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10/02/2012

Noblesse russe en émigration, portraits et souvenirs

Réputée comme l'une des plus raffinées de son temps, aucune société n'aura été aussi
brutalement jetée hors de son pays natal que la noblesse russe. D'octobre 1917 à aujourd'hui,
des années-lumière semblent nous séparer de la révolution bolchevique et du drame de l'émigration
que les rares survivants d'aujourd'hui auront tragiquement traversés dans leur prime jeunesse.

"Malgré le nivellement des temps modernes, l'aristocratie russe reste pour d'aucuns un domaine inaccessible que tout concourt à rendre fastueux et empreint de magnificence. Un raffinement, des usages compliqués, des noms et des lignées plongeant leurs racines dans l’Histoire, en ont fait un monde mythique dérivant entre l’histoire et le rêve. Garder le pouvoir dans le rêve est le privilège des grands dépossédés", souligne Jacques Ferrand dans son ouvrage abondamment illustré Noblesse russe : portraits d'exil.

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"La veille de Pâques 1903 me fut envoyé le Chiffre, relate la princesse Varvara Dolgorouky parmi ses monogram Alexandra.jpgsouvenirs Au temps des troïkas. Je devenais ainsi demoiselle d’honneur. Le Chiffre [illustration] était formé des initiales de l'impératrice, surmontées d’une couronne de diamants et fixées à un ruban bleu ciel, couleur de l'Ordre de Saint-André. Nous le portions à l’épaule gauche pour nous rendre à la Cour ou à un mariage ainsi que dans toutes les occasions officielles. J’étais aussitôt appelée auprès de l’Impératrice pour la messe pascale au Palais. Quelle était belle la nuit sainte avec les hymnes chantées par les chœurs de la chapelle de la Cour, et toute cette joie de la Résurrection !"  

"Le lendemain avait lieu le bal traditionnel en costume de Cour, renchérit Véra Galitzine dans ses Réminiscences d'une princesse émigrée. La toilette de rigueur portée par les dames est le costumekokoshnik4.jpg national. Des kokochniks impériaux [illustration], étincelants comme des tiares, tombaient jusqu’aux traînes tramées d’or et d’argent des voiles de dentelles, que portaient les chambellans. Les dames d’honneur étaient en vert, les demoiselles d’honneur en rouge. Les autres pouvaient choisir les couleurs à leur gré, tout comme les grandes-duchesses et les princesses de sang, dont les traînes étaient portées par des gentilshommes et des pages. "Ces vêtements d’apparat se prêtaient mal aux danses modernes, aussi ne dansait-on que des polonaises. La salle donnait sur un balcon immense d’où l’on découvrait la magnifique illumination qui embrasait toute la ville. Le Kremlin ruisselait de milliers d'ampoules électriques, le célèbre clocher d'Yvan le Grand paraissait construit en diamants."  

Octobre 1917, la Révolution bolchevique éclate.

zinaida.jpg"Les longs corridors de l’Institut Sainte-Catherine résonnent sous les pas des Pages de l’Empereur, dont un détachement vient d’arriver pour nous protéger d’un danger que nous ignorons," se souvient la princesse Zinaïda Schakovskoy, jeune pensionnaire à Saint-Pétersbourg et plus tard au Berlaymont à Bruxelles. "Je me faufile dans la grande salle où trônent les portraits des deux impératrices. J’entends ce bruit qui me sera bientôt familier, celui des mitrailleuses. Des soldats débraillés parcourent les artères. Quelques drapeaux rouges pendent à l’une ou l’autre maison. Je comprends subitement que quelque chose vient d’arriver à la Russie !"

Les Schakovskoy se regroupent à la campagne. "Les gens ont envahi la propriété et malgré les protestations des domestiques, ils ont brisé les scellés apposés sur la distillerie d’alcool, fermée depuis la guerre. Ils plongèrent leurs cruches dans les cuves d’alcool ; deux ou trois y tombèrent et se noyèrent. Dans leur hâte à s’enivrer et sans même retirer les cadavres, les autres continuèrent à boire l’alcool pur ou à en rapporter chez eux ..."

Lapotkhovo, domaine de la vieille princesse Ouroussoff, un château historique où l'impératrice Catherine a157327.jpgII séjourna en son temps. Bienfaitrice de la population des environs, la princesse a toute sa vie tenté d’améliorer la situation des paysans : hôpital modèle, écoles, bibliothèque populaire, crèche pour enfants, etc. Mais à la Révolution, pour s’être opposée aux maraudeurs pour qui liberté signifie pillage, elle est déclarée ennemie du peuple. Un beau soir, des soldats déserteurs arrivent au village et se mettent à prêcher la bonne parole bolchevique : le château, ses dépendances et les écuries, la chapelle, tout doit être détruit. "Partez vite, nous ne voulons plus de vous, allez mourir à l’étranger, nous avons assez souffert par vos aïeux ; maintenant, tout nous appartient !" Paralysée de frayeur, la vieille princesse se laisse traîner jusqu’aux marches de l’escalier où on doit l’asseoir. Et là, impuissante, elle assiste au saccage de sa maison. Ne se contentant pas uniquement de voler, les paysans détruisent de nombreuses œuvres d’art accumulées par la famille au cours de plusieurs générations. Tableaux et toiles de maîtres sont jetés par les fenêtres et vont s’empaler sur les branches des arbres.
    
Dans la chapelle, les paysans crèvent les yeux du Christ : "Il ne faut pas qu’il nous voit, il nous empêche de faire ce que nous voulons, c’est un bourgeois, un ennemi de la liberté !" Le caveau familial contient la dépouille du petit-fils de la princesse Ouroussoff, récemment décédé de ses blessures de guerre. La rumeur court que les décorations du jeune prince sont en or et qu’elles ont été ensevelies avec lui. Ils brisent la dalle du caveau et ouvrent le cercueil. S’acharnant sur le corps, ils ne trouvent rien à partArmoiries des princes Ouroussov.jpg quelques petites médailles à l’effigie de saints. Furieux de leur déconvenue, ils s’en vont sans même refermer le tombeau.
    
"Par cette belle journée ensoleillée, ce tombeau violé, ouvert à tous les vents, a quelque chose d’affreusement triste, témoigne un journaliste français en reportage dans la Russie révolutionnaire. Je pénètre dans la chapelle dont l’extérieur est ornementé d’un bas-relief aux armoiries des princes Ouroussoff [illustration] et Obolensky. Je descends dans la crypte, une odeur atroce me prend à la gorge. Depuis octobre dernier, personne n’a osé refermer le cercueil, le corps du vaillant officier se décompose lentement en plein air !"

Tourmente des noires années de la Révolution bolchevique …

Des milliers de réfugiés de la noblesse russe font souche un peu partout dans le monde. Pour survivre, grands-ducs, princes, anciens aides-de-camp du tsar, aristocrates de tous bords, se font chauffeurs de taxi, portiers de nuit, garçons de restaurants ou précepteurs. S'intégrant au fil des ans dans leurs nouvelles patries, les enfants de la deuxième génération - nous en sommes à la troisième aujourd'hui - sont Français, Belges, Italiens, Allemands, Britanniques ou Américains.


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Prince Nicolas Alexandrovitch Obolensky (1900-1979). Plus connu après-guerre sous le nom de Père Nicolas. Sa marraine de baptême fut l'Impératrice Maria Feodorovna. Par sa mère, née princesse sérénissime Salomé Dadian Mingrelsky, il descendait des princes régnants de Mingrélie, petite principauté souveraine du Caucase annexée par la Russie. En 1918, il réussit à s'enfuir de Russie via la Finlande puis la Suisse pour s'installer finalement en France. Sous-lieutenant des Forces Françaises de l'Intérieur, agent de renseignement en territoire occupé, il est arrêté par la Gestapo en 1944, emprisonné et déporté à Büchenwald d'où il sera libéré par les troupes américaines. Décoré de la Médaille de la Résistance avec rosette, de la Croix de Guerre avec palme et citation à l'ordre de l'Armée et de la croix d'officier de la Légion d'Honneur.

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C'est à Büchenwald que sa foi profonde et ses sentiments chrétiens le poussèrent à se consacrer au service de l'Eglise Orthodoxe. Ordonné prêtre en mars 1963 dans la cathédrale Saint Alexandre Newsky à Paris, le père Nicolas Obolensky consacra toute son énergie à l'activité pastorale. Son action oecuménique, le prestige de son nom, ses relations avec le clergé catholique et les autres confessions religieuses lui permirent d'obtenir pour l'Eglise Orthodoxe une place d'honneur dans toutes les cérémonies officielles. Aîné du nom des Obolensky, il occupa une place hors pair au sein de toute sa famille.

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Le prince et la princesse Félix Youssoupov. Epoux d'Irina de Russie, nièce du tsar Nicolas II, Félix Youssoupov est devenu une figure de légende par le rôle qu'il joua dans l'élimination de Raspoutine. Les premiers temps de l'émigration se passent dans une relative aisance grâce à la vente de bijoux et de deux toiles de Rembrandt que Félix avait réussi à emporter, enroulées autour de la taille. Créant tour à tour une organisation de secours aux réfugiés, participant à l'ouverture d'un restaurant et d'un cabaret russes, lançant une maison de couture et de parfum qui connût une certaine notoriété, à la prospérité du moment se succèdent des fins de mois difficiles. Adepte de l'adage propre à certains aristocrates ruinés par les circonstances de la vie - ne pas avoir d'argent est déjà fort désagréable, mais si en plus il faut se priver - pratiquant une vie mondaine très cosmopolite, tenant maison et table ouverte à la russe, jamais le prince Youssoupov ne refusera d'aider ceux qui venaient lui demander du secours.

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En couverture d'un Paris-Match de décembre 1938, la princesse Guedianov,
gagnante d'un concours de Miss Beauté russe.

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Lisa Soukhotine, épouse de l'acteur Mel Ferrer. Sa famille quitte la Russie via Belgrade où de nombreux réfugiés russes bénéficient de l'hospitalité du roi Alexandre Ier de Yougoslavie, pour s'installer ensuite à Bruxelles où elle voit le jour. Certains quartiers de son pedigree familial feraient pâlir les âmes prudes : Grigori Potemkine, prince, amant et grand favori de Catherine II de Russie ; le décembriste Vassily Davydoff, exilé en Sibérie après sa participation au complot avorté de décembre 1825 contre le nouveau tsar Nicolas Ier ; le capitaine Serge Soukhotine, coauteur dans l'assassinat de Raspoutine. Lisa Soukhotine aura été la dernière épouse de feu Mel Ferrer qui joua en son temps dans le film Guerre et Paix le rôle du prince Bolkonsky, alias Nicolas Volkonsky, grand-père de Léon Tolstoï. L'épilogue du film est connue : Bolkonsky-Ferrer tombe amoureux de l'héroïne du roman, la belle Natacha Rostov, à la ville Audrey Hepburn qui sera aussi son épouse. 

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S.A.I. et R. l'archiduchesse Rodolphe d'Autriche, née comtesse Xénia Tchernyschev-Bezobrasov. Comme bon nombre de descendants d'émigrés russes qui s'intégreront parfaitement au sein du cosmopolitisme sans frontière des grandes familles de la vieille Europe, Xénia Tchernyschev-Bezobrasov sera la première épouse de l'archiduc Rodolphe d'Autriche, qui la perdra malheureusement dans un accident de voiture en 1968. Sang russe oblige, leur fille Maria Anna épousera le prince Piotr Galitzine, né en Argentine de parents originaires de Moscou, mariés en émigration en Yougoslavie et décédés à New York. Le père de Xénia, après avoir servi dans le prestigieux régiment impérial des Chevaliers-Gardes à Saint-Pétersbourg, aura en émigration tâté de mille et un métiers : chauffeur de taxi, gérant d'un salon de thé puis d'un atelier d'arts décoratifs ; ensuite éleveur de poulets, professeur de tennis et de langue russe, pour finir comme restaurateur de tableaux aux Etats-Unis.

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Laetitia Spetschinsky. Elle illustre parfaitement le lien entre l'ancienne Russie et la Russie d'aujourd'hui. Des arrière-grands-parents au service du tsar : lui, officier au régiment des Gardes à Cheval à Saint-Pétersbourg ; elle, née princesse Galitzine, dame d'honneur à la Cour ; un grand-père, ancien président de l'Union de la Noblesse russe en Belgique. Professeure et chercheuse dans le secteur des relations Union Européenne-Russie à l'Université d'Ottignies LLN, encourageant l'étude des relations du pays de ses ancêtres avec l'Europe occidentale, Laetitia organisa il y a quelques années la venue de l'ex-président Gorbatchev qui fut, quant à lui, le tsar de la Perestroïka.

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Alexandre Pouchkine, descendant à la 5e génération du poète. Parmi la descendance du célèbre poète, éparpillée tant en Russie qu'en Angleterre et en France, réside à Bruxelles l'unique représentant mâle porteur du nom. Raffinement suprême, ne s'est-il pas offert une épouse elle-même descendante du poète par suite du remariage d'un arrière-grand-père commun ? Une généalogie prenant sa source auprès du fameux Hanibal, négrillon de Pierre-le-Grand, pour se développer notamment au sein des Romanov et de quelques Mountbatten britanniques. Alexandre Pouchkine - président de l'Union de la Noblesse russe en Belgique - et son épouse consacrent leur énergie à leur propre œuvre, la Fondation Internationale Pouchkine dont le but est de soutenir les actions caritatives en faveur des enfants atteints du cancer en Russie.

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Daria Nabokov. Si le patronyme est célèbre depuis la parution de Lolita, sulfureux roman de son arrière-grand-oncle Vladimir Nabokov, Daria porte en elle les gênes des grands serviteurs de l'empire : un ministre de la Justice sous le tsar Alexandre II, dont le fils fut gouverneur de Courlande. Son grand-père, journaliste, historien et généalogiste, était l'âme et la mémoire de l'émigration russe. Il co-publia une biographie remarquée du maréchal prince Koutousov, son ancêtre maternel, brillant vainqueur de Napoléon lors de la campagne de Russie en 1812. Deux siècles plus tard, sur l'avenue Louise à Bruxelles où règne la haute couture pour altesses royales et dames du monde, l'on s'en va goûter aux délices du restaurant de son mari, le Rouge Tomate.

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Solitude et abandon, tel est le lot de nombreux réfugiés russes de la première génération, coupés de leurs racines ancestrales : "Je suis dans la maison de retraite à Sainte-Geneviève-des-Bois près de Paris, raconte une princesse Mestchersky. L'un de nous dit que ce qui est ennuyeux, c'est que dans notre futur, il n'y a que la mort. Mais comme nous sommes tranquilles pour l'attendre ..."

Nicolas van Outryve d'Ydewalle

08/02/2012

Saint-Pétersbourg ou le tricentenaire d'une capitale impériale

Surgie des marécages finnois de la Neva par la volonté d'un seul homme, le tsar Pierre-le-Grand,
au prix de la vie de dizaines de milliers d'autres, décorée avec faste et splendeur
par des artisans italiens, français et allemands, éternelle rivale de Moscou,
Saint-Pétersbourg a célébré en 2003 ses trois cents ans d'existence.

Saint-Pétersbourg, née des terreurs d'enfance de Pierre et de ses visions politiques à long terme ? Envenise du nord,nouvelle amsterdam,pierre le grand,saint petersbourg,tricentenaire,strelsy,alexandre menchikov,daniel menchik,apraxine,golovkine,cheremetiev,dolgorouki,stroganov,youssoupov,smolny,bartolomeo rastrelli,gagarine,pouchkine,petrograd,leningrad mai 1682, le futur tsar Pierre n'a que dix ans lorsqu'il assiste à un horrible image011.jpgmassacre perpétré sur les marches du Kremlin de Moscou par les streltsy, sorte de garde prétorienne rapprochée, sanglante épilogue d'une histoire de familles se disputant la succession au trône des Romanov. Sa vie durant, il en gardera des tics nerveux ainsi qu'une sainte horreur de Moscou.

Pierre devient tsar à vingt-deux ans. Résolu de faire de la Baltique, considérée jusqu'alors propriété quasi exclusive des Suédois, une mer ouverte à tous et en particulier aux Russes, il décide de créer un point d'appui sur l'estuaire de la Neva, à la fois verrou contre l'ennemi héréditaire et ouverture sur l'Occident. Ainsi naît la ville de Sankt Piter Bourkh, du nom de son saint patron, l'apôtre Pierre.

Le 16 mai 1703 selon le calendrier julien russe, le 27 mai suivant notre calendrier grégorien, débute l'édification de la future forteresse Pierre-et-Paul. Rempart de terre et de bois, il serait incongru de parler de pose de première pierre, la région se distinguant à l'époque par l'absence totale de briques et de pierres. Très vite, un oukase obligera tout bateau entrant dans la ville d'importer un certain tonnage afin d'y approvisionner les chantiers de construction.

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De la petite maison [ci-dessus] qu'il s'est fait bâtir - on la visite toujours - le tsar dirige les travaux. Ayant assimilé les métiers de la construction durant ses séjours en Europe et notamment en Hollande [illustration ci-contre], ilvenise du nord,nouvelle amsterdam,pierre le grand,saint petersbourg,tricentenaire,strelsy,alexandre menchikov,daniel menchik,apraxine,golovkine,cheremetiev,dolgorouki,stroganov,youssoupov,smolny,bartolomeo rastrelli,gagarine,pouchkine,petrograd,leningrad met la main à la pâte. Et l'histoire de faire la part belle à la légende : On avait commencé à construire la ville mais les marais absorbaient la pierre. Beaucoup de pierres, rocher après rocher, avaient été entassées mais les marais prenaient tout et il ne restait que de la boue à la surface. - Vous ne savez rien faire, dit le tsar à ses gens et sur ces mots, il commença à soulever rocher après rocher et à assembler les blocs en l'air. Et c'est ainsi qu'il construisit la ville entière en la laissant tomber toute faite sur la terre !

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Plan datant de 1737, représentant Saint-Pétersbourg en plein développement urbanistique.

La réalité est nettement moins allégorique car c'est au prix du travail surhumain de dizaines de milliers de soldats, de prisonniers suédois et ottomans, tous devenus maçons, de populations transplantées de force qu'à coups de knout des millions de pilotis sont enfoncés dans les tourbières, des blocs de granit et de pierres sont transportés à mains nues. Des milliers d'hommes y laisseront la vie, ce qui fera courir 306b.jpgla rumeur que fouler le sol de Pétersbourg, c'est fouler un cimetière !

Pour peupler la ville, des oukases décrètent l'installation forcée de populations recrutées dans tout l'Empire : 350 familles nobles et autant de familles de marchands et d'artisans sont priées d'y élire domicile et de bâtir leurs maisons d'après les plans déjà tracés. Interdiction est faite de construire en pierres ailleurs qu'à Saint-Pétersbourg.

Parmi les noms liés aux premières années de Saint-Pétersbourg domine la figure d'Alexandre Menchikov [ci-contre], richissime, puissant, fourbe et corrompu. Fils illettré d'un paysan lithuanien, Daniel Menchik, il vend des pâtisseries sur la Place Rouge à Moscou. Remarqué par le tsar pour son intelligence, il devient son homme de confiance tout comme son compagnon de beuverie, ensuite prince puis généralissime des armées et premier gouverneur de Saint-Pétersbourg. Son palais, le palais Menchikov - aujourd'hui haut lieu de tourisme - est le premier digne de ce nom dans la nouvelle capitale [vue intérieure ci-après].

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D'autres familles aristocratiques se distingueront également : les comtes Apraxine dont est issu le premier amiral de la flotte tsariste - quelques descendants résident aujourd'hui à Bruxelles - le chancelier Golovkine, les comtes Cheremetiev, princes Dolgorouki, comtes Stroganov [palais illustré ci-après] ainsi que les princes Youssoupov dont on dira que leur fortune dépasse celle des Romanov. Par ailleurs, la période de Pierre-le-Grand, avec ses bouleversements sociaux, ouvre toute grande la porte aux aventuriers ou aux hommes d'origine modeste - parfois des serfs - qui, entrés au service du tsar, sont élevés au rang d'aristocrates. 

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En 1724, un an avant la mort de Pierre, Saint-Pétersbourg compte déjà 75.000 habitants - ils seront 100.000 en 1750 - supplantant ainsi officiellement Moscou. Sous le règne de sa fille, Elisabeth Pétrovna,bartolomeo rastrelli.jpg le style architectural des nouvelles constructions porte l'appellation de baroque élisabéthain, somptueusement représenté par le palais d'Hiver, le palais Stroganov, le couvent Smolny, le palais impérial de Tsarskoïe Selo ainsi que nombre d'églises et d'hôtels particuliers. L'architecte en est l'incontournable Bartolomeo Rastrelli [ci-contre], moy comte de Rastrelli, ober architecte de la Cour, tel qu'il se définit lui-même.

Tout à la fois autocrate éclairée et souveraine philosophe, Catherine II veut faire mieux encore : La fureur de bâtir est en ce moment chez nous une rage plus que n'importe quoi. C'est une véritable maladie, quelque chose comme l'ivrognerie et peut-être aussi une accoutumance, narre-t-elle à son confident Grimm. Du baroque on passe au néo-classiscisme, comme les palais de Marbre et de Pavlovsk ainsi que l'Académie des Beaux-Arts.

Architectes, sculpteurs et fontainiers, artisans venus de France et d'Italie, aménagent les îles, créent de larges avenues, de spacieux jardins, élèvent de grands et petits palais. Catherine fait édifier le Petit Ermitage - amorce du futur musée de l'Ermitage - afin qu'elle et les souris puissent admirer ses collections de tableaux. Mais, notera l'impératrice dans ses Mémoires, ces palais étaient sans confort ni commodités. Quelqu'un qui d'une fenêtre se laisse glisser sur une planche ? C'était la princesse Gagarine, une dame d'honneur, qui partait satisfaire ses besoins dans les buissons ! L'hiver, dans la chambre à coucher de l'impératrice, on faisait entrer une section de soldats en leur intimant l'ordre : Respirez bien chaud ! Ainsi, le souffle de ces hommes réchauffait la chambre et empêchait l'impératrice de mourir de froid.

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Entrée d'un attelage sur la place des Palais face au Palais d'hiver.

Sous le règne de Catherine, la Neva se vêtit de granit, raconte le poète Pouchkine : les berges sont recouvertes de plus de trente-huit kilomètres de granit de Finlande, ce qui n'empêche pas de nombreux habitants de s'aventurer durant l'hiver sur la glace pour gagner l'autre bord en sautant de glaçon en glaçon. La folle témérité des Russes est incroyable, ils cherchent à s'y aventurer tant que le danger persiste et chaque année, beaucoup s'y noient. Les Russes croient fermement en la prédestination, ils font le signe de croix et s'élancent, persuadés que s'ils périssent, c'est qu'ils sont prédestinés, lit-on parmi les souvenirs de l'époque.

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Cavalier de bronze représentant Pierre-le-Grand, érigé par Catherine II.
D'un poids de 1.500 tonnes, le bloc de granit fut acheminé à l'aide rondins sur une distance de 12 km.

Paul Ier, plus préoccupé de sa sécurité personnelle que de la grandeur de son empire, fait édifier le palais Mikhaïlovski, connu sous le nom de château des Ingénieurs, où il se fera étrangler par son entourage quarante jours à peine après son installation. Sous le règne d'Alexandre Ier, alors que s'élèvent de multiples palais jaunes et blancs inspirés par l'architecte Carlo Rossi, Saint-Pétersbourg devient la capitale de l'Europe diplomatique.

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Place des Palais avec la colonne Alexandre, monolithique de granit rose dressé en 1834 par l'architecte français Auguste de Montferrand en commémoration de la victoire du tsar Alexandre Ier sur Napoléon.

Refuge pour bon nombre d'aristocrates jetés hors de France à la Révolution, la bonne société de Pétersbourg offre sa proverbiale hospitalité aux émigrés : Tous les soirs, j'allais dans le monde, raconte la portraitiste Elisabeth Vigée-Le Brun. Les bals, les concerts et les spectacles étaient fréquents, j'y retrouvais toute la grâce d'un cercle français car, pour me servir de l'expression de la princesse Dolgorouky, il me semble que le bon goût ait sauté à pieds joints de Paris à Saint-Pétersbourg ! Une foule de seigneurs, possédant des fortunes colossales, se plaisent à tenir table ouverte au point qu'un étranger connu n'a jamais besoin d'avoir recours au restaurateur. Il trouve partout à dîner, à souper ; il n'a que l'embarras du choix, tant les Russes sont enchantés qu'on aille dîner chez eux.

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Montagnes russes sur la Néva gelée. "Je ne peux omettre de vous parler des montagnes de glace, très hautes et aux pentes très raides. Le grand amusement est de se placer sur un petit traîneau
et de se laisser glisser jusqu'en bas à une vitesse incroyablement élevée",
écrit la portraitiste Elisabeth Vigée-Le Brun.

Sous Nicolas Ier, les tsars Alexandre II et III et Nicolas II, l'ère des grandes constructions est passée. Il est vrai que les empereurs ont d'autres soucis : les premiers soubresauts d'un mécontentement populaire commencent à se faire sentir alors que, selon le mot de Lamartine, les souverains russes tentent de perpétrer l'immobilité du monde, mettant toutes leurs ambitions à ressusciter l'empire orthodoxe de Byzance. La majestueuse place des Palais est le théâtre d'événements graves. Les cellules glacées de la forteresse Pierre-et-Paul se remplissent de martyrs de la cause révolutionnaire, tandis qu'au palais impérial de Tsarskoïe Selo on continue à prier le Dieu des tsars …

A la déclaration de guerre en 1914, Saint-Pétersbourg russifie son nom en Petrograd, la ville de Pierre. Octobre 1917, la révolution bolchevique éclate, le camarade Lénine et ses sbires s'installent à l'Institutleningrad-fete-la-levee-du-blocus-allemand139fec95eeba-.jpg Smolny où depuis la Grande Catherine des générations de vertueuses jeunes filles de la noblesse russe auront reçu une éducation des plus sévères. Un an plus tard, le gouvernement bolchevique décide de se transférer à Moscou. Lénine mort, Petrograd devient Leningrad. Juin 1941, avec l'invasion des armées hitlériennes débute le terrible siège de l'ancienne capitale. Il durera 900 jours, laissant 600.000 cadavres, victimes de la faim et du froid, ainsi que des visions de cauchemar et d'horreur dans l'esprit des héroïques survivants.

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Escalier des Ambassadeurs au palais d'Hiver, aujourd'hui entrée du musée de l'Ermitage.
Egalement appelé "Escalier du Jourdain" parce que le tsar y descendait le jour de l'Epiphanie
pour présider la bénédiction des eaux de la Néva, en commémoration du baptême du Christ.

Evoquer avec le poète Pouchkine les nuits blanches de juin, nuits rêveuses et sans lune où le rose transparent du ciel est si clair que l'aquarelle bleu pâle du fleuve ne le reflète qu'à grand-peine, éclairant les objets de tous les côtés à la fois dans un silence impressionnant, où aimer pendant de pareilles nuits, ce serait aimer deux fois, selon l'expression d'Alexandre Dumas père !

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Baptisée naguère Venise du Nord, nouvelle Amsterdam ou Palmyre du Nord, la perestroïka permit à Leningrad de renouer en 1992 avec son passé en redevenant Saint-Pétersbourg, non tant pour céder à d'anciens rêves de splendeur que pour profiter enfin de cette ouverture sur l'Europe qu'avait voulue son fondateur, le tsar Pierre-le-Grand ...

Nicolas van Outryve d'Ydewalle

04/02/2012

Carl Fabergé, joaillier impérial à la Cour des Romanov

Génie créateur d'objets d'art somptueux et de bijoux éblouissants, son titre de
"Fournisseur de la Cour Impériale" lui ouvre les portes d'une carrière extraordinaire.
Les célébrissimes oeufs de Pâques rendront le destin de Carl Fabergé indissociable
de l'apothéose, ensuite de la tragique disparition de la famille impériale de Russie.

Originaire de Picardie, convertie à la religion réformée, la famille Fabergé est contrainte de s'exiler hors de France, comme bien d'autres, lors de la révocation de l'Edit de Nantes en 1685. Un siècle et demi plus tard, l'ouverture d'un commerce de joaillerie et de diamants à Saint Pétersbourg par un certain carl fabergé,maison fabergé,alexandre iii,alix de hesse darmstadt,alexandra feodorovna,youssoupov,stroganov,cheremetiev,oeufs de pâques,nicolas ii,matriochka,julia grant,cantacuzèneGustav Faberg ou Faberger, russe des provinces baltes venu d'Allemagne, n'a rien d'inhabituel car à cette époque la plupart des orfèvres sont de souche germanique.

Le 30 mai 1846, naît un garçon baptisé au temple protestant sous le nom de Peter Carl mais qui restera toujours pour les Russes Carl Gustavovitch. Joaillier bijoutier d'exception [ci-contre], le plus connu parmi les orfèvres russes, il apparaît telle une comète dans une époque de luxe et de savoir-vivre, parmi les splendeurs et les pompes de la Cour impériale pour disparaître dans son sillage lors de la Révolution bolchevique.

Entre 1870 et 1917, les ateliers Fabergé produiront environ 150.000 pièces, aussi bien des bijoux que des objets utilitaires, bols à punch ou cadres pour photographies, statuettes en pierres dures ou les légendaires oeufs de Pâques qui feront sa gloire : une gamme très hétéroclite utilisant des matériaux précieux comme l'or, le platine, les diamants et les émaux, mais aussi le bois et la céramique.

Le premier contact de Carl Fabergé avec la famille impériale remonte à 1882 lors d'une exposition panslave réunissant à Moscou quelques 4.000 participants, sous le patronage du tsar Alexandre III. Le catalogue cite de remarquables copies de bijoux grecs que l'on venait de découvrir dans les fouilles de Kertch en Crimée. Ayant obtenu la permission du comte Stroganov, président de la société impériale d'archéologie, de copier quelques-uns de ces bijoux en or - ils avaient été déposés dans le trésor du musée de l'Ermitage - Fabergé reçoit une médaille d'or, la première d'une longue série.
    
Volant bientôt de succès en succès, Carl Fabergé prend part aux grandes expositions internationales : Nuremberg où il reçoit une nouvelle médaille d'or et le titre fort convoité de Fournisseur de la Cour impériale ; Nijni Novgorod, Stockholm et Paris où il reçoit la croix de la Légion d'honneur !

Une légende est née : Carl Fabergé, l'inventeur de l'objet de fantaisie, remarquable combinaison entre objet d'art, bijou et objet d'utilité. S'inspirant des pièces du XVIIIième siècle, Fabergé développe uneEtui.jpg vaste gamme d'objets d'art, tabatières, bonbonnières, horloges et pommeaux de cannes finement travaillés. Ainsi en 1884, le Reichkanzler Bismarck, premier ministre de l'empereur Guillaume Ier, tsarevitch.jpgreçoit des mains d'Alexandre III une tabatière en or avec émail, enrichie de nombreux diamants et d'un portrait du tsar.

Depuis l'étui à cigarettes avec une pensée sertie de saphirs et de roses, emporté en voyage comme cadeau par leurs majestés impériales, se décline une longue liste de broches, bagues, épingles, bracelets et boutons de manchettes ainsi que des icônes en pendentif et des croix ornées, dont l'inventaire est actuellement toujours conservé parmi les Archives d'Etat à Saint-Pétersbourg. Mais l'esprit créatif de Fabergé donne également naissance à de nombreux objets utilitaires : pendulettes, crayons, boutons de sonnettes, coupe-papier, faces à main, alliant à leur fonction domestique une incomparable qualité artistique.

Aux cadeaux diplomatiques s'ajoutent de gros objets comme une monumentale horloge en argent, offerte à Alexandre III et à la tsarine pour leurs noces d'argent, où un kovsh, sorte de grande saucière [ci-après], offert par le tsar et la tsarine au roi Christian IX et à la reine Louise de Danemark pour leurs noces d'or. Mais également un splendide collier en diamants que le tsarévitch Nicolas emporte à Cobourg alors qu'il va rendre visite à sa fiancée, la princesse Alix de Hesse-Darmstadt, la future tsarine Alexandra Feodorovna.

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 Kovsh monumental, argent doré, émail, quartz.
Collection de la Reine Margrethe de Danemark

Le couronnement de Nicolas et d'Alexandra fait l'objet de nombreuses commandes : broches pour les grandes-duchesses, couronnes pour leurs majestés le tsar et la tsarine, tabatières, présentoirs, étuis à cigarettes et bracelets divers.

Jouissant de la protection de la famille impériale, Fabergé est devenu célèbre en Russie : decarl fabergé,maison fabergé,alexandre iii,alix de hesse darmstadt,alexandra feodorovna,youssoupov,stroganov,cheremetiev,oeufs de pâques,nicolas ii,matriochka,julia grant,cantacuzène nombreuses réalisations sortiront de ses ateliers comme cadeaux du tsar aux empereurs du Japon et de Chine, au sultan de Turquie, aux Cours de Londres et de Copenhague, aux roi du Siam et maharadjahs des Indes. Ses magasins de Saint-Pétersbourg sont le lieu de rendez-vous par excellence de la haute société : grands-ducs et grandes-duchesses, princes Youssoupov, comtes Stroganov et Cheremetiev, les frères Nobel, tous à la recherche du bel objet inédit, original ou amusant.

Saint-Pétersbourg, dont les palais et les avenues brillaient du luxe de la Cour, abritait une société aristocratique ouverte aux influences des modes occidentales. Moscou, au contraire, capitale religieuse et administrative, comptait bon nombre de bourgeois nouveaux riches dont le traditionalisme reflétait la vie moscovite. Installés dans les deux cités, les ateliers Fabergé surent adapter leurs créations à ces clients aux goûts si différents. Ainsi, Saint-Pétersbourg fut la seule ville où Fabergé put exprimer sans limites son style de cour internationale, alors que ses ateliers de Moscou fabriquaient surtout des objets [ci-contre] de style panslave inspirés du Moyen Age, afin de répondre aux demandes d'une clientèle conservatrice.

lérot.jpgC'est avec la sculpture [ci-contre] d'animaux en pierres dures que Fabergé atteint le sommet de son art. Mais comment attirer l'attention des Russes sur de petites sculptures d'animaux que l'artisanat local fabrique depuis toujours en bois ? Sa stratégie commerciale reposait sur son talent de susciter la demande : présentant ses objets exotiques à Londres lors d'une exposition internationale, il reçoit une commande de la Cour royale d'Angleterre, suivie bien évidemment d'un engouement de la part de la clientèle russe !    

Fasciné par la beauté et les couleurs des pierres dures de Russie, rhodonite, jaspe, agate, obsidienne, néphrite, jade, Fabergé maîtrisait à la perfection l'art de les graver et de les polir. La Renaissance a beaucoup intrigué les joailliers de la fin du XIXième siècle pour la virtuosité du traitement des pierres dures et leur transformation en objets de curiosité. S'inspirant des collections du Palais Pitti - les trésors des Médicis - des galeries de Dresde, du Louvre et bien sûr de l'Ermitage, Fabergé crée au sein de sa production une sorte de Wunderkammer, une série d'objets exotiques dont la valeur est d'abord celle de la rareté et de la curiosité qu'ils suscitent.

 

oeuf du couronnement.jpg

L'oeuf du Couronnement, 1897
Or, platine, diamants, rubis, cristal de roche, émail, velours

Les Oeufs à surprises de Pâques sont sans aucun doute les créations les plus prestigieuses et les plus célèbres de l'oeuvre de Fabergé. Il était d'usage en Russie - ce l'est toujours - de s'échanger lors de la Pâques orthodoxe des oeufs peints, symboles de résurrection et de vie. Les oeufs de Pâques de Fabergé, distribués parmi les membres de la famille impériale et de la grande aristocratie russe, dérivent de cette tradition populaire. L'engouement de la famille Romanov pour ces merveilleux objets fit le succès de la firme : les tsars Alexandre III et Nicolas II commandèrent cinquante-six oeufs qu'ils offrirent chaque année à leur épouse, les tsarines Alexandra Feodorovna et Alexandra, lors des fêtes pascales. Presque tous possèdent leurs surprises, tout comme les matriochka, poupées russes en bois s'emboîtant les unes dans les autres. Le premier oeuf impérial était d'or émaillé blanc. On l'ouvrait, il y avait un jaune, on ouvrait le jaune, il y avait une poule, on ouvrait la poule, il y avait la couronne du sacre, on ouvrait la couronne, il y avait un oeuf en rubis !


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A gauche, Oeuf du quinzième anniversaire offert par Nicolas II
à son épouse Alexandra Feodorovna à Pâques 1898.
A droite,
Oeuf aux muguets offert par Nicolas II
à sa mère l'impératrice douairière Maria Feodorovna à Pâques 1900

C'est Julia Grant, petite-fille du président des Etats-Unis, qui introduit la mode Fabergé aux Etats Unis. Epouse d'un prince Cantacuzène, elle fit connaître la maison Fabergé qu'elle fréquentait à Saint-Pétersbourg à ses amis et connaissances américains.

En 1913, les festivités pour le tricentenaire de la dynastie Romanov permettent à Fabergé d'étaler une nouvelle fois tout son génie créatif. Les articles sont invariablement décorés des aigles impériaux, de griffons ou des millésimes 1613-1913. Mais au lendemain de la célébration du tricentenaire, la guerre éclate : la Russie s'engouffre dans un épouvantable massacre qui va lui coûter des millions de vie.

Aux ateliers Fabergé, ce n'est plus le luxe mais la sobriété qui est à l'ordre du jour. Ne pouvant plus obtenir ni argent ni or, on travaille le cuivre, le laiton et l'acier. Produisant notamment des décorations militaires émaillées, l'art de Fabergé devient austère : l'oeuf à la Croix Rouge, présenté en 1915, est décoré d'une Croix Rouge sur fond d'émail blanc avec les portraits de l'impératrice et de sa fille Tatiana, habillées en soeurs de charité, terme usuel de l'époque pour infirmières. L'oeuf de 1916 est fait d'acier d'obus et contient une miniature du tsar et de l'héritier du trône au front.

soeurs de charité.jpg

Le tsar Nicolas II et la tsarine Alexandra Feodorovna avec la grande-duchesse Anastasia,
entourés du personnel médical d'un hôpital de campagne, 1914

La fin est proche. Obligé d'abdiquer en 1917, Nicolas II est mis en captivité dans son propre palais de Tsarskoïe-Selo. Il n'y aura plus d'oeuf de Pâques impérial cette année-là ...

carl fabergé,maison fabergé,alexandre iii,alix de hesse darmstadt,alexandra feodorovna,youssoupov,stroganov,cheremetiev,oeufs de pâques,nicolas ii,matriochka,julia grant,cantacuzèneCarl Fabergé fuit la Russie et termine sa vie en Suisse. Retour aux sources, alors que la révocation de l'Edit de Nantes avait chassé ses ancêtres de France et après avoir fait souche en Russie, Carl et son épouse seront finalement inhumés au cimetière protestant de Cannes, dans une modeste tombe de porphyre noir de Suède. Et ainsi disparut à jamais, emportée par la vague rouge de la Révolution bolchevique, toute une société de faste et de grandeur qui avait été sa raison d'être !

Nicolas van Outryve d'Ydewalle