambellan, maréchal puis grand-maître de la Cour, Louis de Bode est chargé en 1837 par Nicolas Ier d'une mission d'importance : diriger dans l'enceinte du Kremlin les travaux de rénovation du Palais des Terems et faire édifier un nouveau Grand Palais, l'ancien en bois étant propice aux incendies.

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Dans l'enceinte du Kremlin à Moscou, le "Palais des Terems" avec ses onze coupoles dorées
aux tambours de briques polychromes, un bijou de l'art baroque moscovite.
Cette ancienne résidence privée des tsars a été rénovée dans les années 1845 sous la direction
de Louis de Bode, directeur des Palais du Kremlin. Il dirigea de 1838 à 1849 la reconstruction
du "Grand Palais" du Kremlin, destiné à abriter les appartements privés du tsar Nicolas Ier
ainsi que les nombreuses salles d'apparat.

Il doit également replacer la fameuse Reine des Cloches, coulée et brisée en 1737. A l'aide des plans de l'architecte Constantin Thon, les travaux seront exécutés à la grande satisfaction de l'empereur. Pour remercier le baron, Nicolas Ier lui octroie en 1849 une médaille enrichie de diamants portant l'inscription MERCI ainsi que 40.000 roubles pour payer ses dettes !

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La "Reine des Cloches" n'aura jamais sonné car elle se brisa lors d'un incendie
dans sa fosse de coulée en 1737. C'est avec l'aide de l'architecte
Auguste Ricard de Montferrand que Louis de Bode la fit placer sur son socle actuel.
© E. Gilbertson, 1838, Musée de l'Hermitage, Saint-Pétersbourg. 

Ctsse de la Mottedef.jpgOn croyait l'affaire du collier de la reine Marie-Antoinette clôturée depuis le décès officiel en 1791 à Londres de la comtesse de la Motte [illustration], instigatrice de l'aventure. Or en 1826, non loin des vignobles de Sudak en Crimée, décède une dame répondant au nom de comtesse de Gachet. Elle parlait un français choisi avec grâce et dignité et disposait d'une réserve inépuisable d'histoires sur la cour de Louis XVI. Elle me donnait l'impression qu'il y avait un grand mystère dans sa vie ..., raconte une nièce de Louis de Bode. Ce dernier a un frère, Alexandre, qui réside en Crimée car le tsar l'avait chargé d'y relancer l'industrie viticole. L'entraide entre émigrés n'étant pas un vain mot, il avait pris sous sa protection la mystérieuse dame qui à son tour l'avait institué son exécuteur testamentaire. Historiens et curieux, dont Alexandre Dumas220px-War_and_peace_1956.jpg père, se sont penchés sur le cas de cette énigmatique comtesse de Gachet dont la véritable identité n'est aujourd'hui plus vraiment mise en cause.

Maître de cérémonies de la Cour, Louis de Bode fait l'acquisition d'une demeure au 52 de la rue Povarskaïa à Moscou, un palais ayant appartenu aux princes Dolgorouki [illustration ci-après]. Notre baron y recevra régulièrement les visiteurs étrangers de marque, invités par le tsar dans l'ancienne capitale. Clin d'oeil littéraire, dans son roman Guerre et Paix, Léon Tolstoï en fera le palais de la famille Rostov. Qui ne se souvient de la mythique scène de bal entre le prince André, Mel Ferrer, et la charmante Natacha Rostov, Audrey Hepburn ? Si dans le roman le prince André n'épouse pas Natacha, Mel Ferrer, après avoir été le mari d'Audrey Hepburn, épousera en dernières noces Lisa Soukhotine, une descendante de Louis de Bode !

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Le "Palais Bode" de la rue Povarskaïa à Moscou est célèbre pour avoir été la réplique
du palais de la famille Rostov dans le roman "Guerre et Paix" de Léon Tolstoï.
Jusqu'à la perestroïka, cette ancienne demeure de famille fut le siège
de l'Union des Ecrivains Soviétiques.
 

Saint-Arnauld (L).jpgLors de la campagne de Crimée (1853-56), une lettre d’un militaire français fait état d’une victoire emportée sur les Russes : ... le général qui commandait n’a pas pu emporter son vestiaire. On a trouvé des épaulettes, un ceinturon avec des glands en argent et un porte-monnaie contenant 300 francs. On prétend que ce général s’appelait Bode. Ce général malchanceux est Léon de Bode, fils aîné de Louis. Ironie de l’histoire, le corps expéditionnaire internatinal est commandé par le maréchal Armand Leroy de Saint-Arnauld [illustration], époux de la marquise Louise de Trazegnies, elle-même d'ascendance Bode par suite d'une alliance remontant à 1728 ! Des cousins combattant dans des camps opposés, une situation fréquente à l'époque, émigration oblige.

Historien et collectionneur, le baron Michel de Bode-Kolytchev, second fils de Louis, consacrera vingt-cinq années de sa vie à l'histoire de sa famille maternelle Kolytchev. Gratifié d'une belle-mère Stroganov au patrimoine conséquent, il achète en 1853 avec la dot de sa femme l'immense domaine de Lukino à Peredelkino, non loin de Moscou. Les anciennes chroniques s'en souviennent avec nostalgie :  mur d'enceinte, vaste demeure, bibliothèque, musée, églises et chapelles, cimetière dans lequel sont inhumés les restes de toute la famille.

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 L'ancienne propriété de campagne des barons de Bode à Peredelkino, non loin de Moscou,
est aujourd'hui partiellement réservée à l'église orthodoxe. Plusieurs anciens bâtiments
de style russian revival, un mélange kitch pétro-byzantin, sont en cours de rénovation.

La révolution bolchevique bouleverse les choses. Les ossements de famille sont exhumés et jetés aux orties. Le domaine est morcelé, le camarade Staline fait ériger un lotissement résidentiel avec datchas destinées à des écrivains russes éminents. Boris Pasternak est du nombre et s'y fait enterrer. Une partie de l'ancienne propriété Bode-Kolytchev est attribuée à l'église et sera la résidence d'été de feu le Raspoutine (L).jpgpatriarche de Moscou Alexis II, décédé en 2008.      

La nuit du 16-17 décembre 1916, Grigori Raspoutine [illustration] est assassiné au palais Youssoupov à Saint-Pétersbourg. Si les conjurés sont connus, un nom est parfois omis dans les livres d'histoire, celui du lieutenant Serge Soukhotine, petit-fils de Michel de Bode, car il n'aura joué qu'un rôle de comparse.  

Nathalie Soukhotine, soeur de Serge, est l'épouse du prince Nicolas Obolensky, descendant à la 33ème génération de Rurik, fondateur de l'empire russe en 862. Le ménage habite un domaine hérité de Maria Tolstoï, l'unique soeur de l'écrivain. Aux lendemains d'octobre 1917, la révolution jette la famille sur le chemin de l'exil mais cette fois-ci dans le sens inverse de celui pris par l'aïeul alsacien. Alors que la mère et la fille aînée décèdent de la tuberculose en France, le restant de la famille se réfugie ensuite en Belgique.   

Epilogue : décembre 1939 à Bruges, un journal local annonce : Une princesse russe, Hélène Nicolaïevna Obolensky, épouse le chevalier Thierry d'Ydewalle. Le père de la jeune fille, Nicolas Obolensky, était un petit-neveu de l'écrivain Léon Tolstoï. Dans la corbeille de la mariée ? Un passeport Nansen de réfugiée apatride.

Nicolas van Outryve d'Ydewalle

© Article paru dans le magazine l'Eventail de février 2012.